CHAPITRE III
Méhul n'eut pas de peine à se convaincre sans doute^ dès son arrivée à Paris, que l'excellent travail qu'il avait fait avec le P. Hanser n'avait servi qu'à le préparer à des études plus profondes et plus complètes. L'un de ses premiers soins, après celui d'assurer son existence, dut être de se choisir un maître habile, qui voulût bien se charger de parfaire son instruction. Il eut la main heureuse, et sa chance le servit à souhait en lui faisant rencontrer pour cela un artiste fort distingué, Frédéric Edelmann, virtuose et compositeur remarquable, dont la fin déplorable ne doit pas faire méconnaître l'incontestable talent. J'imagine volontiers, il est vrai, que Gluck ne fut pas étranger à ce choix excellent, et je serais tenté de croire que c'est ce grand homme qui confia le jeune Méhul aux soins d'Edelmann, son admirateur enthousiaste et celui qui se faisait le propagateur de ses chefs-d'œuvre, en en publiant des réductions pour le clavecin.
Méhul, en effet, à peine débarqué, avait eu le bonheur de pouvoir nouer des relations avec l'illustre auteur à'AIceste et à'Armide, qui se préparait à faire représenter son dernier opéra, Iphigénie en Tauride. Ces relations lui avaient été facilitées par une lettre d'introduction qu'il devait, ce me semble, tenir de Hanser, compatriote de Gluck, qui avait connu celui-ci lors de son passage à Paris, lorsqu'il j était venu quelques années auparavant en compagnie de l'abbé Lissoir, au moment d'aller prendre possession de l'orgue de Laval-Dieu. C'est Méhul lui-même qui s'est chargé de faire le récit de la première visite qu'il rendit à Gluck -, tout au moins ce récit lui est-il attribué par un de ses biographes, le librettiste
Eugène de Planard, dans la notice que celui-ci lui
consacrée
J'arrivai à Paris, disait-il, en 1779, ne possédant rien que mes seize ans, ma vielle et l'espérance. J'avais une lettre de recommandation pour Gluck, c'était mon trésor: voir Gluck, l'entendre, lui parler, tel était mon unique désir en entrant dans la capitale, et cette idée me faisait tressaillir de joie.
En sonnant à sa porte, je respirais à peine. Sa femme m'ouvrit, et me dit que M. Gluck était au travail, et qu'elle ne pouvait le déranger. Mon désappointement donna sans doute à mes traits un air chagrin qui toucha la bonne dame : elle s'informa du sujet de ma visite. La lettre dont j'étais porteur venait d'un ami. Je la rassurai, parlai avec feu de mon admiration pour les ouvrages de son mari, du bonheur que j'aurais en apercevant seulement le grand homme, et madame Gluck s'attendrit tout à fait. En souriant, elle me proposa de voir travailler son mari, mais sans lui parler, sans faire aucun bruit.
Alors elle me conduisit à la porte du cabinet d'où s'échappaient les sons d'un clavecin sur lequel Gluck tapait de toutes ses forces. Le cabinet s'ouvrit donc et se referma sans que l'illustre artiste se doutât qu'un profane approchait du sanctuaire : et me voilà derrière un paravent, heureusement percé par-ci par-là pour que mon œil pût se régaler du moindre mouvement, de la plus petite grimace de mon Orphée.
Sa tête était couverte d'un bonnet de velours noir, à la mode allemande ; il était en pantoufles , ses bas étaient négligemment tirés par un caleçon, et pour tout autre vêtement il avait une sorte de camisole d'indienne à grands ramages qui descendait à peine à la ceinture.
Sous ces accoutremens je le trouvai superbe. Toute la pompe de la toilette de Louis XIV ne m'aurait pas émerveillé comme le négligé de Gluck.
Tout à coup, je le vois bondir de son siège, saisir des chaises, des fauteuils, les ranger autour de la chambre en guise de coulisses, retourner à son clavecin pour prendre le ton, et voilà mon homme tenant de chaque main un coin de sa camisole, fredonnant un air de ballet, faisant la révérence comme une jeune danseuse, des glissades autour de sa chaise, des tricotets et des entrechats, et figurant enfin les poses, les passes et toutes les allures mignardes d'une nymphe de l'Opéra.
Ensuite, il lui prit sans doute envie de faire manœuvrer le corps de ballet, car, l'espace lui manquant, il voulut agrandir son théâtre, et à cet effet il donna un grand coup de poing à la première feuille du paravent, qui se déplia brusquement, et je fus découvert.
* Dans les Éphémérides universelles, T. X, p. 318-320.
Après une explication et d'autres visites, Gluck m'honora de sa protection et de son amitié.
11 allait faire représenter Iphigénie en Tauride, et il me fit entrer à la dernière répétition générale. Quand elle fut terminée, j'étais dans l'ivresse; mais je songeais à la représentation du lendemain; je n'avais point d'argent à consacrer à mes plaisirs; une idée folle et que je trouvai admirable vint soudain s'emparer de moi; on éteignait les chandelles, et, l'obscurité me secondant, je grimpai plusieurs banquettes et je me nichai dans une petite loge du paradis où je passai la nuit, et où je voulais encore passer la journée du lendemain pour me régaler d'iphigénie sans qu'il m'en coûtât une obole. Je dormis; mais le froid me réveilla. Onze heures du matin sonnèrent, et peu à peu j'aperçus de ma cachette quelques fantômes blancs qui glissaient sur le théâtre comme des ombres aux Champs-Elysées; mais à leurs pirouettes, je reconnus des danseuses, qui venaient, dès le matin, faire des battemens et s'exercer dans l'art chorégraphique. Cependant j'étais glacé, brisé, l'estomac totalement vide, et prêt enfin à me trouver mal. Je ne savais quel parti prendre, quand, le théâtre se peuplant davantage, je reconnus Vestris, regardant les pieds des danseuses, et arpentant les planches, comme un Soliman les jardins de son harem. Oh! ma foi, je n'y tins plus : je connaissais Vestris, je l'avais vu chez Gluck, je sortis de mon gîte, descendis l'escalier, traversai le parterre, me glissai le long de la rampe, et, debout et tremblant sur le siège du chef d'orchestre, je tendis les bras à Vestris en l'appelant d'une voix lamentable. Les danseuses poussèrent un cri : mes cheveux frisés et poudrés de la veille étaient dans le plus grand désordre et avaient chargé de poudre et de pommade mon modeste habit noir, costume alors de rigueur pour qui n'avait pas un sou, sans compter la poussière des banquettes dont j'étais couvert et la pâleur de mon visage; j'étais enfin plus effrayant qu'un diable du pays. Cependant je rassemblai un reste de forces pour raconter mon aventure : un éclat de rire général succéda au cri de frayeur; Vestris me fit porter du chocolat; il rendit compte à ses camarades de l'intrépidité avec laquelle j'avais affronté le froid et la faim pour jouir de leurs talens; on en fit un rapport à M. le premier gentilhomme de la chambre, et on jugea que ma passion pour le théâtre méritait les entrées grandes et petites. La réception de la lettre qui me les octroya a été, je crois, le plus vif plaisir de ma vie i.
J'ai cru devoir reproduire intégralement ce récit, placé par de Planard dans la bouche de Méhul lui-même.
* C'est là le fonds sur lequel Adolphe Adam a échafaudé sa jolie nouvelle : Gluch et Méhul, dont le succès fut si grand et si mérité. (Voy. Adolphe Adam : Derniers /Souvenirs cVun musicien.)
D'après ce qu'on en sait d'autre part, toute la première partie, relative à la visite de Méliul chez Gluck, me semble conforme à la vérité ; pour le reste, et ce qui touche la petite scène à moitié fantastique qui se serait passée à l'Opéra, je n'en oserais garantir l'authenticité ; bien que cette anecdote soit passée en quelque sorte à l'état de légende, elle a été formellement mise en doute par diverses personnes, entre autres par un des amis les plus intimes de Méhul, Vieillard, qui, en rappelant qu'un fait du même genre avait été publié sur Boieldieu, écrivait ceci : — «J'ignore tout à fait s'il y a quelque chose de réel dans ces anecdotes jumelles ; mais je sais que Méhul n'a jamais fait allusion devant moi à celle qui le concerne, quoiqu'il revînt volontiers et très fréquemment sur les souvenirs de sa première jeunesse, souvenirs dans le récit desquels il trouvait autant de plaisir qu'il savait y mettre de charme ». En tout cas, Planard eût été bien inspiré sans doute en étayant son affirmation d'une preuve convaincante.
On a dit que Gluck avait initié Méhul « dans la partie philosophique et poétique de l'art musical ». Fétis a été plus loin en affirmant, d'après Choron et Fayolle, que « sous la direction du grand artiste qui l'avait accueilli avec bienveillance, il (Méhul) écrivit trois opéras, sans autre but que d'acquérir une expérience que le musicien ne peut attendre que de ses observations sur ses propres fautes ».
En parlant ainsi, Fétis ne se rendait pas compte des dates. Gluck ayant quitté Paris et la France dans les premiers jours d'octobre 1779, quatre mois et demi après la représentation à'IpJdgénie en Taiiridey et Méhul étant, à cette époque, âgé de seize ans seulement, on se demande comment celui-ci aurait pu écrire trois opéras sous sa direction? La vérité est sans doute que Méhul aura non pas reçu des leçons directes de Gluck, qui, j'imagine, n'en donnait guère, mais eu avec lui des entretiens pendant lesquels le grand homme lui aura exposé ses
larges et puissantes idées sur la poétique du drame lyrique tel qu'il le comprenait^ et les sentiments qui l'avaient amené à opérer la réforme qui a rendu son nom immortel. Ces idées, semées sur un bon terrain, auront germé par la suite dans le cerveau de Méhul, et de là vient évidemment que Méhul entreprit victorieusement, dix ans plus tard, de transporter dans le domaine de r opéra-comique les doctrines que Gluck avait implantées non sans lutte, mais avec tant de succès, sur la scène de notre Opéra.
Mais j'en reviens à ceci, que ce doit être à l'auteur d'Alceste que Méhul dut de devenir l'élève d'Edelmann. Ce dernier était vraiment un artiste de race, doué de facultés peu communes, et il n'est pas inutile de le faire connaître.
« Edelmann, a dit Charles Nodier i, prendroit de droit une place dans les biographies, même quand la Révolution auroit oublié de l'inscrire sur ses listes sanglantes. Mal organisé sous plus d'un rapport, il avoit été bien organisé pour les arts. La génération actuelle a pu admirer encore au théâtre sa belle et pompeuse musique d'Ariane dans Vîle de NaxoSj et je l'ai entendu vanter à l'égal de Gossec pour certains chants d'église. C'étoit un petit homme d'une physionomie grêle et triste. Son chapeau rond rabattu, ses lunettes inamovibles, son habit d'une propreté sévère et simple, fermé de boutons de cuivre jusqu'au menton, son langage froidement posé et flegmatiquement sententieux, composoient un ensemble très médiocrement aimable, mais qui n'avoit rien d'absolument repoussant. Uni à Dietrich ^ par une longue intimité, fondée probablement sur leur commune passion pour la musique, il devint un de ses premiers et de ses plus acharnés accusateurs. Je me souvenois de lui avoir entendu dire, avec un calme
* Souvenirs et portraits de la Révolution.
-Le maire de Strasbourg, chez qui et à Finstigation duquel Rouget de Lisle improvisa la Marseillaise.
affreux, dans sa déposition contre le fameux maire de Strasbourg, au tribunal criminel de Besançon : Je te pleurerais parce que tu es mon ami, mais tu dois mourir, parce que tu es un traître. » Je ne rapporte ces lignes qu'à cause du portrait qu'elles tracent d'Edelmann. Quant aux assertions historiques de Nodier, je dirai plus loin ce que j'en pense.
Mais lorsque Méhul arriva à Paris et devint son élève, Edelmann, à peine âgé de trente ans, puisqu'il était né en 1749, s'occupait uniquement de son art. Claveciniste remarquable et remarqué, professeur recherché, compositeur à l'imagination fertile et vigoureuse, il n'avait pas encore abordé la scène, mais s'était fait connaître par la publication de plusieurs recueils de sonates qui avaient été fort bien accueillis et lui avaient fait une réputation. Il avait aussi publié une réduction pour le clavecin de y Orphée de Gluck, et une à'IpJiigénie en Aulide, qu'il avait fait précéder d'une dédicace «à mademoiselle Gluck», la charmante nièce du grand homme, celle qu'on appelait à Paris « la jeune Muse » et dont la mort prématurée fut pour Gluck une épouvantable douleur.
Virtuose habile et compositeur véritablement doué, Edelmann fit preuve, dans sa courte carrière artistique, d'une assez rare fécondité. Il publia une quarantaine de sonates pour piano seul, ou piano et violon, ou piano, violon et basse, deux ou trois concertos avec orchestre (dont un dédié à M"^^ Saint-Huberty), des airs et divertissements. Il visait aussi le théâtre, et, après avoir fait exécuter au Concert spirituel un oratorio intitulé EstJier et une scène lyrique qui avait pour titre la Bergère des AlpeSy il donna à l'Opéra, en 1782, deux actes détachés qui furent représentés dans un spectacle composé de Fragments, Ces deux actes étaient le Feu, tiré de l'ancien opéra les Éléments et dont il avait refait la musique sur les paroles du poète Roi , et Ariane dans Vîle de Naxos. dont Moline lui avait fourni le livret. Ce dernier surtout, joué et chanté d'une façon magistrale par Lays
et M'"^ Saint-Huberty^ qui personnifiaient Thésée et Ariane^ obtint un succès éclatant et resta longtemps au répertoire *. En 1802, le petit théâtre des Jeunes-Elèves joua un opéra-ballet en deux actes, Diane et VAmour^ qui était une œuvre posthume d'Edelmann. Enfin, Edelmann publia sous ce titre, les Délices cUEuterpej un recueil périodique de musique dans lequel il avait pour collaborateur Louis Adam, le père d'Adolphe Adam.
Mais la carrière artistique d'Edelmann fut interrompue par la Révolution, dont on a dit qu'il avait adopté avec fureur les principes les plus excessifs. Il avait une sœur, claveciniste comme lui, à qui l'on doit une sonate et quelques compositions insérées en 1783 et 1784 dans le Journal de clavecin, et un frère cadet, Louis Edelmann, de quinze ans moins âgé que lui, qui exerçait à Strasbourg, leur ville natale, la profession de facteur d'instruments de musique. A l'époque de la Révolution, Edelmann quitta Paris pour aller rejoindre son frère à Strasbourg, où tous deux s'occupèrent activement de politique. Frédéric devint membre du Directoire du département du Bas-Rhin, tandis que Louis était membre de la municipalité, tous deux faisaient partie du club qui portait le nom de Société populaire, et tous deux furent désignés (octobre 1793) par les deux représentants Guyardin et Milhaud, envoyés en mission avant Saint-Just et Lebas, pour être membres du Comité de surveillance alors institué à Strasbourg.
On a dit qu'Edelmann s'était signalé à cette époque par les instincts les plus sanguinaires, et qu'il s'était fait
^Pendant la Révolution, V Ariane d'Edelmann fut repre'sente'e aussi au théâtre Montansier. La bibliothèque du Conservatoire possède un exemplaire de la partition de cet ouvrage, exposé dans une de ses vitrines, avec Vex-donô suivant, écrit sur le verso de la garde, sans signature : — <c Témoignage de reconnoissance et d'amitié offert à M. Guillotin par l'auteur ce 20 avril 1788. » Je relève ce fait, assez curieux venant d'un homme qui, quelques années plus tard, devait faire lui-même l'expérience du trop fameux instrument auquel on a donné à tort le nom du docteur Guillotin.
en quelque sorte Valter ego d'Euloge Sclmeider, rinfâmc prêtre allemand défroqué qui s'était constitué l'accusateur public du département et qui^ devenu la terreur du pays, faisait couler des flots de sang. Prudliomme, dans son Histoire des erreurs ^ des fautes et des crimes commis 2^endant lu Mévolutiorij en fait un être exécrable, et l'on a vu ce qu'en dit Nodier. Mais chacun sait que le livre de Prudhomme ne saurait être considéré comme parole d'évangile, et quant à Nodier, réactionnaire endurci, nul n'ignore à quel point il est sujet à caution et combien ses assertions historiques ont reçu de démentis justifiés par des preuves éclatantes. Pour ma part, après avoir à ce sujet recherché passionnément la vérité au milieu de documents souvent contradictoires^ après avoir consulté V Histoire parlementaire de la Révolution française de Bûchez et Roux, les jugements du tribunal révolutionnaire, les journaux de l'époque, et surtout le très rare et très curieux Recueil de pièces authentiques servant à l'histoire de la Révolution à Strasbourg^ publié en cette ville à la suite du 9 thermidor, je serais tenté de croire qu'Edelmann fut plutôt victime que bourreau, et rien ne m' étonnerait moins que d'acquérir la certitude qu'il est resté un parfait honnête homme i.
D'ailleurs, ce qui semblerait donner raison à l'opinion que j'exprime ici, c'est que lorsque les deux Edelmann, envoyés à Paris, furent condamnés à mort le 29 messidor an II (17 juillet 1794), sur le réquisitoire de Fouquier- Tinville, ils le furent non comme révolutionnaires, mais comme contre-révolutionnaires j comme traîtres à la patrie
* C'est surtout la lecture attentive du Recueil de pièces authentiques servant a Vhistoire de la Bévolution h Strasbourg, recueil local et impersonnel de documents de toutes sortes, qui me fait parler ainsi. On n'y trouve le nom d'Edelmann mêlé à aucun acte public non-seulement blâmable, mais d'une certaine importance, au bas d'aucun document, d'aucune proclamation ayant un caractère cruel, injuste ou re'volutionnaire. Officiellement, son rôle paraît avoir e'té presque absolument nul, car, môme dans les comptes-rendus de réunions, jamais son nom n'est mis en avant.
et comme ayant voulu la vendre à l'ennemi. Or, c'était là, on le sait, la coutume employée envers ceux qui se refusaient à aller aussi loin que les ultra-jacobins et à verser sans compter le sang de leurs concitoyens. Je crois donc qu'Edelmann n'a pas plus été traître que sanguinaire, et pour répondre aux accusations d'infâme démagogie qui ont été portées contre lui, il n'y aurait sans doute qu'à reproduire ce résumé du jugement qui le frappa en même temps que son frère et deux de leurs compagnons :
Tribunal criminel révolutionnaire.
Séance du 29 Messidor.
J. Yung, âgé de 33 ans, cordonnier à Strasbourg; P. F. Monnet, âgé de 30 ans, né à Recologne, ex-prêtre, instituteur, employé dans les fourrages à Strasbourg ; F. Edelmann, âgé de 45 ans, musicien à Strasbourg; L. Edelmann, âgé de 31 ans, fabricant d'instruments.
Convaincus de s'être déclarés les ennemis du peuple, en conspirant dans l'intérieur de la République, en entretenant des intelligences avec les ennemis de l'État, en incarcérant arbitrairement des citoyens, en arborant la cocarde blanche, en formant des conciliabules fanatiques, en composant et conservant des écrits contre-révolutionnaires , en portant des secours aux émigrés, en s'opposant au recrutement, en participant aux projets du conspirateur Schneider, en excitant des alarmes, en portant les armes contre la République, etc., etc., ont été condamnés à la peine de mort ^.
Il me semble qu'après cette lecture il doit y avoir au moins doute au sujet de l'excessif jacobinisme qui a été sans preuves reproché à Edelmann. Je n'ai pas cru inutile de chercher à établir qu'il pouvait être justifiable des
1 Gazette nationale ou le Moniteior universel, quintidi 5 thermidor l'an II de la République française une et indivisible (m. 23 juillet 1794, vieux st.). — Selon la coutume, Edelmann et ses compagnons furent exe'cutés le jour même de leur condamnation.
crimes qu'on lui imputait et dont personne, jusqu'ici, n'a songé à le défendre.
Toutefois, lorsque Méhul se mit sous sa direction, Edelmann était loin de songer sans doute qu'il serait appelé à jouer un rôle politique. Il se bornait à faire de bonne musique, à consolider la réputation que déjà il avait acquise, et à former de bons élèves. Ce titre d'élève d'Edelmann n'était pas, il faut le croire, à dédaigner aux yeux du public, puisque Méhul s'en para et le joignit à son nom lorsque pour la première fois il s'adressa à ce public. Les deux premiers morceaux qu'il publia (en 1782) n'étaient point des compositions originales, mais de simples arrangements de deux airs de ballet d'un opéra de Gossec, ThéséCj qui avait paru avec succès à l'Académie royale de musique le l^'' mars 1782; ils furent insérés dans les n°^ 1 et 7 du Journal de clavecin y et annoncés comme étant arrangés «par M. Méhul, élève de M. Edelmann».
Méhul avait pourtant essayé ses forces d'une façon plus sérieuse, quelques semaines auparavant, en se produisant au Concert spirituel avec une œuvre qui n'était pas sans importance. Dans son numéro du 17 mars 1782, le Journal de Paris publiait le programme du concert qui avait lieu le soir même et dans lequel, disait-il, «on exécutera une ode sacrée de Rousseau, musique de M. Méhul; M^'^ Buret et M. Chéron chanteront les principaux morceaux ». Tous les chroniqueurs : les Mémoires secrets j le Journal de Paris j VAlmanach musical y constatent ensuite, d'une façon unanime, le succès qui a accueilli cette première œuvre du jeune compositeur : « On reçut très favorablement, dit le Journal de Paris ^ l'Ode sacrée, de Kousseau, par M. Méhul, et le Beatus vir de M. l'abbé le Sueur. M. Méhul n'est âgé que de dix-huit ans, et donne déjà de grandes espérances. » Et VAlmanach musical disait de son côté : «L'Ode sacrée de Rousseau, sur laquelle M. Méhul a essayé ses forces, annonce dans ce compositeur des dispositions très précoces. On a été très étonné qu'à
dix-huit ans ce compositeur ait déjà un sentiment aussi réfléchi de son art » i. Là se bornent d'ailleurs les renseignements très sommaires que nous offrent les contemporains sur ce premier début de Méhul, début qui^ comme on a pu le voir, se produisait en même temps que celui de Lesueur. Le fait est à noter, et il n'est pas sans intérêt de constater que le futur auteur à! Euphrosine et le futur auteur des Bardes, ces deux grands artistes qui furent l'honneur et la gloire de l'école française, se virent réunis par le hasard pour faire, le même jour, dans le même lieu et précisément au même âge, leurs modestes premiers pas devant ce public qui devait les acclamer plus tard et leur prodiguer ses sympathies. Je serais bien étonné si l'amitié qui les unit par la suite, et dont j'aurai à donner des preuves, ne datait pas justement de cette soirée heureuse pour tous deux, et où certainement ils eurent l'occasion de se voir, de se connaître et de s'apprécier déjà 2.
L'année suivante, Méhul fit paraître, chez l'éditeur Leduc, un premier livre de trois sonates pour le clavecin. Il n'y aurait pas à s'arrêter autrement sur ce petit recueil, dont la valeur est secondaire et qui ne présente pas une grande originalité, si sa lecture ne donnait lieu à une remarque intéressante. En effet, en examinant avec attention y allegro de la seconde sonate (en ut mineur), il est facile de se convaincre que ce morceau est conçu, soit au
*Au sujet de cette composition, Fétis faisait ces justes réflexions: — « Méhul préluda à ses succès par une ode sacrée de J.-B. Rousseau qu'il mit en musique, et qu'il fit exécuter au Concert spirituel, en 1782. L'entreprise était périlleuse; car s'il est utile à la musique que la poésie soit rythmée, il est désavantageux qu'elle soit trop harmonieuse et trop chargée d'images. En pareil cas, le musicien, pour avoir trop à faire, reste presque toujours au-dessous de son sujet. Loin de tirer du secours des paroles, il est obligé de lutter avec elles. Il paraît cependant que Méhul fut plus heureux ou mieux inspiré que tous ceux qui, depuis, ont essayé leurs forces sur les odes de Rousseau ; car les journaux de ce temps donnèrent des éloges à son ouvrage >:.
2 Je ne sache pas qu'aucun biographe ait jamais eu connaissance de ce premier essai de Lesueur, qu'on fait toujours et invariablement débuter en
point de vue de la forme et du sentiment mélodiques, soit même en ce qui concerne l'harmonie, dans un style non seulement dramatique, mais essentiellement scénique. Dans ces rythmes tourmentés et vivaces, dans ces harmonies expressives et plaintives, dans l'allure passionnée du morceau et dans son caractère général, on sent déjà percer ce sentiment dramatique plein d'émotion, d'ardeur et d'intensité qui sera l'une des forces et des originalités de Méhul, et qui lui vaudra par la suite des succès si éclatants et si mérités.
Au reste, Méhul sentait bien de quel côté l'entraînait son génie, et déjà il songeait au théâtre; car c'est à cette époque qu'il écrivit les partitions des trois opéras qu'on a déjà vus signalés plus haut, ouvrages qu'il destinait d'ailleurs uniquement, disent tous ses biographes, à se former la main, et qu'il n'était point dans l'intention de faire représenter. Ces trois opéras étaient Psyché (sur un ancien poème de l'abbé de Voisenon), A^iacréon (sur un ancien poème de Gentil-Bernard), et Lansus et Lydie, sur un livret nouveau de Valadier. Je crois volontiers, en effet, que les deux premiers de ces ouvrages n'étaient autre chose qu'une étude intelligente à laquelle s'astreignait Méhul pour se préparer à des travaux plus effectifs; mais il me semble qu'il n'en devait pas être de même du troisième, celui-ci étant composé sur un poème inédit, poème que Méhul tenait de l'écrivain qui devait lui fournir bientôt celui de Cora, qu'il lit représenter à l'Opéra en 1791. Je serais fort étonné si Laiisiis et Lydie, écrit par un jeune poète et un jeune musicien, n'avait pas été conçu expressément en vue de la scène, bien qu'il n'y ait jamais paru, abandonné sans doute ensuite par ses auteurs pour des raisons que nous ne pouvons connaître aujourd'hui i.
^ Dans sa biographie de Méhul, Fétis, comme tous les autres historiens, attribue cette partition de Lausus et Lydie à Méhul seul. Puis, sans autre explication, il raconte ce qui suit dans la notice consacrée par lui à un musicien resté complètement obscur, Joseph Lenoble, artiste qui était né à Mannheim d'un père français: — «En 1784, Lenoble se rendit à Paris,
Quoi qu'il en soit, et qu'il s'agisse de Lausus et Lydie ou de Cora et Alon^o , c'est avec l'écrivain dont on vient de voir le nom, Valadier — nom qui n'est pas depuis lors sorti de l'obscurité — que Méhul commença à travailler sérieusement pour le théâtre. Il s'en faut malheureusement que les circonstances l'aient servi au gré de ses désirs et comme il le méritait, bien qu'elles aient paru d'abord lui être particulièrement favorables, et plusieurs années s'écoulèrent avant que Méhul, en dépit de ses efforts et de ses impatiences, pût aborder la scène. Encore, pour y parvenir, dut-il finir par prendre une autre route que celle qu'il avait primitivement choisie.
et dans la même année il fit exécuter au Concert spirituel son oratorio de Joad, qui fut applaudi. Ce fut à cette époque qu'il écrivit la musique d'un opéra en trois actes intitulé Lausus et Lydie, en collaboration avec Méhul, fort jeune alors et qui ne s'était pas encore fait connaître par les premiers ouvrages qui ont fondé sa réputation. Cet opéra ne fut pas représenté. Il en fut de même de l'opéra-ballet rAmour et Fsyché, que Lenoble écrivit sur un poème de l'abbé de Voisenon (on remarquera que celui-ci est un de ceux que Méhul mit aussi en musique). Les partitions manuscrites de ces deux opéras sont à la Bibliothèque impériale de Paris. » Piqué par cette révélation inattendue, j'ai cherché à la Bibliothèque nationale les deux manuscrits en question pour voir la part qu'avait chacun des deux collaborateurs dans la partition de Lausus et Lydie, et m'assurer si celle de V Amour et Psyché ne serait pas parfois, comme celle-là, l'œuvre commune des deux jeunes compositeurs. Mais j'ai acquis seulement la certitude que le renseignement de Fétis était inexact, et que ni l'une ni l'autre partition ne se trouvait à la Bibliothèque.