‹ Mélange oratoires (volume 2)Chapitre 13 sur 27 · PANEGYRIQUE DU BIENHEUREUX J.-B. DE LA SALLE · texte numérisé non relu

PANEGYRIQUE DU BIENHEUREUX J.-B. DE LA SALLE

PRONONCÉ DANS lA CATHÉDRALE DE REIMS

L» 2S juin 1888.

lUi viri misericordiœ sunt quorum pietates non defuerunU Cum semme eonim permanent hona.

Voilà les hommes d'amour dont la charité ne s'épuise pas. La postérité qu'ils ont laissée perpétue leurs bienfaits.

(Eccl. xuv, 10.)

Éminenge * , Messeigneurs * , Mes Frères,

Il y a quatre mois, une sentence prononcée à Rome terminait un long procès. Ce n'était pas un de ces litiges vulgaires où s'agitent les intérêts de la cupidité. D'un côté, une famille religieuse implorait le droit d'honorer d'un culte public la sainteté de son fondateur ; de l'autre, on voyait celui qui a reçu en dépôt

1 Le cardinal Langénieux , archevêque de Reims. ■ ^ NN. SS. les évéques d'Amiens, de Luxembourg, de Saint- Claude, de Soissons; Mo'^ Farchevêque de Sébaste, coadjuteur de Rennes.

la doctrine et la morale du Christ, opposer à ces pieuses instances les sages lenteurs qui permettent d'éprouver les vertus des héros chrétiens avant de les offrir en exemple à Thumanité. Ah! l'Église n'imite pas l'empressement des hommes à décerner les brevets d'héroïsme. On ne la voit pas prodiguer la flatterie sur les cercueils, s'éprendre d'un fol enthousiasme pour des renommées douteuses. Elle ne laisse pas à la multitude aveugle le soin de juger une mémoire. Quand l'admiration et la reconnaissance du peuple soulèvent autour du souvenir d'un homme ce concert d'hommages qui répond à d'immenses bienfaits et à de sublimes exemples , elle ne se hâte pas d'accueillir ces témoignages; surtout elle ne permet pas qu'ils revêtent la forme du culte ou de la prière, ^sie du vœu de ses enfants, elle le soumet à un patient examen. La pureté de la foi, la pratique héroïque des préceptes et des conseils évangéliques , voilà ce qu'elle veut constater dans la personne; l'importance des ser\'ices rendus à la société chrétienne, voilà ce qu'elle recherche dans l'œuvre. Et cela ne lui suffit pas encore. Pour autoriser les honneurs du culte, elle demande à Dieu de glorifier son serviteur en mettant au service de son intercession la puissance du miracle.

Telle est, mes frères, la sagesse de l'Épouse de Jésus- Christ. Aussi les sentences qu'elle prononce ne sont- elles pas sujettes à réforme; elles n'ont rien à craindre des désaveux de l'opinion. Depuis tant de siècles l'histoire n'a pu en casser une seule, et la gloire que l'Église décerne ne connaît pas de déclin.

rA

Parmi ces hommes que la parole de Léon XIII vient de désigner à nos hommages, il en est deux qui nous touchent de plus près.

L'un^ apôtre de la jeunesse et missionnaire des pauvres , recevait naguère de la catholique Vendée un hommage incomparable, où Ton sentait battre le cœur de toute une province , où la reconnaissance et rafifection allaient chercher, à la distance de deux siècles, celui qui fut vraiment le père et l'ami de son peuple.

L'autre a reçu de Dieu une mission plus universelle. Reims fut son berceau ; Rouen garde sa tombe ; Paris vit grandir son œuvre; la France entière, de son vivant, en recueillit le bienfait; après sa mort, ses fils l'ont portée jusqu'aux extrémités du monde. Ah ! je ne m'étonne pas que d'une province à l'autre les enfants de la France se renvoient l'écho de sa louange. Mais comment Reims n'aurait-elle pas un rôle privil^é dans ce concert !

Éminence,

Il appartenait au pontife qui occupe la chaire de saint Rémi d'acquitter envers le fondateur des écoles chrétiennes la dette de votre glorieuse cité. L'éclat de ces fêtes dit assez comment vous avez su comprendre et remplir cette tâche. Appelé par votre choix à traduire à mon tour le sentiment de votre peuple , je me vois placé entre l'éloquent interprète des traditions de votre Église et l'évêque dont la voix puis-

santé, toujours prête à servir d'oi^ne à la vérité, s'adressait naguère à la Vendée , debout tout entière pour l'entendre, et lui redisait en un magnifique langage l'histoire glorieuse de Louis Grignon de Montfort. Ce voisinage m'accable autant qu'il m'honore , et j'en aurais certainement fui le péril, si depuis plus de vingt ans je n'avais pris la douce habitude de recevoir l'expression de vos désirs comme les ordres d'un père, et de chercher dans ma reconnaissance filiale le courage de les exécuter.

. Vous n'attendez pas, mes frères, que je vous raconte la vie du bienheureux Jean -Baptiste de la Salle. Ce récit vous a été fait hier de manière à décourager l'imitation et à la rendre inutile. Mais peut-être trouverons-nous encore, dans le souvenir du serviteur de Dieu des leçons et des exemples propres à nous soutenir dans les luttes qui s'imposent à nous.

Jean -Baptiste de la Salle fut suscité de Dieu pour servir la grande cause de l'enseignement populaire. C'est donc moins sa personne que son œuvre que je voudrais vous montrer. Cette œuvre, il me faudra la placer dans son cadre, faire voir à quels besoins elle répondait, et comment elle y a satisfait. Enfin, de cette vue du passé, sortira pour nous l'intelligence de nos devoirs présents.

Ce que l'Église a fait pour l'instruction du peuple avant le bienheureux de la Salle, ce qu'elle a fait par lui , ce qu'elle veut faire par nous, tel sera, mes frères, l'objet et le partage de ce discours.

Ce que l'Église a feit dans le passé pour l'instruction du peuple! Elle a donc fait quelque chose? C'est la question naïve que posera sans doute , en m'écoutant , quelqu'une de ces dupes innocentes que l'impiété fait tous les jours parmi nous, en exploitant sans pudeur la puissance du mensonge. Confondre ce mensonge est une tâche ingrate; effort superflu si l'on s'adresse à ceux qui savent ; effort stérile si l'on parle à ceux qui ignorent, et qui s'accommodent aisément du parti pris. Et pourtant il faudrait bien en finir une fois pour toutes avec un préjugé que condamnent également et la raison et l'histoire.

Qu'est-ce, pour la raison, que la religion chrétienne? C'est avant tout une doctrine. Sans doute , c'est autre chose aussi : un culte, une prière, une société. Mais tout cela s'appuie sur la doctrine. Otez le dogme, tout le reste s'écroule. Et l'Église le sait bien , puisqu'elle veille par-dessus tout au maintien de la doctrine. Et ses ennemis ne l'ignorent pas davantage, puisqu'ils lui reprochent son intolérance à l'égard de ceux qui altèrent la formule. Le berceau de l'Église, c'est le sommet sacré d'où le Christ, montant au ciel, donne aux apôtres le mandat d'enseigner tous les peuples dans tous les temps : Euntes docete omnes gentes, us^ que ad consummationem sœculi^.

1 Matth. XXVIII, 19, 20.

256 MÉLANGES ORATOIBES

Soit , diront nos adversaires. Mais ce que TÉg^ enseigne, ce n'est pas la science, c'est la théologie, c est le mystère, c'est raffirmation impossible à vérifier, et, par là môme, irréductible au vrai savoir. — En êtes-vous bien sûrs? Oui, sans doute, il y a du mystère dans l'enseignement sacré , mais il y a aussi ces trois choses, qui appartiennent à la science : une histoire, une philosophie, une morale.

Une histoire , car le christianisme n'est pas un système s:)rti d'une école ; il est un fait apparu en pleine lumière des temps historiques, indissolublement lié à l'existence, à la personne, à l'œuvre de Jésus- Quîst, à sa vie, à sa mort, à sa résurrection. Les apôtres sont des témoins : « Ce que nous avons entendu , disent -ils, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont palpé , voilà ce que nous venons vous annoncer touchant le Verbe de vie ^ » Saint Paul ne craint pas d'appliquer au plus éclatant des miracles du Christ ce critérium de l'éAidence historique, et d'appuyer sur cette certitude toute la raison d'être du christianisme : « Si le Christ n'est pas ressuscité , s'écrie-t-il, tout s'évanouit, et notre prédication, et votre croyance; nous sommes convaincus d'avoir été les faux témoins de Dieu : Invenimur et falsi testes Dei. Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine... ; nous sommes les plus misérables des hommes^, m

Le christianisme , fondé sur l'histoire , contient en

1 I Joan. 1,1.

2 1 Cor. XV, 14,15, 17,19.

outre toute une philosophie. Il affermit la raison dans son propre domaine, Tempèche de douter d'elle-même et de s'évanouir dans le scepticisme. C'est la doctrine du vrai Dieu, un et parfait, créateur du monde, antérieur au monde, distinct de son ouvrage puisqu'il a sa vie propre, mêlé à son ouvrage puisqu'il le supporte et le régit. C'est la doctrine de l'homme véritable, à la fois esprit et corps, hôte du temps et citoyen de l'éternité. C'est la vraie conception de l'univers, portant en sa beauté la marque du Créateur et en son imperfection le témoignage de sa contingence. Un ensemble de notions fermes , précises , rationnelles, à la fois sublimes et accessibles, touchant Dieu, l'homme, le monde, est-ce là, oui ou non, une philosophie ?

Enfin , c'est aussi et surtout une morale : la plus pure, on en convient; la plus impérative, la plus efficace, la plus divine par sa résistance aux tentatives corruptrices du sophisme quand il se fait le complice des passions ; la plus humaine aussi par son adaptation merveilleuse aux énergies inégales de la volonté, offrant aux vertus communes le ferme appui des préceptes, ouvrant aux âmes héroïques les horizons sans bornes de la perfection.

Voilà ce qu'est la religion chrétienne dans son essence. Et vous voulez que l'Église, chargée de propager et de perpétuer cette doctrine, soit l'ennemie de l'instruction? Mais ne voyez-vous pas qu'il faut qu'elle enseigne ou qu'elle périsse?

Il est vrai qu'on peut être son disciple sans savoir

lire. Qu est-ce que cela prouve, sinon que l'enseigneinent chrétien est le plus populaire, le plus universel qui se puisse concevoir? Quoi! nos sociétés modernes, avec toutes les ressources dont elles disposent, avec Taggravation de l'impôt, avec le luxe des écoles, avec la multiplication des maîtres, avec la coercition légale, n'ont pas encore fait disparaître les derniers restes de l'ignorance, et l'Église, dans ces temps que vous traitez de barbares , par la seule vertu de lapostolal , avec les seules richesses de l'aumône, sans menaces, sans contrainte, avait fait entrer dans l'esprit du peuple plus d'idées, plus de solutions précises touchant les grands problèmes de la vie humaine que n*out pu faire tous vos pédagogues. Des illettrés lui devaient cette culture. Grâce à elle, ils pouvaient raisonner avec justesse du Créateur et de la créature, lie riiitêrol et du devoir, de l'existence présente et de la destiiuH) à venir. Et qu'est-ce que cela, sinon la plus étonnante diffusion du savoir qui ait jamais paru dans rhumanité ?

Toutefois, si la connaissance des lettres n'est pas indispensable à l'initiation religieuse, elle est pour renseignement chrétien un puissant auxiliaire. Et (*'est ici que Thistoire vient en aide à la raison, pour achever de déterminer la véritable attitude de l'ÉgUse ù l'égard de l'instruction populaire.

Faut -il, pour la centième fois, reprendre le récit des efforts qu'elle a tentés d'âge en âge pour ouvrir aux plus humbles de ses enfants les sources des utiles connaissances? Cette exploration à travers

l'histoire nous entraînerait trop loin. Bornons-nous à esquisser quelques traits de ce tableau. Pendant trois siècles, l'Église lutte pour l'existence. Il feut descendre jusqu'à Constantin pour voir la société chrétienne étaler au grand jour la civilisation qui lui est propre. Les écoles populaires font partie de cet organisme, et, cinquante ans après, un empereur apostat ne trouvera rien de mieux à faire, pour affaiblir le christianisme, que de fermer à ses adeptes l'accès de l'instruction.

Les barbares ont envahi l'Empire. La vieille culture romaine disparaît sous le flot dévastateur. Qui gardera l'étincelle, qui sauvera la semence, qui déposera au sein de ces races violentes et grossières le ferment de l'éducation? Les évêques et les moines. Écoles épiscopales, écoles monacales, voilà quels seront pendant des siècles les seuls asiles ouverts à l'initiation littéraire et scientifique. Quand Charlemagne, avec tout son génie , voudra étendre les conquêtes du savoir sur l'universelle ignorance, la hiérarchie sacrée lui fournira seule des maîtres pour fonder l'école palatine et multiplier sur le sol de son empire les foyers d'instruction. Après la mort du grand homme, il y a comme une nouvelle invasion de l'ignorance. Mais l'Église garde la clef des connaissances humaines, et son trésor s'ouvre libéralement à quiconque veut s'enrichir. Aux époques les plus sombres de la période féodale, alors que des mains rudes et sanglantes détiennent la puissance séculière, le pouvoir spirituel reste l'apanage de ceux qui ont trouvé dans la culture

de Tesprit une noblesse nouvelle. Faut- il rappeler ce duel gigantesque du sacerdoce et de l'empire, qu'ici même, il y a six ans , nous comparions à la lutte de Tesprit contre la chair? Deux papes surtout personnilient cette résistance héroïque de l'Occident chrétien à la servitude dont l'Orient porte encore aujourd'hui le joug : Grégoire VII et Urbain II. L'un est le fils d'un charpentier, l'autre est le fils d'un haut baron; l'un et l'autre sont devenus enfants de Saint-Benoît. Le cloître est l'atelier de ces transformations qui de l'artisan ou du seigneur illettré font les chefs de la civilisation et les vainqueurs de la barbarie.

Voici maintenant une période lumineuse ; c'est la partie brillante du moyen âge. Ne croyez pas que la théologie y ait seule la parole. C'est aussi l'âge de la poésie populaire et de l'épopée nationale, des chansons de gestes et des mystères , des fabliaux et des troubadours. Qui donc a instruit ces poètes, qui leur a révélé la puissance du rythme, qui leur a communiqué le secret d'éveiller dans Tàine du peuple la flamme endormie de l'enthousiasme? Ils ont tout appris à l'école des clercs. Les proses rythmées de l'Église ont servi de modèles à leurs chants enfantins. La poésie moderne sortira tout entière de ces sources sacrées.

Mais c'est nous arrêter trop longtemps à ces souvenirs. Pressons le pas, et retenons seulement ce faitsignificatif : à mesure que l'histoire curieuse pénètre plus profondément dans l'intérieur de ces sociétés du passé, dont elle n'avait longtemps connu que la surface , elle y découvre chaque jour plus nombreux les

témoignages de cet amour du savoir, de ce zèle à le répandre dont l'Église gardait alors le monopole, non par un égoïsme jaloux, mais par suite de la négligence des séculiers.

Enfin voici la Renaissance. Certes, il faut l'avouer, le monopole ici va cesser, la société laïque va se mêler au mouvement et bientôt en prendre la tête. L'Église suivra , elle soutiendra vaillamment la concurrence, mais elle ne sera plus l'initiatrice. La réforme protestante introduit un ferment de révolte dans la culture littéraire et scientifique. C'est la sécularisation du savoir.

Qu'est-ce que cela prouve, mes frères, sinon que l'enfant, longtemps bercé sur les genoux de l'Église, est enfin devenu adulte et s'est enivré de son indépendance? Est-ce que le sentiment de sa force émancipée lui donnera le droit de mépriser sa mère ? S'il veut exploiter librement son patrimoine, faudra- 1- il qu'il se montre ingrat envers la tutrice fidèle qui lui a conservé l'héritage? Pour admirer sans restriction l'œuvre intellectuelle du xvi^ siècle, il faudrait pouvoir la purifier de toutes les scories qui la déshonorent : l'hérésie, la licence, le scepticisme et l'hypocrisie, l'esprit de révolte et l'esprit de despotisme; car il y a de tout cela dans l'époque étrange et troublée qui a enfanté Luther .et Vanini, qui a entendu Rabelais et Montaigne, qui a déchaîné les guerres de religion, qui a subi Henri VIII et inspiré Machiavel. Mais oublions un instant toutes ces taches. Ne considérons dans la Renaissance que l'essor de la pensée, l'admirable efflorescence de l'art, l'élan magnifique que prend la science et qui la con-

duira dëtape en étape jusqu'aux récentes conquêtes dont elle est si fière. n reste que cette époque oi^eilleuse n a rien fait pour le peuple. Retenez bien ceci, mes firères; c'est une vérité historique que notre âge a besoin d entendre.

Tant que l'Oise a été maîtresse de la culture, tant qu^elle a fait fleurir parmi les nations catholiques une forme universelle de civilisation qui s'appelait la Chrétienté, les petits et les pauvres n'ont jamais été exclus de ses faveurs. Par les monastères Faccès du savoir, par les ordres sacrés Taccès des dignités ecclésiastiques demeurait ouvert aux plus humbles en&nts de la vieille Europe. Ils portaient dans l'exercice des grandes charges Tesprit démocratique de leurs origines, et c'est ainsi qu'à côté de l'institution féodale, vieux legs des races germaines dont l'Église a dû souvent combattre les tendances usurpatrices, on a^ii se produire, sous le couvert de la théologie scolastique, une conception politique qui faisait grande la part du peuple dans la transmission et jusque dans l'exercice même du pouvoir.

La Renaissance a du même coup abattu la prépondérance de l'Église et inauguré Tabsolutisme séculier. Les humanistes et les savants du xm« siècle pouvaient bien s'intituler les citoyens de la république des lettres: en réalité, ce n'est pas une république qu'ils formaient entre eux, c'est une oligarchie dédaigneuse du yulr gaire. Pourvu qu'on leur laissât la liberté de parler et d'écrire, dont ils ont tant abusé, ils s'inquiétaient peu de la multitude et l'abandonnaient volontiers au des-

potisme des princes. Jamais le peuple n'a été plus foulé qu'à l'heure où l'Église, sa tutrice, a vu lui échapper l'empire des sociétés. Avec le mépris du droit du pauvre le siècle de la Réforme a eu le dédain de son instruction. L'Église, au concile de Trente, élève seule la voix pour protester au nom des humbles qu'on sacrifie*. Mais sa voix se perd dans le tumulte. Les guerres de religion aggravent le mal de l'ignorance, et il faut arriver au xvii® siècle pour voir renaître le souci de l'enseignement populaire. Mais là encore l'initiative part des rangs catholiques, et les instruments de cette grande régénération, ce sont les saints*

L'honneur de la priorité appartient à l'Italie. Avec le poète païen, mais en donnant un sens plus noble encore à ses vers, saluons en passant cette terre féconde, qui ne cesse d'enfanter les fruits de la grâce et les ouvriers de la sainteté :

Salve , magna parens frugum , Saturnia tellus , Magna virum !

Saluons en même temps la catholique Espagne; car la patrie d'Ignace de Loyola et de François -Xavier,

* Dans sa V« session (De Reform. ci), le concile s'occupe surtout de l'éducation des clercs et de l'enseignement de la théologie. Mais là même où la pauvreté de TËglise ne permettra pas l'institution d'un théologal, il prescrit ce qu'il y ait au moins un maître chargé d'enseigner gratuitement la grammaire aux clercs et aux autres écoliers pauvres y>: Saltem magistrum habeant, ah Episcopo eligendum, qui clericos aliosqu& sœlares pauperes gramniaticam gratis doceat.

de Jean de la Croix et de Thérèse d'Avila, garde le berceau de Joseph Calasanz. Mais c'est dans la patrie de Philippe de Néri et de Camille de Lellis que devait éclore et s'épanouir l'œuvre des écoles pies, sous le patronage de la mère de Dieu. On vit alors des merveilles de charité. Prêtre, docteur, missionnaire célèbre, fondateur et chef d'une congrégation puissante, aimé et recherché par d'illustres pontifes tels que Clément VIII et Paul V, Calasanz aimait à fuir tant d'honneurs pour se réfugier dans une classe de petits enfants , apprendre î\ lire aux plus pauvres , les accompagner le soir jusqu'à la porte de leurs demeures, puis au retour balayer l'école et chercher enfin le repos dans les veilles prolongées de la pénitence et de la prière. Voilà, mes frères, un portrait du maître d'école où nos modernes pédagogues auraient quelque peine à se reconnaître. Comparez ensemble les deux types , cherchez de quel côté est le respect du pauvre, le vrai dévouement à l'enfance; et n'oubliez pas qu'à l'heure où Joseph Calasanz donnait au monde ces grands exemples, les précurseurs de la libre pensée n'avaient encore rien trouvé à faire pour tirer le peuple de l'ignorance où les guerres du siècle précédent l'avaient plongé! Et toutefois , si admirable qu'ait été son initiative, l'œuvre de l'instituteur italien n'a pu garder après lui le caractère de consistance et d'universalité qui répondait aux besoins généraux de la société chrétienne.

Tournons maintenant nos regards vers la France. Nulle part, dans la chrétienté, l'enseignement populaire n'avait été aussi florissant, au temps où l'in-

fluence de l'Église était prédominante. Au xv^ siècle , bon nombre de provinces comptaient autant d'écoles que de paroisses, même dans les campagnes; et l'illustre chancelier Gerson recommande aux évêques de son temps de s'assurer qu'il en est ainsi partout , lorsqu'ils visitent leurs diocèses. Mais les guerres du xvje siècle avaient multiplié les ruines. On voit alors l'Église de France en travail pour relever ce que l'hérésie et les troubles civils ont abattu. Des conciles particuliers s'assemblent dans toutes les provinces pour appliquer la discipline du concile de Trente, et l'établissement des écoles est au premier rang de leur sollicitude. Les évêques reprennent l'œuvre dans les synodes. Les villes, les hospices, les parlements, les rois secondent ce mouvement. Mais partout les maîtres manquent ou ne sont, pas à la hauteur de leur tâche.

C'est alors que se révèle, sous une forme nouvelle, la fécondité de l'Église dans l'apparition des congrégations enseignantes. Les vierges chrétiennes n'iront plus toutes s'ensevelir dans les cloîtres. Un grand nombre d'entre elles s'adonneront ensemble aux travaux de la charité et du rèle. Et quelle charité sera plus grande, quel zèle mieux dépensé que celui qui s'emploiera à l'instruction des petits et des pauvres? Durant tout le xvii® siècle, la France voit une prodigieuse germination d'instituts religieux renouveler sur son sol l'organisme de l'instruction populaire. Mais ces précieuses créations ne profitent guère qu'à l'enseignement des jeunes filles. La partie la plus difficile de l'œuvre demeure la plus négligée; non pas qu'on se ï 23

désintéresse de l'éducation des jeunes garçons, mais c'est ici surtout que la pénurie des maîtres se fait sentir. Partout on essaye d'en former ; à Lyon, à Paris , à Orléans , à Beauvais , les tentatives se succèdent pour établir des séminaires d'instituteurs. La seule qui obtienne un succès quelque peu étendu est celle de l'abbé Demia à Lyon. Mais son œuvre, qui commençait à rayonner dans le Dauphiné, en Provence, en Champagne, ne lui survécut qu'en se dénaturant. Le séminaire des maîtres d'école devint un séminaire ecclésiastique.

Ainsi partout le besoin était reconnu, les volontés étaient prêtes; mais l'homme manquait, l'homme réservé par la Providence pour faire réussir un si grand dessein. Hominem non hdbeo, disait l'Église de France en montrant au Christ tout un peuple d'enfants sans maîtres , comme un troupeau sans pasteur.

Le Christ a entendu la plainte de sa Fille aînée. L'homme qu'elle réclame, il va le tirer de son sein pour accomplir l'œuvre désirée de l'éducation populaire , et en étendre le bienfait au delà des frontières de notre patrie et jusqu'aux extrémités du monde.

Reims, réjouis- toi, tes destinées sont belles! A l'origine de notre histoire, tu sers de baptistère à la nation française. Quand la civilisation chrétienne est menacée par Fislam, c'est toi qui fournis à l'Église le

pape des croisades. Quand notre patrie est délivrée du joug étranger par l'héroïsme d'une vierge inspirée, c'est toi qui consacres son triomphe. Eh bien , voici une gloire nouvelle. Il s'agit d'arracher de nouveau et l'Église et la France à une double oppression : celle de l'ignorance, celle de la science impie et corruptrice. C'est toi encore, ô noble cité; c'est toi, vieille basilique de Reims, qui nous enverras l'artisan de ce grand ouvrage!

Dieu l'a préparé avec un soin jaloux : il Ta fait noble, pour qu'il puisse s'humilier; il l'a fait riche, pour qu'il puisse se dépouiller; délicat et sensible, pour qu'il puisse se crucifier; il l'a fait docte et sage , pour qu'il puisse tout ensemble immoler et consacrer ces avantages aux intérêts des petits enfants. Tout jeune, il l'a introduit dans l'illustre chapitre de cette Église, pour qu'il puisse abdiquer l'honneur et le revenu de ce bénéfice, et affronter sans titre et sans crédit toutes les difficultés de sa tâche.

Elles sont sublimes, mes frères, elles sont touchantes aussi ces délibérations du Bienheureux, lorsque, déjà certain de sa vocation , il hésite sur l'étendue des sa orifices que Dieu lui demande. Il ne s'agit pas pour lui de se ménager. Il a fait au dedans de lui-même tous les renoncements à la fois ; il a voué son corps à la pénitence, son cœur à la charité, sa vie au travail et à la souffrance. Il a fait de sa maison une école de petits enfants et un séminaire de jeunes maîtres. Il a commencé d'envoyer au dehors ses premiers compagnons. Déjà les écoles de Rethel, de

Guise, de Laon, sont fondées. L'œuvre est créée, il faut qu'elle grandisse. Ni le bénéfice du chanoine de Reims ni son patrimoine ne sauraient suffire à la soutenir; mais ce seront du moins des ressources assurées pour les jours de détresse. Et puis le fondateur d'une œuvre nouvelle doit s'attendre à la contradiction; pour en soutenir le choc, n'a -t -il pas besoin de crédit et d'influence? Il trouvera l'un et l'autre dans le lien qui le rattache à l'une des plus illustres métropoles du royaume. Ainsi parle une légitime prudence par la bouche des plus sages conseillers.

Mais la sagesse de la Croix tient un autre langage. Que pèsent vos chétifs trésors dans la balance de Dieu? L'œuvre qu'il s'agit d'entreprendre est une extension de l'apostolat; or Jésus -Christ a fondé l'apostolat sur le renoncement absolu; il n'a pas concédé à ses apôtres une tunique de rechange , ni un sac, ni un bâton. Non peram in via, neque duas tunicas, neque virgatn *, Pour mener l'œuvre à bien, il faut beaucoup recevoir de Dieu : or Dieu donne plus à qui lui sacrifie davantage; il donne tout à qui lui sacrifie tout. Enfin le Sauveur a dit : « Que celui qui est le premier parmi vous prenne le rang des serviteurs^; » or Jean -Baptiste de la Salle est le premier entre ses frères : convient-il qu'il garde sur eux la supériorité de la fortune et du bien-être? Quand la pauvreté fera sentir son aiguillon, quand l'inquiétude de l'avenir s'introduira dans

1 Matth. X, iO.

2 Matth. XXIII, 11.

les âmes des frères, ils se diront : Notre société va périr ; épuisés, malades, ignorants de tout autre métier, nous verrons se fermer devant nous toutes les portes, et nous manquerons de pain ; pendant ce temps , notre supérieur retrouvera la sécurité dans sa prébende , et l'aisance dans sa maison. Cette pensée est pour Jean- Baptiste le trait de lumière. La cause est entendue. Un mot d'un saint moine , le P. Barré , formulera la sentence ; c'est la parole de Jésus -Qirist même : « Les renards ont leurs tanières , les oiseaux du ciel ont leurs nids, le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » Jean -Baptiste s'étonne d'avoir délibéré si longtemps : il sera pauvre avec Jésus -Qirist, pauvre avec ses frères ; il résigne son canonicat, il vend son bien; au lieu d'en consacrer le prix à doter ses écoles, il le distribue aux victimes de la famine; il emploie deux ans à l'achèvement du sacrifice. Et maintenant il n'a plus rien, il n'est plus qu'un pauvre prêtre sans titre, sans dignité, sans revenu, sans office, comme rejeté de l'Église et de la société humaine: tamquam purgamenta hujus mundi *. L'offrande est complète , Dieu l'accepte.

Jean -Baptiste s'est offert à l'indigence : il en sentira toutes les rigueurs. Deux fois la disette ravage nos provinces, deux fois la communauté des Frères apprend à supporter la faim. Il s'est offert au mépris : il en savourera toutes les amertumes. Il ne lui suffira pas d'être méprisé des méchants ; il faut encore que , par

* I Cor. IV, 13.

une permission de la Providence, les serviteurs de Dieu lui prodiguent Thumiliation. Trois prêtres éminents, célèbres par leur piété et leur zèle, se succèdent dans la cure de Saint- Sulpice, à Paris : le premier fait mille instances pour attirer dans sa paroisse l'instituteur des Frères ; les deux autres se font les patrons de son œuvre; mais tous les trois veulent substituer leur direction à la sienne, lui font sentir durement leur autorité et finissent par repousser sa personne en essayant de séparer de lui ses enfants. Un archevêque de Rouen, vénéré pour ses hautes qualités pastorales , possède dans son diocèse le noviciat des Frères : il ne témoigne que du dédain pour celui qui a fait fleurir dans le champ de son Église les vertus d'une nouvelle Thébaïde. Un curé de Rouen ose accuser de mensonge le saint vieillard à son lit de mort; l'accusation trouve créance, les derniers jours du Bienheureux sont empoisonnés d'amertume.

Mais ce n'est pas assez d'être foulé aux pieds par ceux du dehors: Jean-Baptiste connaîtra cette suprême douleur : être méconnu de ses enfants. Plusieurs de ses premiers élus le trahissent, servent les desseins de ses ennemis, et fmisent par le quitter en violant leurs vœux. Parmi ceux qui lui restent fidèles, il en est qui le vénèrent comme un saint, et qui ne cessent (le l'offenser. Il semble que cet homme admirable porte malheur à l'œuvre qu'il a fondée. Partout où il l'établit, un orage se forme contre lui et menace son entreprise. Après quarante années d'efforts, de travaux prodigieux, après des miracles de vertu, de

dévouement et de zèle , il laisse un établissement incertain , des règles contredites , une congrégation estimée sans doute , mais dont rien ne fait prévoir les grandes destinées. Les dernières années de sa vie sont tellement marquées du sceau de l'épreuve, qu'il juge à propos de disparaître pour un temps , de se rendre invisible à ses propres enfants , comme pour détourner de sa famille d'adoption l'animosité dont il est l'objet. Tandis que les hommes le traitent avec cette rigueur, comment le serviteur de Dieu va-t-il se traiter luimême? Il saura renchérir encore sur les sévérités qui l'accablent. Depuis qu'il a entendu l'appel divin, il s'est fait victime, et il ne cesse de poursuivre sur sa personne les impitoyables revendications de la pénitence. Sa mortification est effrayante ; elle durera autant que sa vie, elle sera contagieuse et trouvera dans ses premiers compagnons d'héroïques imitateurs. A son exemple, on verra de pauvres maîtres d'école, au soir de leurs laborieuses journées , se contenter d'une maigre pitance qui ne satisfait pas leur faim , et prélever ensuite sur les heures de la nuit le temps des veilles, des prières prolongées, des macérations sanglantes. sages du siècle, si vous raillez ces maîtres d'école, ils peuvent supporter vos railleries. De la gloire où ils sont entrés, ils prennent en pitié vos mépris, et vous jettent d'en haut la parole de l'Apôtre : Nous avons été fous, c'est vrai, fous pour Jésus -Christ : Nos stulti propter ChristumK

* I Cor. IV, 10.

272 MELA94&ES OBATOlReS

Mai? cette iolie-là a été plus sage que votre habileté : Quia quod gtuUum est Dei seqpia^iiu* est hominïfnis, et dans ]es luttes que souteinait notre infirmité, le dernier root est resté à la force de Dieu: Et quod infirmuffi est Dei fortius est homvnibvs^.

Voilà l'homme, mes frères, Toilà l'initiateur que Dieu a choisi pour senir la cause de l'enseignement [populaire. Ainsi désigné, ainsi préparé, il Ta servie en r>erfection. Ce prêtre dont le regard était toujours levé an ciel a pénéftré avec une clairvoyance sans égale les besoins de son pays et de son siècle. Il a vu l'erreur de ceux qui négligeaient l'enseignement du peuple ; avec FéneJon, avec Vauban, avec tous les esprits généreux cl libres du siècle de Louis le Grand, il a pressenti, au plus fort de l'absolutisme royal, de prochainfîs e1 redoutables transformations; il a com- ]>ris que le temps nY4ai1 pas loin où la volonté d'un seul ne x^urraît plus r(Vgir un peuple, où les privilèges d'un petit nombre ne pourraient plus défrayer le besoin de liberté qui tourmentait les masses populaires, où l'instruction descendrait des sommets dans la plaine, des classes élevc^es dans la multitude, portant avec elle la vie ou la mort, selon que la source où elle s'alimente serait saine ou empoisonnée.

Et alors il a décidé que l'heure était venue pour l'Église de tenter un grand effort pour prendre en main l'enseignement du i>euple. Il ne veut plus qu'on se contente d'ouvrir aux fils des pauvres l'accès des

« I Cor. I, 25.

études cléricales ; c'est une forme nouvelle de l'étude qu'il inaugure, forme démocratique et séculière, adaptée aux besoins du grand nombre , allégée de tout ce qui en restreindrait le développement. Ce que le paysan et l'ouvrier ont besoin de savoir pour se soutenir et s'élever dans leur profession, la lecture, l'écriture , le calcul , la rédaction des contrats vulgaires , voilà l'objet de cette pédagogie nouvelle qui déconcerte les anciens maîtres, qui excite leur mépris par son humilité, leur jalousie par ses succès. Plus de latin ; ceux qui l'apprennent songeraient à monter plus haut, et l'abbé de la Salle ne veut pas faire des déclassés , mais des citoyens utiles et contents de leur sort.

Telle est la conception du saint instituteur : parce qu'elle est juste, elle réussit; parce qu'elle réussit entre les mains d'un apôtre, elle profite à l'apostolat. Car cette école, si moderne dans son essence, elle est par-dessus tout l'école chrétienne. L'enseignement élémentaire qu'elle dispense est le véhicule de la foi. Si l'élève des Frères n'apprend pas le latin, ilapprend le français dans des livres qui mettent la vérité dans son esprit, l'amour du bien dans son cœur, forment sa conscience et font pénétrer dans les profondeurs de son âme les principes , les sentiments et les habitudes dont se compose le tempérament chrétien. Les exemples de ses maîtres , les pratiques religieuses , tout un ensemble d'influences douces et salutaires, achèvent en lui l'œuvre d'initiation religieuse. Et ces avantages, remarquez-le bien, ne seront plus le pri-

vilège d'un petit nombre. L'école, telle que le Bienheureux Ta conçue, c'est l'école universelle, celle qu'on peut établir partout, que tous peuvent fréquenter et qui répond aux besoins de tous.

Voilà le véritable enseignement populaire. Pour le distribuer, il faut aussi des maîtres nouveaux : maîtres chrétiens , puisque le but dernier est l'éducation chrétienne ; maîtres unis par le lien puissant de l'obéissance religieuse, puisqu'il s'agit de maintenir et de propager une idée qui s'altérerait bien vite si elle ne trouvait, pour la servir, que des interprètes isolés et indépendants. Mais ces maîtres chrétiens, revêtus de rhabit religieux, resteront laïques au vrai sens du mot, c'est-à-dire éloignés des saints ordres; car la seule possibilité de monter un jour à l'autel pourrait les détourner de leur humble mission, et porter leurs désirs vers de plus hauts ministères. Pour leur fermer à tout jamais ces perspectives, leur fondateur ira jusqu'à leur interdire la connaissance du latin. Beaucoup d'entre eux, par l'étude patiente et prolongée, deviendront habiles dans les arts, dans les sciences, dans toutes les applications du savoir professionnel; la formation classique leur demeurera étrangère , et par là se trouve inauguré, deux cents ans avant nos modernes pédagogues, cet enseignement spécial qu'on prétend avoir découvert de nos jours pour remédier aux excès d'une culture indiscrète qui ne produit que des déclassés.

La pierre de touche du génie, c'est le pouvoir qu'il a de se survivre dans son ouvrage. Cette gloire n'a

pas manqué au grand rénovateur de renseignement populaire. Lui vivant, son œuvre a triomphé laborieusement des obstacles accumulés sur sa route; après sa mort, elle connaît enfin la grande fécondité que l'Église communique aux entreprises pénétrées de son esprit. Le pape accorde la bulle d'institution, le roi donne les lettres patentes à l'institut des Frères. Le noviciat de Saint- Yon se développe; l'ordre des maîtres d'école franchit nos frontières. En France, il résiste à la tourmente révolutionnaire , il donne à l'Église des martyrs et des confesseurs; chassés de leurs maisons, poursuivis pour avoir refusé un serment schismatique que la loi persécutrice elle-même ne leur imposait pas, les Frères se dispersent dans les villages, et y reprennent, sous l'habit séculier, l'humble fonction d'instituteurs volontaires, jusqu'au jour où la société française, reconstituée par une main puissante, fait un nouvel appel au dévouement dont les fils de de la Salle ont gardé la tradition.

Notre siècle est pour leur institut l'époque de la grande expansion. Nous l'avons vu suffire à toutes les tâches, soutenir toutes les concurrences, provoquer les plus heureuses imitations, défendre à force de succès de justes privilèges , puis s'en passer quand on les lui retire, et retrouver, sous les auspices d'une liberté contredite et d'une pauvreté joyeuse, plus d'honneur et de crédit qu'il n'en avait reçu de la protection du pouvoir. Tandis que dans notre chère patrie, livrée au fanatisme de l'impiété, la barbare laïcisation poursuit ses ravages, le peuple ne cesse

de rendre témoignage, par ses préférences, à ceux qui personnifient Técole chrétienne. Et pendant ce tempslà l'institut s'étend au dehors, le Frère ignorantin va porter la lumière aux chrétiens de Syrie, aux fellahs d'Egypte ; il accompagne au delà des océans le missionnaire et la sœur de Charité, et force les témoins de sa généreuse initiative à saluer sous sa robe noire, avec le génie bienfaisant de l'Église catholique, le prestige de cette nation que le Christ a choisie pour accomplir ses gestes dans l'univers.

Voilà donc, mes frères, ce que l'Église a fait jusqu'à nous pour l'enseignement populaire. Son œuvre n'est pas achevée. Jusqu'ici elle a trouvé de dignes ouvriers, et Jean -Baptiste de la Salle a prisj place parmi les plus grands. L'heure du repos n'est pas venue , il faut encore des serviteurs à cette cause. Ne les cherchons pas loin de nous ; c'est dans nos rangs que Dieu les a choisis. J'achèverai ma tâche en vous disant quel est ici notre devoir.

Nobles fils du bienheureux de la Salle, c'est à vous que je dois m'adresser tout d'abord. Votre père vous a légué sa gloire : à vous de la transmettre sans l'amoindrir. Nous vivons dans un temps où la mission de l'instituteur populaire est mal comprise : on la fausse et on l'exagère. On attribue au maître d'école

tous les rôles, on attend de lui tous les miracles. Suivant la préoccupation du moment, c'est lui qui doit ramener la victoire sous nos drapeaux, assurer la moralité ou généraliser le bien-être, venir à bout du vice et de la misère, substituer l'harmonie des intérêts et celle des volontés aux dissensions politiques et à l'antagonisme des classes. En même temps qu'on grossit outre mesure la puissance de l'instruction populaire, on l'isole des sources où elle pourrait puiser une partie des vertus merveilleuses qu'on lui prête; on la sépare de la religion, on ne veut même plus lui donner pour base une philosophie spiritualiste, on l'incline à chercher les principes de la morale dans le domaine exclusif des faits sensibles. Les conséquences de ces folies ne se font pas attendre : à mesure que l'instruction s'étend , la moralité baisse, le vice devient cynique et le crime précoce. La demi -science, distribuée sous les auspices de l'orgueil , rencontre dans l'âme de l'enfant les passions brutales, et se fait leur servante. Ni Dieu , ni maître, telle est la formule à laquelle aboutit un enseignement fondé sur l'apostasie.

Pauvre peuple de France , sous la conduite de ceux qui t'instruisent pour t'égarer, qui te flattent pour t'exploiter, tu ressembles à un navire dont on aurait tendu les voiles et brisé le gouvernail. Le premier vent qui passe te jette aux écueils. Le premier ambitieux venu se fait un jeu de te pousser à ta perte , pourvu que ton enthousiasme d'un jour serve sa fortune et défraye ses plaisirs.

Une date célèbre s'approche. On s'apprête plus que jamais à encenser la multitude, à lui dire qu'elle est le vrai Dieu , que tout pouvoir émane d'elle , que sa volonté créé le droit et transforme le crime en vertu. Voilà à quelle besogne on emploie les maîtres de l'enfance, afin que dans ces jeunes esprits l'erreur s'établisse la première et les marque pour la vie d'une fatale empreinte.

Frères des écoles chrétiennes , c'est à combattre ce tléau que votre vocation vous destine. Rendez-vous dignes de cette mission. Les yeux fixés sur votre saint fondateur, faites revivre en vous-mêmes et montrez à votre temps le vrai modèle du maître chrétien. Gomme votre père, soyez humbles. Que la gloire , qui de sa personne rejaillit sur votre condition, vous trouve occupés à méditer votre néant, à pleurer vos fautes, à interroger votre passé, pour y surprendre peut-être le secret de vos défaites, et trouver là, par la vertu de l'humilité, le secret de vos prochaines victoires! Dieu vous a placés au second rang de l'apostolat dans son Église, ne soyez pas jaloux du premier. La sainteté ne connaît pas de frontières; sans usurper aucune prérogative, vous pouvez être les premiers dans le royaume des cieux.

Ainsi fondée sur le mépris de vous-mêmes, votre vertu rayonnera au dehors; elle inspirera votre zèle, elle le nourrira de la divine charité , elle vous détournera des ambitions malsaines, elle allumera en vous des désirs célestes. Par vos soins, l'école chrétienne

méritera mieux son nom; les générations confiées à votre sollicitude grandiront dans la connaissance et dans l'amour de Jésus-Christ. A côté de cette société, ivre d'orgueil et de plaisirs, qui se précipite vers les abîmes, une autre société s'élèvera, race privilégiée, famille d'élite chargée de relever les ruines et d'offrir à notre nation égarée et malheureuse les ressources suprême de sa résurrection morale. Alors , alors seulement , il sera vrai de dire que les maîtres d'école auront remporté les grandes victoires , non pas celles qui détruisent un peuple vaincu , mais celles qui préparent un peuple vainqueur.

Mais le peuple fidèle n'aura-t-il point sa part dans ce combat et dans ce triomphe?

L'école chrétienne est nécessaire. Pour la diriger, il faut des maîtres chrétiens; mais pour la fonder, pour la soutenir, à qui l'Église , cette mère des âmes , va- 1- elle s'adresser, sinon à vous, mes frères?

Autrefois, je le sais, elle s'adressait aux pouvoirs publics. Entre les deux sociétés, c'était l'harmonie, c'était l'alliance. L'État pourvoyait aux besoins de l'instruction populaire , l'Église y déposait le ferment de la vérité religieuse. Vous pouviez alors réserver vos aumônes pour les misères qui affligent les corps ou qui brisent les cœurs.

Les temps sont changés. Les charges publiques se sont accrues, mais l'enseignement chrétien n'a plus de part aux trésors qu'elles alimentent. Pour faire des écoles chrétiennes, la liberté seule nous reste, liberté dépouillée, liberté militante, qui ne peut emprunter

ses ressources qu'aux sacrifices volontaires des enfants de Dieu.

Ah î ne nous en plaignons pas. Quand Dieu demande, il donne encore. Si le pauvre a besoin d'aumônes , le riche a besoin de charité. Si la classe populaire a besoin d'instruction chrétienne , la classe aisée a besoin de renoncement. Ne voyez -vous pas qu'elle périt par régoïsme?Elle s'est endormie dans le bienêtre, elle a dissipé follement ses réserves d'intelligence et de vertu , elle a perdu dans l'inutilité de ses loisirs la légitime influence qu'elle tenait de sa condition. Et voici apparaître, pour la remplacer dans le gouvernement des sociétés, des groupes nouveaux que rien n'a préparés à l'honneur de cette tâche, et qui ne peuvent qu'accélérer la ruine. vous , que la naissance ou la fortune désignait autrefois pour conduire vos semblables, désirez -vous reconquérir votre place? Ne cherchez pas d'autre privilège que celui du dévouement; qu'on vous voie les premiers à la peine, les premiers au sacrifice! S'il faut pour cela réformer vos habitudes, renoncer à vos plaisirs, introduire dans votre existence une austérité oubliée, sachez bénir Dieu de cette exigence. C'est le salut pour vous, c'est l'honneur, c'est la régénération qui commence. C'est pour la France entière la résurrection et la vie.

bienheureux de la Salle, voyez à vos pieds ces deux moitiés d'un peuple ! Sauvez l'une par l'autre ! Assurez à l'une le bienfait de l'instruction chrétienne, à l'autre le mérite de l'avoir procurée. Que l'œuvre

rédemptrice inaugurée par vous sur notre sol trouve en nous ses continuateurs, ses apôtres, au besoin ses martyrs! Par les âpres sentiers que vous avez foulés, conduisez -nous sur vos traces jusqu'à cette gloire que vous avez conquise, et qui projette aujourd'hui ses rayons sur votre patrie de la terre, pour lui montrer le chemin du ciel. Ainsi soit- il.

ORAISON FINÊBRE

SA GRAXDEUR M<5« REGXAULT

ÊVÉQCE DE CHARTRES

PRONONCÉE A LA CÉRÉMONIE DE SES OBSEQUES D-VNS LA CATHÉDRALE DE CHARTRES

La 7 août 1SS9.

Eijoienuiet if%canui... eonrersatuê corom

Kûbis ab adolescenlia mea : loqttiWÊêni ie

iiitf coram Do.aino et coratu Christo ^us-

J*ai vieilli, mes cheveux ont biandii, tandis que ma vie s'écoulait soos voe yeux. Maintenant jugez-moi en présence du Seigneur.

(I Reg. xn, 2. 3.)

Messeigneurs , Mes Frères,

Samuel, le prêtre aimé de Dieu et de son peuple, arrivait au terme de sa carrière. Il réunit un jour toute rassemblée d'Israël, et, voulant résumer dans une exhortation suprême tous les enseignements de sa vie, il commença par s'exposer lui-même au jugement de ceux qu'une dernière fois il allait instruire. « J'ai vieilli, leur dit- il, mes cheveux ont blanchi. Ma vie entière s'est écoulée au milieu de vous. Je suis prêt à vous répondre. Dites de moi ce que vous pensez en présence

du Seigneur. Ai -je fait du tort à quelqu'un d'entre vous? Ai -je faussé la justice ou altéré la vérité? t> Et le peuple tout d'une voix cria que Samuel était sans reproche. « Dieu m'est témoin , dit alors le vieillard , que vous n'avez rien trouvé à reprendre dans ma vie.

— Oui, Dieu en est témoin, répétèrent mille bouches.

— Et maintenant, dit Samuel, c'est à moi de vous juger. » Et, reprenant l'histoire de tous les bienfaits, de toutes les merveilles de Dieu , il signala au peuple les périls où l'entraînait son infidélité. Puis, aux reproches faisant succéder les accents de la tendresse : « Dieu me garde, dit-il, de cesser un seul jour de prier pour vous et de vous montrer le droit chemin : » Ahsit a me hoc peccatum in Dominum ut cessent orare pro vohis, et docébo vos viam honam et rectam!

Mes frères, nous l'avons tous connu, nous l'avons tous aimé , ce vieillard , ce prêtre de Dieu , ce père de notre peuple. L'illustre Église de Reims s'est enrichie des travaux de sa jeunesse; Chartres a recueilli le trésor d'expérience et d'autorité que lui avait apporté l'âge mûr. Ses cheveux ont blanchi sous nos yeux , et nous l'avons vu prolonger parmi nous jusqu'aux extrêmes limites de la vieillesse , avec la douce fermeté de son gouvernement, les leçons de vertu dont sa vie était pleine.

Ne vous semble-t-il pas l'entendre aujourd'hui, mes Frères, alors qu'une même douleur filiale rassemble autour de sa dépouille mortelle tous les enfants de sa tendresse? Ne va-t-il pas, comme autrefois dans ces admirables solennités dont il fut l'âme, profiter de

votre affluence pour vous adresser une dernière fois la parole de vie? Oui, il va nous parler. Mais d'abord, comme Samuel , il nous provoque à juger son œuvre. Parlons donc de lui , puisqu'il nous y convie : Loquimini de me coram Domino; parlons -en devant Diea, repassons rapidement les exemples qu'il nous a laissés, puis écoutons la parole suprême que de sa couche funèbre nous adresse encore celui qui fut, mes frères, votre Illustrissime et Révérendissime père en Dieu, Monseigneur Louis -Eugène REGNAULT, évêque de Chartres.

Certaines existences offrent un singulier contraste entre le caractère de l'homme et sa destinée : on voit des âmes pacifiques entraînées dans les hasards de la lutte, des contemplatifs jetés malgré eux dans l'action. Ce qui nous frappe en Mgr Regnault, c'est, au contraire, la parfaite harmonie qui mit toujours d'accord le dedans et le dehors de sa vie. Deux villes ont enfermé sa longue carrière. Gharleville fut tour à tour le berceau de sa naissance, l'asile de son enfance, le théâtre de ses études et le champ de son zèle. Chartres le reçut il y a trente -sept ans pour son évêque, et, depuis ce jour- là, le posséda tout entier. Dans ce simple partage de ces quatre-vingt-dix ans, ne trouvez-vous pas déjà le trait distinctif de cette figure austère et paisible, qu'aucune nouveauté ne sollicite, qu'aucun besoin de changement ne tourmente, que n'attire aucune curiosité? C'est l'homme du devoir, pour qui la vie n'a d'autre valeur que celle du travail

dont elle est pleine. C'est le serviteur de Dieu qui laisse au père de famille le soin de lui désigner le coin du champ qu'il devra cultiver. A d'autres les empressements inquiets, le souci de l'avenir, l'art de solliciter la fortune et d'attirer les regards des puissants. Eugène Regnault n'a souci que de l'avenir céleste et ne veut contenter d'autres regards que ceux du Tout- Puissant.

C'est à la fin du siècle dernier, le 24 février 1800, qu'il naquit à Gharleville. Nous chercherions vainement des faits à raconter dans les années de son enfance, mais nous y trouverions en abondance les exemples les plus nécessaires à notre temps : comment une famille honorable soutient son rang avec une modeste fortune par la simplicité des habitudes et la dignité de la vie, comment un foyer que peuplent sept enfants devient à lui seul une école où se forment les caractères et où s'enseigne le dévouement; comment la foi, la religion envers Dieu, la confiance en Marie, l'amour de l'Église, passent du cœur d'une mère chrétienne dans l'âme de ses fils par la vertu d'une initiation qu'aucune autre ne remplace , et qui peut, au besoin, remplacer toutes les autres.

Quand la famille répond ainsi aux desseins de Dieu , la récompense ne se fait pas attendre. Elle vient ordinairement sous la forme d'une vocation supérieure qui appelle un de ses membres au service des autels. On s'étonne aujourd'hui de voir les sources du sacerdoce se dessécher, et l'on oublie qu'elles jaillissent dans l'Église du trop-plein de la vie chrétienne. Qui

n'a pas vu son père incliner son front devant la Croix, qui n'a pas appris sur les genoux de sa mère à bégayer la prière enseignée par le Seigneur, comment l'idée lui viendrait-elle d'abdiquer ses espérances terrestres et de sacrifier sa vie d'un jour aux préparations de l'éternité? L'extinction progressive de la foi explique à elle seule la rareté des vocations dans les classes populaires. Si nous montons plus haut dans l'échelle sociale, nous trouverons sans doute un renouveau de croyances religieuses, dû aux bienfaits de cette liberté d'enseignement dont votre vieux pontife Mgr Clausel fut, dans la première moitié de ce siècle, l'un des plus vaillants champions. Mais ici un nouveau mal vient tuer dans sa fleur le fruit naturel d'une éducation qui se vante d'être chrétienne. La mollesse des habitudes, la frivolité des pensées, l'entraînement du luxe et du plaisir paralysent dans les jeunes âmes les influences qui rayonnent de l'Évangile et de la Croix. La semence de la vocation ne cesse pas de tomber du ciel , mais la terre qui la reçoit est couverte d'épines qui l'étouffent à peine éclose et ne laissent pas monter la tige sortie du germe. Hélas! hélas! qui donc brisera ce cercle fatal? Pour combattre l'impiété croissante, il nous faudrait une légion d'apôtres ; et le premier effet de l'impiété est de tarir parmi nous les sources de l'apostolat! vous, qui vous glorifiez d'avoir sauvé à votre foyer l'intégrité des croyances, un autre devoir vous presse : restaurez dans ce sanctuaire domestique l'intégrité des mœurs chrétiennes; et par

VOUS rÉglise de France retrouvera la gloire de son antique fécondité!

Eugène Regnault avait subi dès le berceau la douce fascination de la vertu : il n'essaya jamais d'en rompre le charme; il grandit sous cette domination qui élargit la liberté et transforme en élans volontaires tous les assujettissements du devoir. On ne saurait dire où commencèrent pour lui les premiers appels de la vocation. Le même penchant qui l'inclinait à bien faire, le rapprochait tous les jours d'une forme de vie où l'homme devient auprès de ses semblables le coopérateur de Dieu. A dix -neuf ans, après de sérieuses études littéraires et philosophiques , il quittait Gharleville pour aller demander au séminaire de Saint -Sulpice l'initiation aux connaissances théologiques et aux habitudes qui font le vrai prêtre. C'est là, dans un long noviciat de sept années, momentanément interrompu par l'affaiblissement de sa santé, qu'il noua, avec la célèbre compagnie dont Olier fut le père , ce commerce d'affection et de respect, de confiance et d'estime réciproques qui devait durer autant que sa vie. Plus tard, quand le vénérable Mgr Qausel voudra se décharger sur un coadjuteur d'une partie de son fardeau, c'est au supérieur de Saint -Sulpice qu'il ira confier son désir, c'est le choix de M. Carrière qui dictera le sien. Fils de Saint -Sulpice dans son sacerdoce et dans son épiscopat , Mgr Regnault restera fidèle à ce culte de sa jeunesse cléricale. Chaque printemps le verra accueillir avec joie le curé de Saint- Sulpice conduisant ses paroissiens au sanctuaire vénéré de Notre-Dame;

chaque automne rapprochera, dans une intimité qui ne sait pas vieillir, Tévêque de Chartres et le chef vénéré de cette Société, qu'on peut appeler depuis deux siècles la mère du clergé français.

Les années de la préparation sont écoulées. L'abbé Regnault possède en plénitude l'esprit du sacerdoce; il en reçoit le caractère des mains de Mg»" de Quélen , ce prélat de douce mémoire, qui devait bientôt après inaugurer dans la patience la série des archevêques de Paris voués à la persécution ou au martyre.

Le jeune prêtre retourna à Charleville; il y remplit, en commençant, les fonctions de vicaire. L'appel de son archevêque l'éloigna peu après de sa ville natale, pour lui confier l'administration d'une paroisse rurale. Mais bientôt sa chère cité devait le revoir, s'édifier de ses exemples et cueillir les fruits de son zèle, dépensé d'abord au profit de la jeunesse dans les fonctions d'aumônier du Sacré-Cœur, puis au profit du troupeau tout entier dans l'exercice de la charge pastorale.

Vingt-cinq années passèrent ainsi, pleines et fécondes , mais cachées en Dieu, sous la protection de l'humilité. La culture des âmes, le soin de la doctrine se partageaient avec la prière la vie du saint pasteur. S'il lui restait quelque loisir, il le consacrait à l'étude : l'histoire de l'Église l'attirait surtout, et la jeunesse hérita plus tard du fruit de ses travaux dans l'ouvrage estimé qu'il ne devait publier que durant les années de son épiscopat.

Une vie si simple n'attirait pas les regards des hommes mêlés au mouvement des affaires ; mais par sa simplicité même elle avait conquis l'estime du vénérable M. Carrière, successeur de M. de Ck)urson dans la charge de supérieur de Saint -Sulpice. Déjà ce sage prêtre avait désigné à l'attention du pouvoir le curé de Charleville, et peu s'en était fallu que celui-ci ne fût promu à l'évêché de Blois. Une circonstance accidentelle avait fait avorter ce projet. C'est à ce moment même que Mr^ Glausel de Montais , après vingtsept années d'un laborieux épiscopat, et déjà courbé sous le poids de ses quatre-vingt-deux ans, sentit le besoin d'alléger son fardeau. M. Carrière, confident de son désir, lui nomma l'abbé Regnault. « Heureux, lui dit- il, sera le diocèse qui verra un jour à sa tête le pasteur que nous vous désignons. » Vous êtes ici, mes frères, pour ratifier, après trente -sept ans, ce qui fut dit alors de votre futur évêque.

Commencées au mois de juillet 1851, les négociations relatives à la coadjutorerie de Chartres subirent, à deux reprises, des retards inattendus. Près d'une année s'écoula entre la première démarche de Mgr Clausel et l'installation de son coadjuteur. Sacré dans la basilique de Reims par l'éminent cardinal Gousset, comme évêque titulaire d'Euménie, Mgr Regnault arrivait à Chartres au mois de mai 1852. A peine investi de ses pouvoirs , il se mit résolument à Tœuvre pour seconder et suppléer le saint vieillard dont il venait partager les sollicitudes. Cette collaboration ne dura que quelques mois. Assuré de ne pas voir péricliter son

troupeau, il semblait que Mg** Clause! pût attendre en paix , sur son siège pontifical , lappel du Prince des pasteurs. Un scrupule politique , qui fait honneur à sa loyauté de vieux gentilhomme , le décida brusquement à la retraite après la proclamation du second empire. Dans les derniers jours de Tannée 4852 , il se démettait de l'épiscopat, et Mgr Regnault entrait de plein droit dans son héritage pastoral.

Durant quatre années encore , le vieux Pontife devait édifier votre cité , mes frères , par l'exemple de ses vertus et par sa religieuse tendresse envers l'auguste Vierge dont le culte fait votre gloire. La dévotion à Marie survécut chez le saint vieillard à ses facultés éteintes ; et déjà sa pensée incertaine s'égarait dans le rêve de ses derniers jours, que sa piété fidèle le conduisait sûrement encore aux pieds de Notre-Dame du Pilier.

Et maintenant , mes frères , l'épiscopat de Mgr Regnault est commencé. Dirons -nous de cette seconde période de sa vie ce que nous avons dit de la première : que tout y fut simple et uniforme, caché aux regards des hommes et précieux seulement aux yeux du Seigneur? Ah! je le sais, si votre vénéré père eût pu de son vivant accepter un éloge , c'est celui-là qu'il aurait choisi , et certes il a tout fait pour le mériter. Rien de plus modeste, rien de moins éclatant, et, si je puis ainsi dire , de moins bruyant que cette vie d'évêque. Le règlement qui en partage les heures conviendrait à l'existence d'un cénobite. Debout dès l'heure matinale qui est celle du lever dans les communautés religieuses, l'évêque de Chartres se souvient qu'il est fils

de Saint- Sulpice, et il commence sa journée par une heure d'oraison. La sainte messe dite avec gravité et dévotion, les diverses parties de Toffice divin régulièrement distribuées le long du jour, la lecture spirituelle, la visite au saint Sacrement et à Notre-Dame, voilà le fond que rien n'entame et que les sollicitudes extérieures ne lui feront jamais sacrifier. C'est sur cette base solide que s'élève l'édifice des vertus épiscopales : la vigilance, le zèle, l'esprit d'exactitude et de discipline, la charité, l'hospitalité. Décrire en détail l'emploi de ses journées, ce serait refaire le portrait du véritable évêque : et ce portrait , grâces à Dieu , a été assez souvent reproduit sous nos yeux dans de vivantes images pour qu'il soit superflu d'en entreprendre à nouveau l'esquisse. Dieu, ô Christ Sauveur, vous qui aimez la France parce qu'elle vous a aimé, donnez -lui encore, donnez -lui toujours des évéques formés sur ce modèle! Éloignez de votre troupeau les pasteurs qui chercheraient autre chose sous la mitre que le droit privilégié de dépenser tout ce qu'ils ont, et de se dépenser eux-mêmes au service de l'Église, votre Épouse, et des âmes pour lesquelles a coulé votre sang!

Bossuet, faisant l'éloge du grand Condé, ne craint pas de placer au-dessus des actions éclatantes, dont il a peint le tableau , les vertus domestiques de son héros. « Ce sont, dit -il, ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux qu'il envoie ; ce sont ces communes pra-

tiques de la vie chrétienne que Jésus-Christ louera au dernier jour, ji Si nous reprenions cet éloge pour en faire l'application à celui que nous pleurons, il faudrait nous souvenir que la famille de Févèque, c'est son diocèse tout entier; et nous serions alors dans le vrai en disant que la meilleure gloire de notre évêque se trouve dans ces choses simples qui supposent une abnégation constante, le don de soi-même à touf instant. Instruire, encourager, reprendre avec autorité et douceur, se montrer accessible à tous et ne se livrer à personne, porter tour à tour sur toutes les parties du diocèse ce regard vigilant à qui rien n'échappe de ce qu'il faut favoriser ou combattre, voilà une tâche qui n'est simple qu'en apparence et qui suppose une vertu consommée, un dévouement sans fatigue. Mg^Regnault a soutenu durant trente -sept ans l'eflfort de ce travail, et vous pouvez juger par là si c'est amoindrir sa louange que de l'enfermer dans de telles limites.

Relevons donc pour sa gloire ce qui , dans sa carrière pastorale, appartient à cet ordre de devoirs. Le choix seul nous embarrasse, mais nous sommes certains d'interpréter sa pensée en assignant le premier rang à l'Œuvre des Clercs de Notre-Dame. Donner à ce sanctuaire vénéré de jeunes clercs pénétrés de l'esprit de religion, préparer au diocèse de saints prêtres, telles furent les deux fins que se proposa votre évêque, en plaçant sous la tutelle de Notre-Dame du pilier la famille choisie dont l'adolescence devait croître à l'ombre du saint lieu, dont la vie tout entière devait se dépenser au service des autels. Aujourd'hui,

yf

mes frères, raccoutumance nous rendrait facilement ingrats. On ne se figure pas la basilique chartraine sans ce cortège de jeunes lévites qui assure Tordre des oérémonies, la majesté du chant, la dignité du culte. Quand on voit ces pieux enfants traverser d'un pas tranquille les nefs de votre vieille cathédrale, et porter dans les fonctions sacrées la religieuse gravité des anciens moines , nul ne songe à s'étonner de cette victoire remportée sur la légèreté de l'âge; pas plus qu'on n'est surpris de voir chaque année un contingent d'élite, sorti de la maîtrise de Notre-Dame, grossir les recrues du sanctuaire et perpétuer dans les rangs du sacerdoce les honorables traditions des âges de foi. Mais, il y a quarante ans, ce spectacle eût paru une grande nouveauté, que dis- je? on eût traité de téméraire celui qui en aurait fait la promesse. Et c'est justice de reporter à votre évêque et à ceux qui furent les dociles serviteurs de son zèle le mérite de cette admirable création.

Commencée par les pierres vivantes , la restauration du sanctuaire de Notre-Dame de Chartres se poursuivit, sous l'impulsion de Mgr Regnault, par toute une série de merveilles. Ici encore, mes frères, pour juger de l'œuvre accomplie au jour le jour, il faut nous efforcer d'oublier un instant le présent, il faut replacer sous nos yeux le tableau désolant des ruines passées. L'illustre cardinal Pie, cette autre gloire de votre cité, le redisait un jour, il y a treize ans, devant tout le clergé chartrain, réuni au grand séminaire pour fêter les cinquante ans de prêtrise, les vingt-

cinq ans d'épiscopat de son Pontife : t Je me souviens, disait -il, de ce qui se passait dans mon cœur lorsque, tout jeune clerc du séminaire de Chartres , attiré par je ne sais quelle séduction mystérieuse, je me glissais furtivement dans la crypte abandonnée, et que j'allais me prosterner parmi les décombres qui obstruaient la place oîi nos pères avaient vénéré l'antique image de la Vierge Noire. Je pleurais sur ces débris, et ma prière appelait le jour où le culte séculaire reprendrait possession de ces lieux dévastés. »

Et nous aussi, mes frères, refaisons par la pensée, avec le pieux adolescent, avec le futur cardinalévêque de Poitiers, ce douloureux pèlerinage. Voyons la crypte déserte, toute pleine encore] du (Jésordre où Ta laissée le pillage révolutionnaire; fouillons du regard la niche vide d'où fut arrachée, pour être livrée aux flammes, la statue dédiée à la Vierge qui doit enfanter. La piété des Chartrains n'a pas oublié la sainte patronne; mais la Vierge du Pilier attire seule les pèlerins , et l'antique sanctuaire de Notre-Dame de Sous -Terre dort enseveli dans les ruines qui le recouvrent.

Votre évêque a vu cette désolation, et il a promis à Marie d'y mettre un terme : ce sera pour lui l'œuvre de six années. En 1855, il met la main à l'entreprise et relève l'autel de Notre-Dame de Sous- Terre. Une solennité éclatante vient renouveler la dévotion de la France chrétienne envers Notre-Dame de Chartres.

Un jubilé spécial a été concédé par Pie IX pour attirer les pèlerins, et le cardinal Donnet assiste avec

six évêques au couronnement solennel de la Vierge du Pilier. Deux ans après, la crypte s'embellit, des peintures murales en font revivre l'antique splendeur; à la place de l'ancienne statue une image nouvelle est érigée qui la reproduit fidèlement. Encore trois années, et les treize autels de la crypte seront prêts à recevoir la consécration. Une fête incomparable y réunira treize évêques, et une amende honorable réparera pleinement enfin les odieuses profanations qui avaient déshonoré le plus antique sanctuaire de Marie dans notre France.

L'heure me presse , mes frères , et je ne puis plus que nommer en passant les principales œuvres de votre évêque. L'éducation de la jeunesse obtient la meilleure part de ses sollicitudes. C'est pour servir cette grande cause qu'il fonde le petit séminaire de Nogent-le-Rotrou , qu'il agrandit celui de Saint-Gheron et le dote d'une belle chapelle; qu'il favorise la création d'un collège catholique à Chartres sous le nom d'Institution Notre-Dame. Les religieuses vouées à l'instruction des jeunes filles trouvent en lui un protecteur et un guide. La célèbre congrégation de Saint- Paul a un droit privilégié à ses sympathies; car, si elle couvre aujourd'hui le monde de ses bienfaits, nul n'oublie ici que Chartres est son berceau. Mais l'évêque a compris la nécessité de venir au secours des plus pauvres paroisses rurales, en unissant le ministère de l'assistance à celui de l'instruction : et voilà cet homme, timide en apparence, qui s'engage dans les soucis et

les charges d'une création difficile, en instituant une nouvelle congrégation pour son diocèse. Les Sœurs de Notre-Dame de Chartres s'en iront deux à deux dans les plus humbles villages et se partageront les fatigues de renseignement et celles du soin des malades à domicile.

Malheur à moi, si je n'évangélise ! l'évêque de Chartres s'est approprié ce cri de saint Paul. Ce qu'il ne peut faire par lui-même, il le fera par les hommes apostoliques qu'il est jaloux d'appeler à son aide. Tous les religieux adonnés à l'œuvre des Missions, les fils de saint François et de saint Dominique, de saint Ignace et de saint Alphonse, seront les bienvenus partout où les attirera leur zèle. Mais il convient qu'une société de missionnaires soit particulièrement chargée de ce ministère dans le diocèse. La Société de Marie acceptera cette charge , et son établissement à Chartres amènera l'heureuse restauration de l'église profanée de Sainte-Foy.

J'ai signalé, comme en courant, les principaux objets sur lesquels s'est exercée la sollicitude de Mgr Regnault. Avais -je tort, mes frères, de vous montrer dans cette vigilance d'un pasteur toujours présent, toujours agissant, toujours appliqué aux devoirs de sa charge, la meilleure part de sa gloire, celle dont les hommes peuvent faire peu de cas, mais que Dieu couronne et dont l'éclat ne se ternira jamais?

Et cependant, mes frères, je trahirais la vérité si je vous laissais croire que l'humilité de votre

évêque enfermât ses pensées dans les bornes de son diocèse au point de lui faire oublier les intérêts généraux de la chrétienté. Gomment se dire vraiment catholique, à plus forte raison apôtre et pasteur, si Ton n'est pas sensible à tout ce qui touche la gloire de Dieu et Tavènement de son règne dans le monde entier?

La facilité des communications et des échanges a multiplié de nos jours les moyens qui s'offrent à chacun de s'associer à la vie générale de l'Église. Nul n'a senti plus vivement que Mgr Regnault l'honneur de cette solidarité, nul n'en a mieux compris l'obligation. De là le zèle qui l'animait pour toutes les grandes œuvres catholiques : la Propagation de la Foi, qui lui fut redevable d'un accroissement inespéré dans son diocèse; l'association de Saint- François de Sales et l'Œuvre des campagnes , destinées à combattre dans nos contrées l'irréligion , contre laquelle luttent au loin nos missionnaires; dans ces derniers temps, l'Œuvre de l'enseignement supérieur catholique, que je ne pourais omettre sans ingratitude, puisque, chargé de la servir à Paris, je sais mieux qu'un autre ce qu'elle doit au clergé de Chartres et à son évêque.

Mais il est dans l'Église un centre où tout retentit et d'où tout rayonne, c'est le Siège apostolique. Aimer l'Église, c'est avant tout aimer celui qui la résume et qui la régit souverainement au nom du Christ. La France n'est la fille aînée de l'Église que parce qu'elle fut dans tous les temps la fille privilégiée du Saint-

Siège. C'est surtout par ses relations avec ce centre de Tunité que chaque évèque entre en partage des sollicitudes générales du monde chrétien. Prier pour Pierre, aller voir Pierre, le consoler, l'assister, recevoir ses directions et lui porter l'hommage , le tribut des églises particulières, c'est le plus beau privilège de ceux qu'il appelle ses Frères, mais qui le nomment leur Père.

Voulez-vous donc juger définitivement l'épiscopat de Mgr Regnault, mes frères : demandez-vous ce qu'il a été pour le Souverain Pontife. Ah ! je ne crains pas pour lui cette épreuve. Et lui , mes frères? Loin de la craindre, il me semble qu'il l'appelle et la provoque. Ici sa modestie doit céder à son cœur. Au lieu de se cacher, son dévouement est avide de se produire. Parlez , parlez de moi , nous dit- il de son lit funèbre : Loquimini, loquimini de me corani Domino, Redites ce que j'ai fait pour Pierre, qu'il s appelât Pie IX ou Léon XIII.

Avant tout il lui a obéi : Tobéissance est la meilleure preuve de lamour. « Celui qui observe mes commandements, c'est celui-là qui m aime, b dit le Seigneur. Mgr Regnault connaissait le désir du Souverain Pontife à Tégard de la liturgie. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir ramené TÉglise de Chartres à l'unité de la prière. Il y avait dans cette obéissance un mérite que notre génération ne peut guère apprécier à sa valeur. Nous ne comprenons pas sans peine l'attachement de nos anciens à ces lilui^ies du xvm* siècle, qui ne représentaient pas les traditions de l'Église de

France , mais une création artificielle , sans racines dans l'antiquité. Sachons néanmoins glorifier la docilité de ces hommes d'obéissance, dont le sacrifice douloureusement senti nous a valu l'avantage de boire dès notre jeunesse aux sources pures de la tradition romaine. ^

Le dévouement de votre évéque au Saint-Siège devait trouver encore dans sa longue carrière bien d'autres occasions de s'exercer. Durant tout son épiscopat, il a fait pour le Pape ce que saint Paul veut qu'on fasse pour Jésus- Christ même : il a donné et il s'est donné. Il a donné au Pontife dépouillé , il a versé dans le sein de cette pauvreté glorieuse et ses offrandes personnelles et celles de son peuple. Le denier de Saint-Pierre a prospéré par ses soins dans son diocèse ; il a poussé jusqu'au sacrifice la libéralité de ses aumônes. Cet évêque si humble, dont la maison était si modeste, savait donner comme un roi. Il respectait dans tous les pauvres cette éminente dignité dont parle Bossuet et qui leur vient de Jésus -Christ. Comment n'aurait-il pas été prodigue envers le plus royal et le plus divin des pauvres , envers le Vicaire du Christ?

Mais il a fait plus encore, il s'est sacrifié pour le Pape. Dans un temps où il n'était pas toujours sûr de dire la vérité, il l'a dite néanmoins tout entière et avec une rare énergie. Au service d'une si noble cause il a trouvé des accents d'éloquence, des traits de fierté que ses précédents écrits ne faisaient pas attendre. Il s'est adressé tour à tour à son peuple et au souverain lui-même. Parlant à son peuple, il a dévoilé sans

ménagements les perfides complots qui se tramaient dans Tombre contre les droits et la dignité du Siège apostolique. Ses lettres pastorales sur la question romaine méritent d'être rangées parmi les document^; principaux de cette époque de luttes. Pie IX en eut conn^^nce et Ten félicita publiquement. Que ne puis-je citer en entier ce célèbre passage de Tune d'entre elles, où les sacrilèges usurpations qui devaient se consommer en 1870 à la faveur de nos revers, sont d'avance décrites et flétries avec autant de clairvoyance que de vigueur? Plus d'une fois cette liberté de langage attira sur votre évêque les sévérités du pouvoir. Avec l'illustre évèque d'Orléans, avec l'archevêque de Tours , qui devait honorer plus tard le siège de Paris, avec trois autres de ses éminents collègues, il fut décrété d'abus par une juridiction qui est elle-même le pire des abus.

Mais, non content de parler à son peuple, il voulut s'adresser encore à celui qui pouvait empêcher la victoire de l'injustice. « Sire, lui écrivait-il, vous avez été choisi pour arrêter le torrent de la révolution, et les auteurs de cette révolution voudraient se préT valoir de votre attitude et de vos actes ! Je ne puis m'empècher de rappeler à Votre Majesté ces paroles des livres saints : N'acceptez point l'autorité et ne vous établissez pas juge des nations, si vous ne vous sentez pas la force de rompre les trames de l'iniquité... Ne croyez pas qu'il vous soit permis de vous sauver seul. Si vous demeurez dans le silence. Dieu trouvera bien quelque autre moyen de délivrei*

son peuple, tandis que vous et votre maison vous périrez. »

Si telle était l'ardeur de Mfi^ Regnault à défendre les droits temporels du Saint-Siège, son zèle devait se montrer plus grand encore à reconnaître, à proclamer sa souveraineté spirituelle. Tout jeune prêtre, dans un écrit destiné aux écoles, il avait enseigné Tinfaillibilité du Pape. Au concile du Vatican, la modération de son caractère l'aurait porté naturellement vers une solution ^moyenne. Si l'affaire eût été autrement engagée, il eût sans doute appuyé de son vote une nouvelle et plus explicite affirmation de la primauté d'enseignement et de gouvernement définie par le concile de Florence. Mais quand il vit que les controverses sur l'opportunité menaçaient de jeter le doute sur le dogme lui-même , il fut de ceux qui dirent aux adversaires d'une définition de l'infaillibilité : « A force de la dire inopportune, vous l'avez rendue nécessaire. » Et il donna de grand cœur son placet à la formule vatiçane.

Voilà, mes frères, comment votre évêque a aimé l'Église. Du même cœur, avec la même ardeur, il a aimé la France. Quand il la voyait glorieuse et prospère, il bénissait Dieu dans l'action de grâces; et toutefois sa prévoyance inquiète signalait dans l'impiété publique ce crime d'ingratitude qui appelle les grands châtiments. Quand il vit cette patrie bien-aimée abattue et brisée par d'effroyables revers, il ne trouva plus dans son âme d'évêque que des sentiments de tendresse pour ses frères malheureux; il réserva ses

sévérités pour les vainqueurs. Hélas ! il n'eut que trop d'occasions de frayer avec eux. Est-ce devant vous , mes frères , qu'il faut refaire le tableau de ces longs mois d'angoisse durant lesquels les calamités locales venaient ajouter leur tristesse aux épreuves générales du pays? Partout des villages incendiés, des otages injustement arrêtés et menacés de mort, des déprédations sans nom , les horreurs de la famine aggravant les rigueurs de l'hiver et les maux de l'invasion. Toutes ces douleurs retentissaient^ dans le cœur de votre évèque, toutes les justes réclamations le prenaient pour interprète. Et lui , toujours maître de lui-même, alliant la modération à la force, savait parler aux puissants le langage qui désarme la haine. Que de victimes promises à la mort lui ont dû la vie! Que de misères affreuses lui ont dû leur soulagement !

Enfin la paix est signée , l'ennemi s'éloigne. La France , cette noble blessée , panse ses plaies et renouvelle ses forces. Plût à Dieu qu'elle eût toujours su puiser à leur vraie source les espérances de son relèvement ! Il n'a pas tenu à nos évêques que cette régénération ne fût complète. Un moment on a pu croire que l'ancien aveuglement était dissipé pour toujours. Les pouvoirs publics reconnaissaient le rôle civilisateur de l'Église, et la part qui lui revient dans la restauration des mœurs et de la fortune d'un peuple. Il vous souvient, mes frères, de cette belle journée du 28 mai 1873, alors que les représentants du pays accouraient ici pour mettre leurs travaux sous la pro-

tection de Notre-Dame de Chartres. Ce furent peut-être les dernières vraies joies de Mff"^ Regnault. Depuis lors il célébra encore de magnifiques solennités, parmi lesquelles il faut citer au premier rang le millénaire de la possession de l'insigne relique qui est l'orgueil de votre église, le voile de la bienheureuse Vierge Marie. Il s'y montra, comme toujours, humble dans son attitude, magnifique dans son hospitalité. Mais son cœur restait brisé; il ne pouvait prendre son parti des progrès de l'impiété; et tandis que, toujours attentif à ses devoirs , il multipliait les mesures protectrices destinées à sauver la foi de l'enfance, tandis qu'il dénonçait avec force l'hypocrisie de la neutralité scolaire, il sentait une immense tristesse l'envahir, cette tristesse des saints que rien ne console de l'offense de Dieu et de la perte des âmes.

Ces sentiments, mes frères, sont ceux qui ont donné naissance à la dévotion au sacré Cœur. L'âme de votre évêque s'ouvrit tout entière aux inspirations généreuses d'un culte qui associe le cœur de l'homme aux douleurs réparatrices, aux désirs rédempteurs de Jésus-Christ. L'œuvre du Yœu national devint à ses yeux la première, parce qu'elle lui semblait contenir toutes les autres. Il suivait avec un intérêt chaque jour plus vif les progrès île l'entreprise. Quand il en parlait, on ne reconnaissait plus en lui l'homme prudent et temporisateur. Il écrivait au vénéré cardinal Guibert pour le presser de hâter les travaux ; il multipliait dans son diocèse les appels à la charité pour grossir la souscription. Touchant empressement d'un

vieillard qui n'a plus ici -bas d'autre désir que de léguer à sa patrie, avant de la quitter, un gage de salut et de délivrance.

Ainsi s'avançait- il vers le soir de sa vie. Ses forces physiques amoindries laissaient intactes les facultés de son esprit et la vigueur de sa volonté. S'il acceptait avec gratitude l'assistance fraternelle d'un évêque pour le suppléer dans ses tournées pastorales, il ne lâchait pas le gouvernail de son Église; il l'a tenu jusqu'à la fin. Trois jours avant sa mort , il me fut donné de l'entendre encore formuler avec une étonnante netteté les raisons qui lui dictaient une mesure administrative. Déjà il avait passé de deux ans l'âge avancé qui avait marqué pour son prédécesseur la fin d'une carrière pourtant bien longue. Plus d'une fois il avait surmonté de graves atteintes de la maladie , et le peuple de Chartres, habitué à retrouver le saint vieillard au poste de la prière , semblait compter sur une prolongation indéfinie de ses jours. Aussi quelle émotion , quel saisissement douloureux quand le bruit de son agonie soudaine se répandit dans la cité! Je parle d'agonie, et j'ai tort d'employer ce mot, qui éveille des images de luttes et d'angoisse. La mort de votre évêque fut pacifique comme sa vie. Le lien qui retenait son âme s'est dénoué doucement, et, tandis que le corps s'endormait , elle s'est envolée dans le sein de Dieu.

Pontife, ô Pasteur, ô Père, j'ai fini ma tâche; j'ai parlé de vous à votre peuple. Je l'ai fait imparfaitement, mais je l'ai fait avec tout mon cœur. Quand l'honneur

de VOUS louer m'a été dévolu , je n'ai pas argué de mon insuffisance; je n'ai pas fait valoir, pour décliner cette mission, la brièveté du délai qui m'était imparti. Agir ainsi, c'eût été songer à moi-même quand je ne devais penser qu'à vous, à votre affection paternelle, à vos constantes et délicates bontés pour celui que les lois canoniques n'avaient pas fait votre sujet, mais que tous les autres liens qui peuvent enchaîner un cœur avaient fait votre enfant.

Et maintenant. Père, pardonnez -moi si je n'ai pas dit de vous ce qu'il fallait dire; mais écoutez néanmoins ma prière, et parlez à cet auditoire, à ces fidèles, objet constant de vos sollicitudes , à ces prêtres , confidents de vos pensées et dignes coopérateurs de votre zèle! Vous les voyez réunis en rangs pressés dans cette antique église, où si souvent, dans votre chaire épiscopale, vous les avez instruits et bénits. De ce lit funèbre où dort votre dépouille, instruisez -les, bénissez-les encore. Dites-leur, par le souvenir de vos vertus, comment on peut féconder les stériles joies d'ici -bas, et faire des épreuves présentes le prix d'un meilleur aVenir. Apprenez -nous à ne jamais nous reposer sur le bien accompli , à ne jamais désespérer du bien qui reste à faire. Enseignez -nous le secret qui fut le vôtre : celui du courage qui ose tout pour Dieu , de la patience qui supporte tout , de l'espérance qui console de tout. Soyez notre protecteur comme vous avez été notre guide. Avant que vos restes mortels disparaissent dans la nuit du tombeau , rassureznous, comme Samuel rassurait son peuple, par cette

3lV> MÉLANGES ORATOIRES

ravissante promesse : » Dieu me garde de cesser jamais de prier your vous et de vous montrer le chemin de 1 éternelle vie ! » Absit a me hoc peccatum in Dominum, îU cesBem orare pro vobis, et doceho vos viam honam et rectam ! Awen.

Page 1