‹ Meissonier; etude suivie d'une biographieChapitre 7 sur 10 · IMP CHARDON-WITTMANN · texte numérisé non relu

IMP CHARDON-WITTMANN

LA VIE DE MEISSONIER

ancien grand prix de Rome, dont la famille était liée, à Besançon, avec la famille Meissonier.

Peu après, Ernest quitta cet enseignement timide et limité pour entrer chez Léon Cogniet. Là encore il demeura peu de temps, quatre mois à peine. Mais ce passage rapide fit certainement sur son avenir d'artiste une impression sérieuse. Il ne travaillait pas comme les autres élèves, d'après la bosse ou le modèle nu. Il passait ses journées dans un clos atlenant à l'atelier, où Léon Cogniet, préparant son pittoresque plafond du Louvre, l'Expédition d'Egypte, entretenait à la journée des soldats en uniforme républicain, des dragons, des artilleurs avec leurs chevaux. C'est dans ces heures de conversation libre avec la nature, — le maître ne s'occupait pas beaucoup de corriger ses élèves, — que Meissonier acquit cet accent d'observation personnelle qui est la note caractéristique de SOn œuvre. 11 (Appartient à M»« Lepel-Cointet.)

est visible pour quiconque est soucieux des origines qu'il n'a point appris à tailler ses crayons sur les bancs de l'Ecole des Beaux-Arts : un étrier l'occupe autant qu'une rotule, et le muscle deltoïde ne lui est pas autrement sacré que l'épaulette de laine qui le couvre à moitié.

Le jeune homme n'était venu chercher là que les moyens de se tirer honorablement d'affaire. Sa vie était dure, sévère au moins, mais la jeunesse ne s'arrête aux buissons que pour en cueillir les épines fleuries ! Celui-ci était trempé pour la résistance. Il voulait arriver à vivre. La position que prévoyaient les jeunes artistes d'alors différait tant de celle de notre génération, à qui la vogue accorde vite « croix d'honneur, bon hôtel et le reste! » Il fréquentait de braves garçons, visant comme lui à ne point être à charge à leur famille, étudiant pour apprendre à fond le métier : M. Steinheil, qui devint un éminent compositeur de

AtvtreSSkïih

Napoléon

LA \ [E DE MEISSONIER

Cavaliers en marche.

(Vendu 15 000 francs.)

vitraux dans tous les styles, du moyen âge ou de la Renaissance, et qui eût fait un peintre de chevalet des plus délicats ; Daumier, le plus grand caricaturiste qu'ait produit la France; Daubigny, qui, avant d'être le paysagiste que l'on sait, fut un adroit dessinateur et aquafortiste; les sculpteurs MM. GeofTroy-Dechaume et Pascal, et enfin Trimolet.

Le dessinateur Trimolet, aujourd'hui oublié, mort jeune d'ailleurs, épuisé par la phtisie, par la gène, par les soucis du travail, - - a laissé à ceux qui Tout connu le souvenir d'une nature supérieure. Il eut la notion nette de ce que nous avons depuis déterminé plus ou moins clairement sous le titre de « naturalisme » ; il sentait et prêchait que l'Ecole française avait compromis son originalité en se livrant toute à la méthode romaine, et qu'il lui fallait se régénérer par l'étude des Flamands et des Hollandais, depuis l'austère Van Eyck jusqu'au folâtre Craësbeck.

Meissonier, sur son conseil, alla au Louvre. Il y dessina d'après les maîtres qui le retenaient par la vérité du geste, du costume, de la mise en scène et par la justesse locale des tons ; mais il n'avait pas le loisir d'en faire des copies peintes, et l'idée de la copie répugnait à son tempérament indépendant. Son père lui accordait une pension de quinze francs par mois et le dîner le mercredi. Mais il faut se hâter d'ajouter qu'il lui achetait de temps à autre une petite aquarelle. Une d'elles a été conservée : le Guet ramassant un cadavre au coin d'une borne; c'est un de ces sujets romantiques que fournissaient alors le roman, le théâtre, les historiens, les ateliers et les salons.

Meissonier eût voulu entrer chez Paul Delaroche; il le vit même en per-

Gentilhomme Louis XIII (Élude peinte)

Vendue -j,5uu francs

LA V 1 E DE MEISSONIER 55

Le Général Championnet.

(Vendu 21 200 francs.)

sonne, peignant la Mort de Jane Grey. Mais, la cotisation mensuelle étant de 20 francs, il fallut renoncer à cet idéal. Il se mit à peindre, avec Trimolet, des éventails, et, pour les éditeurs de la rue Saint-Jacques, des attributs de sainteté. La rue Saint-Jacques était alors, sur un terrain bien plus modeste, ce que fut plus tard la rue Laffitte et ce que sont actuellement certains exportateurs. On n'y courtisait pas la gloire, mais on y trouvait de quoi payer le restaurant, le loyer, le modèle, le fournisseur de couleurs, même les parties dominicales dans les environs de Paris et sur les bords de la Seine.

Un jour, Trimolet accompagna chez un de ses éditeurs son ami, qui avait composé, avec toute l'application imaginable, quatre petites sépias pour un conte de fées destiné à paraître dans un Magasine quelconque. Ces sépias furent impitoyablement refusées ! Les premiers bois de Meissonier que nous ayons rencontrés avec une date précise — 1835 — ornent une Bible de Royaumont, éditée par Léon Curmer. Ils ne se distinguent qu'avec quelque peine des bois de Wattier, de Camille Rogier, de Levasseur, "de Devéria, de Gérard Séguin, dessinateurs alors en vogue.

Meissonier nous a raconté que la première fois qu'il s'était rendu chez Curmer — alors débutant et plein d'entrain — il était conduit par Marville, dessinateur et graveur au vernis mol, médiocre mais fécond. L'éditeur méfiant « n'avait rien à donner pour le moment ». Dans la conversation, pour s'attribuer de l'importance, le jeune homme parla des frères Johannot, alors en plein succès.

L \ VIE DE \l EISSONIER

— «\ ous les connaissez? — Oui, et si bien que dimanche dernier j'ai moulé le visage de l'un creux. » La conversation s'engage sur le moulage, (jui était la toquade du groupe. O ffre estfaite de mouler Gurmer qui, le dimanche d'après, se rend à l'atelier, et, par politesse, commande une aquarelle préparatoire, un sujet puisé dans l'Ancien Testament.

C'était la fortune qui s'éveillait!

Le même Marville fit aussi entrer Meissonier dans l'édition illustrée du Paul et Virginie, qu'élaborait Curmer et qui perpétuera son nom : «Je n'ai en ce moment que des paysages, »

répondit l'éditeur toujours sur ses gardes ; et il lui confia un dessin d'amateur, que Meissonier transforma en une aquarelle que j'ai vue et qui était charmante, la Baie du Tombeau.

Il n'a que peu travaillé pour le Paul et Virginie. Les premiers rayons de la renommée qui le caressèrent jaillirent de ses admirables et minuscules travaux pour la Chaumière indienne. Il avait beaucoup dessiné au .Jardin des Plantes, dans les serres où s'épanouit luxueusement la flore des tropiques, et aussi devant ces boutiques de bric-à-brac, bondées d'objets exotiques qui s'alignaient, jadis, devant l'entrée du Louvre, sur la place du Carrousel. Il n'avait donc qu'à fouiller dans ses carions pour imprimer à ses compositions un cachet de vérité inimitable et fort peu poursuivi par les dessinateurs de ce temps. Rien ne lui manquait pour traduire en une lettre ornée un lis brisé par l'orage, un faisceau d'armes indiennes, des instruments de musique javanais. Le texte lui imposait-il « les Attributs du travail », le jeune artiste empilait sur sa table des livres reliés en parchemin ou en veau plein, recueillis pour quelques sous dans les boîtes des quais, et il n'avait plus qu'à copier avec la naïveté des Primitifs le luisant de la tranche, les nervures du dos, les petits papiers qui alternent avec le signet de soie. Dans le cadre de ces vignettes en miniature, de moins de A centimètres, on dislingue, par exemple, collées au mur d'un cabinet, deux gravures : Tune traduit très scrupuleusement le Paria pensant au docteur anglais, l'autre,

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LA VIE DE MEISSONIER

le Docteur anglais pensant au paria ; entre elles deux sont suspendues à un clou : « la pipe de cuir d'Angleterre, dont l'embouchure était d'ambre jaune, et celle du paria, dont le tuyau était de bambou et le fourneau de terre cuite. »

Meissonier, lancé par cette série vraiment prodigieuse, lut demandé de tous côtés. Il fournit entre autres plusieurs types aux Français peints par euxmêmes. Il illustra — mais sans entrain, son génie étant plus positif que poétique — une édition en deux volumes, (railleurs introuvable, de la Chute d'un ange, de Lamartine.

On ne put juger pleinement de l'originalité de sa valeur que lorsqu'il eut pour traducteur M. II. Lavoignat, le plus coloriste des graveurs sur bois de l'école qui succéda au pur romantisme. En 1846 parut le La~arille de Tonnes, en complément d'une nouvelle édition du célèbre et pittoresque Gil Blas, de Jehan Gigoux, qui, dix ans avant, avait ouvert l'ère de la bibliothèque illustrée, l'honneur de la librairie française moderne. Douze ans plus tard, Meissonier mettait le sceau à sa réputation et à celle de M. Lavoignat par les compositions jetées avec prodigalité dans une troisième édition, en format in-octavo, des Contes rémois de M. de Ghevigné. Le volume, qui valait chez les frères Lévy une dizaine de francs, en vaut 500 aujourd'hui!

Et, par parenthèse, n'est-ce pas l'occasion de faire remarquer à quel point l'œuvre de Meissonier, soit dessiné, soit peint, remue et met en danse les capitaux, la bourse des cabinets, des musées et de la bibliophilie des deux mondes ?

Meissonier a peint, plus tard, quelques tableaux d'après ces illustrations, avec de légères variantes : le Berceau, deux amoureux s'embrassant sous la porte secrète d'un parc,

Valentin.

LA VIE DE MEÏSSONIER

Le Pont de Poissy.

Vendu 20 003 francs.)

et le Beau Cousin, qui devint un Maréchal ferrant. Le Choix d'une messe et le Prédicateur ennemi de la foule eurent pour fonds des parties de l'église de Poissy, laquelle appartient au pur style ogival. L'Amant crucifié se passe dans l'atelier du sculpteur Geoffroy-Dechaume. On peut faire cette remarque qu'à cette époque les femmes n'étaient point écartées de l'œuvre comme, en général, elles l'ont été. Dans nombre de ces trente-quatre compositions, les femmes apparaissent çà et là, accortes et bien portantes, et excusent aimablement les gauloiseries du texte.

Les relations nouées avec le comte de Chevigné, riche, généreux et passionné, furent heureuses. Meissonier eut dès lors un public, des acheteurs, des critiques attentifs et bienveillants.

Entre temps, il avait essayé des eaux-fortes, quoiqu'il en soit resté, à son gré du moins, à « ces essais ». Rien n'étant à négliger dans son œuvre, toujours si voulu et si expressif, nous n'aurions garde de les passer sous silence. Elles n'ont été tirées, sauf une, le Fumeur, qu'à un très petit nombre d'épreuves. Elles atteignent déjà des prix considérables. Elles seront un jour « la rareté » chèrement disputée des cabinets assez intelligents pour s'être adonnés à la recherche des maîtres contemporains français et anglais.

Si la peinture n'avait pas de bonne heure dégagé l'artiste des soucis de la vie courante et n'avait point fourni à sa bourse, — ■ dont quelques mailles se sont parfois rompues, par les caprices du luxe, par l'entretien de modèles

Sur l'Escalier (aquarelle)

Vendue r 7,8 oo francs

LA \ FE DE M EISSONIER

d'élite, par des scrupules delà perfection qui font recommencer implacablement tout ce qui n'est point parfait pour un œil d'artiste et de maître, - il e st fort probable que Meissonier aurait produit une œuvre d'aquafortiste d'un très puissant intérêt.

Après une Sainte Table, qu'il destinait sans doute à Y Histoire universelle de Bossuet, éditée par Léon Curmer, il a gravé, d'une pointe étonnamment délicate, un Violon, posé sur une table avec son archet ; c'était la carie de visite du célèbre luthier Vuillaumé.

Puis un Petit Fumeur, debout, adossé à un mur, la main dans sa poche, le visage obombré par l'avancée dù tricorne.

Les Apprêts de duel consacrent le graveur en possession du procédé.

Malheureusement le procédé de l'aciérage, qui maintient désormais presque indéfiniment la fraîcheur initiale des tailles, n'était pas inventé lorsque ce cuivre parut dans le Cabinet de l'amateur et de l'antiquaire (1843), et le tirage le fatigua vite.

Une épreuve, où la signature SOit lisible, dans (Vendu T200 francs.)

l'angle inférieur gauche, peut aujourd'hui dépasser 1000 francs.

77 signor Annibale est le costume de l'excellent Régnier, de la Comédie- Française, dans l'Aventurière, d'Emile Augier : pris dans un pourpoint à poitrine busquée, un poing sur la hanche, il a la main sur la poignée de la rapière. — Les Reîtres montrent une bande de sept soudards, sur quatre de front, en pourpoints et hauts-de-chausses à crevés, tète nue ou coiffés de chaperons de drap, très gais, riant, chantant, roulant, chacun selon son tempérament. Le Sergent rapporteur, publié dans la première série (1805) de la Galette des Beaux- Arts, était un minuscule croquis, tracé pour essayer la pointe sur le vernis, sur

Au cabaret.

LA VIE DE MEISSONIER

la marge même du Fumeur : un sergent du guet dicte le rapport à un camarade assis devant une table; un manteau est jeté sur une chaise. Malgré les dimensions lilliputiennes de l'épreuve, on distingue sans peine la physionomie usée, la bouche édentée du sergent, et jusqu'aux disques, en perspectives variées, des boulons des uniformes à revers! Avec quel naturel une main s'appuie sur la

table du corps de garde! Avec quelle attention le soldat, courbé sur son papier, moule de sa plus belle bâtarde le rapport pour le colonel !...

Nous voici donc aux tableaux ! Ils sont si connus, au moins par les photographies qui en redisent l'âme, que nous n'y sommes venus qu'en battant des buissons moins modestes et non moins attrayants pour les amateurs.

Meissonier parut pour la première fois au Salon en 1834. On lui avait reçu une peinture, Bourgeois flamands, et une aquarelle, un « militaireauquel, chez l'habitant, une jeune fille présente un polde bière ». Celle-ci fut vendue 100 francs à la Société des Amis des Arts de Paris.

En 183(>, il voit accepter, par un jury moins rigoureux aux jeunes, les Cavalier Louis XIII, aquarelle pour « Réception au château ». Joueurs d'échecs et le Petit Messager,

(Vendue 860 francs.) pi'ésenlésau Salon de l'année précédente. En 1838, après un séjour à Grenoble, où il avait peint dans le goût minutieux de Holbein les portraits de deux amis dévoués, M'110 Fériot et son mari, recteur de la Faculté des lettres, il fit admettre un Religieux consolant un malade, lequel, acheté 500 francs par le duc d'Orléans, fut, à la vente posthume des biens de ce prince, en 1852, acquis pour 4000 francs par un Hollandais. En 1839, le Docteur anglais, le type du bon docteur dans la Chaumière indienne, fut remarqué par la critique: on lut dans Y Artiste, sous la signature de Jules Janin : «... et voilà que j'oubliais un adorable petit docteur anglais, de M. Meissonier, charmante miniature à l'huile des plus fines et des plus spirituelles. »

En 1840 apparaissent un Saint Paul, un Isaïe et un Liseur. Meissonier obtint une médaille de troisième classe, genre. J'ai vu le Saint Paul, Y Isaïe ou un Charlemagne, analogue d'effet, chez Curmer, qui l'avait libéralement payé 000 francs. La peinture, buste grandeur nature, peinture uniforme, froide,

Le Poslillon

Vendu 4,1 ou francs

LA VIE DE MEISSONIER

Houle de la Salice, à Antibes.

(Vi-ndu 23 000 francs.)

sans style personnel, est aujourd'hui chez M. Alexandre Dumas fils, qui lut un des grands amis du maître. La critique n'en souffla pas mot. Meissonier n'était pas fait pour ces figures d'école, et, sur le conseil de M. Chenavard, il n'y revint plus. En revanche le tableau de genre reçut de Jules Janin et du critique de la Revue des Deux Mondes de chauds applaudissements : «... Une toile flamande, s'il en fut. Figurez-vous un vieux bonhomme retiré des affaires, la peau ridée comme le parchemin de ses livres, mal vêtu, mal nourri, et cependant l'homme le plus heureux du monde. . . Vous ne sauriez croire combien cette noble passion est vivement exprimée dans ce petit tableau... Mais où donc M. Meissonier a-t-il rencontré tous ces adorables petits livres rarissimes? Sentez plutôt quelle adorable odeur de bouquin ! »

Au Salon de 1841, la Partie d'échecs est achetée 2000 francs, s'il vous plaît! — c'est bien 6000 d'aujourd'hui - par M. Paul Périer, l'amateur qui possédait la plus riche et la plus originale galerie de peintres modernes, des Decamps, des Théodore Rousseau. Entrer chez Paul Périer était un honneur envié et légitimé. Le tableau était d'une couleur excellente, d'une intensité d'expression où le rendu n'allait que s'accroître. Meissonier obtint une médaille de seconde classe. Au Salon suivant, un Fumeur et un Jeune Homme jouant de la basse le mirent encore mieux en vue, et il fut classé définitivement par deux Portraits d'Hommes et un Peintre dans un atelier, en 1843. Deux ans après, c'était un Corps de garde, un Jeune Homme regardant des dessins, d'un ton riche et soutenu, et la Partie de piquet. Dans le Parc de Saint-Cloud qui suivit, le paysage était de M. Français, — et il n'avait mis que des seigneurs habillés à la Louis XV.

LA VIE DE MEISSONIER

La manière du maître est dès lors trop accusée pour que nous avons à le suivre pas à pas clans ses étapes. Il suffira d'en donner l'esprit.

Théophile Gautier a analysé avec sa netteté habituelle un des moyens d'action de l'artiste dans un cadre à un seul personnage: « Meissonier, écrivait-il dans un article de la Galette des Beaux-Arts, Meissonier compose ses tableaux avec une science que n'ont pas connue les maîtres auxquels on le compare... (Gautier, pour être tout à fait juste, eût dû excepter les Buveurs d'Adrien Ostade). Prenons, par exemple, un Fumeur ! De la manière dont il est placé au milieu du cadre, le coude appuyé sur la table, une jambe croisée sur l'autre, une main abandonnée le long du corps, s'insérant dans l'hiatus de la veste ou du gilet, la tête penchée rêveusement ou gaiement rejetée en arrière, tout cela forme une composition qui, pour n'être pas si visible que celle d'une scène dramatique, agit cependant sur lé" spectateur. Les accessoires interviennent habilement pour donner un sens à la figure. Celui-ci est un brave homme, à coup sûr; vêtu d'un large habit de coupe surannée et gris modeste, coiffé d'un lampion soigneusement brossé, balançant un pied que chausse un bon gros soulier bouclé d'argent et ciré à l'œuf, il aspire, avec le flegme d'une honnête conscience, une large bouffée de tabac, qu'il laisse échapper par petits nuages, en économe qui veut faire durer son plaisir. Près de lui, sur la table aux pieds en spirale, pose à côté du vidrecome la mesure de bière à couvercle d'étain. Une satisfaction intime rayonne de sa figure rayée de grands plis pleins de chiffres, d'habitudes d'ordre et de probité rigide ; on lui confierait sa caisse et ses livres à tenir. Celui-là, habillé de rouge, tient aussi une pipe et accomplit en apparence la même action ; mais le vêtement froissé, plissé violemment, boutonné de travers, le tricorne enfoncé jusqu'aux sourcils, les manchettes et le jabot fripés par une main convulsive, l'attitude du corps harassée et fiévreuse, le tic de la lèvre mâchant le tuyau d'argile, la main rageusement plongée dans la poche vide, tout annonce l'aventurier ou le joueur à sec. Il se dit évidemment : » A qui diable pourrai-je emprunter un louis ou même un écu de six livres? » Le fond même, si on le consulte, donne des renseignements. Ce n'est plus le correct lambris grisâtre, la décente boiserie brune, mais une muraille salie, égratignée, charbonnée, grailleuse, sentant le cabaret borgne et le taudis équivoque. Et voilà comment un fumeur peut ne pas ressemblera un fumeur... »

Et plus loin, Gautier reprenait : « ...Un homme debout contre une fenêtre dont le jour argenté la figure de luisants, et tenant en main un livre qui absorbe toute son attention, ce n'est pas un thème bien compliqué, mais cela attache comme la vie. On voudrait savoir ce que contient ce volume, il semble qu'on le devine presque... Assez d'autres ont fait les marquis, les marquises, les petits abbés, et les impures du dix-huitième siècle, à grand renfort de poudre, de mouches, de fard, de roses pompons, de corsets à échelle, de paniers, d'habits à paillettes, de bas de soie, de souliers à talons rouges, d'éventails, de paravents, de camaïeux, de céladon craquelé, de bonbonnières et d'autres futilités. Meissonier

Elude de Dragon

Vendue 30,000 francs

LA VI E DE MEISSONIER

a retrouvé les honnêtes gens de celle époque, qui n'était pas composée exclusivement de grands seigneurs et de filles perdues, et dont Chardin nous fait entrevoir le côté chaste, rangé et bourgeois. Il nous introduit dans de modestes intérieurs à boiseries grises, à mobiliers sans dorure, chez de braves gens, tout simples et tout ronds, qui lisent, qui fument, qui travaillent, qui regardent des estampes ou en copient, qui causent amicalement les coudes sur la table, séparés par une bouteille de derrière les fagots.. . »

C'est bien là l'esprit calme et honnête de la période de son œuvre que Meissonier a consacrée au dix-huitième siècle. Nous pourrions insister sur ses qualités d'expression contenue, de drame intense. Elles sont très pénétrantes.

Les Forçats, dessin à la plume.

(Vendu 'iSO francs.)

Elles vont bien plus profond encore que les qualités de vérité de costume, de choix des meubles, de silence et de fine poussière tamisée sur l'angle des infolio. De même, dans l'œuvre de Terburg, on regarde comme le chef-d'œuvre de ce peintre les Offres galantes, parce que, sous une exécution prodigieusement saine, dans un centre d'une vraisemblance exquise, on s'attarde à la mine futée de la dame, au militaire ventripotent et un peu inquiet du résultat final, qui offre de l'or en esquissant un sourire contraint.

Il est toujours injuste, en fait de critique d'art, d'évoquer des comparaisons. Chaque maître a son idéal, ses moyens d'expérience particuliers, et il évolue dans l'atmosphère spéciale à son temps et à son pays. Nous n'avons rappelé Terburg, les Hollandais ou les Flamands que par une assimilation d'idées générales. Meissonier eut d'ailleurs le culte de ces maîtres, coloristes aussi séduisants que dessinateurs consommés. Mais je ne crois pas, pour dire toute ma pensée, qu'il y ait exagération à citer le maître français à côté d'eux, surtout

Polichinelle.

LA VIE DE MEISSONIER

dans les jours heureux où son imagination s'échauffe et attache à son sujet une idée ou un sentiment.

Bien des Hallebardiers , des Capitaines de reîtres, des Porte-Drapeau peuvent être négligés sans que l'œuvre y perde. Les anciens appelaient opus servile ce qu'il faut accomplir afin que la marmite bouille sur un feu convenable. Meissonier est d'une nature sanguine à laquelle le luxe bourgeois est nécessaire. Ces buffleteries, ces justaucorps, ces lames qu'on fait plier pour en juger la trempe, ces querelles de jeu, ces bancs de corps de garde où somnolent des reîtres éreintés, ces tavernes où les dés pipés viennent s'adjoindre aux cartes biseautées pour mettre à sec la bourse des jeunes nigauds, toutes ces sentinelles perdues ont payé les terres, les jardins, les ateliers machinés, les remises, la sellerie à boiseries en marqueterie de chêne, les voilures, les chevaux piaffants du château de Poissy.

Les marchands, les amateurs étaient là, impatients, suppliants, de gros sacs, des chèques, des liasses de billets dans les mains. Mais il faut rendre cette justice au maître qu'il ne s'est jamais laissé submerger, et que les bonnes pages, celles où il a mis les bonnes rimes au bout des sonnets parfaits, sont nombreuses. Quoi de mieux observé et allant tout en dehors des sujets hollandais ou flamands, que l'attitude de ce jeune homme qui achève de déjeuner, et qui, pelant une pomme, ne quitte pas des yeux son livre? Ce Fumeur, en manches de chemise, accoudé à sa fenêtre, savourant la mordante impression de l'air frais dans les poumons, a-t-il une parenté hors de chez nous? Et l'Homme à la fenêtre? Ce jeune cadet du règne de Louis XIII a ouvert sa fenêtre, mais là où l'autre ne voit rien et laisse errer ses yeux sur les nuages flottants et les verdures pliantes, il fixe au contraire d'un regard charmé ce chemin au bout duquel débouche sa maîtresse ou quelque ami en retard.

Tous ces panneaux, si exigus qu'ils soient, portent le cachet supérieur. Il a été longtemps de mode de les traiter de haut, parmi les académistes. C'était un manque de goût autant qu'une injustice. La fable de Prométhée qui pétrit une statue d'argile et qui dérobe le feu du ciel pour l'animer, est la plus juste compa-

Gentilhomme Louis XIII. aquarelle.

(Vendue Sun francs.)

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