‹ Mérope, tragédieChapitre 58 sur 62 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

MÉROPE, ËGISTHE, NARBAS, EURYCLÈS, suite.

MÉROPE

Le tyran m’ose envoyer vers toi :

Ne crois pas que je vive après cet hyménée;

Mais cette honte horrible où je suis entraînée,

Je la subis pour toi, je me fais cet effort :

Fais-toi celui de vivre, et commande à ton sort.

Cher objet des terreurs dont mon âme est atteinte,

Toi pour qui je connais et la honte et la crainte,

Fils des rois et des dieux, mon fils, il faut servir.

Pour savoir se venger, il faut savoir souffrir.

Je sens que ma faiblesse et t’indigne et t’outrage;

Je t’en aime encor plus, et je crains davantage.

Mon fils...

ÉGISTHE

Osez me suivre.

MÉROPE

Arrête. Que fais-tu?

Dieux ! je me plains à vous de son trop de vertu.

ÉGISTHE

Voyez-vous en ces lieux le tombeau de mon père ? Entendez-vous sa voix? Êtes-vous reine et mère?

Si vous l'êtes, venez.

MÉROPE

Il semble que le ciel

T’élève en ce moment au-dessus d’un mortel2.

1 « Se résoudre exige un régime, et ce vers est inutile et froid , puisqu’il répète en maxime ce que les précédents et le suivant expriment en sentiment. » (La Üarpe.)

2 « Mérope a raison et le spectateur pense comme elle. Mais la conscience d’Égisthe n’est pas un fol oubli de tout danger: le dialogue qui suit prouve qu’il est capable d’examiner avant d’entreprendre. » (La Harpe).

80 MÉROPE

Je Respecte mon sang; je vois le sang d’Alcide!

Ah ! parle; remplis-moi de ce dieu qui te guide.

Il te presse, il t’inspire. O mon fils, mon cher fils 1 Achève, et rends la force à mes faibles esprits.

ÉGISTHE

Auriez-vous des amis dans ce temple funeste?

MÉROPE

-J’en eus quand j’étais reine, et le peu qui m’en reste Sous un joug étranger baisse un front abattu;

Le poids de mes malheurs accable leur vertu :

Polyphonte est haï; mais c’est lui qu’on couronne :

On m’aime, et l’on me fuit '.

ÉGISTHE

Quoi! tout vous abandonne *

Ce monstre est à l’autel ?

MÉROPE

Il m’attend.

ÉGISTHE

Ses soldats

A cet autel horrible accompagnent ses pas?

MÉROPE

Non : la porte est livrée à leur troupe cruelle :

11 est environné de la foule infidèle

Des mêmes courtisans que j’ai vus autrefois

S’empresser à ma suite, et ramper sous mes lois1 2.

Et moi, de tous les siens à l’autel entourée,

De ces lieux à toi seul je puis ouvrir l’entrée.

ÉGISTHE

Seul, je vous y suivrai; j’y trouverai des dieux Qui punissent le meurtre, et qui sont mes aïeux.

MÉROPE

Ils t’ont trahi quinze ans.

ÉGISTHE

Us m’éprouvaient, sans doute.

MÉROPE

Eh! quel est ton dessein?

ÉGISTHE

Marchons, quoi qu’il en coûte.

1 C’est , sous une autre forme, la pensée de Juvénal:

Probitas laudatur et alget.

2 Cette disposition, favorable au succès de l’entreprise que médite Ëgisthe, n’est pas en rapport avec les soupçons du tyran et de son complice Érox.

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