‹ Mérope, tragédieChapitre 17 sur 62 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Et les chefs de l’État, tout prêts de prononcer1,

Me font entre nous deux l’honneur de balancer.

Des partis opposés qui désolaient Messènes,

Qui versaient tant de sang , qui formaient tant de haines,

Il ne reste aujourd’hui que le vôtre et le mien.

Nous devons l’un à l’autre un mutuel soutien :

Nos ennemis communs2, l’amour de la patrie,

Le devoir, l’intérêt, la raison, tout nous lie;

Tout vous dit qu’un guerrier, vengeur de votre époux ,

S’il aspire à régner, peut aspirer à vous.

Je me connais ; je sais que , blanchi sous les armes ,

Ce front triste et sévère a pour vous peu de charmes ;

Je sais que vos appas, encor dans leur printemps , Pourraient s’effaroucher de l’hiver de mes ans ;

Mais la raison d’État connaît peu ces caprices ;

Et de ce front guerrier les nobles cicatrices Ne peuvent se couvrir que du bandeau des rois3 * 5.

Je veux le sceptre et vous pour prix de mes exploits.

N’en croyez pas, madame, un orgueil téméraire :

Vous êtes de nos rois et la fille et la mère;

Mais l’État veut un maître , et vous devez songer Que pour garder vos droits il les faut partager.

mérope.

Le ciel , qui m’accabla du poids de sa disgrâce ,

Ne m’a point préparée à ce comble d’audace.

Sujet de mon époux, vous m’osez proposer De trahir sa mémoire et de vous épouser?

Moi, j’irais de mon fds, du seul bien qui me reste , Déchirer avec vous l’héritage funeste?

Je mettrais en vos mains sa mère et son État ,

1 Prêts de prononcer est de la langue de Racine et de Corneille. C’est plus tard que les grammairiens ont voulu qu’on dit exclusivement près de ou prêt à: près de pour indiquer l’imminence d’un fait; prêt à pour indiquer l’intention d’agir. Prêt de n’en demeure pas moins français.

2 II y a ici une légère inexactitude. Si Mérope et Polyphonie ont

des ennemis communs, c’est qu’il y a un troisième parti également hostile à Mérope et à Polyphonte, ce qui contredit l’assertion qui précède :

Il ne reste aujourd’hui que le vôt-' Ve m^en.

5 II faut savoir gré à Voltaire de n’avon pas fait soupirer Polyphonie. Corneille n’y eût pas manqué , lui qui fait dans d*. pièces un si étrange amalgame de la passion et de la raison d’État

34 ME B QPE.

Fit le bandeau des rois sur le front d’un soldat'/

POLYPHONTE

Un soldat tel que moi peut justement prétendre A gouverner l’État , quand il l’a su défendre Le premier qui fut roi fut un soldat heureux 1 :

Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.

Je n’ai plus rien du sang qui m’a donné la vie ;

Ce sang s’est épuisé , versé pour la patrie ;

Ce sang coula pour vous; et , malgré vos refus.

Je crois valoir au moins les rois que j’ai vaincus;

Et je n’offre, en un mot , à votre âme rebelle Que la moitié d’un trône où mon parti m’appelle2.

Un parti ! vous, barbare, au mépris de nos lois!

Est-il d’autre parti.que celui de vos rois?

Est-ce là cette foi si pure et si sacrée

Qu’à mon époux, à moi, votre bouche a jurée ;

La foi que vous devez à ses mânes trahis,

A sa veuve éperdue , à son malheureux fils,

A ces dieux dont il sort, et dont il tient l’empire?

POLYPHONTE

Il est encor douteux si votre fils respire?

Mais quand du sein des morts il viendrait en ces lieux Redemander son trône à la face des dieux ,

Ne vous y trompez pas , Messène veut un maître Eprouvé par le temps , digne en effet de l’être;

Un roi qui la défende; et j’ose me flatter

Que le vengeur du trône a seul droit d’y monter.

Ègisthe, jeune encore, et sans expérience,

Étalerait en vain l’orgueil de sa naissance; l’ayant rien fait pour nous , il n’a rien mérité.

D’un prix bien différent ce trône est acheté.

t Jean de Meung, dans le Roman de la Rose , résout autrement et plus matériellement encore le problème de la royauté :

Un grand vilain entre eux élurent Le plus ossu de quant qu’ils furent,

Le plus eorsu et le greigneur ( plus grand)

Si le firent prince et seigneur.

La hardiesse tant vantée du vers de Voltaire, dit spirituellement M. J. J. Ampère, dqÿ s’humilier devant celle de Jean de Meung.

2 Ce vers présente l’idée de Polyphonte sous un faux jour. Il a s’air d’opérer un retranchement, tandis qu’il prétend faire une libéralité. l/expression est louche.

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