‹ MeissonierChapitre 5 sur 10 · L ATTENTE · texte numérisé non relu

L ATTENTE

(Musée du Louvre.)

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les prédécesseurs de Meissonier, certains comme Boilly, Drolling’ et Granet, lui avaient montré la vraie voie, qui était non dans la répétition de l’œuvre des maîtres hollandais, mais dans l’application de leurs méthodes et d(‘ leurs principes à la traduction de la vie de leur propre temps. Meissonier ne comprit pas. Et, malheureusement, une fois eng'ag'é sur ce chemin, il y fut maintenu par le succès.

Nous voyons donc, coup sur coup, à travers toute sa carrière, alternant un peu plus tard avec les sujets Louis XY, traversant ses enthousiasmes pour les grands jours de la Révolution ou de l’Epopée impériale, sans arrêt jus(ju'a la dernière heure, se suivre et se multiplier, sous toutes les formes, un peuple innomhrable de hallehardiers, de mousquetaires, de reîtres, de spadassins, de hravi, de cavaliers, gentilshommes ou soldats, de trompettes ou porte-étendard, hérauts d’armes, chanteurs et musiciens. Ils appartiennent par leur costume, dont les hrillants oripeaux tentent sa hrosse de peintre,auxvrou au commencement du wif siècle. Mais, ce qui est intéressant, c’est (|u’il n’est pas attiré seulement parle pittoresque de leur aspect extérieur et ({u’il se plaît à les réaliser individuellement comme des types expressifs d’êtres humains. Leur psychologie est évidemment et volontairement très simple, car ce ne sont guère que des caractères impulsifs, insolents et fats, égoïstes, fanfarons et querelleurs; ils n’apparaissent (jue la main sur la dague, le feutre sur l’oreille, vidant leur verre, pipant les dés, guettant leur belle ou lorgnant les tilles. Et. pour-

MElSSONIKIi.

tanl. dans leur liàljleri(‘ i^asconnc (‘t leurs cosluines frin- «anls ou tapai»’eurs de salin ou de velours, relevés de dentelle, de passementeries ou de buflleteries, ils gardent, malgré tout et en dépit de leur taille exiguë, une C(u*taine allure de grandcmr décorative.

('.es sujets sont donc pour lui, en quelque sorte, de véritables lieux conimuns sur lesquels, commi' tous les grands artist(‘s, il aini(‘ à exercer ses dons d’observation et de pénétration et la virtuosité de sa teclmique.

Mais à côté de ces ligures uni(|ues, (ju’il répète bientôt à satiété pour satisfaire aux dcmiandes des amateurs et des marcbands et répondre aux besoins croissants de son luxe et de ses scrupules — ce ([ue Burly appelle justement opus servi/e, — Meissonier g]*oupe ses béros préférés en comj)ositions vivantes, aux scènes animées, mouvementées et même à l’occasion tumultueuses ; car il n'bésile pas à employer la mimique et l’action pour accuser énergiquement le caractèn' entier de C(‘S vigoureuses pbysionomies bumaiiu'S.

(le sont b‘s Joueurs (V échecs (18.3b), la Pur tic tV échecs ( 1841), Joueurs au corps de par de ; Jhivcurs (1842), Cavaliers jjassa ut un r/ué { les Forçais [ la Chaîne

( I84b ), les Bravi (1853), Chanson de geste (1853), les Amateurs de peinture (1854), la Rixe (1855), la Partie de pujuel (18bb), Sans débrider (1808), Cavaliers en nuirehe (18btl), Réception au château (1876), le Soii\ cavaliers en plaine (1882), suivis, api*ès ses séjours à Ndmise, de tableaux de cai'actère spéciabmient vénitien.

Cliché Kuhn.

(Musée du Louvre, collection Cliaucliard.)

tels que le Chanta le Concert^ rArioste, le IJécaméron^ le Peintre^ etc.

Le nombre des acteurs varie depuis les scènes à deux personnag-es, comme le Peintre^ la Chanson ou le Cabaret^ jusqu’à celles qui en comptent une dizaine, telles que la Partie de piquet^ la Partie perdue ; il en est même où les protagonistes sont entourés d’une petite foule de figurants, ainsi qu’on voit dans la Chaîne^ les Forçats^ Cavaliers chargeant dans un défilé^ la Réception au château^ etc.

Tous ces panneaux infiniment petits, caries scènes les plus importantes se développent dans un espace qui n’excède guère une huitaine decentimètres, sont extraordinaires de vivacité, de mouvement, d’expression, malgré le soin qui s’attache aux détails et l’apparente minutie de f exécution. Tout y est rendu avec précision, mais avec nerf, tout y est de ce qu’il faut, mais il n’y a que ce qu’il faut, chaque chose se tenant exactement à sa place. Plus on les examine et plus on y entre, plus on est saisi par la réalité vivante de ces petites comédies et de ces petits drames, observés avec une intelligence des rôles, une pénétration des caractères, un accord dans faction, la mimique et la physionomie, un sentiment des circonstances, des milieux, du décor, des costumes et des accessoires, qui sont, assurément, uniques. Sans vouloir échapper à ses obligations étroitement pittoresques, en se défiant au plus liant point de cet élément de curiosité qu’on appelle l’anecdote ou le sujets en proscrivant avec soin les inspirations de la littérature et du théâtre, car ses petits scénarios sont à lui seul et n’ont été

empruntes ni à la poésie, ni à l’art dramatique, ni au roman, Meissonier a inventé a sa façon, façon vraiment de peintre, une sorte de « comédie humaine », où sont exprimés avec une rare perspicacité et une aussi rare délicatesse de perception ou d’intuition, toutes les émotions ou les passions, tous les sentiments de satisfaclion ou de dépit, d’orgueil ou d’humilité, de contentement ou de rage : la félicité intime et silencieuse du buveur, du fumeur ou du liseur, l’attention tendue des joueurs, l’intérêt ou la malice de ceux qui regardent, la mauvaise humeur de celui qui perd, le plaisir ardent et contenu de son adversaire heureux, la violence des disputes, les joies plus ou moins discrètes des réunions du cabaret ou du corps de garde, le soupçon de la jalousie, l’anxiété de l’attente.

Il réussit particulièrement dans ces scènes muettes, actes simples et familiers de vie, de la vie de tous les jours, où il n’y a vraiment d’attachant que la peinture de la vie pour elle-même. Tel est, par exemple, ce tableau paisible devant une auberge, ouverte à l’orée d’un parc, où deux élégants cavaliers, sans débrider^ lampent d’un trait le verre que vient de leur porter l’hôtelière accorte ; elle suit d’un œil amusé la satisfaction matérielle des buveurs^ tandis que l’aubergiste caresse le chanfrein d’un des chevaux avec un sourire de bonne humeur obséquieuse et qu’un voyageur, assis plus loin sur un banc, sous la galerie de bois ajourée, sort de sa distraction pour s’arrrêter à ce petit incident rapide. La Partie de piquet nous montre à quel point Meissonier excelle à rendre les plus diverses

LA LECTURK CHEZ IUDEROT

(Collecüon do M. le bacon Ed. do Rotlischdd.)

manifestations d’un même sentiment ou à dêmêler les sentiments divers que suscite un même fait ou un même acte. 11 y a là neuf personnages autour d’une table, quatre joueurs et cinq spectateurs. Pour peu qu’on les contemple, on devient le sixième tant l’expression des physionomies, par leur vraisemblance, vous intéresse vous-même aux péripéties apparentes de la partie. Deux estaffiers, derrière une porte, guettent la sortie d’un personnage qu’ils se préparent à assassiner. Le premier, le corps tout tordu par l’effort et l’attention, se penche vers le trou de la serrure et fe geste, seul, de sa main vers son camarade, qui tient prête la dague nue, est tout à fait tragique. Ce sont les Bravi (du salon de 18.53, aujourd’hui collection Wallace), petit drame à deux personnages singulièrement émouvant par la mimique expressive et saisissante des deux sinistres acteurs. Dans la Rixe^ il atteint le paroxysme du mouvement et de la violence. A la suite d’une querelle de jeu, dans quelque tripot, deux personnages en viennent aux armes, brusquement séparés par les autres joueurs. C’est ici la réalité même, une réalité prise par une sorte d’appareil extraordinaire, d’objectif supérieurement conscient et clairvoyant, où l’on regrette peut-être un peu, comme toujours, que la personnalité de l’auteur reste cachée, comme indifférente, au lieu de participer à la scène et de nous y introduire nous-mêmes violemment par la véhémence de quelques accords. Ce serait la perfection pittoresque, s’il y avait un peu moins de retenue et d’exactitude et un peu plus de chaleur intérieure et d’abandon.

MEISSONIEK.

3Iais c’esl surloiit dans les scènes qu’il place à l’époque de Louis XV (|ue Meissoniei* montrera les dons innés de son esprit d’observation. Ce siècle tout français fait valoir ses (jualités les plus françaises d’aisance, de bon ^oût, de line bonboinie. Aux rodomontades espagnoles de ses matamores enrubannés et empanacbés, aux cbevelures frisées, aux moustaches en croc, succèdeid les manières 1‘éservées, polies, avenantes, d’un ])etit monde de viveurs plus délicats, discrets jusque dans leurs vêtements. Nous ne trouvons plus ici de querelles onde batailles, mais tout un peuple de gens paisibles, à l’occasion d’bumeur gaie, d’esprit sain, de tempérament bien équilibré, vrais types aimables, élégants et mesurés de bons Français. Ce sont tantôt des gentilsbommes sans morgue, lassés des pompes de la Cour, qui reçoivent leurs botes pour un séjour de quinzaine au cbàteau ou s’attardent, eux aussi, devant (juelque auberge, pour se rafraîcbir, au retour d’une partie de chasse, avec un grand verre de clairet. Tantôt, et c’est ce milieu que Meissonier préfère, car c’était naturellement le sien et il se plaisait à y revivre dans le temps passé, c’est la bourgeoisie, la bonne bourgeoisie de Chardin, avec ses mœurs familiales, son honnêteté foncière, sa droiture sans humeur et sans austérité, sa cordialité indulgente, son esprit d’ordre, son goût pour les plaisirs simples et naturels, milieu de gens sociables à (jui suffît la conversation de quebjues amis, la plupart du temps autour d’une bouteille généreuse, et, en tout cas, la compagnie d’un bon livre ou d’une pipe choisie.

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