CHAPITRE IL
Givet, je l'ai dit, est une petite ville accorte et aimable, à l'aspect souriant et gai, malgré sa qualité de place de guerre et le peu de richesse de la nature environnante. Son principal tort est d'être située de telle façon que l'on n'y passe guère, et que pour la connaître il faut être en quelque sorte forcé d'y aller. Cela, pourtant, n'a pas empêché le plus grand de nos poètes de la décrire avec délicatesse, et de lui adresser les éloges qu'elle mérite. Victor Hugo, dans ses Lettres sur le Rhin, en a fait un croquis charmant. Après un demi-siècle, rien, absolument rien, n'est à chaiîger à la description qu'il en a donnée. Givet est resté ce qu'il était alors.
Je dois dire pourtant que tous les poètes ne se sont pas accordés pour lui décerner ce brevet de coquetterie et de bonne grâce qu'il tient de Victor Hugo, et aussi de Théophile Gautier. On en jugera par ce tableau un peu farouche, découvert dans un manuscrit anonyme du dix-septième siècle, et qui portait ce titre peu engageant : « Description de la ville de Givety autrement dit le séjour de la misère et de ses enfants». Ici, ce n'est pas par l'enthousiasme que brille l'écrivain :
Au pied de deux hauts monts, de rochers hérissez,
Que la Nature et l'Art ont rendus escarpez,
Paroît dans le vallon une petite ville
Qui montre de ses murs une plaine stérille.
Le fleuve de la Meuse arrose de ses eaux
Le rivage fertile en joncs et en roseaux,
Et semble, par son cours violent et rapide,
Tâcher de s'éloigner de cette terre aride.
De rochers et de monts un long enchaînement
12 MÉIIUL
De ses coteaux épais forme tout l'ornement, Et de quelque côté que s'égare la veùe , On ne voit que rochers se perdre dans la nuë, Dont le sommet affreux, toù-jours inhabité, De la foudre des cieux est souvent menacé. Les neiges, les frimats, les vents et les gelées Ont un azile seur dans ces froides contrées. Là, le tendre Zéphir, chassé par Aquilon, Ne souffle dans ces lieux en aucune saison. Le soleil, obscurci de honte et de colère, De ce sombre climat retire sa lumière ; De ces lieux détestez ce bel astre qui fuit, Y laisse en les quittant une éternelle nuit.
Il est à remarquer que le poète^ ici, s'en prenait moins à Givet lui-même qu'à l'âpreté un peu sauvage du paysage qui l'entoure, à la rudesse et à l'aridité de son sol rebelle 2, au caractère sombre de son climat. Si, pour ma part, j'ai essayé, quoique bien imparfaitement, de faire ressortir l'aspect triste et sévère que présente toute cette étrange et curieuse contrée des Ardennes, parfois si morne et si désolée, c'est qu'il me semble que cette nature inclémente, au milieu de laquelle il vit s'écouler son enfance et les premières années de sa jeunesse, n'a pas dû être sans influence sur l'imagination soucieuse et rêveuse de Méhul, c'est qu'elle a bien pu exciter davantage encore l'extrême sensibilité dont il était affecté, c'est qu'enfin elle paraît en quelque sorte se refléter en lui-même et caractériser sa personnalité tendre, ombrageuse et mélancolique.
Méhul fut le second enfant issu du mariage de ses parents. Il avait pour aînée une sœur venue au monde un an avant lui. Dans la notice — bien peu intéressante, en vérité, et bien peu digne de l'admirable artiste auquel elle était consacrée — que Quatremère de Quincy a écrite sur
* Ces vers ont été publiés pour la première fois dans un petit livre intéressant: Givet, recherches historiques, par J. Lartigue et A. Le Catte. (Givet, Choppin, 1868,in-12.)
2 <« Terre galeuse », disent volontiers les Ardennais pour indiquer son peu de richesse naturelle.
SA VIEj SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 13
Méhul en sa qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, il est dit que « son père avoit servi dans le génie, et mourut inspecteur des fortifications de Charlemont». Bien que ce double renseignement puisse être exact, ce dont je n'ai pu m'assurer, il est donné de façon à faire croire que le père de Méhul aurait passé sa vie dans l'état militaire, ce qui est absolument contraire à la vérité. Ce qui est vrai, c'est que, s'il n'était pas cuisinier de profession, comme on l'a dit, du moins il fut maître d'hôtel du comte de Montmorency à Givet, et plus tard établi marchand de vins, puis restaurateur en cette ville. En effet, j'ai trouvé dans les registres des archives départementales des Ardennes, à la date du 4 mars 1763, le texte d'une décision judiciaire dans laquelle il est dit : « ...Nous ordonnons que les meubles et effets appartenant à défunt M. le comte de Montmorency, saisis entre les mains de Jean-François Méhul, son maître d'hôtel, seront vendus publiquement à 3 mois de crédit à la requête des défendeurs 1 ». Et, d'autre part, j'ai rencontré, à la date du 20 novembre 1782, la mention du nom de «François Méhul, marchand de vins, résidant à Givet-Saint-Hilaire^». Enfin, il est de notoriété publique à Givet que Jean-François Méhul tint pendant plusieurs années, dans l'ancienne rue des Religieuses, aujourd'hui rue Méhul, une pension d'officiers^. Il ne peut donc exister aucun doute sur la véritable profession du père de Méhul, qui d'ailleurs n'était point né à Givet, comme l'a dit un des biographes de celui-ci, mais qui vint s'établir assez jeune en cette ville, et qui s'y maria en 1761, à l'âge de trente et un ans^. Quant au
iB. 1030. Registre fo 167.
2B. 1032. Registre fo 28, verso.
^ Sur ses vieux jours, Jean-François Méhul se retira dans une maison à lui appartenant, rue Destrée. C'est là qu'il mourut, ainsi que sa femme.
* Voici le texte de l'acte de mariage des père et mère de Me'hul (extrait des actes de la paroisse de Givet-Saint-Hilaire, anne'e 1761, folio 5, recto, dépose's au greffe de la mairie de Givet):
"L'an mil sept cent soixante-un, le onze août, Jean-François Me'hul,
poste d'inspecteur des fortifications de Charlemont, qu'il aurait occupé en 1793, au dire de plusieurs biographes de son fils, et qu'il aurait obtenu par le crédit de celui-ci, il m'a été impossible d'acquérir aucune certitude, d'obtenir aucun renseignement qui confirme ou infirme l'exactitude de cette assertion. A une demande de recherches qui, sur mon désir et à ma sollicitation, avait été adressée à ce sujet à l'autorité militaire, M. le commandant du génie de Charlemont a bien voulu répondre par une lettre dont j'extrais les lignes que voici : — • « Après recherches dans les archives de la place, je regrette de ne pouvoir vous donner les renseignements que vous me demandez : ni dans les chefs du génie, ni dans les directeurs des fortifications, ni enfin dans les délégués à la guerre aux environs de 1793, je n'ai trouvé le nom de Jean-François Méhul. Il ne faudrait cependant pas en conclure que le père du célèbre compositeur n'ait pas réellement inspecté les fortifications de Charlemont, car sur toutes les anciennes pièces aucun
fils de défunt Jean Mëhul et delà de'funte Elisabeth Gérard, natif de Mazerolles, diocèse de Toul, âgé de trente-un ans, à présent de cette paroisse, et Marie-Cécile Keuly, âgée de vingt-six ans, fille de Jean-Pierre Keuly et de la défunte Marie-Louise Waultrot, de droit et de fait de cette paroisse, après une publication faite dans cette église selon la forme prescrite, sans aucun empêchement civil ou canonique ni opposition quelconque, et la dispense obtenue pour la deuxième et dernière, et leur consentement mutuellement donné au pied des autels, ont reçu de moi, vicaire soussigné de cette paroisse, déposé à cet effet, de M. le curé*, la bénédiction nuptiale en présence des sieurs Pierre Keuly, père de la mariée; de Henry Colin de Valoreille, bel-oncle de la mariée ; d'Urbain Pamot, oncle de la mariée ; de sieur Baptiste Delcoint, bel-oncle de la mariée ; et de Charles Payet, tous bourgeois, domiciliés dans cette ville, témoins requis et appelés, qui ont tous signé les an, mois et jour cidessus. » [Suivent les signatures.)
On sait combien on était peu soucieux, au xviii^ siècle, de l'exactitude de l'orthographe en ce qui concerne les noms propres. Dans les divers actes que j'ai consultés touchant la famille de Méhul, celui de sa mère est écrit tantôt Keulli, tantôt Keuly, Keiily ou Keuly. Je remarque seulement qu'elle signait Keuly.
* C'est-à-dire, évidemment, ayant le dépôt de l'autorité du curé, étant préposé pour le remplacer et le suppléer.
nom ne lîgurc, et les états sont souvent mutilés... » De son côté, la personne qui me communiquait cette lettre m'écrivait : — « Vous voyez qu'il n'y a pas de traces au génie d'un Méhul inspecteur des fortifications ; et cependant, plusieurs personnes m'ont affirmé que le père de Méhul a dû remplir ces fonctions vers 1793». Il est certain que ce fait est de tradition et de notoriété à Givet; c'est tout ce qu'on en peut dire. Au surplus, il n'est que de peu d'importance. L'essentiel est de savoir quelle était au juste la profession du père de Méhul, et quelle situation il occupait à Givet : sous ce rapport, nous savons maintenant à quoi nous en tenir.
De son mariage avec Marie-Cécile Keuly, Jean-François Méhul eut quatre enfants. Du moins sont-ce les seuls dont j'aie retrouvé la trace sur les anciens registres de l'état civil de Givet, et dont voici les noms :
1*^ Françoise-Adélaïde Méhul, née le 1^'' juillet 1762; 2« Etienne-Nicolas Méhul, né le 22 juin 1763; 3*^ Marie-Catherine Méhul, née le 29 novembre 1764; 4*' Eugénie-Claire- Josèphe-Cécile Méhul, née le 14 novembre 1766.
De ces enfants, deux, l'aînée et la plus jeune des filles, moururent en bas âge. Les deux survivants furent, avec l'illustre auteur de Joseph y sa sœur cadette, Marie -Catherine, qui épousa Jacques Daussoigne, boulanger à Givet, et fut la mère de Joseph Daussoigne, lequel, ajoutant plus tard le nom de son oncle au sien, se fit appeler Daussoigne- Méhul, devint par la suite directeur du Conservatoire de Liège, et mourut en cette ville en 1875*.
Par quel concours étrange de circonstances le jeune Méhul, vivant à l'extrémité de la France, dans un pays en quelque sorte perdu au milieu des montagnes, habitant une petite ville sans appétits et sans ressources artistiques, qui ne s'occupait que de son commerce et de son industrie,
^ La famille Daussoigne demeurait rue Destre'e, ainsi que Jean-François Méhul lorsqu'il se fut retiré du commerce.
par quelles circonstances Méhul en vint-il, dès ses plus jeunes années, à témoigner d'un amour passionné pour la musique, à trouver les moyens de s'instruire dans cet art, enfin à faire partager aux siens le violent désir qu'il éprouvait de suivre une carrière que ceux-ci, placés comme ils l'étaient, auraient pu croire sans issue pour lui, et que pourtant il devait parcourir d'une façon si glorieuse et si brillante? C'est en présence de tels faits qu'il faut bien croire aux vocations et aux prédestinations.
Méhul n'eut d'autre maître, pour commencer son éducation musicale, qu'un vieil organiste, pauvre et aveugle, qui tenait l'orgue d'un couvent de Récollets établi à Givet. De cet artiste obscur il n'est resté aucune trace, et tout, en ce qui le concerne, est aujourd'hui oublié. Qu'était-il ? d'où venait-il? quel était son degré d'habileté? Ce sont là des questions auxquelles il est impossible de répondre *. Les progrès que l'enfant pouvait faire avec un tel instituteur paraissent néanmoins avoir été très rapides, s'il est vrai, comme l'ont dit tous les biographes, que Méhul, à peine âgé de dix ans, se vit (peut-être à la mort de celui qui l'avait initié aux premiers secrets de son art) confier l'orgue des Récollets.
« A défaut de maîtres, dit Fétis, Méhul avait son instinct, qui le guidait à son insu. Sans être un artiste fort habile, l'organiste de Givet eut du moins le talent de deviner le génie de son élève, de lui faire pressentir sa destinée, et de le préparer à de meilleures leçons que celles qu'il pouvait lui donner. Méhul avait à peine atteint
* J'avais conçu l'espoir de découvrir, sur les lieux mêmes, le nom de ce vieux musicien, qui fut le premier maître de Méhul. Je comptais m'adresser pour cela à l'organiste actuel des Récollets, et, en remontant dans le passé, en reconstituant la généalogie des artistes qui s'étaient succédé dans ces fonctions depuis 120 ans, retrouver la trace certaine et le nom de celui que je voulais connaître. Mais.... mais le couvent des Récollets, supprimé à l'époque de la Révolution, n'a jamais été rétabli, l'église de ce couvent, depuis longtemps désaffectée et enlevée au service du culte, est aujourd'hui convertie en arsenal, et mes recherches sont restées absolument vaines.
sa dixième année quand on lui confia l'orgue de l'église des Récollets à Givet. Bientôt le talent du petit organiste fut assez remarquable pour attirer la foule au couvent de ces pauvres moines, et faire déserter l'église principale. Cependant, il était difficile de prévoir comment il s'élèverait au-dessus du point où il était arrivé; lorsqu'une de ces circonstances qui ne manquent guère à ceux que la nature a marqués du sceau d'une vocation particulière, §e présenta, et vint fournir au jeune musicien l'occasion d'acquérir une éducation musicale plus profitable que celle qu'il avait reçue jusqu'alors ». Cette circonstance, c'était l'arrivée à l'antique abbaye de Laval-Dieu, célèbre dans toute la contrée, d'un organiste allemand fort remarquable, Guillaume Hanser, qui était destiné à devenir le véritable maître de Méhul.
C'est tout auprès de Monthermé, de l'autre côté de la Meuse, qu'était située l'abbaye de Laval-Dieu, dont la fondation, due à un comte de Rethel, remontait au douzième siècle. Monthermé est un gros et triste village, formé d'une seule longue rue qui borde la rive gauche du fleuve, et encaissé entre des roches abruptes de 350 à 400 mètres de hauteur, qui n'y laissent qu'à grand'peine pénétrer le jour et presque jamais le soleil. C'est un peu plus loin, en face, sur la rive droite, que s'élevait l'abbaye, dans une situation délicieuse au contraire, et telle qu'on en rencontre rarement en ce pays, au bas d'un vallon verdoyant et fleuri, et tout juste au confluent de la Meuse et de la Semoy, qui l'une et l'autre baignaient les immenses domaines des chanoines. Puissamment riche, l'abbaye était propriétaire d'une vaste partie de la contrée, jusqu'à Rethel, à Mézières et même à Sedan, et l'on assure que c'est elle qui, au dix-septième siècle et moyennant une redevance annuelle de trente sous d'or, vendit à Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, les terrains sur lesquels ce prince fit élever les premières constructions de Charleville. Son autorité spirituelle s'étendait aussi fort loin, et elle avait droit à la nomina-
tion d'un certain nombre de cures, celles d'Orchimont, d'Heble, de Hargny, des Louettes et de Villersy.
L'abbaye de Laval-Dieu était occupée par des religieux de l'ordre des chanoines réguliers de Prémontré, au nombre de dix, gouvernés par un abbé qu'ils élisaient eux-mêmes. Reconstruite dans le courant du dix-septième siècle, elle était très vaste et abritait, outre ces dix religieux, leurs serviteurs et leurs commensaux, formant un ensemble de cent cinquante personnes environ. La Révolution la fit disparaître, ainsi que tous les couvents de France, et c'est depuis lors qu'un centre de population, dont l'importance s'est considérablement accrue dans ces dernières années, s'est formé sur une partie de ses dépendances. Cet aimable village de Laval-Dieu, gentiment échelonné en espalier sur le penchant de la montagne, renfermant des usines, des forges, des établissements métallurgiques considérables, ne comprend guère moins maintenant de 3,000 habitants et relève administrativement de la commune de Monthermé, avec laquelle il communique par un beau pont suspendu. Son église n'est autre que l'ancienne chapelle des chanoines, qui est loin d'être sans intérêt, mais qui, paraît-il, devient trop petite pour le nombre des fidèles. Elle est aujourd'hui complètement isolée des constructions environnantes , mais on peut remarquer, sur une habitation voisine, des traces extérieures et visibles d'architecture qui démontrent, à n'en pas douter, que celle-ci n'était qu'une dépendance du couvent, dont elle faisait partie intégrante.
Depuis longtemps déjà l'abbaye de Laval-Dieu avait atteint son plus haut degré de prospérité lorsque, vers 1773, les religieux reçurent parmi eux l'organiste Guillaume Hanser, amené d'Allemagne par leur supérieur. Celui-ci était l'abbé Remacle Lissoir, homme instruit et distingué, qui apportait un soin tout particulier à l'organisation des exécutions musicales solennelles de la chapelle du couvent, fameux sous ce rapport ; c'est pour en augmenter l'intérêt qu'il avait été fort loin chercher cet artiste remarquable et
fort remarqué dans sa patrie. «M. Lissoir, abbé de Laval- Dieu, — dit M. l'abbé Boulliot dans sa biographie ardennaise, — visitant les abbayes de son ordre, eut l'occasion de voir l'abbé de Soreth (ou Scheussenried). Il lui demanda un organiste, et le prélat allemand lui envoya Hanser, en lui mandant qu'il lui envoyait le plus fameux organiste du cercle de Souabe, totius nostrce Sueviœ Organedomm facile princeps. C'était en 1773. Hanser resta à Laval-Dieu jusqu'à la fin de 1788. L'horizon politique commençant dès lors à s'obscurcir, il retourna à Soreth, où il mourut vers l'an 1792. »
Il est certain que Hanser était un artiste fort distingué. Agé à cette époque de 35 ans environ, puisqu'il était né à Unterzeil, en Souabe, le 12 septembre 1738, il était moine lui-même, et appartenait depuis longtemps déjà à l'ordre des Prémontrés, dans lequel il était entré fort jeune, après avoir fait son noviciat à l'abbaye de Scheussenried, célèbre par l'habileté et les aptitudes musicales de ses religieux. C'est là qu'il développa ses talents sur l'orgue, qu'il se perfectionna dans la science du contrepoint et qu'il apprit à jouer du violon et du violoncelle. Les rares qualités dont il faisait preuve lui firent confier, à l'âge de vingt-sept ans, les fonctions importantes d'inspecteur du chœur de l'abbaye. «Une circonstance imprévue, dit Fétis, fournit au P. Hanser l'occasion d'étendre sa renommée au dehors de l'Allemagne. Le P. Lissoir, abbé de Laval- Dieu, reçut du général des Prémontrés la mission de visiter les principales maisons de son ordre, en 1775. Arrivé à Scheussenried, il fut charmé du talent de Hanser, et désira l'emmener à Laval-Dieu, ce qui lui fut accordé 1. Obligé d'aller à Paris pour y rendre compte de sa mission à son supérieur, il se fit accompagner par Hanser, qui mit à profit cette circonstance pour connaître les musiciens les plus célèbres, tels que Gluck, Piccinni
1 On remarquera quelques difFe'rences entre le re'cit de Fétis et celui de Tabbé Boulliot, qui, toutefois, se complètent l'un par l'autre.
et l'organiste Couperin. De retour à Laval-Dieu^ il y fonda une école de musique pour huit élèves^ au nombre desquels était Méhul. Méliul reçut pendant quatre ans. des leçons de Hanser pour le piano, l'orgue et la composition : il n'eut jamais d'autre maître i.»
Méliul; en effet, fut l'un des premiers élèves de la petite école musicale fondée par Hanser à Laval-Dieu. On chercherait en vain un renseignement de quelque précision sur la façon dont il y fut admis. Toute cette première partie de l'existence de Méhul est pleine d'obscurité, de trouble et d'inconnu, et qui voudrait gloser à ce sujet ne pourrait qu'inventer un roman. Il est à croire toutefois que son introduction à Laval-Dieu n'eut pas lieu sans qu'on fût obligé de surmonter quelques difficultés, de tourner quelques obstacles. Il est certain que le père de Méhul était sans fortune, et qu'il ne lui était pas possible de payer une pension pour son fils. D'autre part, Monthernié étant distant de Givet d'une douzaine de lieues, il y avait impossibilité matérielle, à une époque où les moyens de locomotion étaient rudimentaires, surtout dans une contrée si accidentée, à ce que l'enfant pût faire périodiquement ce petit voyage d'aller et de retour pour prendre ses leçons auprès de Hanser, tout en continuant de résider à Givet. « Ceux qui s'intéressaient au jeune Méhul, dit M. l'abbé Boulliot, pensèrent qu'il ne pourrait être mieux formé que par cet homme habile. Il dut à leurs sollicitations d'être admis à cette école, en 1775. L'abbé de cette maison le reçut au nombre de ses commensaux 2». Il est probable en effet que, Méhul ayant entendu parler de l'école créée par Hanser, et ayant exprimé le désir d'y trouver place, aura rencontré un ou
* Cette dernière assertion n'est pas exacte, puisque Méhul avait ébauché son instruction musicale avec l'organiste des Récollets de Givet, et qu'il est de notoriété (et Fétis lui-même le dit dans sa notice sur Méhul) que plus tard, à Paris, il se perfectionna, sous la direction d'Edelmann, dans l'étude du piano et de la composition.
2 Biographie ardennaise.
plusieurs protecteurs, qui, en raison des succès qu'il obtenait à l'orgue des Récollets, se seront employés pour lui être utiles en cette circonstance. On l'aura conduit et présenté à Hanser, celui-ci aura été frappé de son intelligence et de ses aptitudes précoces, et, grâce aux dispositions exceptionnelles dont il faisait preuve, l'enfant aura été admis à titre gracieux par les religieux de l'abbaye. Ce qui est certain, ce qu'une tradition constante a établi, ce qui m'a été dit à moi-même, d'après cette tradition, par M. le curé actuel de Laval-Dieu, auquel j'ai eu l'honneur de me présenter et qui a bien voulu me donner quelques renseignements, c'est que Méhul a été, pendant trois ou quatre ans, instruit aux frais de la communauté, et que pendant son séjour il mangeait à la table de l'abbé Lissoir, supérieur du couvent, qui, de même que Hanser lui-même, l'avait pris en sincère et profonde affection i.
Une fois installé à Laval-Dieu, Méhul se mit à travailler avec ardeur. «Rien, dit Fétis, ne pouvait être plus favorable aux études du jeune musicien que la solitude où il vivait. Placée entre de hautes montagnes, de l'aspect le plus pittoresque, éloignée des grandes routes et privée de communications avec le monde, l'abbaye de Laval-Dieu offrait à ses habitants l'asile le plus sûr contre d'importunes distractions. Un site délicieux, sur lequel la vue se reposait, y élevait l'âme et la disposait au recueillement. Méhul, qui conserva toujours un goût passionné pour la culture des fleurs, y trouvait un délassement de ses travaux dans la possession d'un petit jardin qu'on avait abandonné à ses soins. D'ailleurs, il n'y éprouvait pas la pri-
* 11 est bien certain que plus tard, après le 9 thermidor, Méhul dut se retrouver eu relations, à Paris, avec l'abbé Lissoir, lorsque celui-ci eut pris la rédaction en chef du Journal de Paris. Méhul, alors, s'était acquis une grande renommée par le coup de foudre à^ Euphrosine et Coradln, le Journal de Paris était de tous ceux de la capitale celui qui s'occupait le plus activement de théâtres, et en présence des succès pleins d'éclat qu'obtenait l'ancien élève de Laval-Dieu, l'abbé ne dut pas regretter ce qu'il avait fait pour lui vingt ans auparavant. J'imagine que l'un et l'autre durent être bien heureux de se revoir.
vation de toute société convenable à son âge. Hanser^ qui aimait à parler de l'art qu'il cultivait et enseignait avec succès, avait rassemblé près de lui plusieurs enfants auxquels il donnait des leçons d'orgue et de composition, circonstance qui accélérait les progrès du jeune Méliul par l'émulation, et qui lui procurait un délassement utile *. Il a souvent avoué que les années passées dans ce paisible séjour furent les plus heureuses années de sa vie. »
Le séjour de Laval-Dieu, en effet, devait être enchanteur. Il m'a été donné de visiter l'admirable parc, aujourd'hui propriété particulière, qui attenait à l'abbaye et qui était la promenade favorite des religieux et de leurs élèves. Ce parc immense, planté d'arbres deux ou trois fois séculaires : chênes, cèdres, hêtres, etc., est bordé, du côté de la montagne, par un étang et un ruisseau d'eau vive qui faisait tourner un moulin, en bas par la Semoj, presque à l'endroit où cette jolie rivière mêle ses eaux fraîches et limpides à celles, plus troubles, de la Meuse. J'ai suivi, sur les bords de la Semoy, une allée adorable, ombragée de la façon la plus heureuse, que les pas enfantins de Méhul ont certainement plus d'une fois foulée, et d'où l'on jouit d'une vue merveilleuse, avec les fraîches et brillantes prairies qui étendent au-delà, bien loin sur l'autre rive, leur tapis humide et verdoyant. Ainsi, au dehors, un panorama plein de charme, de hautes montagnes fermant l'horizon, des prés tout en fleurs, la vue de deux rivières courant au milieu d'un vallon fertile; dans l'intérieur du parc, de larges fossés bordés parfois par quelques haies vives, des accidents de terrain, un petit cours d'eau aujourd'hui desséché, une végétation variée, riche, puissante, tout ce qui pouvait enfin soit offrir une distraction salutaire à des enfants cherchant à se reposer, à l'aide d'exercices physiques, de leurs travaux intellectuels, soit
* Après Méhul, ceux qui se sont distingues sont Frérard, de Bouillon, qui, plus tard, fut organiste à Calais, et Georges Scheyermann, de Monthermé, habile claveciniste, qui est mort à Nantes, au mois de juin 1827.
encourager la rêverie et la contemplation d'un jeune esprit méditatif comme l'était celui de Méhul; tel était ce séjour de Laval -Dieu, où, comme on l'a dit, le futur grand homme dut jouir pendant quelques années d'un bonheur sans mélange.
Il est dommage qu'aucune trace ne soit restée de l'organisation de l'école musicale ouverte par les religieux de Laval-Dieu, non plus que de la direction que Hanser y avait donnée à son enseignement. Sur ce point intéressant toutes mes recherches sont demeurées infructueuses, et je suis obligé de m'en tenir, en ce qui touche personnellement Méhul, aux quelques renseignements donnés par l'abbé Boulliot : • — «Le premier soin de l'artiste allemand, dit cet écrivain, fut d'essayer les forces de son élève. Il remarqua en lui d'heureuses dispositions; mais il trouva qu'il avait été mal commencé, et qu'il lui eût été peut-être plus avantageux de n'avoir reçu aucune espèce de leçons, et surtout de ne s'être point exercé sur l'orgue des Franciscains de Givet. Sous ce maître très versé dans la science du contrepoint, Méhul récupéra le temps perdu. Il prit des leçons d'orgue, de piano et de composition. Jamais on n'alla plus vite dans la carrière de l'art. Doué d'une grande sagacité d'esprit, soutenue d'un travail suivi, il acquit en quatre ans des connaissances étendues en musique, et la théorie des différentes branches qui la concernent. » Il est certain que sous la direction de son nouveau maître les progrès de Méhul furent rapides, et qu'il se trouva bientôt en tête de tous ses condisciples*, ce qui le prouve, c'est qu'au bout de deux ans Hanser le choisit pour lui servir d'adjoint et le suppléer à l'orgue. Ce fait, rapporté par tous les biographes, a été, dans la chapelle même de Laval-Dieu, devenue, je l'ai dit, l'église du village, l'objet d'une attestation d'un genre particulier. Au côté droit de l'orgue, qui n'a pas été changé depuis l'époque où Hanser en vint prendre possession, j'ai pu voir un petit tableau de
bois brun, très simple, très modeste, encadrant cette inscription :
Méhul a touché sur cet orgue
sous le père Uansery
moine et organiste de la Val -Dieu.
C'est là, du reste, à Laval-Dieu même, le seul souvenir qui reste du passage et du séjour de Méhul, aussi bien que de son maître Hanser.
On ne sait rien de plus, d'ailleurs, sur la façon dont il quitta l'abbaye, que sur la façon dont il y était entré, et les renseignements sont loin de concorder à ce sujet. « Tout semblait devoir l'y fixer, dit Fétis : l'amitié des religieux, l'attachement qu'il conserva toujours pour son maître, la reconnaissance, une perspective assurée dans la place d'organiste de la maison, et, de plus, le désir de ses parents, qui bornaient leur ambition à faire de lui un moine de l'abbaye la plus célèbre du pays, telles étaient les circonstances qui se réunissaient pour renfermer dans un cloître l'exercice de ses talents. Il n'en fut heureusement pas ainsi. Le colonel d'un régiment, qui était en garnison à Charlemont, homme de goût et bon musicien, ayant eu occasion d'entendre Méhul, pressentit ce qu'il devait être un jour, et se chargea de le conduire à Paris, séjour nécessaire à qui veut parcourir en France une brillante carrière. Ce fut en 1778 que Méhul quitta sa paisible retraite pour entrer dans l'existence agitée de l'artiste qui sent le besoin de produire et d'acquérir de la réputation. Il était alors dans sa seizième année. » Les détails donnés par M. l'abbé Boulliot diffèrent quelque peu de ceux-ci : — «L'union et le bon esprit qui régnaient parmi les chanoines réguliers de l'abbaye de Laval-Dieu, dit l'abbé, les études qui y florissaient et la musique que l'on y cultivait d'ailleurs, lui inspirèrent le désir d'être admis au noviciat. Il en fit la demande , mais le seul défaut de latinité mettait obstacle à son admission; et, comme ses parents n'avaient ni les moyens ni la volonté de l'envoyer dans un collège, il fut obligé
SA VIEj SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 25
de renoncer à son projet i. M. Lissoir, abbé de Laval-Dieu, lui ayant procuré une place d'organiste à Paris, il s'y rendit en 1779, et y vécut pendant quelques années du produit de son orgue et des leçons qu'il donnait à quelques élèves. » Entre ces deux versions contradictoires, il est difficile de démêler la vérité. Peut-être y a-t-il du vrai dans l'une et dans l'autre, et peut-être Méhul, emmené à Paris par un homme intelligent et généreux qui lui aurait facilité les moyens de s'établir en cette ville, y apportait-il des lettres de recommandation de l'abbé Lissoir et de son maître Hanser pour quelques artistes fameux qui, de leur côté, s'employèrent à lui être utiles. Il est supposable que, comme le dit l'abbé Boulliot, il commença d'abord par donner des leçons pour assurer son existence; mais je dois dire que je n'ai trouvé nulle part la trace d'un emploi d'organiste occupé par Méhul. En tout cas, il fallait que l'enfant — c'en était un encore, puisqu'il était à peine âgé de seize ans — fût déjà doué d'une certaine dose d'énergie, de courage et de volonté, pour venir se jeter résolument, à cet âge et dans de telles conditions, au! milieu de ce gouffre qui s'appelle Paris. Il n'eut pas à s'en repentir sans doute, mais il dut attendre dou^e ans le jour qui vit éclore son premier succès! Il est vrai que — chose bien rare lorsqu'il s'agit de musique — ce succès fut tel qu'il lui donna du premier coup la célébrité, et le plaça aussitôt au rang des plus grands artistes de son temps.
* Il n'y a presque pas à clouter du désir qu'à cette e'poque aurait exprimé Méhul de faire son noviciat et d'entrer dans les ordres. Les historiens s'accordent sur ce point, qui paraît acquis. Mais la raison donnée par l'abbé Boulliot du refus qui lui aurait été opposé me semble peu admissible. S'il ne s'était agi que de son manque de connaissances de la langue latine, je crois, en effet, que les religieux de Laval-Dieu, qui l'avaient pris en si vive affection et qui étaient fiers de lui, n'auraient pas hésité, pour l'attacher à leur ordre, à l'instruire comme il convenait sous ce rapport. Je suis bien plus tenté d'adopter la tradition que m'a rapportée M. le curé de Laval-Dieu, tradition d'après laquelle la délicatesse de complexion de Méhul et le faible état de sa santé auraient seuls empêché les religieux d'accéder à ses désirs. On sait, effectivement, que la santé de Méhul fut toujours précaire, qu'il était fréquemment souffrant, et qu'il avait besoin de beaucoup de soins et de ménagements.