AU P. BRUMOY
que le fameux Voltaire, donner une tragédie sans amour.
Il n’a point hasardé imprudemment une entreprise si utile; aux sentiments de l’amour il substitue des sentiments vertueux qui n’ont pas moins de force. Quelque prévenu qu’on soit pour les tragédies dont l’amour forme l’intrigue, il est cependant vrai (et nous l’avons souvent remarqué) que les tragédies qui ont le plus réussi ne doivent pas leur succès aux scènes amoureuses. Au contraire, tous les connaisseurs habiles soutiennent que la galanterie romanesque a dégradé notre théâtre, et aussi nos meilleurs poètes. Le grand Corneille l’a senti; il souffrait avec peine la ser* vitude où le réduisait le mauvais goût dominant : n’osant encore bannir du théâtre l’amour, il en a banni l’amour heureux ; il ne lui a permis ni bassesse, ni faiblesse; il l’a élevé jusqu’à l’héroïsme, aimant mieux passer le naturel, que de s’abaisser à un naturel trop tendre et contagieux.
Voilà, mon révérend père, le jugement que votre illustre ami demande ; je l’ai écrit à la hâte, c’est une preuve de ma déférence; mais l’amitié paternelle qui m’attache à lui depuis son enfance, ne m’a point aveuglé. J’ai l’honneur d’être avec les sentiments que vous connaissez, mon cher ami, mon cher fils, la gloire de votre père, entièrement à vous.
Toürisemine, jésuite.
Ce 23 décembre 1738.
A M. LE MARQUIS
SCIPION MAFFEI