‹ MeissonierChapitre 4 sur 7 · PLANCHE IV · texte numérisé non relu

PLANCHE IV

(Legs Chauchard. Musée du Louvre.)

Ce tableau, d’une composition si savante et si dramatique, est assurément l’un des plus connus qui soient. Le sombre visage de l’Empereur, la sévérité du paysage, tout ce décor de tristesse, admirablement rendus, expliquent la faveur qui s’est attachée à cette œuvre célèbre popularisée par la gravure.

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au Jardin des Plantes, dans les serres où s’épanouit opulemment la flore des tropiques, et aussi devant ces boutiques de bric-à-brac bondées d’objets exotiques, qui s’alignaient jadis, devant l’entrée du Louvre, sur la place du Carrousel. Il n’avait donc qu’à fouiller dans ses cartons pour imprimer à ses compositions un cachet de vérité inimitable et fort peu poursuivi par les dessinateurs de ce pays. Rien ne lui manquait pour traduire en une lettre ornée un lis brisé par l’orage, un faisceau d’armes indiennes, des instruments de musique javanais. Le texte lui imposait-il “ les Attributs du travail ”, le jeune artiste empilait sur sa table des livres reliés en parchemin ou en veau plein, recueillis pour quelques sous dans les boîtes des quais, et il n’avait plus qu’à copier, avec la naïveté des Primitifs, le luisant de la tranche, les nervures du dos, les petits papiers qui alternent avec le signet de soie. ”

Et le critique cite un exemple de ce “ fini prodigieux ” que Théophile Gautier reconnut dans la suite à Meissonier et qui devait rester la caractéristique la plus populaire , si l’on peut dire, de son noble talent : “ Dans deux de ces vignettes en miniature, de moins de quatre centimètres, on distingue, collées au mur d’un cabinet, deux gravures : l’une traduit très scrupuleusement le Paria pensant au Docteur anglais, l’autre, le Docteur anglais pensant au Paria ; entre ces deux gravures on distingue, suspendues à un clou, avec leurs caractéristiques qui sont décrites dans le texte, la pipe de cuir d’Angleterre, dont l’embouchure était d’ambre jaune, et celle du paria, dont le tuyau était de bambou et le fourneau de terre cuite. ”

Le succès de cette édition d’amateurs fut rapide et considérable. Le premier pas sur la route de la gloire était fait — et sur cette route, le premier pas coûte plus que partout ailleurs.

Désormais, plus besoin de solliciter du travail : au contraire. L’artiste continua à faire des illustrations. Il faut citer celles qu’il exécuta pour les Français peints par eux-mêmes, et, plus tard — terminons ici ce chapitre de sa carrière artistique, — les planches qui servirent à illustrer la Chute d’un Ange, de Lamartine (édition en deux volumes, déjà introuvable il y a trente ans), et les Contes rémois de M. de Chevigné ; cette dernière série date de 1858.

Ajoutons, pour essayer d’être complet sans nous étendre outre mesure sur les “ à côté ” d’une des productions contemporaines les plus fertiles, que Meissonier s’attaqua également à l’eau-forte. Des critiques autorisés affirment que ces épreuves où le maître, modestement, n’a jamais consenti à voir que des “ essais ”, deviendront un jour “ les plus précieux joyaux portant sa signature ”.

D’ailleurs, sauf une : le Fumeur, popularisée

par un gros tirage, elles sont en nombre restreint et déjà extrêmement recherchées des collectionneurs. D’autant plus qu’à l’époque presque lointaine dont nous parlons, les procédés perfectionnés qui maintiennent aux traits burinés sur les planches de cuivre toute la finesse et la précision initiales, n’étaient pas inventés, et que les dernières épreuves des séries de ses gravures décèlent une fatigue du cuivre qui n’est pas sans les déprécier : au moment de la mort de Meissonier, on payait plus de mille francs une épreuve des Apprêts du duel où la signature fût lisible “ dans l’angle inférieur gauche

Les plus belles productions de Meissonier aquafortiste sont sans contredit le Violon , qu’il grava d’un burin si puissant, si délicat, et, a-t-on dit, si “ vibrant ”, pour orner la carte de visite du célèbre luthier Vuillaume; Il signor Annibale : la pose matamoresque et le costume du célèbre acteur Régnier, de la Comédie-

Française, dans le rôle du non moins célèbre personnage de l’Aventurière ; les Reîtres, sept personnages aux traits d’un singulier relief et d’une pittoresque diversité.

Le Sergent rapporteur était un croquis minuscule fait, pour essayer le vernis, en marge du cuivre du Fumeur. C’est une petite œuvre complète et charmante, pleine d’expression, de vie et de naturel condensés sur un microscopique carré de papier.

Et les tableaux? Nous les avons quittés un moment pour fixer quelques points de l’incursion de Meissonier dans le domaine de la gravure, incursion d’où il rapporta du reste la renommée et la fortune.

Il en profita surtout pour continuer à peindre. Car aussi bien, depuis ses plus jeunes tentatives, telles que le Guet ramassant un cadavre au coin d'une borne, son premier tableau connu, et qui faisait partie de ceux

que lui achetait son père pour engraisser un peu la fameuse pension mensuelle de quinze francs, il n’avait jamais abandonné les pinceaux.

Nous l’avons laissé exposant, sans succès, au Salon de 1834, un petit tableau sur un sujet flamand. Ajoutons, pour tout dire, que ce tableau de genre était accompagné d’une aquarelle dont le catalogue d’alors donne ainsi la désignation : Militaire auquel, chez l’habitant, une jeune fille présente un pot de bière. Cette aquarelle fut achetée 100 francs par la Société des Amis des Arts.

L’année suivante, il n’exposa rien. Non pas, hélas, qu’il n’eût rien présenté : mais son envoi, composé des Joueurs d’échecs et du Petit Messager , n’avait pas été agréé par le jury. C’était d’une sévérité excessive, et bien que le candidat exposant n’eût alors que vingt ans, les deux tableaux présentés avaient des qualités

réelles qui rendaient injuste cette cruelle sentence.

Ce fut l’avis de l’artiste, qui représenta ses tableaux en 1836, et aussi, l’avis du jury de cette année, qui les reçut.

Deux ans après, Meissonier expose un Religieux consolant un mourant. Cette toile attira l’attention du duc d’Orléans, qui l’acheta 500 francs. (Quatorze ans plus tard, à la vente posthume du prince, le même Religieux fut vendu 4000 francs.)

En 1839, Meissonier intéressa la critique. On lit en effet dans le journal l’Artiste — compte rendu du Salon : — “ ... Et voilà que j’oubliais un adorable petit Docteur anglais, de M. Meissonier, charmante miniature à l’huile, des plus fines et des plus spirituelles ”. Ces lignes étaient signées dejules Janin, qui exerçait alors dans la critique française un sacerdoce souverain... qu’on ne peut guère comparer qu’à

celui exercé dans la suite, dans la peinture nationale, par l’artiste qu’il signalait avec cette bienveillance un peu désinvolte.

La petitesse des tableaux de Meissonier! C’est ce qui, pour tout le monde, les contemporains et la postérité, marque avant tout son talent : “Meissonier a fait de petites choses”. C’est ce qu’on commencerait à dire si on voulait l’expliquer, l’exposer, à qui ne le connaîtrait pas. Et que n’a-t-on pas ajouté, pour louer, critiquer, discuter l’exiguïté des toiles ou des panneaux sur lesquels s’appliquait le peintre!

Au fond, c’est là — sans calembour — une très grande question. Il est certain que les dimensions matérielles des œuvres d’art n’entrent jamais en ligne de compte lorsque ces dimensions demeurent moyennes. Il est non moins certain qu’à moins d’apporter des modifications révolutionnaires dans notre esthétique, nous nous refusons à considérer comme œuvre d’art

ce qui dépasse par trop ces limites moyennes ou ce qui reste trop en deçà. N’en est-il pas de même dans la vie et la société, où les géants exagérés et les nains trop réduits se trouvent rejetés, chacun dans un sens, hors de la loi commune, et ne sont plus que des curiosités?

Soit, mais quelle est la limite ? Meissonier ne l’a-t-il pas atteinte, ses tableaux sont-ils trop petits ?

Eh bien, disons-le catégoriquement : non. Non, ils ne sont pas trop petits, étant donnés leurs sujets, d’abord; et, aussi, leur présentation, leur composition, leur disposition dans le décor; et, enfin, le relief et l’intensité des détails.

On peut même aller plus loin et assurer qu’ils ont la dimension qu’ils doivent avoir, celle qui convient le mieux à mettre en valeur les magnifiques dons qu’avait le peintre, et à faire oublier les qualités qui, peut-être, lui ont manqué. Les scènes qu’il anime, voire même

les personnages isolés qu’il représente, sont comme des récits racontés d’une façon intime ; il faut qu’on s’en approche...

Elles n’ont pas suffisamment d’harmonie et de rayonnement pour appeler de loin, mais, de près, elles nous parlent avec une netteté exquise. Elles nous offrent cent détails justes, à retrouver, à reconnaître; une ordonnance soigneuse à approuver, et, ce qui est mieux encore, des physionomies expressives à lire... Il semble que les dimensions en soient calculées à l’échelle exacte pour que toutes ces impressions s’éveillent ensemble et se mêlent le mieux possible... Et tout cela serait délayé dans un plus vaste cadre... C’est à cause de cette proportion qu’on a très justement dit que “ les tableaux de Meissonier n’ont l’air petits qu’avant qu’on les ait bien regardés ”.

Mais ne nous y trompons pas. Il ne suffisait pas de faire petit pour arriver à ce maximum

d’intensité. Il fallait, au contraire, une somme énorme de talent pour éviter la mièvrerie et la préciosité.

On a donné d’autres raisons de la valeur des œuvres de l’artiste malgré leur petitesse, ou plutôt à cause de leur petitesse. M. Gustave Larroumet a écrit à ce propos un brillant et ingénieux plaidoyer, dont voici le passage principal :

“ ... Il y a telle catégorie de sujets où l’étendue est un contre-sens. Si vous voulez peindre le sacre de Napoléon, le pont de Taillebourg ou la bataille des Cimbres, vous avez le droit de régler votre toile sur l’espace que de telles scènes occupèrent dans la réalité ; encore pourriez-vous concevoir votre sujet de telle sorte qu’il pût contenir au complet dans un mètre carré. Mais pourquoi donner à la reproduction artistique plus d’importance relative que les originaux n’en ont dans la réalité? Vous voulez

me montrer l’aspect d’un cavalier, d’un piéton, d’un passant. Comment m’intéressent-ils dans la réalité? Seulement par l’impression rapide qu’ils laissent à mon œil et à mon esprit. Je les ai vus à distance, réduits à quelques centimètres par la perspective. Je vous tiens donc quittes si vous me les montrez dans cette proportion... ”

L’argument est spécieux. Peut-être est-il plus ingénieux que juste et offre-t-il prise à la discussion. Mais il ne faut pas trop s’attarder à des polémiques abstraites, alors qu’on est en présence d’une réalité, l’œuvre, dont chaque parcelle nous sollicite, et qui résout en somme, par le fait de son intérêt et de sa vie, le subtil problème qu’elle nous a suggéré.

En 1840, nouvel envoi au Salon : un Liseur, un Saint Paul, un Isaïe.

Le peintre allait-il déjà changer sa manière? Les deux derniers tableaux pouvaient le faire craindre. Ils étaient grandeur nature, et cela ne

les empêchait pas d’être d’une exécution terne et banale... Sans doute, agacé des critiques, Meissonier avait voulu montrer que lui aussi pouvait, s’il le voulait, faire de la peinture d’école! Les artistes les plus convaincus ont parfois de ces déterminations hâtives et impatientes.

Par bonheur pour lui, il le montra mal, et un peintre qui avait une grande influence sur lui, Jules Chenavard, sut le détourner de cette orientation artificielle à laquelle il voulait forcer son talent.

Les éloges que recueillit d’autre part son tableau de genre, le Liseur, qui était du “ vrai Meissonier ”, ne purent que l’encourager à persister à rester lui-même. La Revue des Deux Mondes, dans sa critique du Salon, fait, en un style qui nous paraîtra peut-être quelque peu suranné, un enthousiaste éloge de la toile : “Une toile flamande, s’il en fut. Figurez-vous

un vieux bonhomme, retiré des affaires, la peau ridée comme le parchemin de ses livres, mal vêtu, mal nourri, et cependant l’homme le plus heureux du monde : c’est un bibliophile, et il est au milieu de vieux livres!... Vous ne sauriez croire combien cette noble passion est vivement exprimée dans ce petit tableau... Mais où donc M. Meissonier a-t-il rencontré tous ces délicieux petits livres rarissimes ? Sentez plutôt quelle adorable odeur de bouquin ! ”

Le jeune homme — il n’avait encore que vingt-cinq ans — remporta une troisième médaille. L’année suivante il obtint une seconde médaille, et son tableau : la Partie d'échecs , lui mérita une consécration brillante : il fut acheté par M. Paul Périer. Consécration matérielle non méprisable : la toile fut payée 2000 francs, ce qui était beaucoup alors ; consécration morale plus grande encore, car M. Paul Périer était un collectionneur averti qui n’ac-

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