PLANCHE IH. — LA CONFIDENCE
(Legs Chauchard. Musée du Louvre.)
Ce tableau, donné en 1908 au Louvre par M. Chauchard, est l’un des plus beaux de cette collection fameuse, par le naturel incompa* rable des attitudes, autant que par le fini de la composition.
Très vite, Meissonier quitta cette discipline un peu terne, et il ne demeura guère plus de temps dans Tatelier, très célèbre alors, de Léon Cogniet. Mais durant les quatre mois qu’il séjourna auprès du respectable auteur des Quatre Saisons , on peut dire qu’il travailla très utilement pour son art...
M. Philippe Burty, son contemporain et son premier biographe, nous explique que, chez Cogniet, le jeune Meissonier ne travaillait pas comme les autres élèves d’après la bosse ou le modèle nu : “ Il passait ses journées dans un clos, attenant à l’atelier, où le maître préparait son plafond du Louvre, V Expédition d'Égypte , entretenait à la journée des soldats en uniforme républicain, des dragons, des artilleurs avec leurs chevaux. ” Au milieu de cette résurrection d’un passé tout récent encore, dans cette confrontation avec la mise en scène, la figuration de l’Épopée, celle-ci lui apparut le plus beau
des sujets qui pussent tenter ses mains précises d’artiste... Il dut lui sembler, plus tard, qu’il l’avait vue par un bout...
Mais en attendant de vivre ses rêves, il fallait vivre sa vie. Ce n’était pas facile. Son père lui octroyait une pension de quinze francs par mois, sans compter le dîner en famille une fois par semaine, et, de temps à autre, se laissait tenter et achetait à son fils une petite aquarelle.
On a beau avoir des goûts modestes, il est difficile de joindre les deux bouts dans ces conditions, et il y eut des jours nombreux de sacrifices et de privations pour le futur auteur de tableaux qui devaient se vendre un jour cent mille francs le décimètre carré. Il partageait gaiement sa misère avec un cercle choisi d’amis dont la renommée a depuis, bien souvent, répété les noms : entre autres Daumier, le caricaturiste, et Daubigny, le grand paysagiste, avec lequel il s’associa, dit-on, pour fabriquer, en
vue de l’exportation, des toiles généreusement payées cinq francs le mètre !
Il ne pouvait aller comme élève chez Paul Delaroche, la cotisation mensuelle pour être admis dans l’atelier d’où étaient sortis les En fan ts d’Edouard atteignant la somme exorbitante de vingt francs! Il dut se contenter d’aller au Louvre...
Aubaine inespérée : il trouva à peindre, avec son ami Trimolet, — un pauvre artiste que la misère enleva avant que son réel talent eût le temps de mûrir — des éventails. Puis, des images religieuses et des attributs de sainteté, pour des éditeurs de la rue Saint-J acques... C’était la vie honnête assurée : on pouvait aller au restaurant deux fois par jour, tous les jours, et passer fièrement devant le marchand de couleurs, payé.
C’est à seize ans que Meissonier exposa pour la première fois. Son nom figure en effet sur le catalogue du Salon de 1834 pour une Visite chez
le bourgmestre où l’on trouve, je ne dirai pas en petit (puisque tous ses tableaux devaient tenir dans de petits cadres), mais en jeune, l’indication des qualités de relief et de réalisme qui si énergiquement marquèrent sa facture dans la suite.
Est-il utile de dire que le public ne distingua pas une œuvre qui ne se distinguait pas suffisamment elle-même?
Les premiers amateurs qui prêtèrent attention au commençant furent les éditeurs, les sévères et imposants éditeurs.
Pas tout d’abord, naturellement, et le prime essai d’illustrations qu’il présenta à un magazine alors illustre et dont le nom est perdu — quatre petites sépias — fut nettement refusé. Mais il ne se découragea pas, et quelque temps après, il se rendit délibérément chez le célèbre éditeur d’art Curmer. Cette démarche hardie débuta mal. L’éditeur, qu’un visage adoles-
cent et quémandeur rendait méfiant, assura le jeune homme et l’ami commun qui l’avait présenté, qu’il “ n’avait rien pour le moment ”...
Mais par un hasard providentiel, la courte conversation qui s’engagea ensuite, par politesse, avant le congé, roula sur le moulage. Le moulage était alors très à la mode : on se faisait mouler la figure en plâtre comme on se fait maintenant photographier, et le jeune Meissonier raconta avec quelque vanité qu’il avait, le dimanche précédent, moulé le visage de l’un des frères Johannot, et il ajouta qu’il connaissait très intimement ces deux rois de la gravure.
Les belles relations sont toujours utiles : la preuve c’est que M. Curmer accepta de venir, le dimanche suivant, se faire mouler dans l’atelier de Meissonier, et, une fois là, il lui fut impossible de ne pas lui commander une aquarelle.
La porte de la maison n’était pourtant qu’à moitié ouverte à l’artiste, car lorsque son ami Marville, “ graveur au vernis mol, médiocre mais abondant ”, parla de le faire collaborer à l’édition Curmer de Paul et Virginie , le patron, repris de sa primitive méfiance, ne confia tout d’abord qu’un dessin d’amateur... à refaire!
Meissonier se tira brillamment de ce demitravail, si bien qu’il eut quelques autres illustrations à exécuter pour cette célèbre édition de Paul et Virginie, dont les bibliophiles ne parlent qu’avec ferveur. Mais il eut, par contre, toute une série à faire pour une édition, non moins luxueuse, de la Chaumière indienne , du même Bernardin de Saint-Pierre.
Et alors... Laissons la parole à un de ses contemporains : “ Les premiers rayons de la renommée qui le caressèrent jaillirent de ces admirables et minuscules travaux pour la Chaumière indienne. Il avait beaucoup dessiné