DERNIER VOYAGE. — SUPRÊME VOYAGE
Méhul cependant n'était âgé que de cinquante-trois ans, mais le « mal sans remède » l'avait déjà marqué pour sa victime. C'était celui auquel avait, l'année précédente
succombé Millevoye qui seuiblail l'avoir prévu clans sa plus célèbre élégie, et, connue le « Jeune malade », le musicien pouvait redire :
... de sa froide haleine
Un vent funeste m'a touché.
La phtisie, — puis(iu"ii luiil l'appeler par son nom — le minait sourdement, et 1 état de sa santé inlluait sur celui de son caractère (jui devenait chaque jour plus ombrageux et plus sombre. L'excellente bonté de son cœur ne le défendait pas contre sa tendance à voir partout des inimitiés et des persécutions s'adressant, soit à lui-même, soit à ses amis. En 1806, écrivant au compositeur Plantade pour le mettre en garde contre une intrigue — réelle ou non — ourdie par Lesueur et Grétrv : « Fais ton profit de cet avertissement amical, concluait-il, et ne me compromets pas. Jai déjà assez d'ennemis. » Ses insuccès réitérés lui causaient un vrai désespoir qui se tournait en jalousie contre d'heureux l'ivaux : « Je ne crois pas être envieux, » s'écriaitil, « el pourtant les succès des autres me font mal ; je l'avoue pour l'expier en le disant. »
Si (|uatre svmphonies composées par Méhul de 18U8 à 1810 et exécutées au Conservatoire furent fort applaudies, et comparées, non sans justesse, à celles de Havdn, si des cantates oflicielles continuèrent à l'assurer de la bienveillance impériale, en revanche le succès de son ballet de PersJe et Andromède (8 juin 1810; et
de son opéra écrit sur un livret de Jouy : les Amazones ou la Fondation de Thèbes (17 septembre) ne contribua pas à le réconforter. M. de Jouy assurément n'était pas un auteur ordinaire : Ancien officier de marine, ayant guerroyé contre les Anglais pour le compte de Tippo Saëb, et même perdu deux doigts en ces aventures, il écrivit cet Ermite de la Chaussée d'Antin., d'où, si nous en croyons le bon Leg-ouvé, est parti tout le Parisianisme, et rédig-ea aussi les livrets de la Vestale et de Guillaume Tell, sans oublier Sylla, tragédie célèbre alors parce que Talma y paraissait, le front orné de la mèche napoléonienne. Il possédait au reste beaucoup d'esprit et se moquait fort agréablement des vers de Guilluiime Tell, en quoi il était soutenu par l'opinion générale. Seulement il attribuait les plus mauvais à « cet imbécile d'Hippolyte liis » son collaborateur, ce (jui démontre l'incontestable utilité de la collaboration. On ne voit cependant pas comment Hippolyte Bis luimême eût pu empirer le lyrisme des Amazones. Ces estimables guerrières succombèrent sous l'indillerence du parterre, qui cependant trouva à la fin de la pièce l'occasion de se dérider. L'acteur Berlin qui personniliait Jupiter et devait descendre des frises dans une « gloire M radieuse, oublia d'y prendre place. Le machiniste n'en lit pas moins manœuvrer son appareil, mais le souverain des dieux fut forcé d'arriver à pied sur la scène, ce qui lui enleva la plus grande part de son prestige, en excitant par contre une vive hilarité chez
l'empereur et son auguste épouse, surpris à bon droit (le rencontrer un intermède comique en une tragédie musicale '.
Méhul, profondément atteint par cette nouvelle défaite, écrivit à Jour une lettre douloureuse dans laquelle il s'accusait de lui avoir porté malheur. « Je suis meurtri, je suis écrasé, dégoûté, découragé ! Il faut du bonheur, le mien est usé. Je dois, je veux me retrancher dans mes goûts paisibles. Je veux vivre au miHeu de mes fleurs, dans le silence de la retraite, loin du monde. »
Nous mentionnerons en passant /e Prince troubadour (24 mai 1813), dont les paroles provenaient du librettiste de Joseph. Ce sujet de pendule ne réussit guère à Méhul, et sa tristesse s'en augmenta. Quatre ans plus tard, prononçant l'éloge funèbre de Grétry, dont il résumait ainsi la carrière réellement heureuse : « Honoré à la cour, honoré à la ville, la gloire, la faveur, la fortune ont été le prix de ses travaux, » il ne pouvait s'empêcher de remarquer ce qu'une telle destinée olfrait d'exceptionnel, et c'est évidemment à lui-même qu'il adressait ces mots amers : « Si, avant de consacrer ses veilles à l'étude des beaux-arts, on pouvait savoir à quel prix s'achète la renommée, les hommes
' C'était la vérification expérimentale des railleries adressées, plus d'un siècle auparavant, à l'abus des « machines » par La Fontaine, dans son Epître à M. de Nierl sur l'Opéra :
Souvent au plus beau char lo conlrepoiiis résiste ; Un dieu pend à la corde et crie au machini-le ; Un reste de forôt demeure dans la nier, Ou la moitié du ciel au milieu de l'enfer.
doués d'une âme fière et sensible préféreraient une vie obscure à un éclat trop envié pour n'être pas la source
de tous les chagrins. »
A ce moment, Napoléon qui luttait sur le territoire même de la France contre l'invasion étrangère s'efibrçait de ranimer, par la représentation scénique des actions héroïques de notre histoire, l'espérance au cœur des Parisiens '. Le temps pressait. Entre autres improvisations se produisit celle de t Oriflamme, dont Etienne et Baour-Lormian écrivirent le poème, tandis que Méhul, Paër, Kreutzer et Berton collaboraient pour la musique. Le héros principal, Charles-Martel, excita l'enthousiasme des royalistes, ce qui allait à l'encontre du but poursuivi; mais la presse officielle ne s'en montra pas moins fervente, et la soirée du l"'' février 1814 — suivant de trois jours la victoire de Brienne — fit regretter au Momteur\•A^iA(l\o^'\\.é des théâtres anciens, « où une ville entière assistait aux solennités musicales et venait s'y pénétrer d'un même sentiment". »
Les années qui suivirent, avec leurs terribles désastres, et aussi les procédés du gouvernement de
' Ces moyens, qui peuvent paraître bizarres ou ineflîcacis, répondaient à une réelle nécessité. Ainsi que Déranger l'a très finement indiqué dans sa Biographie, un certain engourdissement avait envahi la population, même en ce qui regardait les sentiments « qui nous sont le plus naturels ». Il ajoute, en parlant de l'empereur: « Sa fortune nous tint longtemps lieu de patriotisme; mais comme il avait absorbé toule la nation en lui, avec lui la nation tomba tout entière, et dans notre chute nous ne sûmes plus être devant nos ennemis que ce qu'il nous avait faits lui-même. »
- Le '1«'' février, à l'Opéra, où l'on donnait la première représentation
Louis XVII I à l'égard de la France en général, — et du Conservatoire en particulier, atteignirent chez Méhul le citoyen et l'artiste. Ce dernier puisa néanmoins en son imagination les ressources nécessaires à la notai ion d'un livret d'opéra-comique : La journôe aux aventures^ de Maizières et Capelle, constituait un assez bon texte où d'étranges quiproquos tenaient en haleine l'attention des auditeurs. La première représentation, donnée le 16 novembre 1816, réussit à merveille et les soixante-cinq suivantes n'épuisèrent pas l'empressement du public.
Tel fut l'adieu de Méhul au théâtre. Nous croyons toutefois devoir, avant d'achever le récit de sa vie, mentionner une dernière œuvre : Valentine Je Milan, représentée à l'Opéra-Comique le 28 novembre 1822, — cinq ans après la mort du compositeur. Bouilly en avait tracé le livj'et. dont la médiocrité ne se rachetait pas sullisamment j)ai* le iujml)re de bauts personnages qui V évoluaient : Prince, grand-duc, connétable, sans compter les dames. On y remarquait, à la vérité, un médecin, mais il était « célèbre, ami et contident du prince Louis », ce (|ui ne })ûuvait que rehausser le prestige du corps médical, lise trouvait au surplus accompagné d'un protagoniste, unique sans doute dans les fastes du théâtre : Laurencia, « pharmacienne de cin- ([uante ans, retirée au village ». Cette feninie honnête,
de l'Oriflamme, le puitlic nombreux et enthousiaste s'attendait à voir l'iiupéralrici', leroi Josephet même le roi de Rome, et à entendre sur la scène l'annonce de la grande victoire. (Henry Iloussaye, l8l-'4.)
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prolixe, et portant toujours « en sautoir sa boîte de phai'macie », ne dédaignait pas entre temps d'arrêter « à travers les rochers le coursier fougueux » qui emportait un prince. Elle s'exprimait du reste en un style dont le lyrisme piiarmaceutique répandait sa contagion sur tout le poème, et dont voici un spécimen :
Mais pour l'or et la dignité
Je n'troqurois pas en vérité
Mes blessés, mon obscurité :
La plus douce félicité
C'est de servir l'humanité ! (qualer)
Admirons le génie du musicien qui sut tirer parti de ces bons sentiments et les faire ser\'ir de texte à une partition pleine de vigueur et de noblesse ! L'auditoire reçut chaleureusement cette œuvre que les circonstances rendaient encore plus dignes de sympathie. L'ombre de Méhul fut indubitablement sensible à la cérémonie (jui termina la première représentation, et pendant ]a(|uelle de nouveaux vers du coriace liouilly furent ciiantés sur l'air : A /eine ait sorfir de l' enfance. Ajoutons (jue la musique avait été revue et les études présidées par Daussoigne, le propre neveu du compositeur, qui put à bon droit se targuer d'avoir été « le fidèle et loyal interprète des mânes de son oncle et de son maître ' ».
« Je veux vivre au milieu de mes fleurs, dans le silence
' Dédicace de Vulenllne de Milan à « Son excellence Mgr le duc d'Auniont ».
de la l'clraile, loin du monde... » Ces paroles citées plus haut exprimaient les plus intimes aspirations de Méhul. Toujours il avait aimé les fleurs; il les avait cultivées dans le jardin de lAl^baye aux joui'S lointains de son enfance, et quand sonna l'heure de la lassitude et de la désillusion il se tourna de nouveau vers ce que Voiture appelait « le })lus pur et le plus Ijel ou\"rage de la terre ».
A Pantin, dans son « asile champêtre », comme on disait alors, il avait réuni une riche et considérable collection de tulipes qu'il soignait passionnément. Loin de penser, avec Joubert, que ce fussent des « fleurs sans âmes », il les recherchait dans leurs variétés les plus rares, opérant des échanges avec de célèbres collectionneurs et entretenant, au profit de son jardin, une copieuse correspondance'. A propos des renoncules, le grand musicien disait qu'un parc de ces fleurs « bien choisies et distribuées était à l'œil ce qu'était à l'oreille la musique de Mozart et de Gluck ». Il eût pu y ajouter la sienne. Peut-être l'âme de Méhul, si sensible aux jeux des couleurs et des mouvements des fleurs agitées par les brises, éprouvait-elle, pareille à celle du divin Shelley, ces ineffables émotions musicales que le
' On peut rapprocher cjtte passion de Méhul pour les tulipes de celle que ressentirent son contemporain Catel et plus tard Félicien David pour les roses. Notons toutefois que le goût du premier n'était pas exclusif : a J"ai des collections de roses, de jacinthes, d'œiUets, de renoncules et d'oreilles d'ours qae j'aime beaucoup, j'ai une affection particulière pour la tulipe : ses rarlélés infinies m'enchantent. » (Lettre à un horticulteur, décembre 1813.)
poète a exprimées, dans la Plante sensitive, en vers malheureusement intraduisibles '.
11 allait, avec un mélancolique liumour, au-devant des objections que pouvait soulever sa consolante passion : « Un amoureux bien épris et un fleuriste ont la tète aussi dérangée l'un que l'autre. Le fleuriste a des jouissances moins vives mais plus durables. L'objet de son culte ne dit rien à lame, mais il ne la tourmente pas ; la jalousie et Tinconslance, qui font tant de mal en amour, sont inconnues en fie urisso manie. Plus près de la nature, plus loin des hommes, les fleuristes sont presque toujours de bonnes g'ens, qu'il faut aimer... »
Il écrivait ces lignes en 1813. L'année suivante, l'Anglais Charles Neate disait, en parlant de Beethoven, qu'il n'avait jamais rencontré « un homme qui aimât davantage la nature, qui prît tant de joie à la vue des fleurs... » Et cinq ans plus tard Lamartine devait, dans le Vallon, témoigner magnifiquement de la même passion en exaltant la puissance consolatrice de la nature :
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours : Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours...
And Ihis lireaUi was mixed willi fresh odour sent From Ihe Uirf, like the voice and the instrument.
a sweet peal anew
Of music so délicate, soft, and intense, It was fell like an oJour williin tlie sensc. »
(Shelley. The sensitive plant.
Ceux de Méliul étaient comptés; ces jours « sombres et courts comme les jours d'automne « penchaient vers un rapide déclin. Au début de 1817 les médecins renvoyèrent dans le Midi. Arrivé à Lyon où il séjourna durant une huitaine, il éciivait à M'"" Kreutzer : « Je suis, à Lvon comme à Paris, un fantôme qui fait peur aux petits enfants et qui a le bonheur d'être aimé des grands... Je ne vis plus que par le cœur. Je n'ai que la force de vous dire que je vous aime à la vie et à la mort. » Un cœur délicatement bon s'affirme ici comme en mille autres rencontres. — Arrivé à Montpellier, Méhul oublie ses souffrances pour féliciter son élève Herold du succès de son premier ouvrage, les Rosières. De là il se transporte à Hyères. Sa santé ne s'en améliore pas : « J'ai encore maigri, mande-t-il à jy|rae Kreutzer, je ne me trouve passablement qu'au lit, le corps se repose et la pensée s'éveille. C'est une bien bonne et bien mauvaise chose. Je ne lui sais gré que quan.d elle m'entretient de nos amis et de mon retour près d'eux. » 11 ne croyait guère à ce retour, ainsi qu'en témoignent d'autres lettres. « Seul, au bout du monde, dans une auberge », entouré de gens dont il ne peut compi'endre le langage, la solitude aggrave la maladie. Sans doute les hôteliers sont d'assez bonnes gens, mais « les jours où il arrive des voyageurs, le monsieur malade est un peu oublié ». Lui, à bout de forces, a tellement perdu le goût de la musique (luil h(''sil('i ail si on lui demandait « combien il y a de notes dans la gamme ». D'Ilyères il gagne Marseille où l'on organise
en son honneur un grand concert suivi, deux jours après, de représentations de Joseph et iï Hélène. Enfin il revient vers la capitale et y arrive au commencement de mai. Il retourne aussitôt à Pantin, parmi ses lleui'S chéries. L'automne le ramène de force à Paris, « occupé à tousser du matin au soir et souvent du soir au matin » dans son logis de la rue Montholon '. C'est là qu'il rendit le dernier soupir, le 18 octobre 1817 à six heures du matin.
D'unanimes regrets saluèrent sa mort, et les honneurs officiels s'accordèrent avec les larmes des amis pour reconnaître que Méhul était « du petit nombre d'hommes qui n'ont pas à redouter le jugement de la postérité » . Il repose au cimetière du Père Lachaise, sous un monument très simple, abrité d'une verdure touffue. Une colonne, que surmonte une urne funéraire, porte cette inscription :
MEMB15E DK l'InSTITUT
ET DE LA LÉGION d'hONNEUR
NÉ A GiVET