‹ MéhulChapitre 29 sur 40 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Ce n'est pourtant pas par l'opéra qu'il préparait avec Jouy, que Méhul se présenta de nouveau devant le public. J'ignore quels obstacles vinrent retarder si longtemps l'apparition de cet ouvrage important ; mais je pencherais volontiers à croire que c'est pour lui faire prendre patience à ce sujet, et pour lui offrir une sorte de dédommagement, que l'administration de l'Opéra lui demanda la musique d'un grand ballet de Gardel, Fersée et Andromède, dont la mise à la scène précéda de dix-liuit mois celle des Amazones.

Ce ballet, dont le spectacle était très riche, très pompeux, très pittoresque, mais dont l'action était malheureusement un peu trop dépourvue d'intérêt, fut représenté le 8 juin 1810. Dès le lendemain, le Moniteur universel en rendait compte dans un article dont j'extrais ce passage: — «A l'Opéra, la première représentation de Persée et Androinède, ballet en trois actes, de M. Gardel, a réussi. Son fécond et ingénieux auteur a été demandé' et a paru. M. Méhul en <i arrangé très heureusement la musique, en y joignant d'excellens morceaux de sa composition. La fête du premier acte a beaucoup d'élégance et de fraîcheur : les deux autres actes, surtout le second, sont un peu vides, mais la scène de la délivrance d'Andromède est exécutée d'une manière très pittoresque ; les décorations sont variées, les costumes sont brillans, et le ballet est confié aux premiers sujets dans tous les genres. »

A une époque où l'on jouait le ballet, ce qu'on ne sait plus faire à l'Opéra, alors que les danseurs et danseuses de ce théâtre étaient tous des mimes de premier ordre, on

peut croire en effet que l'exécution de Persée et Andromède devait être remarquable^ confiée qu'elle était, pour les principaux rôles, à des artistes tels que M''*' Chevigny (Cassiope), M"^^ Grardel (Andromède), Milon (Céphée), Vestris (Persée) et Albert (Phinée). Pourtant, malgré cette interprétation, malgré la richesse du spectacle, le succès de la première soirée ne se soutint pas, et Persée et Andromède ne put aller au delà de sa vingtième représentation. Tous les critiques, néanmoins, adressèrent des éloges à la musique de Méhul, dans laquelle, s'il faut en croire Castil-Blaze, le maître avait introduit plusieurs morceaux de sa superbe partition d'Ariodant^ ; mais la musique d'un ballet, quelle qu'en soit la valeur, ne saurait racheter les défauts scéniques d'un ouvrage de ce genre. Elle peut aider à son succès, non le faire naître.

L'existence de Persée et Andromède fut donc courte. Plus courte encore, hélas ! devait être celle de l'ouvrage que Méhul avait écrit sur un livret de Jouy, et dont l'insuccès fut complet. Les Amazones ou la Fondation de Thèbes, opéra en trois actes dont l'exécrable poëme était tracé en vers non moins exécrables 2, fut enfin représenté, après trois ans

* Il y avait introduit aussi, paraît-il, un rondeau d'une sonate de Steibelt, ainsi que nous l'apprend une notice nécrologique sur cet artiste publiée dans le Diable boiteux du 16 octobre 1823: — <« ...Ce rondeau, plein d'expression, de charme et de sentiment, a été placé par Méhul dans le ballet de Persée et Andromède, et c'est peut-être le meilleur morceau de la pièce. »

2 Qu'on en juge par ce court fragment. Les Amazones rêvent de détruire la ville naissante de Thèbes, «dont l'aspect odieux offense leurs regards,» et leur reine, Antiope, s'écrie dans un transport de fureur :

Attaquons-la de toutes parts ;

Portons -y le fer et la flamme :

Des Thébains que la race infâme

Disparaisse sous leurs remparts.

Cithéron, que ma haine atteste,

Antiope te reverra !

Et sa vengeance descendra

Du haut de ton sommet funeste.

Jouy préludait ainsi aux jolis vers qu'il devait semer, quinze ans plus tard, dans le livret de Guillaume Tell !

et demi d'attente, le 17 décembre 1811. Malgré la sympathie qu'excitait toujours le nom du compositeur, malgré le luxe de la mise en scène, malgré une interprétation que les contemporains s'accordent à trouver excellente et qui était confiée à ce que l'Opéra possédait de mieux en artistes : M"^«Branchu (Antiope), M"^*^ Albert Hinim (Éripliile), W^^ Armand, Nourrit (Amphion), Derivis (Zétbus), la fable inventée par Jouj était tellement ridicule, si colossalement niaise, à ce point dépourvue de toute espèce d'intérêt, que le public accueillit l'ouvrage avec une froideur glaciale, et bientôt par son absence fit un désert de la salle de l'Opéra. Il faut ajouter que Méliul, soit lassitude réelle, soit impossibilité d'échauffer son imagination au contact des lieux communs ridicules que Jouy lui avait livrés sous forme d'un prétendu poëme dramatique, n'avait pu, en dépit de son désir et de ses efforts , retrouver l'inspiration généreuse et chaude qui naguère lui avait dicté de si beaux chefsd'œuvre.

Les journaux, toujours respectueux envers Méhul, comme le public lui même, le donnèrent à entendre avec des ménagements infinis. Sauvo, dans le Moniteur ^ s'exprimait ainsi : — «... Le compositeur est M. Méhul ; lorsque le nom de ce maître a été prononcé, il a été couvert d'applaudissemens ; l'auteur de tant d'ouvrages marqués au coin d'un talent original, où. la science ne fait qu'ajouter à l'expression, méritait bien cet hommage : ce sujet lui présentait d'assez grandes difficultés ; la première était de faire chanter Amphion ; les autres seraient trop longues à déduire *, un rôle dramatique s'offrait à M. Méhul, il s'en est emparé avec une sorte de prédilection, et l'a traité en maître : c'est celui d'Antiope ; du reste, on eût désiré un contraste mieux établi entre les deux rôles d'hommes, des motifs plus francs, mieux accusés, mieux soutenus ; une expression plus vive, plus de couleur, d'originalité ; plus de variété dans les mouvemens^.. »

' Moniteur universel, du 19 décembre 1811.

Geoffroy, dans un premier article, jetait bravement le poëte à l'eau pour couvrir le musicien des fleurs les plus parfumées: — «...Ce poème, disait-il, est d'une invention malheureuse. La fable n'a ni naturel ni intérêt ; les Amazones jouent un très mauvais rôle à l'Opéra; on n'a pu leur faire exécuter que des évolutions militaires ; mais autant le poème -est faux et triste dans toutes ses combinaisons, autant la musique a de grâce, d'harmonie et d'éclat ; elle a obtenu un grand succès malgré la faiblesse du canevas fourni par l'auteur des paroles^. »

Mais Geoffroy était rancunier, et n'était pas moins perfide : il n'avait pu pardonner à Méhul la sottise dont lui, Geoffroy, s'était rendu coupable lors de la petite histoire de Vlrato, et depuis lors il ne manquait aucune occasion d'être désagréable au compositeur, tout en ayant soin de masquer ses perfidies sous un apparent respect ; dans un second article sur les Amazones, article où il se livrait à une critique d'ailleurs très fine et parfois spirituelle du poëme de Jouy, il en venait à parler de la partition, et les louanges d'un caractère général qu'il accordait à l'œuvre du musicien disparaissaient bientôt sous la critique qui terminait son appréciation ; c'est le cas de répéter le vieux dicton : in cauda venenum: — « ...Quelque faible, disait-il encore, quelque obscure que soit la marche du poème, elle n'a pu empêcher le musicien de remplir un canevas si ingrat d' excellons morceaux de musique, dignes de la réputation qu'il s'est acquise, et qui ne peuvent que l'augmenter encore. Ses chœurs, ses morceaux d'ensemble, annoncent un compositeur profond dans son art, un des chefs de notre école française ; si le dieu de la mélodie lui refuse quelquefois ses faveurs, il répare et couvre, par la richesse de l'harmonie, le déficit qui peut se trouver du côté des bonnes fortunes du chant : les gens même à bonnes fortunes n'en ont pas toujours^... »

1 Journal de V Empire, du 20 décembre 1811. - Id., id., du 24 de'cembre 1811.

■fi

Un incident burlesque qui se produisit à la première représentation des Amazones avait, aux approches du dénouement, fortement déridé le public, jusqu'alors un peu trop porté à bâiller. Ce dénouement burlesque tombait des nues, on peut le dire, sous la forme d'une gloire dans laquelle Jupiter, majestueusement assis, venait au secours du poëte et l'aidait à conclure d'une façon merveilleuse une action qui jusque-là n'avait rien présenté de surnaturel. C'était un retour au Deus ex machina des anciens, dont Quinault jadis avait un peu abusé. Mais voici qu'au moment où le clianteur Bertin, qui personnifiait le dieu du tonnerre, devait faire ainsi son entrée en scène par le cintre, il manque sa réplique, tandis que le machiniste, non prévenu, faisait descendre solennellement la gloire — veuve de toute divinité. Les artistes en scène ne savaient que faire ni que devenir tandis que la gloire se balançait mollement dans l'espace ; l'action fut interrompue sans que le public comprît rien à ce qui se passait, et Jupiter enfin se vit obligé de faire pédestrement son apparition, comme un simple mortel, mais sa foudre à la main, aux éclats de rire de la salle entière, et aussi à ceux de l'empereur, qui assistait à la représentation. «Ce qui rendait l'accident plus poignant pour Bertin, dit Vieillard en rapportant le fait, c'est que l'empereur Napoléon assistait avec Marie-Louise à cette désastreuse représentation. J'étais à l'orchestre, et je puis rendre témoignage de l'hilarité que cet épisode excita chez les Majestés impériales. Je doute que jamais le grand Napoléon ait ri d'aussi bon cœur^. »

Il n'y a que les auteurs, pour qui cet incident ne dut pas être plaisant. Toutefois, un tel fait n'eût pas été de nature à tuer l'ouvrage, si celui-ci fût né viable. Mais on ne pouvait se faire illusion sur le sentiment du public 5 Méhul le comprit, et, découragé, désespéré, il adressait bientôt à son collaborateur la lettre suivante, dont le ton navrant, la tristesse amère, peignent l'état de désenchantement

^ 3ïéhul, sa vie et ses œuvres, p. 38.

dans lequel l'avait plongé le fâcheux accueil fait aux Amazones :

Nous tombons, mon cher Jouy, et j'en ressens une peine très vive. Mon étoile obscurcit la vôtre ; je vous ai porté malheur. Ne m'en voulez pas, j'ai fait de mon mieux, je ne puis faire mieux. Vous avez été plus heureux avec d'autres, vous le serez encore i. Quant à moi, je désire m'en tenir là, et j'espère avoir assez de raison pour ne pas me laisser séduire par l'appât trompeur d'une revanche incertaine. Votre Sésostris a eu du succès à la lecture. Le deuxième et surtout le troisième acte ont fait grand plaisir, et pourtant je ne me sens pas le courage d'en faire la musique. Je suis meurtri, je suis écrasé, dégoûté, découragé ! Il faut du bonheur, le mien est usé. Je dois, je veux me retrancher dans mes goûts paisibles. Je veux vivre au milieu de mes fleurs, dans le silence de la retraite, loin du monde, loin des coteries. Je ne puis renoncer à un art que j'aime et au travail qui m'est nécessaire, mais je ne veux plus faire dépendre mon bonheur des jugemens trop légers et trop rigoureux d'un public dont le goût n'est pas fixé. Je le répète, il faut du bonheur. Mon cher Jouy, nous jaserons plus au long de mes projets de retraite. Je verrai Arnault, je consulterai mes amis, et j'espère qu'ils m'aimeront assez pour être de mon avis. Je ne suis plus jeune, je sens le besoin de repos.

Tout à vous,

On voit combien avait été douloureux au cœur de Méhul l'échec qu'il venait de subir. On voit aussi à quel point ce grand homme était vraiment modeste : alors que de toutes parts le poëme que lui avait confié Jouy était l'objet des critiques les plus vives et les plus justifiées, alors que le musicien aurait pu facilement rejeter sur son collaborateur la cause de leur déconvenue, non-seulement il n'a pas un mot amer, il n'exprime explicitement ni implicitement aucune plainte, aucun regret sous ce rapport, mais il paraît se considérer comme l'unique coupable et semble faire retomber sur lui

^ Jouy avait donné avec Spontini Fernand Cortez et la Vestale à l'Opéra, avec Catel les Bayadères, et l'on sait le succès qui avait accueilli ces ouvrages.

2 Cette lettre a été publiée, sans date, dans la France musicale du 17 mai 1857.

seul tout le poids et la responsabilité de la mésaventure. « Nous tombons, dit-il... Mon étoile obcurcit la vôtre; je vous ai porté malheur... » Loin d'adresser un reproche à son ami, il s'accuse et s'excuse lui-même : « Ne m'en voulez pas, j'ai fait de mon mieux, je ne puis faire mieux...» Et il n'y a pas à douter de la sincérité de ce langage, d'un ton d'autant plus touchant qu'il était plus profondément désolé ! Il y avait décidément bien de la noblesse, bien de la grandeur dans le caractère de Méhul.

Du moins allait-il trouver dans le succès éclatant de son élève préféré, de celui qu'il aimait à l'égal d'un fils, comme une sorte de compensation, de consolation à l'infortune sous laquelle il succombait. Son cher Herold, celui qui lui semblait appelé à recueillir sa succession artistique et dont il pressentait le glorieux avenir, Herold, qui s'était déjà révélé comme virtuose et qui ne devait pas tarder à faire parler de lui comme compositeur, obtenait d'emblée à l'Institut, dès son premier concours, le premier grand prix de Rome. Ce fut une véritable joie pour le maître, que ce triomphe du disciple qu'il entourait de l'affection la plus tendre et des soins les plus touchants. C'est à cette occasion qu'il écrivit à M"™^ Branchu, l'admirable artiste qui venait de créer le rôle principal de ses Amazones, la lettre que voici, destinée à la remercier de l'appui qu'elle prêtait à Herold en cette circonstance :

Ce mardi 22 septembre [1812].

Ma chère Madame Branchu,

L'intérêt que je prends à Herold, mon élève, m'inspire de la reconnoissance pour le service signalé que vous lui rendez en vous chargeant de faire valoir sa scène. Je sens toute la bonté, toute la générosité de votre procédé ; aussi, je vous en remercie de tout mon cœur.

Herold est un bon enfant ; je suis certain qu'il n'oubliera de sa vie l'appui que vous voulez bien prêter à ses premiers pas dans une carrière où il doit se distinguer s'il continue à travailler comme il l'a fait depuis que je l'enseigne.

Je ne puis vous parler du nouveau succès que vous venez d'obtenir.

Je n'ai pas vu la Jérusalem délivrée''-. Je sais seulement par des rapports certains que vous rendez d'une manière admirable la mort de Clorinde.

Si le beau tems se soutient, j'espère que vous me ferez le plaisir de venir passer une journée à ma petite maison de Pantin. Faites-moi savoir quel jour pourroit vous convenir, soit à la lin de cette semaine, soit au commencement de l'autre.

J'aime la solitude pour mille et mille raisons que l'expérience du monde fait découvrir à un certain âge. Mais cette solitude s'embellit encore et me deviendra plus chère par les souvenirs que vous y laisserez, si vous y venez, et par l'espérance de vous y recevoir quelquefois.

Adieu, ma chère Madame Branchu, croyez que vous n'avez pas d'ami plus sincère que voire tout dévoué.

Mille amitiés au bon Branchu.

Mais, quoi qu'il en eût pu dire, Méliul n'avait pas pour toujours renoncé au théâtre. Revenant sur la détermination qu'il avait prise dans une heure de tristesse et de découragement, il accepta d'écrire, sur un poëme de son vieil ami Alexandre Duval, la musique d'un opéra-comique en un acte, dont le titre : le Prince troubadour ou le Grand Coureur de dameSj ne saurait laisser de doute sur la date de sa naissance. Il est fâcheux d'être obligé de dire que, cette fois encore, Méhul fut la victime de son collaborateur, dont l'œuvre débile n'était de nature à exciter en aucune façon l'intérêt ou la curiosité des spectateurs. Le Prince troiibadour fut représenté pour la première fois le 24 mai 1813 2, et certainement, si l'ouvrage ne réussit guère, il y eut beaucoup plus de la faute du poëte que de celle du musicien. Comme toujours, cependant, lorsque la grande personnalité de Méhul était en jeu, la première représentation fut bien accueillie, et le Journal de V Empire, par extraordinaire indulgent pour le compositeur, pouvait s'exprimer ainsi :

^ Opéra de Persuis, qui venait d'être représente' avec un certain succès, grâce surtout à M^^ Brancliu, admirable dans le personnage de Clorinde.

^ Le spectacle était ainsi composé : les Deux Chasseurs et la Laitière, le Prince troubadour et Biaise et Bahet. La recette fut de 2,769 francs.

... Cette pièce, où il y a des situations agréables, neuves ou non, obtient du succès ; les paroles sont de l'auteur de Maison à vendre et du Prisonnier ; la musique, de l'auteur de Strat.onice et d'Euphrosine : c'est en dire assez sur les paroles et sur la musique. Paul joue fort bien le prince, et Martin le sire de Beaumanoir ; Mad. Gavaudan est charmante dans la petite Laurette, M'J«* Desbrosses fort comique dans la vieille fille : c'est Darancourt qui fait le seigneur de la Touraille, et Juliet le sénéchal bègue. Voilà encore une des nouveautés destinées à remplir le vide qu'a laissé la retraite d'Elleviou ^.

Il est bien certain néanmoins que le Prince Troubadour n'obtint, en dernière analyse, qu'un succès négatif, tellement négatif que treize représentations seulement purent en être données jusqu'à la fin de l'année 1813; et il n'est pas moins certain que la maigre qualité du poëme de Duval était pour beaucoup dans ce résultat, comme on peut s'en convaincre par ce jugement qu'en portait une publication annuelle, le Mémorial dramatique :

Le poème de cet opéra est à peu près nul ; c'est une imitation de la Revanche ^, et cette imitation est des plus malheureuses ; le fond est froid, les détails sans intérêt. Si la musique, qui a paru très agréable, a rappelé les succès de M. Méhul, les paroles ne rappelaient point ceux de l'auteur de Maison à vendre, de la Jeunesse d'Henri F, du Tyran domestique ; nous ternirions la gloire de M. Duval en donnant l'analyse de sa pièce, et nous sommes persuadé que cette réserve de notre part lui fera autant de plaisir que son Prince Troubadour nous a causé d'ennui ^.

Duval pourtant, dans la préface qu'il plaça plus tard en tête de sa pièce ^, est loin d'accepter pour lui la responsabilité du demi-échec qu'avait subi le Prince Troubadour ; avec une bonhomie apparente, à moins que ce ne soit une naïveté sincère, il cherche à en faire retomber sur Méhul le poids tout entier, et voici comme il parle de l'ouvrage :

^Journal de f Empire, du 30 mai 1813.

■^ Comédie de Roger et Creuzé de Lesser, joue'e au Théâtre-Français en 1809.

3 Mémorial dramatique, 1814.

''* Dans l'édition de ses Œuvres.

... Quoique la musique en ait été faite par mon ami Méhul, homme du plus grand talent, on prétendit dans le temps qu'il avait fait beaucoup de tort à ma pièce, en donnant trop d'importance à la partie musicale ; on prétendit qu'il avait attelé un cheval de brasseur à un léger cabriolet. En effet, la longueur et peut-être les beautés harmoniques de sa partition me parurent souvent arrêter la rapidité de mon intrigue, et donner trop d'importance à une bagatelle. En citant le reproche qu'on lui fit dans le temps, on voit bien que je n'ai pas le projet de critiquer l'ouvrage d'un ami, que son caractère et ses qualités personnelles ont rendu si cher à tous ceux qui l'ont connu, et dont l'immense talent fera l'admiration de nos neveux. Qui ne sait d'ailleurs que lorsqu'un poète et un musicien associent leurs travaux, tout devient commun entre eux ? Si la pièce tombe, tous deux ont tort ; si la pièce réussit, tous deux ont raison : par cette loi, l'avantage est tout entier pour le poète ; car c'est lui qui risque le moins ^.

Le résultat de cette tentative nouvelle n'était pas pour rendre à Méhul la tranquillité d'âme, la sérénité d'esprit qui l'avaient abandonné. Son caractère devenait de plus en plus sombre, il se croyait plus que jamais entouré d'ennemis, et ce noble esprit, si rempli de grandes idées et de vastes conceptions, avait cette faiblesse de s'imaginer que chacun conspirait sa perte et s'acharnait contre lui. On peut à bon droit supposer que l'état toujours précaire de sa santé influait considérablement sur son tempérament intellectuel, mais il faut bien constater aussi cette disposition fâcheuse à croire toujours que l'univers entier se liguait contre son repos, ses succès et son bonheur.

Nous trouvons un témoignage évident de cette disposition d'esprit, de ce malaise moral si regrettable, dans le remarquable discours que Méhul prononça, précisément à cette époque, sur la tombe du plus illustre de ses confrères, de Grétry, que la mort venait d'enlever, à l'âge de soixantedouze ans, le 24 septembre 1813. Le ton chagrin du début de ce discours en dit assez sur les sentiments qui agitaient alors Méhul, et il semble, à n'en pas douter, que c'est lui-

' Cherubinî ne parle du Prince Troubadour que pour en dire ces quelques mots : ■ — « Peu de succès. Il y a deux ou trois morceaux de musique dans cette pièce qui ont fait plaisir. »

même qu'il a en vue lorsqu'il parle des souffrances de certains artistes, des luttes qu'ils ont à subir et des injustices dont ils sont victimes. Qu'on en juge * :

Messieurs, à l'aspect de ce cercueil qui va bientôt disparaître à nos yeux, un môme sentiment nous affecte, une même pensée nous occupe : nous regrettons un grand artiste, et nous comptons avec orgueil pour sa mémoire tous ses titres, tous ses droits à l'admiration de la postérité. Elle commence pour les hommes célèbres au moment où ils cessent d'exister, et trop souvent ce n'est qu'à ce moment funeste qu'ils reçoivent le tribut d'estime et de reconnaissance qu'ils ont mérité par d'utiles et honorables travaux.

Si, avant de consacrer ses veilles à l'étude des beaux-arts, on pouvait savoir à quel prix s'achète la renommée, les hommes doués d'une âme fière et sensible préféreraient une vie obscure à un éclat trop envié pour n'être pas la source de tous les chagrins.

Par un concours de circonstances dont l'heureuse combinaison ne se retrouvera peut-être jamais, Grétry n'a point eu à souffrir de l'injustice de ses contemporains. Les clameurs de l'envie ne se sont point élevées contre ses nombreux succès. Trop supérieur dans le genre qu'il s'est créé pour avoir des rivaux dignes de l'inquiéter, il n'a pas connu les honteuses tracasseries que suscitent les rivalités. Honoré à la cour, honoré à la ville, la gloire, la faveur, la fortune ont été le prix de ses heureux travaux. Il a reçu tous les honneurs, toutes les distinctions qu'il a mérités, et sa longue carrière a été un long triomphe.

Dans ce lieu où il nous précède d'un moment, dans ce lieu où tant de réputations s'effacent pour jamais, son nom ne sera point enseveli avec sa dépouille mortelle. Grétry a vu s'élever les monumens qui doivent éterniser sa mémoire. Avant de fermer ses yeux, il a, si j'ose m'exprimer ainsi, assisté au jugement de la postérité, et joui de son immortalité. Qu'il goûte le repos éternel, et cherchons à adoucir l'amertume de nos regrets en songeant qu'il fut heureux, et qu'une plus longue vieillesse n'eût fait qu'ajouter aux infirmités douloureuses qui attristèrent ses derniers jours.

La mort d'un grand' artiste ne ressemble point à celle de l'homme vulgaire ; l'un s'anéantit tout entier, tandis que l'autre semble, pour ainsi dire, se réfugier et vivre encore dans les œuvres de son génie. Si Grétry nous est ravi par la commune loi, les trésors de sa féconde

*Les funérailles de Grétry eurent lieu le 27 septembre; deux discours furent prononcés au Père-Lachaise, l'un par Mehul, au nom de l'Institut l'autre par Bouilly, représentant les collaborateurs du vieux maître. Le Moniteur publia l'un et l'autre dans son numéro du 29 septembre.

imagination nous restent. Cet héritage, précieux pour nous et pour nos neveux, a fait une partie de la gloire du siècle qui vient de finir, et sera une source inépuisable de jouissances pour le siècle qui vient de commencer.

Faible émule d'un si grand maître, d'un maître inimitable, en un mot d'un Molière de la comédie lyrique, il me serait doux d'offrir à ses mânes le tribut d'admiration dont je suis pénétré, et d'être le digne interprète des regrets de la classe des beaux-arts de l'Institut ; mais je sens qu'il y aurait une présomption sacrilège à entreprendre une tâche qui est au-dessus de mes forces. D'ailleurs il est des hommes dont la renommée est à la fois si élevée et si populaire, qu'il suffit de les nommer pour rappeler les grandes qualités qui les distinguent. Grétry est de ce nombre, et Grétry aura autant d'admirateurs et de panégyristes qu'il existe d'êtres sensibles au bel art dans lequel il s'est illustré.

Je me bornerai donc à dire qu'il fut admiré pour ses talens, qu'il fut aimé pour sa personne, qu'il fut estimé pour son caractère, et qu'il sera long-temps regretté par sa famille, par ses amis et par ses nombreux admirateurs'.

On voit quelle note chagrine et décourageante perce dans ce discours, où Méhul, tout en faisant l'apothéose de Grétry, n'exprimait que des pensées empreintes d'une douloureuse amertume. En s' efforçant de représenter tous les artistes comme autant de victimes de l'envie et de la fatalité, il est hors de doute qu'il pensait surtout à lui, et que les plaintes qu'il exhalait étaient surtout des plaintes personnelles.

Méhul, en parlant ainsi, se montrait injuste envers ses contemporains. Bon comme il l'était, plein de cœur et de dévouement, la misanthropie qui semblait l'envahir n'altérait en rien ses belles qualités 5 mais il se rendait malheureux à plaisir, et se créait des souffrances imaginaires. Comme

* Herold, qui, alors en Italie comme pensionnah'e de l'Académie de France, suivait d'un œil attentif tout ce qui se passait à Paris, écrivait à sa mère, à la date du 2 octobre 1813: — «... Le concours de l'Institut doit être terminé, la séance aussi, et je ne sais pas quel heureux musicien doit venir nous rejoindre. Je suis enchanté que M. Méliul ne soit pas mécontent de mon travail; il est si bon, si aimable, que je serais au désespoir de ne pas le contenter. Nous savons la mort, la belle cérémonie de l'enterrement de Grétry. M. Méhul a fait, dit-on, un discours bien touchant et meilleur que tous les autres.

tous les hommes en vue, il se trouvait sans doute en butte à des attaques injustes, à de sourdes inimitiés, à certaines jalousies qui se faisaient jour et se dévoilaient avec une sorte de candeur ; mais tous les grands hommes n'en sontils pas là, et Méhul n'avait-il pas, pour se consoler, l'admiration, l'estime et l'affection générales ? Professeur au Conservatoire, membre de l'Institut, chevalier de la Légion d'honneur, auteur vingt fois applaudi d'œuvres considérées comme immortelles, jouissant, de son vivant, d'une renommée immense et d'une gloire incontestée, qu'avait-il à désirer, et que pouvait-il souhaiter de plus?... Hélas! ce qu'il pouvait le plus désirer peut-être, c'était la santé, ce plus précieifx de tous les biens, dont l'absence altérait sa raison et portait dans son esprit un trouble qu'il ne pouvait maîtriser !

Cependant, la situation politique créée par l'insatiable ambition de Napoléon devenait chaque jour plus terrible, et accumulait sur la France des désastres sans nom. Vaincu par les éléments, plus encore que par ses ennemis, l'empereur avait ramené ici les débris héroïques de cette grande armée dont il s'était montré si justement fier ; mais lui, qui était habitué à porter la guerre au dehors, se voyait maintenant obligé, poursuivi, serré de près, de combattre pour défendre le sol même de la patrie, envahie à son tour par d'innombrables légions. Tandis qu'il faisait encore, dans les plaines si tristes de la Champagne, des prodiges de valeur, son gouvernement s'efforçait, par tous les moyens possibles, de surexciter le patriotisme des Parisiens, qui pourtant n'a jamais eu grand besoin de stimulant. C'est dans ce but qu'on faisait représenter dans tous les théâtres des pièces dont les sujets, tirés des grandes pages de l'histoire nationale, empruntaient aux circonstances un intérêt particulier et pouvaient provoquer chez les spectateurs de faciles allusions. L'habituelle majesté de l'Opéra ne l'exemptait pas de ces sortes de corvées, et l'on imagina de faire improviser à son profit, par six auteurs qui devaient aller vite en

besogne, un petit ouvrage en un acte destiné à rappeler les hauts faits de Charles-Martel en présence de l'invasion des Sarrazins. La confection rapide de cet ouvrage, qui avait pour titre VOriflamme, était confiée pour les paroles à Etienne et à Baour-Lormian, pour la musique à Méhul, Paër, Kreutzer et Berton, et six jours suffirent pour l'écrire, le répéter et le présenter au public.

C'est le 1^^ février 1814 que cet opéra impromptu fut offert à l'admiration des spectateurs parisiens, et dès le lendemain, sans attendre le compte-rendu de Sauvo, son critique ordinaire, le Moniteur universel] organe officiel de l'empire, publiait en corps de journal, sous la rubrique: JParis, un article enthousiaste, dithyrambique, destiné à constater que l'œuvre nouvelle était un chef-d'œuvre, que tous ceux qui avaient pris part à sa création et à son exécution étaient autant de grands hommes, et que le public en était absolument féru. Voici le texte de cet article typique, dont peut-être l'auteur, trois mois après, chantait à la même place et dans la même feuille la gloire des Bourbons :

De long-temps on n'avoit eu l'exemple d'un succès aussi éclatant que celui qu'a obtenu ce soir l'opéra l'Oriflamme. L'affluence étoit telle, qu'on regrette que nos théâtres ne soient pas aussi spacieux que ceux des anciens, où une ville entière assistoit aux solennités nationales, et venoit s'y pénétrer d'un même sentiment. Dès cinq heures, toutes les avenues étoient assiégées par une foule immense. La salle étoit comble, les corridors étoient entièrement remplis, et la recette a excédé 11,000 francs. Toutes les applications ont été saisies avec transport ; on a couvert d'applaudissemens, et fait répéter un air délicieux chanté par Lays, même un vers du récitatif :

La victoire est promise aux guerriers de la France.

Les chœurs villageois, un trio ravissant et un serment plein de chaleur et d'harmonie ont enlevé tous les suffrages ; mais il seroit difficile d'exprimer à quel point l'enthousiasme s'est manifesté lorsque le guerrier portant l'Oriflamme chante le refrain de trois strophes, qui deviendront populaires :

Charles-Martel fait briller l'oriflamme ; 11 nous répond des combats et du sort : Frémis, frémis, orgueilleux Abdérame ; 11 est parti: c'est l'arrêt de ta mort.

Il sembloit que tout Paris savoit déjà l'éclatante victoire que chacun auguroit, et qui vient d'être remportée par S. M. ^. Cette confiante dans la personne de I'Empereur fut toujours inséparable des sentimens d'amour et de fidélité dont le peuple de sa capitale lui a constamment donné des preuves.

Six jours ont suffi pour composer et mettre au théâtre cet acte lyrique impromptu. Les auteurs et les acteurs étoient tous animés du même esprit. Les auteurs, demandés et nommés au milieu des applaudissemens, sont, pour les paroles, MM. Etienne et Baour-Lormian ; pour la musique, MM. Méhul, Paër, Berton et Kreutzer ; et pour la danse, M. Gardeî, qu'on avoit déjà deviné à la grâce et à la fraîcheur de ses ballets 2.

Ce n'était pas là ce qui pouvait augmenter la gloire de Méhul^ non plus que de ses collaborateurs. Nous le retrouverons bientôt dans une œuvre — - la dernière — plus digne de lui et de son génie, une œuvre à laquelle, malheureusement, il ne devait pas survivre, et qui marque le terme de sa vie et de sa carrière.

^ On venait d'apprendre la nouvelle de la victoire remportée à Brienne, le 29 janvier, par Napoléon sur les armées alliées.

2 11 est assez curieux de mettre en regard de cet article... héroïque, les quelques lignes dédaigneuses que, l'année écoulée, un petit recueil spécial, YAlmanach des Spectacles, accordait à V Oriflamme ', c'est qu'au moment où. parlait celui-ci, l'empereur chéri de son peuple avait fait place au roi hien-aimé de ses sujets. Voici ce petit morceau: — «Le mardi l^r février on donna à l'Académie royale de musique V Oriflamme, petit' tableau de circonstance, paroles de MM. Etienne et Baour-Lormian, musique de MM. Paër, Méliul, Kreutzer et Berton. Les premiers sujets, tant du chant que de la danse, ont concouru à donner une existence précaire à cette dernière pièce de commande de l'ancien gouvernement ; les événemens subséquens dispensent d'en donner une analyse plus détaillée. »

Les événemens rappelés ici avec tant d'à-propos ne permirent pas à VOrijlamme d'être jouée plus de onze fois. La dernière représentation en fut donnée le 15 mars. Les interprètes de l'ouvrage étaient, pour le chant, Mïûe Branchu, Nourrit père, Lays et Lavigne; pour la danse, Albert, Antonin et M"^es Gardel, Clotilde, Bigottini, Gosselin, Aimée et Masrélie cadette.

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