CHAPITRE XVII
Entre la représentation de VOriflamme et celle du dernier ouvrage de Méhul, la Journée aux aventures, qui ne parut que vers la fin de 1816, près de trois années s'écoulèrent, années terribles, pendant lesquelles le sort de la France, vaincue, mutilée, amoindrie, ne pouvait qu'arracher des larmes à ceux de ses enfants qui avaient souci de la gloire et de la grandeur de la patrie, et qui voyaient des jours sombres et désespérés succéder à une période héroïque remplie d'exploits presque fabuleux. Les hommes de la génération présente, qui ont vu, la rage au cœur, se renouveler à un demi-siècle de distance des désastres sans nom, peuvent se rendre compte de ce que dut souffrir l'âme de nos pères devant un spectacle si douloureux et si cruel. Méhul, dont les sentiments élevés et patriotiques n'ont jamais fait doute pour personne, conçut un vif chagrin de l'abaissement momentané de la France et de l'abandon dans lequel elle se trouvait *, mais si l'homme souffrait en lui, l'artiste n'avait pas moins de raisons d'être douloureusement ému en présence de la situation faite à l'art qu'il chérissait. L'un des premiers soins du gouvernement de la Restauration avait été de procéder méthodiquement, systématiquement, à la ruine du Conservatoire. En haine de l'origine révolutionnaire de cette institution admirable, on avait décidé de la réduire, de l'amoindrir au point de la rendre méconnaissable et de lui enlever toute possibilité d'être utile : le nom même de Conservatoire, devenu tout à coup subversif et remplacé par celui, plus modeste et plus humble, d'École de musique ; Sarrette, le digne fondateur et le directeur si dévoué, si désintéressé de cet établissement alors sans pareil en Europe, chassé comme un valet ;
son titre supprimé, et le Conservatoire placé simplement sous la tutelle d'un fonctionnaire subalterne qui prenait celui d'inspecteur général ; le budget de l'école rogné d'une façon indigne, et tellement qu'on n'y trouvait même pas le moyen de se chaufi'er l'hiver ; des réductions aussi considérables que maladroites opérées non-seulement sur le nombre, mais sur le traitement des professeurs ^ enfin, les trois inspecteurs de l'enseignement, ces trois artistes glorieux qui avaient nom Gossec, Cherubini et Méliul et à qui le Conservatoire devait tant et de si éclatants services, se voyant enlever ce titre avec les prérogatives qu'il comportait, et devenant desimpies professeurs de composition: — telles étaient les «réformes» que le paternel et libéral gouvernement de Sa Majesté Très-Chrétienne apportait dans le fonctionnement d'une institution naguère si brillante et qu'on nous enviait de toutes parts.
Méhul était profondément affecté de cette situation. Ainsi que ses deux collègues Gossec et Cherubini, il avait accepté sans se plaindre la diminution qu'on avait cru devoir apporter dans les attributions dévolues depuis si longtemps à chacun d'eux ; mais ce n'est pas sans un serrement de cœur qu'il avait vu la quasi-destruction d'un établissement à la gloire duquel il avait, pour sa part, si largement contribué. Les malheurs de son pays, l'indifférence fâcheuse avec laquelle chacun semblait désormais envisager les questions d'art, si importantes cependant pour la prospérité d'une grande nation, la décadence d'une institution qu'il chérissait et à laquelle, depuis plus de vingt ans, il avait consacré ses forces et donné le meilleur de sa vie, tout concourait à désoler Méhul, à le chagriner, à le décourager, dans un moment où sa santé, déjà fortement ébranlée, causait à ses amis les inquiétudes les plus sérieuses et malheureusement les plus justifiées^.
^ <i L'année 1816 avait porté les atteintes les plus cruelles à la santé de ce grand artiste, de cet homme excellent. Aux désastres civils qui avaient suivi la seconde invasion se joignirent les calamités de l'une des années les plus néfastes dont la France ait jamais eu à souffrir. Dépouillés par
C'est pourtant dans cet état d'esprit que Méhul écrivit la partition de cette Journée aux aventures, dont le succès presque éclatant put être au moins une consolation à l'amertume de ses derniers jours. Le livret de cet ouvrage lui avait été fourni par deux écrivains obscurs, qui n'ont guère laissé de traces de leur passage en ce monde. L'un, Mézières, est resté complètement inconnu • quant à l'autre, Capelle, ancien libraire qui devint, par la suite, inspecteur de l'imprimerie et de la librairie, la musique — et les chansonniers surtout — lui doivent une certaine reconnaissance pour l'idée ingénieuse qu'il eut de publier, quelques années plus tard, le recueil curieux qui a nom la Clef du Caveau^.
Au reste, Méhul n'était pas de ceux qui découragent les jeunes auteurs et qui les traitent avec un dédain superbe. Quand il croyait rencontrer chez l'un d'eux les qualités nécessaires à qui veut tracer un livret d'opéra, il s'enquérait peu de son plus ou moins de notoriété, et ne s'occupait que de la valeur qu'il pensait trouver à l'œuvre soumise à son appréciation. J'ai découvert un témoignage intéressant de sa condescendance en pareil cas, et avant de parler plus longuement de la Journée aux aventures , je veux rapporter ici une petite anecdote dont le récit a été fait par celui-là même qui en avait été le héros. On jugera une
l'étranger, menacés d'une famine, travaillés par l'esprit de faction, les Français avaient mis les intérêts de l'art et la prospérité du théâtre au rang de leurs dernières préoccupations. La scène, délaissée, végétait avec peine, et, quand tout le monde s'inquiétait des moyens de vivre, ce n'était guère le temps de chercher comment on pourrait s'amuser. Il n'en fallait pas tant pour achever de ruiner les forces d'un homme depuis longtemps miné par le chagrin et l'ennui, et qui, à des sujets de mélancolie dont autrefois il s'était peut-être trop exagéré les motifs personnels, voyait s'ajouter aujourd'hui des causes trop réelles et d'autant plus pénibles pour un cœur comme le sien qu'elles allaient à la perte de ce qu'il avait chéri et glorifié toute sa vie. » (Vieillard : Méhul, sa vie et ses oeuvres, pp. -±4-45.)
* Capelle, chansonnier lui-même, fut président du Caveau, et c'est évidemment là ce qui lui donna l'idée de cette publication.
fois de plus, par ce petit récit, des sentiments toujours pleins de bonté et d'indulgence dont Méhul faisait preuve en toute occasion :
Lors de mon arrivée à Paris, au sortir du lycée de Marseille, dit l'écrivain, j'avais un portefeuille bien garni, non de billets de banque, mais de lettres de recommandation. A cette époque, on croyait encore, dans la province candide, aux protecteurs ; aussi avait-on cherché à m'en donner dans la capitale. Parmi ces lettres, celle que je brûlais le plus de remettre était pour Méhul. Les ouvrages de ce grand maître brillaient sur tous les théâtres de France. Il était en musique le lion du jour, comme il le sera pour la postérité. Je me hâtai donc de courir au Conservatoire, où il logeait. N'étant pas de la secte des stoïciens, je ne fus pas comme Eucrate, à la vue d'un grand homme, de Sylla, sans émotion en présence de Méhul ; je tremblais d'avance en frappant à une petite porte qu'on m'avait indiquée. J'entrai, j'aperçus, debout devant un pupitre à la Tronchin, un individu maigre, chétif, l'air souffrant et mélancolique ; il était vêtu d'une robe de chambre de molleton blanc à moitié usée. Je demandai à cet individu M. Méhul. Il me répondit : « C'est moi, monsieur. » Je lui remis ma lettre. Pendant qu'il la lisait, je jetai un regard furtif sur la chambre où je me trouvais: les murs étaient complètement nus : ni tapisserie, ni tableaux, pas même une gravure ne les décoraient ; pour tous meubles , un lit, quelques chaises de paille et un petit clavecin.
C'est sur ce clavecin que mes yeux s'arrêtèrent. Les grands compositeurs écrivent la musique, ils ne la jouent pas ; mais quelquefois ils touchent du doigt un clavier pour obtenir un accord. C'est ainsi parfois qu'ils enfantent des œuvres sublimes et rendent leur nom immortel.
Méhul m'invita à m'asseoir et m'interrogea avec beaucoup de douceur et de politesse. Il fut un temps où l'on ne sortait du collège qu'avec le manuscrit d'une tragédie. Pour moi, n'élevant pas si haut mon ambition, je m'étais borné à un opéra en trois actes ; mais mon ambition prenait sa revanche par le choix du compositeur. Sur qui mon choix s'était-il arrêté ? Sur mon interlocuteur. Rien que cela. Il n'y a qu'un écolier, sans expérience des choses et des hommes, qui peut avoir une telle hardiesse. Elle me réussit. Méhul ne fut point étonné : « Eh bien ! me dit-il, venez déjeuner avec moi demain matin à dix heures, et vous me lirez votre opéra. »
Je fus exact. Sur une petite table sans serviette, on nous servit des côtelettes, du beurre et du thé. Les déjeuners au café Tortoni n'étaient encore connus que par messieurs les agents de change. Notre modeste repas terminé, Méhul me dit : « Maintenant, commençons la lecture. » A ces mots, l'émotion me gagna, mais je me remis bientôt. On ne peut se faire une idée de l'attention avec laquelle je fus écouté. Quand
j'eus achevé de lire, j'attendis mon arrêt. Méhul me parut plongé dans une réflexion profonde. Voici les paroles de mon juge : « Je me charge de la musique, mais auparavant il faut que l'ouvrage soit reçu ; je vais vous donner une lettre pour Gavaudan, c'est lui qui jouera le principal rôle. Il obtiendra pour vous une lecture ; je vous demanderai ensuite, si son sort est heureux, comme je n'en doute pas, quelques changements dans les morceaux de chant ». Il prit la plume et me donna la lettre pour Gavaudan. « Tenez, me dit-il, allez chez lui, il demeure rue de Grammont. » Je saluai Méhul, je le remerciai avec effusion ; et, sans perdre une minute, je courus chez Gavaudan. 11 allait se rendre au théâtre, je lui remis la lettre de Méhul. Il la lut et me promit une lecture pour l'un des plus prochains comités.
(( Méhul a de l'humeur, me dit-il, il se plaint qu'on ne joue plus Joseph. Il sait bien que ce n'est pas ma faute ni celle du théâtre : la retraite prématurée d'EUeviou a dérangé tout notre répertoire ; mais pourquoi Méhul nous écrit-il cette phrase navrante : Sans ma place au Conservatoire, l'auteur de Joseph mourrait de faim. Il faut lui pardonner ce reproche injuste et cette lamentation exagérée. Méhul est malade. »
La promesse de Gavaudan ne tarda pas à s'accomplir, mon ouvrage fut lu et reçu ; un nommé Rézicourt, acteur et régisseur, se prêta gracieusement à lire à ma place. Porteur de la nouvelle de mon succès, je courus chez Méhul. 11 se montra satisfait. « Laissez-moi votre manuscrit, je vais passer quelque temps à la campagne, où je retrouverai les fleurs que j'aime tant à cultiver; mais je reviendrai bientôt ; le meilleur air pour moi, quoi qu'en disent les médecins, est celui que je respire au Conservatoire et à l'Institut. » Je me permis alors, en le remerciant avec plus de chaleur encore que je ne l'avais fait, de lui demander comment il m'accordait tant de faveur, comment il se chargeait de mon poème, moi jeune homme inconnu. Il me répondit :
« J'ai éprouvé tant de dégoûts quand je vins pour la première fois à Paris; j'ai mendié si longtemps un poème avant de l'obtenir, que je me suis promis, dès ce temps-là, d'épargner autant qu'il dépendrait de moi toutes ces tribulations aux jeunes gens qui viendraient à moi. Je me suis fait à ce sujet une loi rigoureuse. Au Conservatoire cornme à l'Institut, qu'il s'agisse d'un examen ou d'un prix à décerner, l'indulgence est devenue pour moi une habitude ; loin de décourager la jeunesse par trop de sévérité, un refus irréfléchi, ou un froid accueil, je lui accorde ce qu'on ne m'a point accordé. Ensuite, comme on me reproche mes œuvres légères, même l'Trato, je ne suis pas fâché de rentrer dans ce qu'on appelle mon genre. Votre ouvrage est sérieux, il a un caractère héroïque, c'est ce qu'il me faut. Voilà pourquoi je vous ai adressé à Gavaudan, acteur éminemment dramatique. »
Hélas 1 ni la douceur de l'air embaumé des champs, ni un voyage en
Provence, où il allait retrouver, croyait-il, la santé sous un ciel toujours attiédi, même pendant l'hiver, ne purent rendre la force à ce corps épuisé. Comme l'Achéron, la mort, qui sert de concierge aux enfers, ne lâche pas sa proie. Les victimes qu'elle a désignées se débattent vainement, elles finissent par succomber. Mes visites à Méhul devinrent plus fréquentes à mesure que le mal augmentait. Il périt au milieu d'un deuil général. Avec lui, mon manuscrit, qui ne pouvait recevoir la vie que par sa musique, disparut. J'ai toujours ignoré ce qu'il était devenu ; il n'aurait plus servi qu'à me rappeler plus cruellement la perte de Méhul, auquel je m'étais attaché de toutes les forces de mon âme ^.
Nous n'en sommes pas encore, bien qu'elle soit proche cependant, à cette époque douloureuse de la mort de Méhul. Il nous faut revenir à la Journée aux aventures, dernier ouvrage du maître que le public devait applaudir de son vivant. Celui-ci était un véritable opéra- comique, dans lequel dominait cette note gaie qu'on lui reprochait, disaitil, d'employer parfois, et qui, en réalité, convenait moins à son tempérament d'artiste que l'élément pathétique et passionné. Cette fois pourtant, le succès devait seconder ses efforts, et la Journée aux aventures, dont les principaux rôles étaient confiés à Paul, Huet, Ponchard, à M™^^ Gavaudan. Boulanger, Crétu et Desbrosses, allait enfin, après tant de déboires, lui procurer la satisfaction d'une réussite brillante et complète.
C'est le 16 novembre 1816 que l'ouvrage, impatiemment attendu par le public de l' Opéra-Comique, comme tous ceux qui étaient signés du nom de Méhul, fit sa première apparition sur ce théâtre '^. Le succès fut si franc et l'accueil du public si chaleureux que dès le lendemain, et sans attendre l'article de son rédacteur spécial, Sauvo, le Moniteur constatait l'un et l'autre dans la note que voici : — « Le théâtre Fejdeau a ramené la foule à sa première représen-
ï AuDiBERT : Indiscrétions et confidences, pp. 197-202 (Paris, Dentu, 1858, in-16.)
2 Le spectacle commençait par V Opéra- Comique, de Délia Maria. La recette fut de 2,810 francs.
tation de la Journée aux aventures^ opéra-comique en trois actes. Ce titre dit assez à quel genre l'ouvrage appartient : c'est une pièce d'intrigue, un imhrogliOj dont le point de départ est imité de la Nuit aux aventures ou les Deux Morts vivanSj pièce de M. Dumaniant, qui, il y a près de trente ans, a eu presque autant de succès que Guerre ouvertej du même auteur. Dans les deux pièces, la nécessité de fuir après un duel où l'on croit faussement qu'il y a eu mort d'homme, entraîne des déguisemens, des quiproquo, des surprises, et une reconnaissance. La pièce nouvelle est conduite avec assez d'art ; le premier acte est amusant, le second faiblit un peu, le troisième offre des situations originales et piquantes qui ont déterminé le succès : il a été complet. Les auteurs sont MM, Maizières et Capelle. L'auteur de la musique est M. Méhul, que depuis si longtemps l'on désirait voir reprendre sa lyre savante et harmonieuse. Il a le plus possible rapproché son style du genre de l'ouvrage, qui renferme, avec des morceaux d'ensemble dignes de son beau talent, de petits airs, des romances, de jolis rondo pleins de grâce et de fraîcheur : le nom de ce célèbre compositeur a excité de vives acclamations *. »
Cinq jours après, et à la suite de la troisième représentation, Sauvo venait à son tour donner la note du succès, qui s'accusait de plus en plus :
La première représentation de la Journée aux aventures, disait-il, avait attiré beaucoup de monde ; à la seconde, il y en avait da'vantage ; à la troisième, encore plus : voilà de ces aventures par lesquelles il devenait, dit-on, fort nécessaire au théâtre Feydeau de terminer ses journées. Nos feuilles publiques le peignaient, depuis quelque tems, dans un état de langueur et de solitude allarmant : à force de dire qu'il n'y allait que très peu de monde, elles trouvaient le vrai moyen qu'il n'y allât personne, et cela aurait fini par là.... M. Méhul n'a pas dédaigné l'offrande de deux talens non encore éprouvés : il leur a donné l'appui du sien, c'était leur garantir le succès... M. Méhul a fait tout ce qu'il lui était possible sans forcer son talent, et sans le dénaturer, pour traiter légèrement un sujet de sa nature fort léger. Ce n'est
* Ilonîteiir universel, du 17 novembre 1816.
qu'involontairement, et comme malgré lui, que le grand harmoniste se trahit quelquefois dans cette composition par quelques modulations savantes et par certaines combinaisons harmoniques...
En réalité, le succès de la Journée aux aventures fut très vif, très brillant, à ce point que du 16 novembre 1816, jour de son apparition, à la fin de l'année suivante, on n'en donna pas moins de soixante-six représentations, et que l'Opéra-Comique, qui traversait alors une crise difficile, dut à cet ouvrage de voir le public se reprendre pour lui d'une affection qui semblait l'avoir abandonné. Un tel succès dut réchauffer quelque peu le cœur de Méhul mourant, bien que, d'autre part, il fût presque cruel pour lui de voir une partition estimable sans doute, mais qui était loin de valoir celle de Joseph^ exercer sur le gros des spectateurs une influence que ce chef-d'œuvre n'avait jamais pu conquérir. Il est vrai que depuis longtemps il n'est plus question de la Journée aux aventures, tandis que Joseph, après trois quarts de siècle, excite toujours l'admiration et perpétue à lui seul la gloire de son auteur^.
De Méhul mourant... ai-je dit! Hélas! il n'est que trop vrai. Le mal dont il était atteint depuis plusieurs années, qui le rendait si sensitif et si chagrin, qui minait son corps sans altérer en rien son intelligence, ce mal terrible, parvenu à son plus haut période, faisait des progrès d'une effrayante rapidité. Deux mois s'étaient à peine écoulés
1 Moniteur universel, du 22 novembre 1816.
2 On fit pourtant, le 15 fe'vrier 1822, une reprise de la Journée aux aventures, joue'e alors par Poncliard, Darancourt, Lemonnier, Juliet, Duvernoy, Allaire, M^es Paul, Kigaut, Ponchard et Desbrosses. La première repre'sentation n'en fut pas très heureuse, au dire du Iliroir, qui, le lendemain, se contentait à son égard de ces quelques mots : — «Za Journée aux aventures, que l'on a reprise hier à l'Opéra-Comique, a produit peu d'effet. Les acteurs et la toile même n'étaient pas sûrs de leurs rôles ; l'une n'a pas pu tomber au coup de sifflet, les autres en ont été bien près.» L'ouvrage, néanmoins, se maintint encore plusieurs années au répertoire, car on le jouait encore en 1826. Mais je crois que depuis lors il fut pour toujours abandonné.
depuis la représentation de la Journée aux aventures, que Méhul, affaibli, épuisé, presque méconnaissable, devait, sur l'ordre des médecins, entreprendre un voyage dans le midi de la France. L'hiver était alors dans toute sa rigueur, et Ton n'avait plus d'espoir que dans l'influence bienfaisante que le soleil du Languedoc ou de la Provence pourrait exercer sur une santé devenue si débile, sur un tempérament usé par la souffrance et que les soins les plus dévoués ne parvenaient pas à reconstituer et à raffermir. Quelque ennui qu'il en dût éprouver, Méhul se vit donc obligé de céder aux vives instances dont il était l'objet, et son départ fut décidé. La nouvelle s'en répandit bientôt dans les milieux artistiques, et les journaux, qui savaient combien le public prenait intérêt à tout ce qui touchait un maître si glorieux et si universellement admiré, n'eurent garde de laisser ignorer cette nouvelle, que le Journal de Taris (16 janvier) annonçait en ces termes à ses lecteurs : — « Notre célèbre compositeur Méhul est sur le point de faire un voyage dans le midi de la France pour rétablir sa santé un peu dérangée par suite des travaux auxquels il s'est livré. Nous ne pouvons rester indifférens à ce qui concerne un artiste qui a consacré ses talens aux plaisirs du public. Espérons que M. Méhul sera bientôt rendu à ses nombreux amis et à la scène lyrique, qu'il a enrichie de tant de productions. » C'est le 18 janvier 1817 que Méhul, quittant à regret ce Paris qu'il aimait plus que tout au monde, s' éloignant avec chagrin de ses amis, de ses élèves, de ses compagnons de chaque jour, partait pour Montpellier, dont le séjour lui était particulièrement recommandé*. Mais il était si faible
1 C'est Vieillard qui, dans sa notice, nous fait connaître la date précise de ce voyage. « La veille du départ de Méhul, dit-il, je lui avais adressé mes adieux, en une pièce de vers, imitation du Sic te diva potens Cypri d'iiorace. » Et il reproduit cette poésie, qui est datée du 17 janvier, et que voici :
A Iléhul, partant pour la Provence, le 17 janvier 1817.
Toi qui, du cygne de la Thrace, Au fleuve de Lutèce as redit les accents.
SA VIE, SON GÉNIE j SON CARACTÈRE 337
déjà qu'il dut diviser en deux étapes un voyage qui exigeait, à cette époque, plusieurs jours et plusieurs nuits, et dont il n'aurait pu supporter la fatigue. Il s'arrêta donc à Lyon, où il demeura environ une semaine, et c'est de Lyon qu'il adressa à Madame Rodolphe Kreutzer, la femme du grand violoniste dont la maison lui était toujours si hospitalière et si chère, la lettre à la fois triste et affectueuse que voici :
De Lyon^ Ma chère Madame Kreutzer,
Je veux tenir la plume ce soir. Arrivé à la moitié de ma course, je me retourne, je vous tends les mains, et je vous embrasse tous de tout mon cœur. L'état où je me trouve n'offre aucun changement remarquable, je suis aujourd'hui comme la veille de mon départ. Je suis, à Lyon comme à Paris, un fantôme qui fait peur aux petits enfans et qui a le bonheur d'être aimé des grands. Continuez, du courage, car je ne vis plus que par le cœur. Si je manquois d'amis vrais, je n'aurois jamais entrepris le voyage de Montpellier. J'aurois déjà bien des choses
Que ne puis-jc, héritier de la lyre d'Horace, Quand tu pars, ô MéhuI, renouveler les chants
Qui de Virgile accompagnaient la trace ! Comme lui, ta fortune abandonnée aux vents D'Éole ou de Téthys ne craint point la disgrâce. Au lieu de braver les autans, Oppresseurs de riiumide empire,
Aux bords heureux, asile du printemps,
Tu vas chercher le souffle de Zéphyre....
Ah ! que Vénus, étoile des amants.
Que les frères d'Hélène, astres toujours propices, Répandent après toi leurs clartés protectrices ! Que Flore, à tes désirs prodiguant ses faveurs, T'abrège le chemin en te couvrant de fleurs !
Que d'un air pur, sous un ciel sans nuage, Le baume salutaire, ami de la langueur, Dans tes veines circule et ranime ton cœur.
Va renaître au lointain rivage,
Berceau des arts, retraite des amours.
Où l'écho se réveille au cliant des troubadours. Du printemps, du climat, que l'heureuse magie, Avec nos vœux soit de moitié, Et que la bienfaisante Hygie Te ramène bientôt aux bras de ramitié.
' Sans date; le timbre de la poste porte celle du 29 janvier 1817. Cette lettre appartient à M. Massart, l'excellent professeur du Conservatoire, qui a bien voulu me la communiquer.
à conter de ma route, mais j'ai la respiration trop courte. Je n'ai que la force de vous dire que je vous aime à la vie et à la mort. Ceci doit s'entendre aussi pour tous ceux qui s'intéressent à moi comme vous, et c'est tous les Kreutzer ; ensuite le bon Pradher, ensuite Boyeldieu, et puis Daussoigne. Je fais une mention à part des dames Tourette, et puis une autre de Gherubini et de sa femme. Au reste, ne lisez à personne cette fm de lettre. Je vous donne ma bourse, puisez, donnez aux uns des grosses pièces, et aux autres de la petite monnoie, mais ne m'oubliez envers aucun de ceux qu'un oubli pourroit affliger. Adieu, je commence à me sentir fatigué. Ma plume pèse une livre, je la laisse tomber.
Amitié tendre et à jamais inaltérable.
De Lyon, Méhul se rendit directement à Montpellier, où il allait recevoir la nouvelle d'un fait qui l'intéressait vivement. On l'avait tellement pressé de quitter Paris qu'il n'avait pu — et cela seul lui fut certainement douloureux, — assister à la première représentation du premier ouvrage qu'Herold, son élève préféré, était sur le point de donner à l'Opéra-Comique. Or, les Bosières — c'était le titre de cet ouvrage — avaient fait leur apparition sur ce théâtre une semaine après son départ, le 27 janvier ^ elles avaient reçu du public le meilleur accueil, et Herold, enchanté, ne perdit pas un instant pour faire connaître son succès au maître qu'il aimait. C'est en arrivant à Montpellier que Méhul reçut la lettre par laquelle Herold lui faisait part de sa joie, en le priant en même temps d'accepter la dédicace de sa partition. Méhul lui fit cette réponse touchante et tout empreinte d'une affection paternelle :
Montpellier, 6 février [1817].
Mon cher Herold,
Je m'empresse de répondre à votre bonne et touchante lettre pour vous féhciter de tout mon cœur de votre brillant succès, et pour vous
* La suscription de cette lettre porte : « A Madame Kreutzer, rue de Provence, n^ 16, à Paris; » ce qui ne laisse aucun doute sur la personnalité de la destinataire, qui était bien M^^e Hodolphe Kreutzei', cette adresse e'tant celle de liodolphe, tandis que le frère de celui-ci, Auguste Kreutzer, demeurait alors rue d'Artois.
dire qu'il me rend aussi heureux que vous-même. Ce n'est pas comme votre ancien professeur, c'est comme votre ami que je m'intéresse à tout ce qui peut contribuer à votre bonheur et à votre réputation. Votre existence, comme compositeur, date du 27 janvier ; elle se prolongera, elle deviendra célèbre, et je m'en réjouirai dans mes vieux ans.
J'accepte avec plaisir la dédicace de votre partition; mais j'y mets une condition, que vous exécuterez religieusement, car je vous en prie : c'est que si, pour l'intérêt de votre ouvrage et pour votre avancement, vos amis pensaient qu'il fût bon d'offrir l'hommage de votre partition à quelque personnage de cour très puissant, vous n'hésiteriez pas à vous rendre à leurs conseils. Le premier élan de votre cœur me suffit. Vous avez songé à moi avant tout, je dois songer à vous avant moi. D'ailleurs, mon cher Herold, ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai su apprécier les bons sentimens qui vous animent, et depuis longtemps votre franche reconnaissance vous a acquitté envers moi.
Je trouve inutile de vous donner des conseils sur votre nouvelle position ; d'après votre lettre, je vois que vous savez l'envisager sagement. Embrassez tendrement votre mère pour moi : dites-lui que je partage son bonheur. Parlez de moi à Boieldieu, à notre aimable madame Gavaudan, enfin à ceux de la Comédie qui s'occupent de moi... Ma santé est toujours languissante ; le climat de MontpeUier est trop vif pour moi. Le voyage m'a causé une fatigue dont je ne puis me remettre. Pour vous écrire cette lettre, il m'a fallu toute ma matinée. J'aurois mieux fait de rester à Paris, au milieu de nos amis. Le succès des Rosières m'auroit fait plus de bien que la vue du pont du Gard. Puissent cependant les Rosières durer aussi longtemps que ce magnifique monument ! Adieu, Herold ; ma tête devient lourde ; il faut que je finisse, et c'est en vous embrassant de toute mon âme.
Votre ami,
Il va sans dire qu' Herold, dont les sentiments pour son excellent maître tenaient à la fois de l'adoration et de la vénération, lui dédia, comme il lui en avait exprimé le désir, sa partition des Rosières.
Mais Méhul ne put rester à Montpellier, dont Fair trop vif, loin de le fortifier, semblait au contraire épuiser encore sa poitrine malade et son estomac affaibli. Sur le conseil des médecins de cette ville, et surtout de l'un d'entre eux, le docteur La Fabry, qui lui avait aussitôt inspiré confiance,
il résolut au bout de peu de jours de quitter le Languedoc pour la Provence et d'aller se réfugier à Hyères, dont on a toujours vanté le climat doux, égal et tempéré. C'est de là, et à peine arrivé, qu'il adressait à M"^^ Kreutzer la nouvelle lettre que voici, toute pleine d'une tendre affection et qui respire une grâce charmante :
D'Hières, ce lundi 17 février [1817],
Ma chère madame Kreutzer,
11 me semble que je suis au bout du monde, mais malgré la distance des lieux, les vrais amis sont toujours près par la pensée et par le cœur. Je veux vous dire un petit bonjour la fenêtre ouverte. Ce n'est pas pour que le vent l'emporte, mais pour vous parler du climat d'Hières, qui est vraiment charmant. Si je dois enfin éprouver du mieux dans mon état, ce sera ici. Seulement il faut que ce mieux commence par le commencement, car en toute vérité le voyage m'a fait mal. Je ne peux pas faire cinquante pas à la promenade sans me reposer deux fois. Ce matin j'ai mis près de trois heures à faire ma toilette. Enfin, le croiriez-vous ? j'ai encore maigri. Mon dégoût pour le pain est invincible ; il est moins prononcé pour tout le reste, mais un rien suffit pour me donner des pesanteurs qui me portent au sommeil. Je ne me trouve passablement qu'au lit, le corps se repose et la pensée s'éveille. C'est une bien bonne et bien mauvaise chose. Je ne lui sais gré que lorsqu'elle m'entretient de mes amis et de mon retour près d'eux. Embrassez pour moi votre aimable sœur, les deux excellons Kreutzer et le bon Pradher d'un côté; d'un autre, embrassez les dames Tourette et Boyeldieu ; ensuite viendront Gherubini, Sewrin, Delrieu, Piranesi, etc., etc., etc. Pour le docteur Esparon, il faut une place à part. Parlez-lui de mes sentimens et de ma mauvaise santé.
Maintenant, chère femme, c'est à vous, et je vous embrasse de toute mon âme, enfin comme si j'étais à Paris sans l'avoir quitté.
Votre ami dévoué,
Dans cette lettre adressée à une excellente amie, Méliul n'exprimait que des plaintes faibles sur l'état de sa santé, craignant sans doute de la trop chagriner. Dans celle qu'on va lire et que, le lendemain même, il écrivait à son neveu
^ Je dois l'obligeante communication de cette lettre à M, J. Armingaud.
SA VIE, SON GÉiNIE, SON CARACTÈRE 341
Daussoigne, il prend moins de ménagements et laisse voir à quel point il est abattu, presque découragé par la faiblesse qui l'accable. Daussoigne venait de lui faire connaître le douloureux résultat de la grossesse de sa femme, et Méhul lui répondait en ces termes :
D'Hières, le 18 février [1817].
Je n'ai pas besoin d'être bien, tout à fait bien pour t'écrire. Il me falloit tout naturellement l'occasion de te répondre, tu me l'offres et je la saisis. Si tu as désiré un enfant, je te plains de tout mon cœur de l'accident qui vient d'arriver à ta femme ; dans le cas contraire, ce fâcheux événement rentre dans les malheurs dont on se console, quand la mère est sauvée et qu'elle est fort jeune. Sous ce dernier rapport je te félicite sincèrement.
Dis à ta chère malade que je la remercie des vœux qu'elle veut bien unir aux tiens pour le rétablissement de ma santé. J'en fais pour elle qui seront plus promptement exaucés que les vôtres ; la jeunesse fait fuir la mort, tandis que la vieillesse l'attire.
J'ai beaucoup de confiance en M. Esparon, je n'aurai jamais d'autre médecin que lui ; mais il s'est trompé comme tout le monde sur mon grand voyage. Il n'a pas vu que je n'avois pas la force de l'entreprendre. Jamais je n'ai été si faible, si dégoûté, si accablé que deux jours après mon arrivée à Montpellier. Cet état insupportable m'a fait désirer quitter cette ville, les docteurs ont été de cet avis, et me voici à Hières. Le climat y est plus doux qu'à Montpellier, mais les vents y sont encore trop secs pour ma poitrine. L'appétit est toujours très mauvais. Je ne vis pour ainsi dire que de soupes ! Chaque fois que j'ai besoin, je suis anéanti ; chaque fois que j'ai mangé, je suis écrasé par la lourdeur de mon estomac. Voilà mon passetems.
Mais parlons de toi. Si le l'asso te plaît beaucoup, prends-le, songe pourtant que c'est un sujet grave et noble, et crains que ce genre ne te fasse ranger du premier coup dans la classe des savans. Laisse aller Sautr... 1, tu profiteras de la bonne 2.
Ma tête se fatigue, il faut que je finisse.
* Ici, un nom dont le trou produit par la brisure du cachet a enlevé la fin.
'^ Il s'agit évidemment ici d'un poëme d'ope'ra que Daussoigne devait mettre en musique, et dont ensuite il abandonna l'idée. Ce pourrait bien être celui de la Mort du Tasse, drame lyrique en trois actes dont Garcia, le père de la Malibran, écrivit la partition, et qui fut représenté sans succès à l'Opéra le 7 février 1821.
Gomme je ne veux te donner que des commissions que tu puisses faire avec plaisir et non par ambassadeur, tu iras chez Mad. Kreutzer lui porter mes complimens affectueux, et tu tâcheras de voir Pirolle, Boyeldieu, Pradher, pour leur parler de mon amitié. Voilà tout. Adieu, je t'embrasse ainsi que ta femme, et je désire fort que ce soit bientôt de plus près.
On peut m'adresser mes lettres à l'hôtel d'Europe, à Hières i.
Seul, au milieu d'un pays inconnu, éloigné de tout ce qu'il aimait, obligé de rompre avec toutes ses habitudes, sans un compagnon, sans une figure amie qui pût attirer et retenir son regard, avec cela souffrant et faible comme il l'était, Méhul, en dépit des beautés que prodiguait à ses yeux une nature aimable et souriante, devait mener à Hyères une existence pénible et qui n'était point pour le réconforter moralement, pour rendre à ses facultés leur équilibre, à son âme si profondément troublée la quiétude et la sérénité des jours heureux. Si la douceur d'un climat printanier pouvait redonner à son corps une partie de son ancienne vigueur, son esprit devait s'assombrir encore et se chagriner davantage en une telle solitude. Or, sans la santé intellectuelle, la santé physique est toujours bien difficile à rétablir. C'est ce qui explique les plaintes qu'exhalait le grand homme dans cette nouvelle lettre, par laquelle il se rappelait au souvenir de son ami Vieillard, et dont la dernière partie est tout à fait charmante :
Hières, 20 février 1817.
Mon cher Vieillard,
Ne m'accusez pas d'ingratitude, vous seriez dans l'erreur. Je n'ai point oublié les vers élégans que vous avez eu la bonté de m'adresser la veille de mon départ. Les vœux si bien exprimés dans votre poésie n'ont point été exaucés, mais j'ai opposé à Tindiftërence des dieux, vainement invoqués par votre muse amie, de la patience, du coui*age et
* Cette lettre fait partie de la superbe collection d'autographes de musiciens de M. Alfred Bovet. L'adresse porte : « A Monsieur Daussoigne, professeur à l'École royale de musique, rue Montholon, n^ 13, petite maison neuve, à Paris.
le reste de mes forces. C'est ainsi que je suis arrivé à Montpellier et que je me suis traîné à Hières. Le climat y est fort tempéré, puisque les orangers y poussent en pleine terre ; mais il y règne des vents si aigres que je ne puis sortir de ma chambre. Elle est heureusement au midi, de manière que je jouis de la chaleur du soleil, qui ne manque jamais de se montrer. C'est cela de plus qu'à Paris ; mais qu'il faut aller le chercher loin !
Pour un peu de soleil, j'ai rompu toutes mes habitudes, je me suis privé de tous mes amis, et je me trouve seul, au bout du monde, dans une auberge, entouré de gens dont je puis à peine comprendre le langage.
Vous qui comprenez si bien celui de l'amitié, mon cher Vieillard, rendez-moi à ceux qui me sont chers, en me parlant de leurs sentimens. Dites aux dames Kreutzer combien je les aime, et combien elles me font trouver les lieues longues et le temps long. Dites à Kreutzer et à Auguste 1 que je suis souvent auprès d'eux à l'Opéra, où je vais exprès pour les voir ; dites à Pradher que je l'aime bien ; rappelez-moi au souvenir de Sewrin, de Delrieu, de Piranesi, et dites à Vieillard que je lui souhaite tout le bonheur qu'il mérite, comme auteur et comme homme. Montez un instant chez les dames Tourette, pour leur faire mes tendres complimens, et venez que je vous embrasse de tout mon cœur, et que je vous assure de mon amitié.
Dans r isolement où il se trouvait, Méliul, dont le cœur était toujours plein cl' affection, trouvait un dérivatif à son ennui dans la correspondance qu'il entretenait ainsi avec ses amis de Paris ; aussi cette correspondance était-elle active. Voici, adressée à M"'<^ Kreutzer, une nouvelle lettre de lui, qui renferme des détails intéressants sur son existence à Hyères :
D'Hières, le 2 Mars [1817].
Ma chère Madame Kreutzer, Je suis bien étonné d'apprendre par le bon Pradher que vous attendez une réponse à une première lettre pour m'en écrire une deuxième. Je puis vous jurer que depuis mon départ, à mon grand regret, je n'ai pas reçu un mot, une ligne de vous, de vous qui écrivez si bien, si facilement, et qui avez du tems et de la santé ! 11 paroît qu'on croit p*rmi nos amis que je suis à Hières par ordre des médecins. On se trompe ; j'y suis par ma volonté, approuvée par le digne M. La
* Rodolphe et Auguste Kreutzer, les deux frères.
Fabry. Je me suis trouvé physiquement et moralement si mal à Montpellier, que j'y serois mort. Mais comme je veux vous revoir, je ne me suis pas laissé abattre. Je suis parti seul, absolument seul, et je me trouve ici, seul, tout seul. Le hasard m'y a fait rencontrer une dame de Cheminot, que j'ai connue il y a trente ans, et qui alors en avoit déjà cinquante. Tous les hivers elle vient de Paris à Hières pour sa santé, et elle s'en trouve bien ; elle est droite, forte et vivace. Elle reçoit trop de monde le soir, je ne puis la voir que le matin. Elle me prête des livres, c'est un grand service qu'elle m'a rendu. J'ai reçu d'autres invitations de gens de la ville, mais si bêtement faites que je n'y répondrai pas. Quant au médecin sur lequel je croyois pouvoir compter un peu, on le dit si médiocre, que je ne l'ai point encore fait demander. J'obéis de loin à ceux de Montpellier, surtout au digne M. de La Fabry.
Hières est bien loin de valoir sa réputation. Ce printems continuel est un mensonge. Depuis quinze jours que j'y suis, j'ai été contraint d'en passer huit au" coin de mon feu. 11 règne ici, comme dans toute la Provence, des vents aigres d'une violence extrême. Je conviens que lorsque ces vents ne soufflent plus, on éprouve un charme difficile à définir, en retrouvant le mois de mai de Paris en février. Hier, dans ma promenade, je sentois que je respirois une vie nouvelle, je suis rentré trois fois plus fort que je n'étois sorti. Mais aujourd'hui le tems est couvert, et je vais perdre au coin du feu ce que j'avois gagné au milieu des champs. Mais l'appétit? Il est meilleur; l'estomac, moins faible, digère un peu moins lentement et un peu plus d'alimens. Mais il est capricieux, et je suis obligé de m'observer sans cesse. Heureusement qu'il m'est impossible d'être plus tenté un jour que l'autre. J'ai toujours sur ma table du bœuf ou du mouton ; pas de veau, pas de volailles, pas de gibier ; de tems en tems du poisson de mer et des léo^umes d'hiver, le tout accomodé à la diable. Du reste, je suis entouré d'assez bonnes gens ; moyennant beaucoup d'argent, ils sont assez attentifs, surtout les jours où je suis seul dans l'hôtel, car les jours où il arrive des voyageurs, le monsieur malade est un peu oublié. Dans Textrôme longueur des jours où je ne puis sortir, je suis obligé de lutter contre la tristesse qui veut s'emparer de moi ; alors je relis les lettres de mes amis, et je me tranquillise. J'espère toujours que bientôt une lettre de vous augmentera mon recueil et me donnera de nouvelles forces. En attendant, je vous embrasse tous de tout mon cœur.
Soyez assez bonne pour aller voir nos chères dames Tourette ; vous
1 Cette lettre et la suivante m'ont e'te' communiquées par M. Massart, qui a bien voulu m'autoriser à les publier. On sait que M. Massart fut l'élève favori de Rodolphe Kreutzer, qui le considérait presque comme un fils.
savez ce que j'ai à leur dire. Embrassez Pradher pour moi. Faites faire mes complimens à ce bon Boyeldieu, ainsi qu'à mon gros ami Pirolle, qui se félicite fort du bonheur d'avoir fait votre connaissance. Bien des amitiés aux Sewrin, aux Delrieu, aux Vieillard, aux Piranesi, etc., etc., etc.
Le 26 mars, Méliul écrit de nouveau à M'"*^ Kreutzer, pour répondre à une lettre qu'il avait reçue d'elle. Le climat d'Hyères devient tout à fait souriant, la santé du malade semble s'améliorer et se raffermir, et il s'en trouve moins triste, moins abattu, moins découragé ; il exprime presque l'espoir d'une guérison prochaine, et laisse son cœur s'emporter dans une effusion affectueuse:
D'Hières, le 26 mars [1817].
Ma chère madame Kreutzer,
J'ai reçu votre aimable lettre du 8 mars ; c'est la seconde seulement qui me soit parvenue, mais elle en vaut plusieurs pour tous les témoignages d'amitié qu'elle renferme. Vous savez combien j'y suis sensible, et vous devez vous douter que dans ma position cette sensibilité doit s'exalter. A deux cents lieues de tous les êtres qui me sont chers, occupé d'eux du matin au soir, toutes les marques d'intérêt qui m'arrivent sont reçues avec joie, me rendent heureux, et excitent vivement ma reconnoissance. En m'aimant, vous ne faites qu'acquitter une dette, et pourtant j'ai tant besoin d'amis fidèles, que je crois toujours être en reste avec eux. C'est à eux que je dois mon courage, et c'est à mon courage que je dois le retour de ma santé. Ainsi, je serai guéri par ceux qui m'aiment, bien plus que par les médecins et les remèdes.
Depuis quelques jours les vents se sont appaisés, et le climat d'Hières a repris tout le charme qui le rend célèbre J'en profite, je me promène et je m'en trouve chaque jour un peu mieux. Si mon catharre vouloit se décider à me quitter, je me croirois à moitié rétabli, mais je suis trop certain qu'il ne cédera qu'aux efforts du docteur Esparon. Ce bon docteur m'a écrit une lettre charmante ; j'en ai été vraiment touché, et si ma réponse ne lui i)rouve pas ma tendre reconnaissance, ma ])lume aura trahi mon cœur.
J'ai appris en même temps votre maladie et votre guérison. Cela ne m'a pas donné le tems de m'en inquiéter, et c'est un bonlieur pour moi. A deux cents lieues, l'inquiétude est un supplice. Tâchons de nous bien porter, de nous retrouver, de nous aimer toujours davantage,
et d'arriver ainsi tout doucement au terme d'une vie qu'il faut restituer, car ce n'est qu'un emprunt.
Adieu, à revoir. Je serre tous les Kreutzer contre mon cœur.
Embrassez pour moi les dames Tourette, dites mille choses affectueuses à Prader, à Boieldieu, à Daussoigne, à Pirolle, aux Sewrin, à Piranesi, à Delrieu, à Vieillard, etc., etc., etc.
Je suis fâché que Berton n'ait pas eu de succès. Après un long repos il en avoit besoin pour sa gloire, et peut-être aussi pour sa bourse i.
Après avoir séjourné environ deux mois à Hyères, c' estdire jusque vers la fin de la première semaine d'avril, Méhul, se sentant probablement mieux, jugea à propos de se remettre en route pour revenir à Paris 2. Cependant il ne crut pas, cette fois encore, pouvoir faire le voyage tout d'une traite, et il commença par s'arrêter plusieurs jours à Marseille, où on lui fit un acceuil chaleureux et empressé, digne à la fois d'une ville intelligente et de l'artiste qui depuis plus d'un quart de siècle était devenu l'une des gloires les plus éclatantes de son pays. Il y débarqua le 10 avril, ainsi que nous l'apprend avec précision le Journal des Débats , dans une note qui lui était spécialement envoyée de cette ville : — « Le célèbre compositeur Méliul est arrivé ici le 10 avril. Sa santé s'est assez améliorée pendant son séjour aux îles
1 Berton venait de donner à l'Opéra (4 mars 1817), un ouvrage en trois actes, Roger de Sicile ou le Roi troubadour, qui ne put être représenté que six fois.
2 Le 3 avril, étant encore à Hyères, il adressait à un de ses élèves, M. Cornu, une lettre dont je n'ai pas eu le texte sous les yeux, mais dont j'ai trouvé cette analyse dans Un catalogue d'autographes: — <' Curieuse
épître où il (Méhul) se plaint de la froideur de ses élèves et lui dit qu'il est le seul qui ait le sentiment des convenances. Exilé à Hyères pour le rétablissement de sa santé, il se plaint de la monotonie du pays. «Rien " de plus triste, dit-il, qu'un bois d'orangers, si ce n'est un bois d'oliviers, i< et nous n'avons ici que des oliviers et des orangers... Je me promène « machinalement pour recouvrer un peu de forces, et j'ai tellement oublié « la musique que j'hésiterois si l'on me demandait combien il y a de notes «dans la gamme...» (Catalogue des autographes de M. Yemeniz, Paris, J. Charavay, 1868, in-8o).
cVHières, pour faire espérer qu'elle sera bientôt rétablie *. » On avait été prévenu sans doute de son passage et du court séjour qu'il avait l'intention de faire à Marseille, car on fut aussitôt prêt à le fêter comme il convenait, et dès le 13 avril, c'est-à-dire trois jours seulement après son arrivée, on donnait en son honneur, au Théâtre-Français (devenu depuis le théâtre du Gymnase), un grand concert de charité, uniquement composé de sa musique et dans lequel il fut très acclamé ^. Le programme de ce concert comprenait les ouvertures du Jeune Henri/, de Stratonice et du Prince trouhadouTy l'air de Joseph, celui dJAriodant, et les quatuors d'JEiiphrosine et de VIrato, plus l'air de GuUsfan, de Dalayrac. Les exécutants étaient, avec les artistes du théâtre, deux chanteurs nommés Guion et Quelle, et le programme se complétait par des strophes chantées par ce dernier, qu'il avait lui-même improvisées pour la circonstance, et dont la musique avait été écrite par un amateur de la ville. Les voici :
Fils d'Apollon, sur cette rive heureuse. Ne vois-tu pas la gloire qui t'attend ? "Viens, ô Méhul, d'une cité fameuse, Viens recueillir le suffrage éclatant.
Depuis trente ans, sur la scène charmée. Avec transport ton nom est répété.
De toutes parts l'agile renommée Te recommande à l'immortalité.
^ Journal des Débats du 20 avril 1817. Déjà, dans son numéro du 12, le Journal de Paris avait dit: — « On attend à Marseille M. Mëliul, dont la santé éprouve beaucoup d'amélioration de son séjour dans le Midi. » — Tous les détails qui suivent, relatifs au séjour de Méhul à Marseille et aux fêtes artistiques qui y furent données à son intention et en son honneur, m'ont été fournis par mon excellent ami Alexis Rostand, qui a bien voulu prendre la peine de les rechercher pour moi dans les journaux et recueils du temps, à Marseille même, sa ville natale. On peut donc être assuré de leur exactitude et de leur authenticité. Ils sont d'ailleurs confirmés, comme on le verra, par diverses notes que publiait le Journal de Paris, particulièrement sympathique à Méhul et toujours très bien informé.
2 C'était pendant la quinzaine de Pâques, où, par toute la France, les théâtres alors fermaient leurs portes par ordre de l'autorité supérieure. On appelait cela la clôture pascale.
Oui, tu vivras ! oui, tes divins ouvrages Subsisteront, chéris du monde entier, Tant que la mer baignera nos rivages Et qu'en nos champs fleurira l'olivier.
Le 15 avril, ce fut le Grand-Théâtre qui se mit en frais pour fêter Méhul*. On y donna une représentation solennelle de Josephj avec le chanteur Dérubelle, qui appartint plus tard à la troupe de F Opéra-Comique, dans le rôle de Joseph, et un nommé Bernard dans celui de Jacob \ ce dernier, qui était en même temps compositeur et qui avait fait représenter sur ce théâtre un opéra intitulé les ThocéenSj récita, en l'honneur du maître, présent à la représentation, une pièce de vers d'un poëte nommé Andravy. Huit jours après, le 23, on jouait avec un très grand succès Héléna , dont les principaux rôles étaient tenus par Dérubelle, Bernard et M^^*^ Meyssin *, mais cette fois Méhul n'était déjà plus à Marseille, qu'il avait dû quitter le 19 : il s'était remis en route en passant par Aix, où il s'arrêta aussi quelques jours et où il ne fut pas moins bien reçu, et se trouvait de retour à Paris le 2 ou le 3 mai, après une absence de trois mois et demi'^.
' Les théâtres avaient fait leur réouverture le 14.
- Ces dates nous sont fournies par deux notes du Journal de Paris, dont les détails concordent exactement avec ceux qu'on vient de lire ; la première (numéro du 24 avril) est ainsi conçue : « Le 13 avril, on a donné à Marseille, au célèbre compositeur Méhul, une petite fête musicale, qui était en même temps une fête de bienfaisance, puisque le produit en était destiné aux indigens. Stratonice, Euphrosine, Ariodant, Joseph, VIrato ont fourni exclusivement les morceaux du concert, dont faisaient aussi partie l'ouverture du Jeune Henri et celle du Prince Troubadour. Des couplets ont été adressés à l'auteur de ces chefs-d'œuvre, et, le 15, un nouvel hommage lui a été offert par la représentation de son opéra de Joseph. Il a dû partir de Marseille le 19. » La seconde note (numéro du 5 mai) faisait connaître l'arrivée de Méhul à Paris : — « M. Méhul est de retour à Paris depuis deux jours : la santé de ce grand compositeur paraît tout à fait rétablie. »
Il est à peine utile d'ajouter, sans doute, que jusqu'à ce jour on n'avait aucuns renseignements sur ce voyage de Méhul dans le Midi et sur cette dernière période de la trop courte existence du maître.
Par malheur, et comme il arrive trop souvent en pareil cas, ce voyage dans le Midi avait été trop tardivement entrepris par Méhul. Par lui sans doute on vit prolonger de quelques semaines, de quelques mois peut-être, une existence si précieuse et si chère à tous *, mais celle-ci était atteinte déjà dans ses sources vives d'une façon irréparable, et le mal dont souffrait le grand artiste, après avoir été un instant comme endormi par la bienfaisante influence d'un air pur et d'un soleil vigoureux, n'en devait reparaître ensuite qu'avec plus de force et de cruauté. Bientôt, en effet, ce mal se révéla de nouveau dans des conditions terribles, et l'on put dire alors que les jours de Méhul étaient comptés. Moins de quatre mois après son retour, le 28 août, le Journal des Débats publiait en deux lignes cette nouvelle, dont le laconisme était significatif: — «M. Méhul, l'un de nos plus célèbres compositeurs de musique, est gravement malade. »
Toutefois, à partir de ce moment, les nouvelles manquent de la façon la plus absolue, et c'est en vain que l'on chercherait, dans tous les journaux et recueils périodiques du temps, quelque autre renseignement sur l'état de la santé de Méhul à cette époque et sur les progrès de sa maladie. Mais Vieillard, qui avait conservé avec lui les relations les plus affectueuses, va suppléer à ce silence en nous faisant connaître les détails que voici :
A son retour à Paris, au mois de mai, Méhul nous parut avoir éprouvé peu de changement dans son état de maladie ; nous reconnûmes surtout avec douleur que la maigreur et la toux avaient augmenté d'une manière sensible. On était au plus beau moment de la saison, et le valétudinaire se hâta de se réinstaller à sa très modeste villa de Pantin, assez mauvais séjour pour un homme attaqué d'une maladie de poitrine. Mais les bruits de la ville l'importunaient ; les théâtres lui étaient interdits ; son jardin lui restait encore, et, après la musique, les fleurs avaient été la passion de toute sa vie.
Quelques amis allaient le visiter. J'y allais aussi souvent que me le permettaient de tristes et impérieux devoirs. Nous évitions de le fatiguer. Il ne nous laissa jamais apercevoir que tel fût l'effet de nos visites. Sa conversation était moins vive, sans doute ; elle avait perdu
cette légère teinte de causticité qui donnait chez lui plus de jeu à la conversation, sans que ce fût jamais aux dépens du cœur. Au contraire, à toutes les qualités du sien s'ajoutaient encore des nuances plus douces et une grâce plus attendrie ; sans illusion aucune sur un état désespéré, il semblait à peine s'en occuper, et surtout il n'en occupait jamais les autres.
L'été tout entier se passa ainsi dans une période d'affaiblissement graduel ; mais, à la chute des feuilles, il ne fut plus possible de s'abuser sur l'imminence d'une désolante catastrophe. Le séjour de la campagne, qui n'avait apporté qu'un court soulagement à Méhul, en automne, lui devenait à chaque instant plus pernicieux ; et, pour le conserver quelques jours de plus, il fallut se hâter de le ramener à Paris ; ce fut, je crois, dans les derniers jours de septembre, que ce retour s'effectua. J'étais encore allé le voir à Pantin au commencement du mois. Les exigeantes fonctions de la bureaucratie ne devaient plus me permettre de le revoir à Paris ; il me fut même interdit de lui rendre les derniers devoirs ^
C'est cet affaiblissement graduel, dont parle Vieillard, qui devait finir par épuiser un corps dans lequel, jusqu'au dernier moment, résidèrent une âme courageuse et un esprit très lucide. On aura la preuve de ce dernier fait par la lettre que voici, lettre que Méhul adressait, huit jours avant sa mort, à l'un des meilleurs artistes de l' Opéra- Comique, le chanteur Paul, qui avait créé l'un des rôles de son dernier ouvrage, la Journée aux aventures ^ :
Mon cher Paul,
Depuis dix ou douze jours que je reste au coin de mon feu, occupé à tousser du matin au soir et souvent du soir au matin, je n'ai qu'une idée bien imparfaite de ce qui se passe dans ce bas monde. J'appelle ainsi le cercle de nos affections et de nos affaires.
J'ai eu de vos nouvelles par Cherubini, mais je veux en avoir de plus positives par vous. Ce n'est point en auteur que j'agis, mais en homme qui sait vous apprécier et vous aimer. Allez-vous mieux? Je le désire vivement. Quand nous pourrons nous voir et jaser, je vous dirai, et je
1 3Iéhul, sa vie et ses œuvres^ pp. 49-50.
2 Paul Dutreilh, connu sous le seul nom de Paul, alors socie'taîre de rOpe'ra-Comiquc, qui plus tard, quelques années après la dissolution de la Société', fut un instant directeur de ce théâtre, et qui mourut à Paris en 1848.
ne le dirai qu'à vous, que j'ai déjà à me plaindre de la Comédie. Ne croyez pas que j'en sois étonné. Le contraire m'étonnerait davantage. Les grandes sociétés dramatiques peuvent se comparer aux républiques ; elles en ont parfois les vertus et très souvent les vices. Une fois bien convaincu de cette vérité, il y a de la niaiserie à se plaindre. Adieu, mon cher Paul, j'aime à causer avec vous, vous le voyez par la longueur de cette lettre.
Tout à vous,
MÉIIUL.
Cette lettre fut certaiuement l'une des dernières que traça la main débile de Méliul. La maladie, suivant sa marche inexorable, le minait lentement, mais sûrement ; de jour en jour ses forces l'abandonnaient, et bientôt chacun put entrevoir l'approche d'un dénouement que les soins les plus dévoués restaient impuissants à conjurer, et que luimême envisageait avec la fermeté d'un homme de bien, fort de la pureté de sa conscience et que la rectitude d'une vie sans tache met au-dessus de toute crainte puérile. Pour lui, comme pour la plupart des phtisiques, le vent d'automne et la chute des feuilles devaient être le signal de la crise suprême ;
La dernière feuille qui tombe A signalé mon dernier jour,
disait tristement Millevoye une année auparavant : Méhul aurait pu répéter ces vers du jeune poëte. Faible et languissant depuis si longtemps, épuisé par la souffrance, réduit, plus encore que lorsqu'il l'écrivait à M'"*^ Kreutzer, à l'état de fantôme, n'ayant plus d'un être humain que l'apparence et de la vie que le dernier souffle, il s'éteignit sans secousse, le 18 octobre 1817, à six heures du matin, âgé de cinquante-quatre ans, trois mois et vingt-six jours ^.
* Voici le texte de l'acte de décès de Méhul :
« Du samedi 18 oct. mil huit cent dix-sept, deux heures de relevée, acte de décès de Etienne-Nicolas Méhul, compositeur de musique, chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, membre de l'Institut et de l'Ecole royale de musique, âgé de cinquante-quatre ans, né à Givet, départ* des Ardennes, décédé ce matin à six heures, en sa demeure, rue Montholon
La mort de Méhul fut pour Paris, qu'il aimait avec passion et qui le lui rendait bien, un deuil général. En annonçant ce triste événement, les journaux se firent l'écho de la douleur publique, et rendirent justice aussi bien au caractère plein de noblesse qu'au génie plein de grandeur de l'artiste admirable dont la France avait à pleurer la perte. Le Moniteur universel, journal officiel, faisait connaître ainsi la nouvelle : — « M. Méhul, membre de l'Institut et de la Légion d'honneur, l'un des inspecteurs de l'Ecole royale de musique, vient de mourir à Paris, âgé d'environ cinquante-cinq ans... Il emporte les regrets de tous ceux qui ont admiré ses nombreux ouvrages, parmi lesquels on compte des chefs-d'œuvre, et apprécié toutes les qualités de son caractère et de son esprit». «La France, disait de son côté le Journal de Paris, vient de perdre un de ses plus grands compositeurs. Après avoir cherché inutilement, dans un voyage à Hières, des ressources contre une maladie de poitrine trop avancée, M. Méhul vient de mourir à Paris, âgé de cinquantequatre ans. Euplirosine et Coradin, Stratonice, Adrien, VIrato, l'ouverture du Jeune Henry et plusieurs autres compositions ont assuré sa gloire et immortaliseront son nom... La droiture de son caractère et l'agrément de son esprit ajoutent encore aux regrets que sa mort doit inspirer. » Respectueux, mais plus froid, était le Journal des Débats, le vieil ennemi de Méhul alors qu'il s'appelait le Journal de VEmpire^i
n^ 26, époux de Marie-Madeleine-Josépliine Gastaldy; témoins, M, Joseph Dausoigne [sic], professeur à l'Ecole royale de musique, âgé de vingt-sept ans, dem* rue Montholon, n^ 13 bis, neveu du deffunt, et M. Victor- Charles-Paul Dourlen, professeur à l'Ecole roy. de musique, âgé de 37 ans, demeurant rue S^^-Appoline, n^ 7. » [Signé] « Dausoigne, Dourlen. »
* Dans un écrit attribué à Sevelinges, publié en 1818 et intitulé le Rideau levé ou Petite Revue des grands théâtres, l'hostilité au moins étrange de ce journal contre Méhul était constatée en ces termes vigoureux ; — « ...Il s'agissait encore de contester à un Français le mérite d'avoir agrandi la sphère de notre second théâtre lyrique ; et ce Français,
— « Les arts ont perdu l'auteur de Stratonice, à^EiipJirosine, d'Adrien^ et de tant d'autres beaux ouvrages. M. Méliul a succombé cette nuit à la longue et douloureuse maladie dont il était consumé. » Le Journal général de France disait: — «Une maladie douloureuse vient d'enlever aux arts, après plusieurs années de langueur, un de nos plus célèbres compositeurs, M. Méhul, membre de l'Institut et de la Légion d'honneur, et professeur de composition au Conservatoire, qui est mort hier à l'âge de 54 ans... L'énergie et l'élégance caractérisent le talent qui brille dans les ouvrages de M. Méhul. Il avait des connaissances en littérature et un goût fort délicat, et donnait d'excellens conseils aux auteurs. Il était estimé pour la droiture de son caractère, et recherché dans le monde à cause de l'élégance de ses manières et de l'agrément de son esprit. » Enfin, la Gazette de France s'exprimait ainsi : — « Les arts viennent de perdre le célèbre Méhul, qui a succombé la nuit dernière à une hydropisie de poitrine qui, depuis longtems, ne laissait plus aucun espoir à ses amis. Les obsèques seront célébrées lundi prochain dans l'église Saint-Vincent de Paul. Tout ce que Paris renferme d'artistes les plus distingués doit assister à son convoi. M. Herold, qui a obtenu ce soir un si beau succès dans l'opéra de la Clochette y était l'élève de ce grand maître, qui lui portait la plus vive affection ^ »
c'était Mëhul, dont les lâclies qui l'ont poursuivi avec tant d'acharnement dans le Journal de VEmpire me permettront peut-être de dire un peu de bien actuellement qu'il est mort.»
1 C'est justement à propos de la Clochette qu'un biographe d'Herold (B. Jouvin) a construit toute une petite le'gende, dans laquelle il raconte que Méhul, craintif pour son élève et anxieux du résultat de la première représentation, voulut être instruit, au cours de la soirée, de tous les incidents qui pourraient se produire, et qu'à cet effet des amis d'Herold se relayaient à son chevet, lui apportant à chaque instant des nouvelles du théâtre et d'un succès toujours grandissant. L'écrivain ajoute que lorsqu'il fut certain de ce succès, Méhul s'écria : Je puis mourir, je laisse un musicien h la France, et rendit le dernier soupir. » Trompé moi-même par un récit à, ce point circonstancié et dont les détails
Paris fît à Méliul des funérailles dignes de lui. Le 20 octobre^ à onze heures du matin, le service funèbre était célébré à l'église Saint- Vincent de Paul, située alors rue Montholon, entièrement tendue de noir pour la circonstance, et dans laquelle le corps avait été placé sur un catafalque très élevé, que surmontait un dais majestueux. «Les restes du célèbre compositeur, disait le Journal du Commerce^ ont été transportés au cimetière du Père-Lacliaise. Une députation de l'Institut, un grand nombre de compositeurs et de musiciens, plusieurs artistes du théâtre royal de l' Opéra- Comique et des autres théâtres, des hommes de lettres, des parens, des amis du défunt ont accompagné le corps de la rue Montholon à l'église Saint-Vincent de Paul. Les musiciens de la chapelle du roi, dont Méhul était le surintendant honoraire, j ont exécuté le Requiem de Jomelli, et n'ont chanté qu'en faux-bourdon le Dies irœ, au grand étonnement des assistans, qui avaient pensé que l'auteur de tant de compositions célèbres valait bien une messe en musique tout entière. Le cortège avait en tête le corps de musique de l'état-major de la garde nationale, dont M. Méhul était lieutenant ; il a exécuté la marche funèbre de M. Gossec ^ Après la cérémonie religieuse, le cortège s'est mis en marche pour le Mont-Louis, où le secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux- Arts '^ et M. Bouilly ont prononcé chacun un discours sur la tombe de l'illustre mort^. Tous les amis des arts partagent vivement les regrets qu'ils ont exprimés. M. Méhul est du petit nombre
étaient si émouvants, j'eus le tort, et je m'en accuse, d'en reproduire les éléments dans un travail important sur la Jeunesse d'Herald {Gazette musicale, 1880). Or, je suis bien obligé de constater aujourd'hui que lorsque rOpéra-Comique représenta pour la première fois la Clochette, le 18 octobre 1817, à neuf heures du soir, Méhul n'y pouvait plus prendre aucun intérêt, puisqu'il était mort le même jour, à six heures du matin.
* Des détachements de la garde nationale et de la garde royale, , ainsi que la musique de cette dernière, escortaient aussi le convoi,
2 Quatremëre de Quincy.
3 Le vieil ami de Méhul, Pradher, prononça aussi un dis-cours sur sa tombe.
des hommes qui n'ont pas à redouter le jugement de la postérité. »
Ces regrets, on peut le dire, furent universels, et d'autant plus vifs que Méhul, mort avant le temps, tombait à un âge où riiomme de génie est en pleine possession de ses qualités. Dans la notice sur l'illustre maître dont il fit lecture à l'Académie des Beaux-Arts le 2 octobre 1819, Quatremère de Quincy constatait ce double fait, à l'aide de ce langage sentencieux, compassé et froidement imagé dont il avait le secret :
M. Méhul mourut le 18 octobre 1817, à cinquante-quatre ans. Ce coup, quoique prévu depuis longtemps, n'en fut pas moins douloureux pour la Muse lyrique, dont il rouvrit les blessures, encore saignantes des pertes successives de Grétry, de Martini, de Monsigny. Et ici quel surcroît de deuil pour elle ! car elle ne put s'empêcher de mettre au nombre des biens dont la privation lui étoit le plus sensible, les futurs chefs-d'œuvre qu'un destin jaloux venoit de lui enlever par cette mort prématurée. Les mêmes plaintes se firent entendre sur les scènes étrangères. L'Académie royale de Munich décerna à M. Méhul les honneurs d'un chant funèbre dans une de ses séances; et, de toutes parts, un long concert de regrets accompagna et suivit ses funérailles.
Mais, parmi tous ces témoignages de douleur et d'admiration, pourrois-je ne pas citer de préférence la composition de cette messe de Requiem, qu'une sorte de pitié filiale inspira à M. Beaulieu, élève de M. Méhul, monument d'une tendresse religieuse, dont nous avons regretté que l'expression ne pût trouver place dans cette solennité académique ; noble et touchant hommage d'amour et de reconnaissance ! tribut vraiment flatteur, et que le cœur de celui auquel il s'adresse, eût choisi entre tous ! car quels présens valent ceux du cœur? Et quelles fleurs plus dignes du talent, que celles qui sont les offrandes du sentiment ? Oui, les fleurs qu'il cueille, et que le temps ne tlétrit jamais, sont les seules })ropres à s'enlacer avec les rameaux de la gloire, dans la couronne immortelle du génie i.
1 Beaulieu, qui avait obtenu en 1809 le grand prix do Rome, n'alla pourtant jamais en Italie. Mais de Niort, oii il s'était fixé et marié, il n'en fit pas moins chaque année, h, l'Académie des Beaux-Arts, les envois auxquels l'obligeaient les règlements du prix de Rome. «< De plus, disait Fétis, après la mort de Méhul, Beaulieu composa une messe de Requiem en son honneur, qui fut aussi envoyée h l'Institut, et sur laquelle un rapport a été fait à l'Académie des Beaux-Arts.
Dans un espace de quatre années la France avait perdu, ainsi que Quatremère le fait remarquer, quatre de ses plus grands artistes: Grétry (24 septembre 1813), Martini (10 février 1816), Monsigny (14 janvier 1817) et Méhul. Nicole ne devait pas tarder à les suivre (23 mars 1818), et de toute l'admirable génération des grands musiciens que la Révolution avait vus naître, il ne restait d'actif que Boieldieu. Cherubini, Catel, Lesueur se taisaient, tandis que Berton ne produisait plus que de loin en loin et comme par échappées. Mais Herold était debout déjà, Auber préludait à ses futurs succès, Halévy, qui venait de remporter le grand prix de Rome, se préparait à la lutte, et bientôt tout un groupe d'artistes nouveaux et vigoureux allait, sinon consoler le pays de pertes si graves et si douloureuses, du moins le rassurer sur l'avenir et lui prouver qu'il n'était pas encore complètement déshérité.