M E L JE N I S I
Se détachait en blanc sur les groupes obscurs ;
D'un sistre recourbé sa main capricieuse ,
Comme un essaim d'oiseaux, éveillait les sons purs.
Elle était belle ainsi ; la pourpre qui la noue
De sa jambe arrêtait les contours onduleux,
Un sourire flottait de sa lèvre à ses yeux ,
Des sourcils longs et noirs couraient jusqu'à sa joue ,
Et ses cheveux bouclés où la brise se joue
Voltigeaient sur son front étroit et gracieux.
Sa tunique aux longs plis montait comme un nuage Autour d'elle, en dansant : le reflet inégal De la lampe fumeuse ou du jaune fanal Parfois d'un vif éclair sillonnait son visage ; Et, sur sa gorge nue, un collier de métal Sonnait comme la grêle en une nuit d'orage !
20 MEL.ENIS
Retenant son haleine, et la couvant des yeux, Le rhéteur palpitait, comme en un songe heureux, Craignant de réveiller son âme confiante Et de perdre à jamais la vision charmante ; Quand soudain près de lui, s'arrêtant dans ses jeux, La danseuse en sueur vint tomber haletante.
Paul us avec un cri la reçut dans ses bras ; Il baisait, éperdu, sa tête parfumée, Et pressait doucement ses membres délicats ; Se gonflant comme une onde, et de perles semée, Sa gorge bondissait par la danse animée ; Elle le regardait et ne lui parlait pas!...
Comme nous l'avons dit au début de l'histoire, Paulus était parfait; sa chevelure noire Ondulait sur son front, son regard plein de feu
MELiENIS 21
Étincelait parfois comme celui d'un dieu ; Il avait un sourire aux belles dents d'ivoire : Ni grand, ni trop petit, il tenait le milieu.
Elle le regardait mollement inclinée,
Puis craintive et vers lui soulevant ses grands yeux :
« 0 jeune homme inconnu, qui t'amène en ces lieux?
» Tu contemples de loin cette troupe avinée,
» Sans boire et sans dormir, et semblés soucieux,
» Apprends-moi ton pays, ton nom, ta destinée I
» Ton sein est large et fort, ton regard plein d'ardeur, » Es-tu soldat aux camps, ou lutteur dans l'arène? » Perces-tu, sans pâlir, une poitrine humaine? » Dit-on, quand tu parais : C'est un gladiateur?... » Paulus, en souriant, prit ses mains dans la sienne : » Je sais tuer aussi, dit-il, je suis rhéteur! >/
Mot profond, en effet ; j'ignore si la belle
Comprit notre héros, mais il était charmant,
Et présentait à l'œil l'étoffe d'un amant
Solide, en faut-il plus aux femmes? « On m'appelle
» Mekenis, j'ai vingt ans et je t'aime, » dit-elle.
Pour Paulus, il nageait dans le ravissement.
Advienne que pourra ! c'est chose délectable,
Qu'un bon gîte la nuit et qu'une fille aimable !
Elle avait sur son cou jeté ses bras de lait :
« Ami, je danserai, si ma danse te plaît,
» Où tes pieds passeront, je baiserai le sable,
» Car tes grands yeux sont doux ! Quand ta bouche parlait,
» Je me sentais mourir I Oh ! mon âme est blessée
» D'un amour inconnu qui ne s'éteindra pas!
» Parle I veux-tu quelqu'un qui s'attache à les pas?
MELiENlS 23
» Oui, le jour, qui, la nuit, t'étreigne eu sa pensée?
» Une esclave fidèle, une femme insensée
» Qui donnera son sang pour dormir dans tes bras?
» — Je t'aime ! » dit Paulus. Les lampes dans l'espace
Répandaient çà et là leur reflet incertain
Sur les buveurs couchés parmi les flots de vin .
Chaque groupe dormait immobile à sa place ;
La danseuse bondit vers une porte basse,
En faisant au rhéteur un signe de la main .
Paulus franchit la salle et partit avec elle, Bénissant les destins qui le servaient ainsi ; Ils montèrent tous deux le long du mur noirci : Melsenis demeurait à la troisième échelle ; — Paulus avait vingt ans, Mela^nis était belle ! Magnanimes lecteurs, n'en prenez de souci !