CHAPITRE XV
J'ai dit que pendant plus de trois années Mébul s'était tenu éloigné de la scène. On peut croire pourtant qu'il n'y eut pas tout à fait de sa faute^ car, dès l'année qui suivit la représentation de Joseph, c'est-à-dire en 1808, il se mit à travailler à un grand ouvrage dont Jouj lui avait fourni le livret, et qui était destiné à l'Opéra. Par quel concours de circonstances cet ouvrage ne put-il paraître à la scène qu'en 1811, alors que Méhul s'était remis depuis un an en communication avec le public à l'aide de son ballet de Versée et Andromède, c'est ce que j'ignore *, mais ce qui est certain, c'est que dès la fin de 1808, il s'occupait activement de sa partition à^Amphion, que Jouy avait bâte de lui voir acbever. Cela m'est prouvé par une lettre que Méhul adressait à Guilbert de Pixérécourt aux derniers jours de cette année 1808, lettre que j'ai retrouvée dans l'édition des œuvres choisies de cet écrivain, plus justement célèbre par ses goûts de bibliophile délicat et éclairé que par son talent d'auteur dramatique *.
Pixérécourt avait offert à Méhul le livret d'un opéracomique en trois actes, intitulé la Rose blanche et la Rose ronge, qu'il désirait lui voir mettre en musique. Méhul, alors occupé de l'ouvrage dont je viens de parler, no pouvait prendre d'engagement immédiat; cependant, ce livret lui plaisait, et il paraissait ne pas demander mieux
1 Œuvres de Guilbert de Pixe'rëcourt. Nancy, 1844, 4 vol. iu-8o.
que de s'en charger ; il demandait donc du temps^ posait ses conditions — fort honorables — et, en tout cas, donnait un bon conseil à son ami. Voici la lettre qu'il lui adressait à ce sujet :
Paris, le 20 décembre i808.
Mon cher camarade, Gampenon m'a communiqué ta pièce. Je l'ai lue avec un immense plaisir, et j'en aurai au moins autant encore à la mettre en musique, si tu veux bien me donner ton consentement. Je ne doute pas que mes inspirations ne soient heureuses, car ton poème est merveilleusement coupé pour la musique. Je te demande un an pour te livrer ma partition ; mais je ne peux me mettre à l'ouvrage qu'à la fin de l'été prochain. D'ici là, je dois terminer Amphion ou la Fondation de Thèhes, grand opéra, auquel Jouy tient beaucoup, et je me suis engagé à finir la musique pour le premier août au plus tard. Je fais le mieux possible, mais je travaille lentement. Tu trouveras six compositeurs au moins qui bâcleront ta musique en trois semaines ; mais avant un an ce sera fait de l'ouvrage, on n'y pensera plus. Il n'en sera pas de même de l'œuvre auquel je veux travailler sous tes auspices. Je t'ai entendu dire souvent qu'à l'Opéra-Gomique, le poème seul réussit à la première représentation, et la musique à la centième : une bonne partition dure vingt-cinq ans, donc j'aspire à te faire obtenir un succès de longue durée. Gavaudan, avec sa pétulance ordinaire, voudra donner ton poème à son beau-frère Gaveaux ; mais, je te le répète, si tu cèdes, avant six mois il ne sera plus question de la Rose blanche. EUeviou désire depuis longtemps un grand ouvrage qui présente de l'intérêt et un beau rôle pour lui, dans lequel il puisse déployer son talent chevaleresque et la sensibilité exquise qu'il nous a montrée dans le Roi et le Fermier. Ces éléments réunis te procureront un succès durable et productif. Grois-moi, accepte ma proposition; je te demande un an. Que si tu ne veux pas m'attendre, donne au moins ton manuscrit à Berton. A mon défaut, c'est le seul qui te convienne; du moins il te fera de la musique appropriée à ton poème. Adieu, cher ami.
C'est un bon camarade qui te donne un bon conseil. Ne le repousse pas.
Pixérécourt était pressé \ non seulement il ne voulut pas attendre Méhul, mais il fit précisément le contraire de ce que celui-ci lui conseillait : craignant sans doute que Berton ne mît trop de temps à écrire la musique de la Bose Manche et la Rose rouge ^ il donna son poëme à
Gaveaux, et réussit à être joué dans un délai de trois mois. Il put voir alors combien Méhul avait eu raison ; il en convint lui-même en reproduisant, dans l'édition de ses œuvres, la lettre de ce dernier en tête de sa pièce, et en l'accompagnant de la note que voici : — « La prédiction de Méhul s'est accomplie. Gaveaux a terminé sa partition en trois semaines. L'ouvrage a été joué le 20 mars 1809; il a obtenu 42 représentations; depuis lors, il n'en a plus été question. Si cet opéra avait été composé par Méhul, on le jouerait probablement encore.
On vient de voir le cas que Méhul faisait du talent mâle et pathétique de Berton, auquel, d'ailleurs, l'unissait depuis longtemps une affection profonde et quasi fraternelle. Précisément, dans ce moment même, Berton donnait à l'Opéra-Comique un nouvel ouvrage important, le Chevalier de Sénanges, et Méhul, après l'avoir entendu, envoyait ainsi ses félicitations à son ami :
Je ne puis résister, mon cher Berton , au désir de te faire mon comphment sur la musique du Chevalier de Sénanges ; elle est d'un bout à l'autre élégante, spirituelle, riche d'idées et d'une facture excellente. Il me semble que tu as saisi avec un goût exquis le point où il faut s'arrêter pour ne pas déclamer sans mélodie, pour ne pas chanter sans intention dramatique. Si j'en crois le plaisir que tu m'as fait hier soir, tu t'es placé entre Grétry et Cimarosa, sans cesser d'être Berton.
Tout à toi ,
Pour courte qu'elle soit, cette lettre est intéressante à un double point de vue: d'abord, parce qu'elle nous révèle les sentiments personnels et artistiques qui ani-
* Cette lettre a été publiée pai' F. Grille dans ses Miettes littéraires (t. III, p, 153). Bien qu'elle ne porte pas de date, il est facile de fixer celle-ci d'une façon sinon pre'cise, du moins très approximative, d'après celle même de la représentation du Chevalier de Sénanges. Cet ouvrage ayant été joué le 23 décembre 180S, la lettre est certainement des derniers jours de cette année, à supposer que Méhul n'ait pas assisté à la première représentation et ne l'ait pas écrite dès le 24 décembre.
niaient l'auteur de Joseph à l'égard de l'auteur de Montano et Stéphanie, ensuite parce qu'elle nous fait connaître une fois de plus, en peu de mots, quelles étaient les idées et les préoccupations de Méhul en ce qui concerne l'application de la musique à l'action scénique. Tandis que l'école néo-dramatique enfantée par les doctrines oppressives de Richard Wagner prétend n'admettre autre chose, au théâtre, que la déclamation pure, et proscrit sans pitié toute espèce d'idée musicale proprement dite, confisquant au profit de l'élément symphonique tout l'intérêt qui s'attachait jusqu'à ce jour à la voix humaine, Méhul, suivant en cela la doctrine de son illustre maître, l'immortel auteur à^Alceste et des deux Ipliigénies , émet ce principe qu'on ne doit pas « déclamer sans mélodie, » ni «chanter sans intention dramatique.» Il admet donc l'usage de la déclamation et du chant, et pense que l'une et l'autre doivent incessamment se mêler et se confondre. Il me semble que c'est là une théorie aussi sage, aussi logique, aussi rationnelle que possible, et absolument inattaquable 1.
Au moment même où nous le voyons exprimer ainsi ses
* C'est à cette époque que se rapporte une autre lettre, dans laquelle Méhul donne encore la mesure du sérieux avec lequel il envisageait le travail de la composition dramatique. Celle-ci était adressée à un jeune musicien, Joseph-Pierre Roger, qui avait été élevé au Conservatoire et qui s'était chargé d'écrire la musique d'un opéra comique de M™^ Sophie Gay, la liaison a deux portes, lequel d'ailleurs ne fut jamais représenté : — «... Travaillez-vous? lui écrivait Méhul. Surtout, que la sagesse vous guide. Vous entreprenez l'ouvrage le plus difficile à faire. Grétry dans sa force aurait été obligé d'employer tout son esprit, tout son génie pour essayer de bien faire la besogne que vous avez sur les bras. Je ne veux pas. vous épouvanter, mais vous inspirer une méfiance qu'on connaît rarement à votre âge. Tâchez d'être naturel, ferme, comique et rapide, et vous toucherez au but que vous avez dû vous proposer. Si vous n'étiez qu'élégant, léger et gracieux, votre musique grimacerait avec le ton de vieille comédie qui règne justement dans la liaison à deux portes. Réfléchissez, Roger, autrement vous ne donneriez qu'un feu d'artifice, et vous savez ce qu'il en reste... » (On peut consulter, sur Roger, le supplément à la Biographie universelle des Musiciens de Fétis).
SA VIE, SON Gl'ÎNIE, SON CARACTÈRE 299
opinions et ses sentiments sur la musique dramatique, Méhul aspirait à de nouveaux succès dans le genre de la symphonie, auquel une première fois il s'était attaqué déjà. N'y eût-il pas réussi, qu'une telle ambition était digne de son génie, de son caractère artistique, de ses nobles facultés.
On était au temps où les symplionies d'Haydn obtenaient en France le plus vif succès. Ces œuvres adorables, que le fameux Concert des Amateurs avait été le premier à introduire et à faire connaître à Paris, avaient été répandues ensuite par les belles séances musicales de la Loge olympique et par les Concerts de la rue de Cléry. On les exécutait aussi couramment aux exercices du Conservatoire, qui étaient alors de véritables concerts publics et payants, et elles ne cessaient de recueillir les applaudissements de la foule. Méhul, peut-être pour distraire un peu son esprit de ses préoccupations scéniques, peut-être aussi pour obéir à certaines sollicitations, se reprit à un genre de composition qui n'était plus absolument nouveau pour lui, et écrivit plusieurs symphonies, qu'il fit entendre coup sur coup et qui paraissent avoir été fort bien accueillies. Je crois que la première exécution qui fut faite de l'une d'elles est celle qui eut lieu le 3 novembre 1808, pour l'inauguration d'une nouvelle entreprise de concerts fondée sous le titre de Cercle musical, et dont le chef d'orchestre était Lefèvre, le frère de M'"^ Dugazon. Voici comment le Journal de V Empire rendait compte de cette inauguration : — • « L'ouverture du Cercle musical de la rue Mandar a eu lieu jeudi dernier, sous la direction de M. Lefèvre. Une société brillante et nombreuse y était réunie. On y a exécuté divers morceaux peu connus des plus grands maîtres. Parmi ceux qui nous ont fait le plus de plaisir, on a distingué un air de Ha3ndel, un trio de M. Vernier, et une symphonie manuscrite de M. Méhul, qui a été couverte d'applaudissemens, et qu'on a trouvée très belle, môme après avoir entendu une des plus magnifiques symphonies d'Haydn... Un grand nombre de compositeurs et d'artistes du premier
mérite assistaient à ce premier concert^ et tous ont donné les signes les plus éclatans de leur satisfaction. On remarquoit parmi eux MM. Berton, Nicolo, Rode, Marin, Pradère, Reichard et M"^^ Giacomelli ^ ».
Méhul semble s'être livré à ce travail avec une véritable ardeur, car dans le seul espace d'une année, du 12 mars 1809 au 18 mars 1810, il lit exécuter successivement au Conservatoire quatre symphonies. J'ai relevé, dans les programmes des exercices de cet établissement, très fréquents alors, ceux de cinq séances dans lesquelles sont comprises ces symphonies. Dans le troisième exercice de 1809, à la date du 12 mars, on exécute la première, sans doute celle qu'il avait déjà fait entendre au Cercle de la rue Mandar ; aux cinquième et sixième (26 mars et 2 avril), c'est le tour de la seconde *, la troisième est entendue au onzième exercice (21 mai) \ enfin, nous trouvons la quatrième sur le programme du quatrième exercice de 1810 (18 mars)^. Voici comment Sauvo, alors rédacteur théâtral et musical du Moniteur universel, rendait compte de la séance dans laquelle Méhul produisit pour la première fois l'une de ses symphonies :
Le dernier exercice du Conservatoire avait attiré encore plus de monde que les précédents... La composition du concert justifiait cet
"^Journal de V Empire, du lundi 7 novembre 1808. — Peut-être s'agit-il ici de la première symphonie déjà entendue, douze ans auparavant, aux concerts du théâtre Feydeau ?
2 II ne me semble pas sans intérêt de reproduire un de ces programmes, tels que les insérait le Moniteur universel, alors journal officiel; voici celui de la séance du 12 mars 1809 ;
« Programme, — 1^ Symphonie de M. Méhul ; 2<^ Air de Mozart, chanté par Mll<3 Hiram ; 3" Concerto de violon, par M. Aubert (Auber), exécuté par M, Mazas ; 4^ Ouverture du Mont-Bernard, de M, Cherubini ; 5^ Air de M. Paër, chanté par M^^^ Himm; 6^ Concertante, par M. X. Lefèvre, exécutée par MM. Vogt, Péchignier et Dossion.
« Les cartes d'entrée se prennent, au bureau des recettes des exercices, au Conservatoire. Prix des places : premières loges, 5 fr, ; loges du rezde-chaussée, 4 fr, ; galeries hautes et basses et parquet, 3 fr. Les personnes qui désirent des loges sont priées d'en faire retirer les coupons avant midi, le jour de l'exécution. »
empressement : les noms de MM. Méhul et Cherubini se faisaient lire sur le programme ; en fallait-il davantage ? L'annonce d'une symphonie du premier de ces célèbres compositeurs, dont il est à remarquer que la réputation a été consommée chez l'étranger avant d'être tout à fait établie parmi nous , était surtout l'objet d'une vive curiosité.
Notre école française comptait de nombreux et habiles symphonistes avant que Haydn parût : on fut obligé de présenter ses chefs-d'œuvre comme des essais; ce fut un travail que de les faire entendre, et aujourd'hui qu'on les sait par cœur, on ne veut plus entendre qu'elles (sic) : toutes les fois, dit Grétry, que j'entends une symphonie d'Haydn, je prononce avec plaisir les paroles qu'elles me semblent demander : cet éloge dit tout pour le mérite de la pensée, de l'expression, dans ces innombrables et vastes compositions musicales enfantées par Haydn ; quant au mérite scientifique, ce n'est pas à nous à l'apprécier, et tout a été dit aussi sous ce rapport pour la gloire de cet illustre maître, de ce patriarche de son art, que toutes les écoles doivent envier à celle d'Allemagne.
Depuis qu'Haydn s'est emparé des orchestres de l'Europe comme de son incontestable domaine, peu de compositeurs se sont essayés dans le genre de la symphonie, où il paraît avoir atteint le dernier degré de perfection. Mozart a marché sur ses traces, mais, selon beaucoup d'hommes éclairés, à un long intervalle. On cite Beethoven comme ayant dépassé le but qu'il voulait atteindre, en laissant égarer son génie dans les inextricables combinaisons de la science ; parmi les professeurs cependant, il en est un grand nombre qui le proclament comme le plus habile ; ils l'entendent, le saisissent, le comprennent bien; c'est un compliment que je ferais volontiers à leur intelligence, s'il n'était une critique de l'obscurité de leur auteur : ils disent qu'Haydn aussi a passé pour obscur, inintelligible. Attendons du temps des lumières nouvelles, et jusqu'à ce que nous les ayons acquises, contentons-nous d'Haydn et des maîtres assez habiles pour s'être nourris à son école, et en quelque sorte approprié sa manière.
Parmi ces maîtres, M. Méhul doit être placé au premier rang. Sans être imitateur d'Haydn, il est de son école, puisque chez lui, dans ses bonnes productions, les profondeurs de la science musicale ne font qu'ajouter un nouveau prix à la richesse et à la nouveauté des motifs.
La symphonie qu'il a fait entendre était l'objet de l'intérêt le plus vif; elle a été entendue avec une sorte de recueillement et jugée avec une sévérité qui honore l'idée que l'on a du talent de M. Méhul. Attribuée à tout autre, cette production eût excité plus d'enthousiasme, on aurait compté un musicien déplus; on a trouvé M. Méhul digne de lui, et c'était déjà beaucoup : on ajustement distingué un andante dont l'effet
général est très beau, et dont les détails sont pleins de charme, et l'on sait que cette partie est en quelque sorte la pierre de touche de cette espèce de composition. Celle-ci a besoin d'être entendue de nouveau, et d'être étudiée; on l'aurait redemandée, si on n'était certain que le Conservatoire en fera la partie principale d'un autre concert.
On voit que le résultat était loin d'être fâcheux pour Méhul. Sauvo, pourtant, constate un succès plus grand encore, lors de l'exécution de la seconde symphonie :
Les concerts du Conservatoire, dit-il, acquièrent de jour en jour un nouveau degré d'intérêt ; la composition de celui de dimanche dernier était très brillante ; aussi un concours encore plus nombreux qu'à l'ordinaire s'y était il porté.
Il a commencé par une symphonie de Méhul ; c'est le second œuvre de ce genre dû à ce savant maître, qu'on ne saurait trop presser de s'y livrer : enlever la palme acquise à l'illustre Haydn n'est dans la prétention d'aucun compositeur; mais on peut désirer d'être nommé après lui, et même après lui se faire entendre avec un vif intérêt ; tel est le partage de M. Méhul; on ne peut se faire une idée de la curiosité qu'inspirent ses productions nouvelles dans le genre instrumental, avec quelle attention elles sont écoutées, recueillies, on pourrait dire méditées par l'auditoire le plus attentif, et sans doute le plus digne de les apprécier. Cette nouvelle symphonie a été encore plus applaudie que la première ; elle a paru plus que celle-ci empreinte du cachet particulier du maître, et réunir les plus grands effets d'harmonie à des motifs pleins d'originahté. Le premier morceau offre peut-être un peu de recherche dans l'emploi ou plutôt le contraste des instruments. Uandcmte présente un motif agréable , mais peut-être trop peu neuf, reproduit sous mille formes avec une rare habileté; c'est le secret d'Haydn ; mais quand ce maître l'emploie, le motif auquel il s'est arrêté est ordinairement d'une fraîcheur exquise et de la plus aimable mélodie : c'est ici une condition nécessaire. Le presto de la symphonie est ingénieux et brillant ; mais le morceau qui a paru réunir le plus de suffrages est , sans contredit, le minuetto : il n'est pas un amateur qui ne sache combien ce genre est difficile, combien il exige de verve, d'inspiration et d'originalité, et combien il y a de mérite à y réussir après ceux de Haydn, qu'on ne peut se lasser d'entendre et de répéter. Celui de M. Méhul est fait d'enthousiasme, c'est une seule idée bien conçue et bien remplie :
* Iloniteur universel, du 17 mars 1809.
le trio surtout est délicieux ; on eût redemandé ce morceau avec vivacité, si le programme du concert n'eût fait connaître qu'il était aussi
abondant que bien choisi.
On doit supposer que cette symphonie obtint en effet un succès considérable, puisque, ainsi qu'on Ta vu, elle fut exécutée une seconde fois au Conservatoire, à huit jours de distance. Méhul écrivit à Sauvo pour le remercier de la sympathie qu'il lui avait témoignée à ce sujet dans ses articles du Moniteur ; je n'ai malheureusement pas le texte entier de sa lettre sous les yeux, mais j'en puis reproduire cette analyse, que je trouve dans un catalogue d'autographes : — « Il le remercie de l'extrême bienveillance avec laquelle il a parlé de ses symphonies dans le Moniteur, Fatigué des tracasseries du théâtre, il a voulu s'essayer dans un genre de composition tout à fait indépendant. « Admirateur passionné de la musique d'Haydn, j'ai senti « tous les dangers de mon entreprise *, j'ai prévu l'accueil « réservé que les amateurs feraient à mes symphonies... « Je compte en faire de nouvelles pour l'hiver prochain, et « je tâcherai de les composer de manière à mériter votre « estime, et à accoutumer peu à peu le public à penser « qu'un Français peut suivre de loin Haydn et Mozart ^. »
A ce moment, Méhul n'avait donc éc] it encore que ses trois premières symphonies, puisqu'il comptait « en faire de nouvelles pour l'hiver prochain » et qu'il fit exécuter la troisième avant la fin de la saison. Les Tablettes de Folymnie^ qui s'étaient montrées si injustes envers lui à propos de Joseph, rendirent compte de l'exécution de la quatrième, et, tout en lui témoignant en apparence beaucoup d'égards, laissèrent percer à ce sujet une critique assez acerbe. Voici comment elles s'exprimaient :
Il y a vingt ans, on comptait à peine à Paris huit à dix compositeurs; aujourd'hui cinq à six mille individus s'imaginent qu'ils composent.
^ Moniteur universel^ du 30 mars 1809.
2 Catalogue des autographes de M. le chevalier de R....y. — Paris, Charavay, 1863, in-8o.
On voit de tous côtés des manufacturiers de romances, de sonates, de duos ; on rencontre dans la foule quelques bons compositeurs d'opéras, mais depuis bien des années on n'a pas aperçu un bon œuvre de quatuor, et personne surtout n'avait osé s'élever jusqu'à la symphonie.
M. Méhul a eu cette noble hardiesse. De grands succès ont été la récompense de son zèle et de son talent. Le premier morceau de la quatrième qu'il a fait entendre dans ce concert (4^ exercice des élèves du Conservatoire, du 18 mars 1810) est digne des plus grands maîtres; le motif de Vandante^ solo de violoncelle, d'abord un peu trop nu d'accompagnement et trop prolongé, est ensuite varié à la manière d'Haydn, avec beaucoup de goût et d'art dans le travail de l'orchestre ; le menuet, écrit en canon, est d'un effet original quoiqu'il y ait quelques lieux communs dans les solos d'instrumens à vent du trio ; quant au final, c'est un chef-d'œuvre de science, surchargé d'imitations fuguées, de contre-points et de transitions qui sont assurément fort belles, mais tellement entassées les unes sur les autres que l'imagination et la conception se fatiguent sans jouissances. Ces effets doivent être jetés en grande masse de tems à autre, comme les ombres pour faire ressortir les beautés d'un tableau. C'est cette heureuse disposition d'harmonie et de mélodie qui a fait le succès des symphonies d'Haydn et de Mozart ; le plan de leurs intentions est toujours clair et correct ;• la science, qu'ils ne cherchent jamais, se trouve toujours amenée et fondue dans leurs motifs de manière à ne jeter aucune confusion dans le travail de l'orchestre. L'étonnant succès des compositions de Beethoven est d'un exemple dangereux pour l'art musical. La contagion d'une harmonie tudesque semble gagner l'école moderne de composition qui se forme au Conservatoire. On croit produire de l'effet en prodiguant les dissonances les plus barbares et en employant avec fracas tous les instrumens de l'orchestre. Hélas ! on ne fait que déchirer bruyamment l'oreille, sans jamais parler au cœur.
M. Méhul a trop d'esprit et de véritable talent pour ne pas sentir que ces réflexions ne s'adressent point à lui. Puissent-elles atteindre avec fruit beaucoup de jeunes harmonistes qui croient aveuglément que la science des accords leur tiendra lieu de génie ^ !
Cette conclusion est perfide, et ne saurait tromper personne. Mais nous avons appris à savoir ce qu'il faut penser des jugements exprimés par les Tablettes de Folymnie. Ce qui est plus grave, parce qu'on pourrait lui porter plus d'attention, c'est l'appréciation cavalière et un peu trop sommaire de Fétis, relative aux symphonies de Méhul ; voici comme
1 Tablettes de Folymnie, mars 1810.
il en parle dans sa notice sur ce grand homme : — « Les symphonies de ce maître furent exécutées dans les concerts du Conservatoire qu'on appelait modestement des exercices. Elles étaient le résultat de cette idée, dominante dans l'esprit de Méhul, qu'il y a des procédés pour faire toute espèce de musique. Il ne voyait dans les symphonies de Haydn qu'un motif présenté et travaillé sous toutes les formes. Il prit donc des thèmes, les travailla avec soin, et ne procura pas une émotion à son auditoire. C'était un enchaînement de formules bien arrangées, mais sans charme, sans mélodie, sans abandon. Le peu d'effet produit par ses symphonies sur les habitués des concerts du Conservatoire fut la cause d'un des plus vifs chagrins de Méhul. »
Je ne sais où Fétis a pris cette idée, celle-là vraiment dominante chez lui, que pour Méhul il y avait « des procédés pour faire toute espèce de musique ». C'est faire une injure gratuite à la puissante intelligence de ce grand homme. Il avait déjà émis cette opinion au sujet de VIrato, et Méhul s'est chargé lui-même de nous en démontrer la fausseté. En ce qui concerne les symphonies, la remarque n'offre pas plus de justesse ; une lecture attentive de celles que nous pouvons connaître suffit à le prouver *. Si Méhul n'a pas, en ce qui concerne ces symphonies, fait preuve d'un véritable génie d'invention, si ces œuvres en ce genre pèchent un peu trop du côté de l'imagination, de la fraîcheur des idées, du moins ne peut-on pas dire qu'elles ne
* Fëtis en mentionne six, sans de plus amples détails. Je n'ai retrouvé, pour ma part, la trace que de quatre, et je n'en connais que deux publiées, en grande partition. Celles-ci portent les n^s i et 2, et elles sont paginées séparément, avec ce titre commun à toutes deux: <-<^ Symphonies à grand orchestre, dédiées à S. Exe. Monseigneur le comte Regnaud [sic) de Saint-Jean-d'Angély, ministre d'État, grand procureur général de Sa Majesté Impériale et Royale près sa Haute-Cour, Secrétaire de l'État de la Famille Impériale, Conseiller d'État, président de la section de l'Intérieur du conseil d'Etat, grand officier de la Légion d'Honneur, chevalier Grand-Croix de l'ordre royal de Wurtemberg, membre de l'Institut de France, par Méhul, membre de la Légion d'Honneur, de l'Institut et du Conservatoire. (Paris, au magasin de musique, rue Richelieu, n^ 76.) » Ces deux symphonies se trouvent à la bibliothèque du Conservatoire.
vivent que par le procédé et qu'elles ne soient qu'une imitation servile, sans indépendance aucune, des formes mises en cours par Haydn et Mozart. On en pourrait citer tel ou tel morceau, qui donne à cette assertion le démenti le plus formel.
Il ne me semble pas inutile, d'ailleurs, d'en parler avec quelques détails, ces compositions intéressantes étant aujourd'hui complètement inconnues. Les deux premières au moins ayant été publiées, j'en puis tracer une analyse sommaire. La première est en sol mineur (L Allegro, deuxtemps, en so? mineur ; 2. Andante, 2/4: , en si bémol ^ 3. Menuet, 3/4, en sol '^ 4. Final, allegro agitatOy deux-temps, en sol mineur), et me paraît de beaucoup supérieure à la seconde. Le premier allegro, bien en dehors, d'un rythme franc et accusé, d'un excellent travail, est à la fois plein de feu, d'élégance et d'éclat; il se fait remarquer surtout par une vigueur qu'on ne rencontre guère chez Haydn. ï^'andantey qui est tout à fait dans la forme de ce maître, est un peu pâle et manque de nouveauté mélodique. Le menuet, d'une allure très originale, est écrit pour le seul quatuor des instruments à cordes et tout en piz^icati ; à sa reprise après le trio, les cordes sont doublées par les instruments à vent en notes piquées, et l'effet doit être charmant. Quant au finale, rapide, mouvementé, presque véhément, il présente un intérêt très vif au point de vue du rythme, de l'orchestre et des développements. C'est bien là de la symphonie, avec une grande couleur, une grande allure et un éclat presque moderne.
La seconde est en ré majeur (1 . Allegro à quatre temps, en ré majeur, précédé d'un court adagio 3/4 ; 2. Andante, 2/4:, en si mineur ; 3. Menuet, 3/4, en ré'^ 4. Final, Allegro vivace, 3/4, en ré majeur). L'introduction du premier morceau est plus heureuse que ce morceau lui-même, qui manque d'entrain et d'animation. Mais Vandante est plein d'intérêt; si le motif principal n'est pas d'une richesse mélodique incontestable, il est travaillé avec beaucoup de goût et d'ingéniosité, et l'effet doit en être excellent lors-
SA VIEj SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 307
que, après avoir été présenté de diverses manières, il revient, soutenu par un joli contre-point de violoncelles qui lui donne beaucoup de piquant et un nouvel intérêt. Enfin, le menuet est charmant, et le final, gracieux, aimable, souriant, est fort bien traité sous le double rapport de l'orchestre et de la modulation.
Telles qu'elles sont, et quoi qu'en ait pu dire Fétis, ces deux symphonies, les seules que nous puissions juger aujourd'hui, sont des œuvres fort honorables, et qu'on ne saurait sans injustice traiter avec un dédain si superbe. Si elles n'ajoutent rien à la gloire de Méhul, si elles n'entourent pas d'un éclat nouveau le nom illustre qui a signé ces chefs-d'œuvre : EupJirosine, Ariodanty Stratonice, Joseph^ elles ne sont pas du moins indignes de son génie, et l'on doit les considérer comme des essais intéressants que chacun peut tenir en une sincère estime. Elles témoignent d'ailleurs chez lui d'une noble ambition, et l'on peut dire, à l'honneur du grand artiste, qu'il est le seul compositeur de ce temps qui ait eu le courage de se lancer dans une voie si périlleuse, et qui, comme il l'écrivait lui-même à Sauvo, se soit efforcé de «suivre de loin Haydn et Mozart^».
Mais ces tentatives dans un genre qu'aucun de nos musiciens français ne se croyait de taille à aborder ne sont pas les seuls travaux auxquels il se livrât pendant cette période d'inaction apparente. On se rappelle les succès que Méhul avait remportés, quelque dix années auparavant, en écrivant ces beaux chants nationaux, d'un caractère si mâle et si majestueux, qui avaient tant contribué à l'éclat des grandes fêtes révolutionnaires. Le nouvel Empire, qui se piquait de protéger et d'encourager les arts, n'était pas moins friand que le gouvernement républicain de ces sortes de compositions et se faisait volontiers glorifier sur commande ; et comme son chef s'était toujours montré plein de bienveil-
* L'orchestre symphonique de Méhul comprend, outre le quatuor, deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux bassons, deux cors et timbales. Point de 3^ ni de 4^ cor, point de trompettes, point de trombones.
lance et d'affection pour Méliul, c'est à celui-ci qu'on s'adressait le plus souvent, dans les circonstances solennelles, pour obtenir les chants destinés à célébrer les hauts faits accomplis par le souverain et les événements heureux de son règne.
Méhul écrivit d'abord, sur des paroles d'Arnault, son fidèle collaborateur en ces sortes de circonstances, un chant martial destiné à exciter l'ardeur des soldats de la Grande- Armée qui allaient, en Espagne, prendre part à la guerre contre les Anglais en ce moment victorieux de Junot. Le 23 septembre 1808, une colonne du premier corps de cette armée, commandée par le maréchal Victor, faisait son entrée à Paris, où elle était l'objet d'une brillante réception officielle. A la suite de cette réception, cette colonne, qui comprenait 2000 hommes, se rendit au jardin de Tivoli, où un immense banquet avait été préparé en son honneur. «Pendant le repas, dit le Journal de Taris, la musique du Conservatoire a exécuté un chant guerrier improvisé par MM. Arnault et Méhul, membres de l'Institut de France. » Je ne crois pas que ce chant ait été publié ^.
En 1810, autre cantate des mêmes auteurs, «pour le concert public exécuté aux Tuileries le 2 avril, jour de la célébration du mariage de S. M. l'empereur Napoléon et de S. A. I. et R. l'archiduchesse Marie-Louise ». Ainsi s'exprimait le Moniteur du 3, en insérant le texte de ce nouveau chant. Dans son numéro du 11, en rendant compte de la fête (on n'était pas pressé dans ce temps -là), le même
journal disait: — « Après le banquet, LL. MM. ont
paru une seconde fois au balcon de la salle des Maré-
* Voici les quatre vers du refrain, qui peuvent donner une juste idée de la très médiocre poésie d' Arnault :
Accourez, réunissez-vous, Bes Français, élite intrépide!
C'est l'Anglais qui s'offre à vos coups, C'est Napoléon qui vous guide.
Je me plais k croire que la musique de Méhul valait mieux que cette prose rimée.
chaux. La foule réunie au pied du palais, autour de l'amphithéâtre préparé pour le concert, était immense. Au concert on a entendu avec une vive satisfaction une belle cantate, où M. Arnault, de l'Institut, s'était encore une fois réuni à son célèbre confrère, M. Méliul, pour se rendre l'interprète de l'allégresse et de la reconnaissance publiques» 1.
Nouvelle cantate deux mois après, à l'occasion de la fête offerte à l'empereur et à l'impératrice par la municipalité parisienne, à l'Hôtel de Ville. C'est encore le Moniteur qui nous apprend que le soir, après le banquet, « S. M. ayant permis que le concert commençât, M. Arnault, de l'Institut, a été admis à l'honneur de lui présenter, ainsi qu'à l'Impératrice, la cantate qui allait être entendue. LL.MM. ont daigné accueillir cet hommage avec bonté, et la cantate a été exécutée par M. Derivis, M"^^ Duret et M^^*^ Hymm, les élèves pensionnaires et symphonistes du Conservatoire. La musique de cette cantate est de M. Méhul, de l'Institut 2. »
L'année est fertile, et nous ne sommes pas au bout de ce lyrisme aussi abondant qu'officiel. Le l*^'' décembre 1810, veille de l'anniversaire de son couronnement, l'empereur se rend, toujours accompagné de l'impératrice, à la représentation donnée à l'Opéra. Le Moniteur se charge plus que jamais de nous rendre compte des faits particuliers à cette soirée: — «LL. MM. IL et RR. ont assisté hier à la représentation de V Alceste, de Gluck, et du ballet
de la Dansomanie, par M. Gardel '^ Les premiers sujets
du chant et de la danse formaient la représentation : au second acte d'Alceste^ les spectateurs ont été agréablement
1 Ce n'était ici qu'un chant choral, sans solos d'aucune sorte.
- Moniteur universel, du 15 juin 1810.
^ On se rappelle que la musique de la Dansomanie e'tait de Me'hul. Peutêtre l'inscription de cet ouvrage sur l'affiche en cette circonstance étaitelle une gracieuseté du souverain lui-même à l'adresse de l'auteur de la cantate, qui était en même temps son musicien préféré.
surpris d'entendre, et ont accueilli avec les plus vifs transports, une cantate qui, prise dans le sujet même d'Alcestôy renfermait d'heureuses allusions à l'état [intéressant] de S.
M. l'Impératrice M. Esménard est l'auteur de la
cantate ; M. Méhul avait composé pour ce morceau de la musique qu'on n'a point distinguée de celle de Gluck.*»
L'année suivante, nouvelles cantates. Le dimanche 9 juin 1811, dans une nouvelle fête offerte aux souverains par la ville de Paris, cette fois à l'issue de la cérémonie du baptême du roi de Rome en l'église Notre-Dame, on exécute à l'Hôtel de Ville le Chant d'Ossian, paroles d'Arnault, musique de Méhul, dont la partie principale est chantée par Lays. Et un mois après, le 7 juillet, Méhul, Catel et Cherubini unissaient leurs accents dans une autre composition du même genre. Celle-ci était écrite pour la fête d'inauguration de la nouvelle salle des concerts du Conservatoire, fête dont le Journal de Paris rendait compte en ces termes : — «L'inauguration de la nouvelle salle des exercices publics avait attiré hier au Conservatoire la plus brillante société de Paris. Le choix des morceaux de musique et celui des artistes chargés de l'exécution ont été parfaitement dignes de cette intéressante solennité. Il suffira de savoir, pour s'en faire une idée, qu'on a entendu dans cette séance Nourrit, Éloi, Derivis, M""*^^ Branchu, Dure t-Saint- Aubin, Himm et Boulanger, et qu'Haydn, Mozart, Gossec, Piccinni, Cherubini, Méhul et Catel ont fait les frais du concert. Une cantate, dont la musique est de ces trois derniers, a excité de vifs applaudissemens. Elle a pour sujet la naissance du roi de Rome. Les paroles sont de M. Arnault, de l'Institut ; elles font le plus grand honneur à son talent pour la poésie lyrique ^ »
Enfin, c'est encore dans le même temps que Méhul écrivait, toujours sur des paroles d'Arnault, un « Chant lyrique pour l'inauguration de la statue votée à Sa Majesté l'Em-
* Moniteur universel, du 2 décembre 1810. ^Journal de Paris, du 8 juillet 1811.
pereur et Roi, par Tlnstitut national». Celui-ci, « imprimé et gravé par arrêté de la classe des Beaux- Arts », était un vrai poëme lyrique qui, outre le chœur, comprenait cinq personnages : Apollon, la Poésie, la Déesse des arts, Clio et Uranie i.
On voit que si Méhul ne faisait pas parler de lui au théâtre, il était loin pourtant de rester inactif. D'ailleurs, il faut tenir compte aussi de la situation importante qu'il occupait au Conservatoire, où il partageait avec Cherubini et Gossec les doubles fonctions d'inspecteur de l'enseignement et de professeur de composition. C'est lui qui, en 1803, lors de l'établissement des concours de Rome pour la musique et à l'occasion du premier de ces concours, fut chargé de présenter à l'Institut le Raxoport sur le grand Xorix de composition musicale, rapport dans lequel il exposait, en un style excellent et avec une véritable ampleur de forme, ses idées et ses désirs en matière d'art, et qui lui valut un véritable succès 2. Son enseignement au Conservatoire, très recherché, comme on peut le penser, ne tarda pas à lui en amener de plus considérables, et dans l'espace de cinq années, de 1806 à 1810, Méhul vit attribuer à ses élèves sept récompenses aux grands concours : Gustave Dugazon, le fils de M'"*^ Dugazon, remportait le second prix de Rome en 1806; l'année suivante, Daussoigne, son propre neveu, obtenait le premier second grand prix, et Blondeau une médaille d'encouragement ; en 1808, Blon-
* C'est une belle cantate, dont la grande partition ne contient pas moins de 72 pages. On trouve le texte poétique de toutes ces cantates au tome III des Œuvres de A. V. Arnault (Paris, Bossange, 1826).
2 Ce rapport, lu par lui dans la séance publique de la classe des beauxarts, fut inséré dans le Magasin encyclopédique (1803, 9^ année, T. lY, pp. 92 et suivantes). Le prix avait été remporté cette année par un élève de la classe de Gossec, Auguste Andi'ot, qui paraissait donner les plus belles espérances, et qui mourut prématurément à Rome, au mois d'août, après un an seulement du séjour que lui imposaient en cette ville les règlements du concours. — Méhul est l'auteur d'un autre Rapport sur Vétat futur de la musique en France, qui fut, ainsi que le précédent, publié dans le Magasin encyclopédique (1808, T. V).
deau se voyait décerner le premier grand prix^ que Daussoigne à son tour se faisait attribuer en 1809, tandis que Beaulieu obtenait le second ; et enfin, en 1810, ce même Beaulieu emportait le premier. Le dernier élève de Méhul qui sortit vainqueur du concours de Rome devait être le plus glorieux d'entre tous : c'était notre immortel Herold, disciple digne d'un tel maître, à qui l'Institut décernait le premier grand prix en 1812.
Tout cela pourtant n'empêchait pas Méhul de songer toujours au théâtre • et quoique dès cette époque l'état de sa santé laissât beaucoup à désirer, nous allons le voir rentrer dans la lice et essayer de fixer de nouveau la fortune, qui malheureusement ne devait plus guère lui sourire.