PATHOGÉNIE DE LA SEPTICÉMIE
Je viens de relire avec soin les discours de 1860 et de 1871, ainsi que les annexes que j'y ai ajoutées sous forme de lettres, et je ne trouve rien d'essentiel à y changer. Je constate même avec plaisir le chemin parcouru en France par des opinions qui, il y a moins de dix ans, y avaient été fort mal reçues. J'espérais bien le triomphe d'idées profondément simples, justes et surtout utiles, mais je ne le croyais pas si prochain.
La doctrine septicémique et ses conséquences ont surtout conquis les jeunes chirurgiens qui n'avaient point départi pris, et je ne sache pas qu'il y ait de dissidents ni de réfractaires dans la génération qui entre actuellement dans la pratique. C'est que les résultats se chargent eux-mêmes de faire la plus puissante propagande, et qu'avec les divers procédés de la méthode antiseptique nous pouvons enfin pratiquer à notre tour toutes les opérations raisonnables sans trop de frayeur ni de remords, et profiter aussi des ressources entières de la chirurgie conservatrice.
Tout ce progrès était en germe dans un petit nombre de vérités de date assez récente, que je n'ai point découvertes, à mon grand regret, mais dont je me suis fait le propagateur convaincu.-
Le lecteur retrouvera surtout aux pages 108, 125, 129, 131, les propositions qui les renferment, propositions dont on retrouvera l'esprit dans plusieurs de mes travaux des dernières années, et qu'aujourd'hui même je suis tout disposé à soutenir encore.
Toutefois il est un certain nombre d'entre elles qui devraient être sans doute légèrement modifiées. A la page 108, par exemple, la proposition 4 est ainsi conçue :
« La cause de ces symptômes généraux réside dans la pénétration, dans le système circulatoire, d'une substance toxique, septique, engendrée spontanément à la surface de la plaie... et à laquelle je donnerai le nom de virus traumatique... »
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Or ou pourrait dire simplement de cette substance qu'elle est formée ou déposée à la surface de la plaie. — On supprimerait les mois a engendrée spontanément », parce que, depuis les travaux de M. Pasteur, on incline à croire que les matières contenues dans le foyer traumatique ne deviennent délétères que parleur mélange avec certains germes contenus dans l'air.
On modifierait par la même raison un passage de la page 110 relatif à la formation du poison. J'écrivais alors : « Le virus traumatique résulte d'une action chimique encore inconnue, que l'air atmosphérique exerce sur les éléments anatomiques misa nu. »
Conformément à la théorie des germes, on pourrait dire aujourd'hui : <s Le virus traumatique résulte de Faction exercée sur les matières contenues dans le foyer par des microbes venus de l'atmosphère et jouissant des propriétés des ferments. »
De la sorte on ferait, les concessions larges à une théorie séduisante, probablement vraie, mais non tout à fait démontrée.
Au reste je ne saurais trop le redire : la valeur pratique et la destinée de la doctrine septicémique ne sont pas aussi étroitement liées qu'on le pense aux recherches d'ailleurs si intéressantes de MM. Pasteur et Tyndall.
Nous devons une grande reconnaissance à ces deux éminents biologistes, ne serait-ce que parce qu'ils ont inspiré MM. Lister et Alph. Guérin ; mais à la rigueur la doctrine des intoxications chirurgicales aurait pu se passer de la découverte des germes aériens.
La donnée essentielle, fondamentale, est dans la connaissance de ce fait qu'un poison organique, subtil et énergique existe dans les plaies et que sa pénétration dans l'économie est la cause de la presque totalité des accidents dits traumatiques.
Que le poison se forme tout seul dans le foyer par décomposition spontanée des éléments anatomiques et des humeurs, ou que cette décomposition exige l'aide d'un agent extérieur animé ou non, la chose est d'importance relativement secondaire. En effet l'observation montre que l'agent toxique n'agit que lorsqu'il pénètre dans l'économie, et qu'il ne saurait y pénétrer que par une seule voie : la plaie.
Donc, dans les deux théories, il faudra prendre les mêmes précautions contre l'entrée du poison dans le torrent circulatoire, d'où que vienne ce poison et quelque origine qu'il reconnaisse.
A coup sûr le meilleur moyen d'empêcher l'empoisonnement est. de supprimer le poison ou d'élever entre lui et l'organisme une infranchissable barrière. Mais il ne faut pas dédaigner non plus cet
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autre moyen, moins sûr mais plus à notre portée, qui consiste à laisser encore rôder l'ennemi autour de nous, à condition de fermer bien hermétiquement nos portes.
On s'étonnera peut-être de ne pas trouver ici une adhésion plus franche aux idées de M. Pasteur, qui font le tour du monde et qui sont à coup sûr une source de gloire scientifique pour notre patrie.
Les motifs de cette réserve sont faciles à comprendre. — Les idées en question expliquent certainement bon nombre de faits, mais en laissent encore beaucoup dans l'obscurité. Il n'est nullement démontré que les germes extérieurs jouent dans les propriétés ni même dans la production du poison septique le rôle prépondérant. On connaît des maladies offrant les plus grandes ressemblances de symptômes, de marche, de terminaison avec la septicémie d'origine externe et la pyohémie elle-même, sans qu'il soit possible de trouver une porte d'entrée superficielle pour les germes aériens; on trouve des foyers profonds, situés loin des cavités viscérales, n'ayant jamais communiqué avec l'atmosphère, et qui renferment une grande quantité de bactéries. Par contre il est avéré que les bactéries peuvent exister dans le sang en quantité assez considérable sans déterminer d'accidents bien sérieux, et qu'introduites même par effraction dans le torrent circulatoire, elles peuvent disparaître, si elles ne trouvent pas favorable à leur prolifération le milieu où on les a implantées.
Je pourrais signaler bien d'autres points douteux. Je sais quelle réponse est faite pour les cas paradoxaux où, les surfaces cutanées étant intactes, on trouve cependant les microbes clans des cavités bien closes, séreuses, kystes, abcès, etc. On arguë que les germes existent normalement et en abondance dans le canal alimentaire, dans l'arbre aérien ; qu'ils peuvent traverser la couche épitheliale jusqu'aux réseaux capillaires, pénétrer dans les vaisseaux, circuler avec le sang, puis sortir encore des tubes capillaires pour atteindre les fovers qu'ils rendent putrides.
Je ne conteste pas ces migrations des bactéries et de leurs spores, car nous en voyons bien d'autres dans l'histoire du parasitisme; j'ai même admis une variété de septicémie hétéroehtone, ayant pour origine la voie pulmonaire, hypothèse sur laquelle un médecin distingue deprovince vient récemment d'insister (Acad. deméd., 18 mars 18 19). Mais je ne vois pas encore quelles expériences directes prouvent ces pérégrinations et indiquent les conditions dans lesquelles elles se
produisent. , Lorsque, simples observateurs, nous présentons aux savants de
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laboratoire nos remarques et nos opinions, ils nous demandent aussitôt dos expériences, et si nous n'en avons pas, nous tournent plus ou moins courtoisement le dos. Qu'ils soutirent qu'à noire tour nous attendions les leurs pour juger leur- théories et leurs hypothèses.
11 est surtout un point très conteste et qui partage les hommes les plus compétents; le poison septique existe si incontestablement qu'il ne faut [dus aujourd'hui discuter avec ceux qui le nient; mais nous ne saurions dire avec certitude quelle est sa nature, si c'est un virus, un ferment, ou un vulgaire produit chimique, un alcaloïde tout comme la strychnine, la quinine ou l'aconitiiie, qui serait d'origine animale au lieu d'être élaboré par les plantes.
jadis j'ai comparé le toxique en question à un virus; — en dit maintenant un ferment, ce qui n'est peut-être qu'une seule et même chose, — et pour rendre l'idée plus claire, j'ai admis que les matières putrides devaient leur propriété a un principe chimique qu'on avait isolé et appelé la sepsine.
Ce mot, sans que j'aie jamais pu deviner le pourquoi, a fortement excité la libre de mes contradicteurs; les uns l'ont raillé, les autres se sont indignes: le comble a été atteint quand en a su que la malheureuse sepsine avait eu l'imprudence de se combiner avec un acide et qu'il y avait de par le monde un .sulfate de sepsine !!!
J'ai eu beau déclarer que je n'attachais aucune importance au mot lui-même, que je n'avais jamais vu de mes yeux la sepsine ni sou sulfate, que je ne faisais qu'adopter une opinion chimique qui, d'ailleurs, n'avait rien d'exorbitant: on ne voulut rien entendre, et comme on désirait, en somme, rejeter la théorie de la septicémie laine d'ailleurs bon nombre de mes argumentateurs connaissaient mal), on choisit le premier prétexte venu, et, à défaut de bons arguments, on fit à un mot une guerre enfantine.
Le poison septique n'est pas beaucoup mieux connu aujourd'hui qu'alors, m lis en attribuant ses propriétés à un principe chimique détermine, on n'éditait pas une hypothèse si ridicule, car il parait que, depuis, on a extraitdes matières animales en décomposition non peint un, mais pUmeurs alcaloïdes (i ). J'aurais donc beau jeu si je voulais, à mon tour, écraser les contempteurs de la sepsine.
il) Voir entre autres : Selmi, Lit alçaloidi Cddaverici, Bologna, 1878. — Trot— tardli. Délie plomaine od alçaloidi^ tadaverici, in Annali imiv. di med. e chir. Avril 1879, vol. 247, p. 329.