LE PE 1 N ERE D'ENSEIGNES
LUDUVl
IMF CHAKDON-WITTMANN
L'EXPOSITION DE MEISSONIER
Le Pont de Poissy.
(Donné à l'État par M. Mcissonier fils.)
et du Pas-de-Suse, ou encore la Halte, ces deux seigneurs buvant le coup de l'étrier au seuil d'une auberge, toile merveilleuse où l'on croit entendre l'ébrouement des montures — haut montées sur jambes et d'un type auquel le maître revenait souvent, — le craquement des cuirs, le cliquetis des gourmettes, et aussi le souffle de la forêt; car, sans théories ambitieuses, ce minutieux observateur de l'homme et de l'animal, attentif surtout à leur aspect solide, s'inquiétait aussi, avec son souci habituel d'une exacte vérité, de la perspective, de la lumière, des valeurs, du plein air, en un mot. Voyez, à ce point de vue, la Route de la Salice à Antibes, où l'on a la sensation singulièrement juste d'un paysage provençal inondé de lumière et comme chauffé à blanc; voyez surtout l'officier d'état-major du Coup de vent, trottant au bord de la mer, sous l'embrun des lames, la tète baissée contre l'orage, dans la pénombre du crépuscule, ou le Général Championnet :, avec son escorte, au flanc d'une colline italienne dont les herbes rases et sèches craquent sous les sabots de l'escadron. Dans la Halte, outre la vérité, il y a par surcroît de la poésie et l'on songe au couplet délicieux de Musset, dans Fantasio : « Quelque chose de pensif comme ces petites servantes d'auberge des tableaux flamands qui donnent le coup de l'étrier à un voyageur à larges bottes, droit comme un piquet sur un grand cheval blanc. Quelle belle chose que le coup de l'étrier! Une jeune femme sur le pas de sa porte, le feu allumé qu'on aperçoit au fond de la chambre, le souper préparé, les enfants endormis; toute la tranquillité de la vie paisible et contemplative
L'EXPOSITION DE MEISSONIER
Etude d'officier supérieur pour « i8oy »
(Vendue 120 francs.)
dans un coin de tableau! Et lui, l'homme encore haletant, mais ferme sur sa selle, ayant fait vingt lieues, en ayant trente à faire; une gorgée d'eau-de-vie, et adieu! La nuit est profonde là-bas, le temps menaçant, la forêt dangereuse; la bonne femme le suit des yeux une minute, puis elle laisse tomber, en retournant à son feu, cette sublime aumône du pauvre :
Que Dieu le protège! » Sauf ces différences que le tableau de Meissonier est bien français, que la scène est vraiment dans une forêt de l'Ile-de-France, Fontainebleau ou Compiègne, qu'un clair soleil l'éclairé et que les cavaliers, robustes et affinés, n'ont guère besoin d'un souhait charitable, l'impression qu'il produit est analogue à celle du couplet. Le peintre et le poète semblent s'être inspirés l'un de l'autre, chacun d'eux traduisant et transposant un même thème de poésie et de vérité.
Parmi tant de cavaliers, les plus nombreux sont ceux de l'époque impériale, et l'on s'explique aisément celte préférence. Meissonier recherchait pardessus tout le caractère, c'est-à-dire la marque spéciale, l'empreinte expressive que la nature, la profession, l'habitude, l'action prolongée des mêmes circonstances et du même genre de vie impriment à l'être humain. Il aimait les soldats, parce que, entre tous les métiers, celui des armes est celui qui façonne l'homme de la manière la plus impérieuse, qui pétrit son corps et son âme d'une main particulièrement rude et puissante. Or, en aucun temps, le soldat ne fut plus soldat que sous le premier Empire. Songez que, parmi ces dragons et ces cuirassiers, ces grenadiers et ces chasseurs, les plus vieux étaient au service depuis 1791 et que beaucoup avaient porté l'habit blanc des troupes royales, puis l'habit bleu des levées républicaines, puis les uniformes étincelants de la garde impériale; qu'ils avaient traversé les neiges de Hollande avec Pichegru, les brouillards du Rhin avec Hoche et Moreau ; qu'ils avaient couché dans les marais d'Arcole avec Bonaparte, souffert la soif dans le désert d'Afrique avec Kléber; qu'ils avaient pris Saragosse avec Suchet, chargé à Eylau avec Mural, vu flamber Moscou et passé la Bérésina. Lorsque, en 1815, ils déposèrent les armes sur la Loire, il y avait vingt-quatre ans qu'ils promenaient à travers le monde leurs casques et leurs bonnets à poil, leurs colbacks et leur shakos. A aucune époque et clans aucun pays, même lorsque les vétérans de
Le Maréchal Lannes
Vendu 5o,ooo francs
Étude de Cuirassier pour « 180/ »
]'cnduc 12,200 francs
lit iule de Cuirassier
pour « 180 7 »
Vendue i2,5oo franc*
L'EXPOSITION DE MEISSONIER
Étude pour « / 80 7 »
(Vendue :!»>(> francs.)
César faisaient loucher à leur général les marques que la jugulaire du casque avait durcies sous leurs mentons, jamais l'être humain ne se plia plus fortement, avec une semblable faculté de souplesse et de résistance, aux habitudes physiques et morales de la guerre
Meissonier a donc choisi les soldats de l'Empire comme des types achevés et il les a ressuscités pour nous, avec les rides de leur front, les plis de leurs uniformes, l'aspect de leurs armes, l'allure de leur corps incrusté sur la selle par les chevauchées épiques, de leurs jambes guètrées pour les marches surhumaines. Alin de les voir aussi nettement que s'ils étaient devant lui, de pénétrer dans leurs âmes comme s'il entendait leurs récits, il multipliait les recherches, les lectures et les collections, recueillant leurs reliques, possesseur d'un harnachement complet de Napoléon Ier et, sur la tin de sa vie, très en colère pendant quelques jours contre le directeur des Beaux-Arts qui ne s'était pas cru le droit de lui prêter la redingote grise. 11 n'a pas eu le temps de lire Marbot; mais un des plus beaux éloges, je crois, que l'on puisse faire du maître peintre, comme de l'écrivain militaire, qui, compatriote de Montluc, de Murât et de Bessières, a combattu sous les deux derniers et semble parfois avoir retrouvé la plume du premier, c'est que Meissonier était digne de peindre les récits de Marbot et Marbot de fournir des sujets à Meissonier.
Détail digne de remarque, ce peintre de soldats n'a pas représenté de mêlées. C'est que c'était un réaliste, très respectueux de la vérité, et, pour les faire voir, il faut les avoir vues. Il se bornait donc à figurer des soldats au repos, prêts à l'action ou prenant le galop de charge, comme les Cuirassiers
L'Ordonnance
Vendu 3i,oao francs
Un brigadier de Cuirassiers
Vendu i S, i uo fran es
L'EXPOSITION DE MEISSONIER
de 1805 et ceux du i8oj. Pour que notre temps eût des peintres capables dépeindre le combat, il a fallu que 1870 vînt et, en versant toute une génération dans les rangs de l'armée, apprît le champ de bataille et les sinistres vérités de la guerre à des peintres comme de Neuville et Détaille. En attendant, Meissonier avait représenté tous les types militaires de l'armée impériale, depuis Napoléon et le maréchal de France jusqu'au simple guide d'escorte. Voyez le Bessîè?~es de 1807, à son rang dans l'étatmajor de l'Empereur : colonel-général de la cavalerie de la garde, il examine, avec l'œil du chef responsable, la colonne de cuirassiers qui tourne au galop le monticule, sabre haut et criant : « Vive l'Empereur! » Celui dont Napoléon Ier disait qu' « il vécut comme Bayard et mourut comme Turenne », le méridional froid qui, doucement plaisanté par son maître sur une origine dont il ne parlait jamais, répondait : « Moi, sire, je n'aime pas à me vanter », le voilà tout simple dans son habit, sans autre ornement que les aiguillettes de la garde et la plaque de la Légion d'honneur, le visage rasé, les traits de marbre, le front bandé de soie noire, l'air d'un centaure sur son cheval qui baisse le cou et souffle au passage des escadrons. Voyez maintenant le simple cavalier à brisques des Cuirassiers de 1805. C'est un homme de quarante ans, un peu gros, un peu lourd, mais sans fatigue, et qui serait aujourd'hui un honnête et beau gendarme. Celui-là va charger et il est fort calme : il en a vu bien d'autres! Tandis qu'un officier d'état-major explique l'ordre d'attaque au colonel, qu'un sous-lieutenant flatte de la main le cou de sa superbe bête qui s'impatiente et piaffe, qu'un camarade, descendu de cheval, prend ses précautions, que les jeunes soldats, un peu nerveux, assurent leur paquetage et regardent du coin de l'œil le colloque du colonel et de l'officier, lui vient de s'essuyer le front, parce qu'on a trotté pour se mettre en ligne et qu'il fait chaud; il replace méthodiquement son mouchoir au fond de son casque et, dans un moment, il va mettre sa latte au clair, sans plus de prétention qu'un bourgeois prenant sa canne.
Raffet est aujourd'hui fort en honneur, et c'est justice. De ce dessinateur, modeste de son vivant, et à qui la postérité n'accordait jusqu'à ces derniers temps qu'une place de second ordre, nous venons de faire, en toute justice, un
Étude de cuirassier pour « 1N07 ».
( Vendue 5900 francs.)
Le Maréchal Bessières, Étude pour « 1807 »
Vendue 50, 000 francs
Appartient à M"» Mackay
L'EXPOSITION DE MEISSONIER
artiste de premier rang. Il le mérite et le gardera. Mais l'opposer à Meissonier, le lui préférer, en l'aire son maître, cela passe la mesure. Conservons les hiérarchies nécessaires. Malgré ces deux chefsd'œuvre, la Grande Revue et le Réveil, sans sortir de l'histoire pour entrer dans la légende, et de l'observation réaliste pour recourir à l'imagination fantastique; le peintre de 1807 et de 1814 garde sa supériorité, celle de la couleur.
Car Meissonier est coloriste, bien qu'on lui ait contesté ce titre avec beaucoup d'injustice. Certes, ce n'est pas un Véronèse, ou un Velasquez, ou même un Téniers. 11 a la couleur de son genre d'observation, mais c'est bien de la couleur, aussi juste, aussi vraie, aussi variée que celle des êtres, des pays et de la lumière qu'il peignait. D'autres ont fait éclater les splendeurs d'Italie et d'Espagne ou rassemblé tout ce que le ciel de Flandre peut verser de variété en un beau jour sur une fête de campagne. Meissonier reproduit les ciels voilés, les uniformes fanés par la pluie, les ors ternis, les bottes poudreuses. J'accorde que le dessinateur, qui est hors de pair, surpasse le coloriste; mais ne serait-il pas juste de reconnaître que ce dessin pariait exige cette couleur; qu'elle en est la conséquence nécessaire et forcée ; que, regardés dans l'ensemble ou examinés à part, ses personnages et ses scènes sont aussi vrais de couleur que de structure; qu'il est aussi impeccable pour leur distribuer la lumière que pour les construire et les dresser? Ah ! certes, on lui voudrait souvent une touche plus souple et plus légère, lut-elle un peu moins précise ; on songe, en regardant son œuvre, aux vives piqûres de lumière, aux plis cassés, aux oppositions de valeurs, aux délicatesses délicieusement fondues de Watteau, ou même, clans l'ordre du dessin, aux libres souplesses de Callot, à ces conduites de crayon que l'on voit dans les dessins d'Ingres, si fines, si fortes et si justes qu'il est impossible à l'œil de les supposer autres qu'elles ne sont, car un point de plus ou de moins les dénaturerait. Il faut prendre Meissonier tel qu'il est, avec sa marque puissante et sobre; c'est un maître, mais il a eu, lui aussi, ses plus et ses moins, comme tous les maîtres.
On lui souhaiterait encore plus de grâce et de charme. C'est une injustice de dire qu'il ne savait pas représenter la femme : voyez ici l'étude pour le portrait de Mme Sabatier et regardez nombre de croquis féminins dont le catalogue
Étude pour « 1807 ».
(Vendue H20 francs.)
L'EXPOSITION DE MEISSONIER
de l'exposition vous rappellera la destination. Cet art dans la pose du modèle, cette vérité dans la physionomie et le vêtement, cette fine souplesse des attitudes, sont d'un homme qui ne craignait pas ce genre de sujet et qui, s'il l'eût voulu, y eût excellé. Mais il est certain qu'il ne voulait pas. Au total, la femme a peu de place dans son œuvre et le nu encore moins. Le charme des contours, les jeux de la lumière sur l'épidémie, la séduction de la chair, les frissons de la vie, tout cela le laissait indifférent, Il préférait les armes, les vêtements, les
meubles, les chevaux. Mieux eût valu qu'il aimât tout, et l'homme et la femme et les animaux, et tout ce que les êtres vivants marquent de leur empreinte. C'était possible, car d'autres ont eu cette large sympathie. Mais, tel qu'il est, son lot est assez beau et assez vaste.
Vous serez de cet avis en parcourant cette superbe exposition, une des plus instructives, sinon des plus complètes, que l'art français de notre siècle nous ait préparées.
11 serait à souhaiter que le Louvre et l'Ecole des Beaux-Arts fussent assez riches pour y choisir ce qu'il y a de plus caractéristique, de plus digne d'être proposé comme modèle de conscience et de vérité à l'admiration du public et à l'instruction des artistes. Malheureusement, la caisse des Beaux-Arts est pauvre; faute d'entente et de suite dans les projets, nos collections nationales s'appauvrissent : riches au début du siècle, le temps qui s'écoule sans les augmenter y cause des lacunes irréparables et, au train dont vont les choses, le Louvre fera bientôt médiocre figure au regard de Londres et de Berlin. Mais il n'est pas dans mon sujet de traiter cette grosse question. Je me contente aujourd'hui de dire ceci pour conclure. Si vous voulez connaître Ingres, allez au musée de Montauban et examinez longuement ses dessins; si vous voulez vous faire une idée juste de Meissonier, regardez en détail l'exposition de la salle Petit. Le musée de Montauban nous reste, grâce aux dernières volontés du maître, tandis qu'il a fallu couper en deux l'héritage artistique de Meissonier et qu'il faudra bientôt le disperser définitivement. Mais, si je rapproche ces deux noms, ce n'est pas seulement pour exprimer un regret. Avec Ingres et pour quelques-unes des mêmes raisons,
Portrait de M,ue Sabatier.
(Vendu 9100 francs.)
Portrait de Mme Sabatier
Vendu 7,100 francs
(Appartient au musée de hew-York)
Le Trompette de « 1807 »
Vendu iy,5oo francs
L'EXPOSITION DE MEISSONIER
Meissonier est une gloire de la peinture française en notre temps. Cherchez, en effet, groupez les grands noms de notre école depuis le premier Empire et la Restauration, et demandez-vous si, après l'avoir, selon notre habitude, trop exalté et trop dénigré, beaucoup honoré et un peu négligé, nous ne devons pas, à présent qu'il est mort, qu'il ne préside plus de jurys et ne fonde plus de sociétés, inscrire son nom parmi les huit ou dix qui, dans notre siècle, sont assurés de durer.
Gustave LARROUMET
de l'Institut.
Étude pour « 180/ ».
(Vendue 2000 francs.)
Un canal à Venise
Vendu 6,200 francs