PANÉGYRIQUE DU B. PIERRE CHANEL
PREMIER MARTYR DE L'OCÉANIB PRONONCÉ EN L*ÉGUSE PRIMATIALE DE SAINT -JEAN, A LYON
Le 2 mars 1890.
Esto fidelis usque ad mortem, et dabo tlbi coronam vitœ.
Sois fidèle jusqu'à la mort, je te réserve une couronne de vie,
(Apoc. II, 10.)
Éminence, Messeigneurs, Mes Frères ,
De grandes fêtes viennent de finir à Belley, de grandes fêtes commencent à Lyon; Paris, Cahors, avaient précédé; la France entière suivra. Le signal est parti de Rome. Un de ces jugements qui se prononcent sur la terre et se ratifient dans le ciel a inscrit au livre des Bienheureux deux enfants de notre chère patrie. L'un d'eux appartient, par son origine, à réglise primatiale de Lyon, dont la juridiction s'étendait, lorsqu'il vint au monde, sur le territoire aujourd'hui rendu à l'église de Belley; l'autre est un enfant du Quercy ; tous deux pâtres et fils de paysans , tous deux apôtres, tous deux martyrs. Celui-là ap-
l)Oiie à la jeune société de Marie la première palme d'un martyrologe qui commence; celui-ci ajoute une gloire nouvelle à la postérité spirituelle de Vincent de Paul. Une voix éloquente vous racontera demain la |)assion héroïque de Gabriel Perboyre : je viens , obéissant à l'invitation du prince de votre illustre Église, vous dire aujourd'hui l'humble vie , la mort sublime de Pierre Chanel.
O .sainte Épouse du Christ, où sont-ils ceux qui t'accusaient de vieillir et se réjouissaient de ta stérilité? Plus féconde que jamais, tu ne cesses d'enfanter des saints. Rome, arbitre des vertus exemplaires, a beîu élever ses exigences : les héros du christianisme assiègent les portes de son tribunal, et les .sentences déclaratoires de la sainteté se succèdent d'années en années. Dans sa prison glorieuse, le solitaire du Vatican voit arriver en rangs pressés les foules croyantes, et il n'est plus guère de pèlerinages dont la pompe ne s'embellisse d'une de ces solennités qui font rayonner sur l'Église de la terre les splendeurs de la cité céleste.
Il y a là pour le peuple chrétien des consolations opportunes , des joies et des espérances dont sa tristesse a besoin. Mais ce que nous devons chercher surtout dans ces fêtes, c'est la leçon qu'elles contiennent, c'est l'exhortation qui nous presse d'imiter ces aînés dont nous sommes fiers , de peur que , dans leur gloire, ils n'aient à rougir de nos faiblesses.
C'est cet enseignement, mes frères, que je vous apporte. Nous le trouverons dans la très simple bis-
toire dont je vous dois le récit. Il se dégagera pour nous avec évidence de cette vie sans faste où toutes les vertus sont imitables, où la perfection résulte d'une fidélité quotidienne aux plus humbles devoirs ; il ressortira avec plus d'éclat encore d'une mort modeste et grande , où chacun de nous sera forcé de reconnaître la conclusion naturelle d'une telle vie.
L'apostolat est un sacrifice. Toute victime est d'abord choisie, puis offerte; elle est préparée; enfin elle est immolée. Nous suivrons rapidement à travers ces phases successives la destinée de Pierre -Louis- Marie Chanel.
Le premier choix vient de Dieu , le second vient de la créature. Dieu choisit son apôtre, l'apôtre choisit son Dieu. Le choix divin a sur celui de l'homme l'antériorité d'un éternel amour. Non vos me elegistis^, disait le Sauveur aux premiers apôtres : vous ne m'avez pas choisi les premiers. Je vous ai ^ aimés d'un amour sans aurore, et c'est ma tendresse qui vous a attirés : Caritate perpétua dilexi te, ideo attraxi te miser ans ^.
Cette loi ne souffre point d'exception. Nulle créature n'a jamais fait vers Dieu les premiers pas. Se tourner
* Joan. XV, 16.
2 Jerem. xxxi, 3.
3iO MÉLANGES ORATOIRES
par une libre détermination vers le bien suprême, le reconnaître au travers des ombres qui voilent sa beauté , le préférer, tandis qu'il se cache encore , aux biens qui se laissent voir et toucher, sacrifier à cette possession laborieuse la jouissance et jusqu'à l'espoir de toute autre félicité, c'est là sans doute le mérite de l'âme fidèle, mais ce mérite est un don. Heureux qui sait l'accueillir; cette fidélité est le commencement de la récompense : Beatus quem elegisti et assutnpsisti : inhahitahit in airiis tuis*.
Et le don s'évanouit si la créature le néglige. Choisie la première, il faut qu'à son tour elle dise au Seigneur: Tu es mon bien; appelée, il faut qu'elle réponde : Me voici; discernée par l'amour, il faut qu'elle s'offre à ses exigences. Distinctes dans leurs origines, la vocation et l'offrande se confondent dans l'action ; l'une révèle l'autre, et c'est en voyant à l'œuvre la générosité de l'homme, que nous apprenons à connsûtre la libéralité de Dieu.
Contemplons donc d'un même regard ces deux grands objets dans la personne du futur apôtre de la Polynésie.
Dieu l'a choisi comme il avait choisi David : De post f estantes accepit eum^ ;il a été le prendre au mUieu du troupeau dont l'enfant avait la garde. Les hommes comparent l'humilité de telles origines avec la destinée qu'elles recouvrent, et ils sont frappés de ce
* Ps. XLIV, 5.
» Ps. LXXVII, 70.
contraste. Au fond, qu'y a-t-il d*étonnant? Les différences qui séparent les conditions humaines ne comptent pas au regard du Très- Haut. Ni les grandeurs de la terre ne sont grandes, ni ses misères ne sont basses devant Celui qui dépasse toute mesure créée. Il n'y a de grand que ce qu'il élève, il n'y a de bas que ce qu'il méprise, et II ne méprise que l'orgueil. Si Dieu choisit plus de saints parmi les humbles, c'est peut-être parce que c'est la condition du plus grand nombre, c'est surtout parce qu'il entend se réserver la gloire d'une exaltation qui est son ouvrage : Suscitans a terra inopem, et de stèrcore erigens pauperem. Il aime à prendre le pauvre dans son néant pour le placer par son élection au rang des princes de son peuple : Ut collocet eum cum principihus populi sui^. Mais, pour votre instruction, laissez -moi vous signaler, mes frères, un autre motif de cette préférence divine : c'est que l'humilité de la condition est une préparation naturelle à la sainteté. Que faut -il pour être saint? Il faut ressembler à Jésus -Christ. Or Jésus -Christ, maître de choisir entre les conditions humaines, a choisi la pauvreté. A tous les hommes il impose comme condition de salut le détachement des richesses; mais n'est- il pas plus facile d'en accepter la privation que d'en détacher son cœur dans la jouissance? Pour être saint, il faut être humble; l'humilité est difficile à ceux que le siècle honore; mais où donc le pauvre irait- il prendre l'orgueil? Il faut être
• Ps. cxn, 7, 8.
mortifié; la privation et la souffrance sont le lot ordinaire des déshérités d'ici-bas : ils ignorent le bien-être et la fascination qu'il exerce sur les heureux. Il faut s'abandonner avec confiance entre les mains de Dieu : mais cet abandon , qui est pour le riche un effort méritoire, n'est- il pas le suprême recours et la grande consolation du pauvre? Oui, en vérité, si le chrétien doit être l'homme du siècle futur, c'est pour lui un péril d'être trop bien partagé dans le siècle présent. Les gages de salut que le riche doit conquérir par de violents efforts , le pauvre les trouve dans les éléments naturels dont se compose ici -bas sa destinée.
Je parle ici, mes frères, selon les lumières de la foi. Mais n'allez -vous pas m'opposer le témoignage de L'expérience? Hélas! il n'est que trop vrai. Nous assistons aujourd'hui à un lamentable spectacle. L'impiété, toujours dure aux petits , a réussi à retourner contre eux les privilèges évangéliques. Jésus -Christ avait dit : (( Bienheureux les pauvres, parce que le royaume des cieux leur appartient. » Et les ministres humains de Satan ont fait en sorte que le chemin du ciel leur soit moins accessible qu'aux favoris de la fortune. Avec de l'argent, on peut défendre sa foi et celle de ses enfants. Sans argent, on est livré à la tyrannie infernale des tueurs d'âmes. Laïcisation de l'école, laïcisation de l'hôpital; qu'est-ce à dire, sinon la voie du salut interceptée à ceux que leur condition met en tutelle, et qui ne reçoivent plus de leurs tuteurs naturels que des leçons d'apostasie? N'est-ce 'pas là le crime irrémissible, le péché contre le Saint-Esprit, puisque
c'est l'entreprise sacrilège de ceux qui veulent convertir en anathèmes les béatitudes évangéliques ? Ah ! mes frères, si la France officielle commet ce crime, que du moins une autre France se lève, la France croyante, priante et généreuse, qui, dans les trésors de son cœur, puise à pleines mains l'aumône rédemptrice pour refaire, au profit des déshérités, les prérogatives que leur avait constituées le Sauveur.
Au commencement de ce siècle, si l'œuvre extérieure de la Révolution était plus visible, son œuvre morale était loin d'être aussi avancée qu'aujourd'hui. Les ruines matérielles frappaient le regard, la ruine spirituelle n'était consommée que dans les parties élevées de l'édifice social. Là sans doute nous avons vu s'opérer, depuis quatre-vingts ans, des restaurations heureuses : la liberté de l'enseignement chrétien a ranimé la foi sur les hauteurs ; mais l'action délétère de l'enseignement sans Dieu s'est poursuivie dans les couches profondes de la société. Nous touchons au temps prédit par le Sauveur, où l'on pourra se demander s'il reste encore une étincelle de vie religieuse et morale dans le monde. Nos prêtres sont nombreux, instruits, armés pour la lutte; mais on apprend au peuple à voir en eux des étrangers ou des ennemis. Tout autre était, au début de ce siècle, la situation respective des pasteurs et des fidèles. Décimé par l'échafaud , par la proscription , le clergé se personnifiait alors dans quelques vieillards échappés au martyr ou revenus de l'exil. Mais il leur suffisait de se montrer pour réveiller dans le cœur des pauvres
les religieux désirs que dix aimées d'oppression avaient pu comprimer sans réussir à les éteindre. Le premier soin de ces confesseurs de la foi était de rajeunir la tribu sacrée, et leurs regards d*apôtres discernaient sans peine, au sein des familles encore simples et croyantes, les enfants prédestinés à repeupler le sanctuaire.
C'est un prêtre de cette trempe qui desservait, en 1811 , la paroisse de Gras. Pierre Chanel avait huit ans. Il avait à peine fréquenté l'école pendant les mois d'hiver. L'été le ramenait aux champs pour soulager, en gardant les moutons, la pauvreté de ses parents. Le vénérable abbé Trompier avait remarqué son heureuse nature, et ces signes de la vertu précoce qui sont sur une âme d'enfant comme le sceau de l'élection divine. Du consentement de sa mère, il l'avait pris avec lui dans son pauvre presbytère. Bientôt d'autres enfants vinrent former autour du vieillard une couronne de jeunesse et d'espérance. Pierre était l'ornement de ce petit cénacle. Le saint curé trouvait dans son zèle le secret de suffire aux tâches les plus diverses : desservir plusieurs églises et de nombreux hameaux, prêcher, instruire, consoler, visiter les malades et secourir les pauvres, n'était-ce pas plus qu'il n'en fallait pour défrayer son activité? Comment concilier avec cette vie errante les devoirs sédentaires de l'instituteur? M, Trompier résolvait le problème en transportant l'école sur les chemins. Le devoir donné au presbytère se corrigeait en marchant ; les courses charitables se confondaient avec la classe; les disciples
apprenaient tout ensemble les éléments du latin et la leçon de l'apostolat. L'œuvre ainsi commencée se poursuivit à Monsols , où la voix de son évéque avait appelé M. Trompier, puis de nouveau à Gras, où l'affection de ses paroissiens le ramena. C'est là que tardivement, selon le préjugé de ce temps, Pierre Chanel, déjà âgé de quatorze ans, fut admis enfin à la première communion. Ce long délai , qui aurait pu nuire à une âme moins fidèle, n'avait fait qu'enflammer ses désirs.
Qui dira ce qui s'échangea, dans ce premier colloque, entre le Dieu de l'Eucharistie et le futur martyr? C'est le secret du ciel. Mais comment douter que dès lors le choix divin n'ait été révélé à cette âme pure et n'ait provoqué de sa part un choix réciproque? Dix ans après, dans la même église, le convive de Dieu célébrera sa première messe.
N'attendez pas, mes frères, que je suive pas à pas avec vous la marche ascendante qui, durant ces dix années , rapprochait l'élu du Seigneur de la consécration suprême. Du presbytère de Cras au petit séminaire de Meximieux , puis à celui de Belley, de là au grand séminaire de Bourg, les étapes se succèdent régulières, j'allais dire monotones, sans événements qui attirent le regard. Pierre Chanel est partout exemplaire ; mais sa modestie cache plus de merveilles que sa vertu n'en révèle. Plus tard, quand la couronne du martyre aura ceint son front, ses maîtres et ses condisciples se reprocheront de n'avoir pas estimé à sa valeur le trésor dont ils avaient eu la garde ; ils cher-
cheront dans leurs souvenirs des épisodes à raconter; c'est à peine s'ils pourront distinguer quelques traits saillants sur le fond uniforme d'une fidélité toujours égale, d'une piété tendre et forte, d'une humilité amie du silence, d'une charité joyeuse et douce, d'une pureté de vie angélique.
Ne nous plaignons pas, mes frères, de ce qu'un appréciateur profane pourrait appeler l'indigence de ce ixH:it. Dieu ne fait pas les saints pour amuser la curiosité des hommes, mais pour leur tracer la voie du salut : et n'est-ce pas miséricorde de sa part de nous montrer dans de vivantes leçons ce chemin accessible à toute âme de bonne volonté? Les héros de la fable terrassaient des monstres, les héros de l'histoire accomplissent des actions rares dont l'occasion man(iuera toujours au courage du grand nombre. Les héros de rÉvangile trouvent dans les actions communes la matière de leurs mérites et la consommation de leur vertu. I^ ciel un jour manifestera leur gloire quand celle des hommes sera flétrie; et , sans attendre cette révélation suprême, l'Église est là pour discerner la sainteté qui se cache et l'élever sur le chandelier d'où elle fait rayonner sur le monde , non l'éclat qui éblouit, mais la lumière qui éclaire et la chaleur qui vivifie.
L'élève du sanctuaire avait franchi tous les degrés intermédiaires qui conduisent à l'autel. Le 15 juillet 1827, un évêque de sainte mémoire, Mgf Dévie, lui imposait les mains; et le lendemain, la paroisse de Gras en fête assistait à la première messe du nouveau
prêtre. La victime choisie avait répondu à l'élection divine. Il ne lui restait plus qu'à se préparer par le travail à l'immolation, par l'apostolat au martyre.
Pierre Chanel semblait destiné à offrir aux prêtres de France le modèle de la sainteté acquise dans l'exercice des fonctions communes. C'est pour cela sans doute qu'avant de l'appeler à la séparation suprême, la Providence voulut le faire passer par tous les ministères où se dépense sous les yeux des fidèles le zèle sacerdotal.
Durant les neuf années qui séparent son élévation à la prêtrise de son départ pour les missions , nous le voyons successivement vicaire, curé, professeur, directeur spirituel , enfin supérieur d'un petit séminaire. Commencée dans les rangs du clergé séculier, cette vie si simple et si pleine se poursuit sous l'obéissance religieuse dans la naissante société de Marie. Toutes les formes que peut revêtir le dévouement du prêtre, toutes les épreuves auxquelles peut être soumise sa vertu, tous les moyens qui lui sont offerts de sanctifier sa tâche, se retrouvent dans les exemples du Bienheureux. Il n'est pas un seul d'entre nous , — je m'adresse ici à mes frères dans le sacerdoce, — qui puisse récuser l'autorité d'un enseignement si parfaitement approprié à nos besoins , si étroitement adapté à notre condition.
Le vicaire d\4inbéneu ûût ses premières armes sous la conduite d'un confesseur de la foi, qui, revenu de 1 exil durant la Terreur, aTaît su tromper la vigilance i\es y>crsécuteurs, et suffire à travers mille périls aux îiCïiOins sydriluels des chrétiens du pays de Gex. Pierre Qiand était là à lionne école pour se former à l'apostolat. Plus d^me épreuve cependant l'y attendait; la plus sensible était pour lui Fimpossibilité où il se x-ox^ait d apprécier toujours conmie son vénérable chef les convenances du ministère et les besoins du trou- |ioau. Ce n'est pas manquer de respect à la mémoire des prêtres admirables qui ont relevé le culte dans notre France, que de constater en eux plus d'un préjugé emprunté de bonne foi aux idées jansénistes du dernier siècle. Si cette façon étroite et dure de comprendre rÉ\'angile était déjà nuisible, il y a cent ans, à la fécondité de Tapostolat, que n'en pouvait-on craindre à l'heure où une société malade appelait toutes les délicatesses du bon Samaritain pour panser ses blessures? C'est ici que, dans le jeune prêtre ordonné de la veille, nous allons admirer cette science des saints, cette sagesse précoce qui ne s'apprend pas dans les li\Tes, ce discernement infaililble des vrais besoins des âmes, cette intelligence des nécessités du temps , cette sagacité qui décou\Te les \Tais moyens de vivifier la foi dans le cœur du peuple. Ne craignez pas d'ailleurs que Pierre Chanel sacrifie aux intérêts du troupeau le respect qu'il doit au pasteur. Toujours déférent et docile, il n'entraîne pas, il soUicite; il ne reprend pas , il implore ; il obtient par la douceur la
pennission de tenter ses expériences, et il laisse à Dieu le soin de les recommander par le succès. C'est ainsi qu'il introduit dans la paroisse d'Ambérieu les pieuses solennités du mois de Marie, objet de l'étonnement d'abord, bientôt cause de la joie du vieux curé. Cette conquête était digne de celui qui dès son enfance avait toujours été le tendre fils de Marie , qui bientôt allait s'enrôler sous sa bannière dans la milice religieuse, et donner à une société placée sous son invocation la glorieuse consécration du martyre.
Si le zèle discret du vicaire a pu vaincre tous lés obstacles, que ne fera pas le zèle plus libre du curé? La paroisse du Crozet offre à son dévouement uii champ difficile à cultiver. Le jansénisme y avait semé ses erreurs , un prêtre assermenté y avait apporté le scandale , un pasteur respectable y avait indisposé les esprits par un zèle amer. L'indifférence religieuse , la défiance à l'égard du prêtre, la licence des mœurs, semblaient élever contre l'apostolat du nouveau curé une triple barrière. La charité de Pierre Chanel fit tomber tous ces obstacles ensemble. Fécondé par les prières , recommandé par la bonté, son ministère se fit accepter tout d'abord, et bientôt il fut recherché. Ceux qui pendant longtemps n'avaient eu sous les yeux qu'un travestissement du bon Pasteur, voyaient enfin sa vivante image. Les enfants et les vieillards, les malades et les pécheurs, les pauvres et les riches, les âmes pieuses et les nouveaux convertis, se croyaient tour à tour l'objet de ses préférences. En vérité, il les préférait tous , puisqu'en tous il aimait par-dessus tout
Jésus -Christ. Si je vous racontais en détail les industries de son zèle, les artifices de son dévouement, les sacrifices que lui inspirait sa charité , vous croiriez entendre la vie de saint Vincent de Paul. Et n'est-ce pas, en effet, une fraternité véritable que cette ressemblance des saints , attirés par un même esprit à la pratique des mêmes vertus , à l'emploi des mêmes procédés dans la conquête des âmes?
Vous pensez sans doute, mes frères, qu'une vie si bien remplie devait au moins apporter au serviteur de Dieu , parmi les privations et les fatigues dont elle était pleine , ce contentement intérieur qui est comme l'approbation de Dieu et le commencement de la récompense. Peut-être une vertu moins haute se fût arrêtée à savourer cette douceur. Mais Dieu a des rigueurs infinies pour ceux qu'il traite en favoris. Sa prédilection se manifeste par ses exigences. Plus son amour s'établit en eux, plus il demande; et si parfois il se charge de les consoler, il ne permet pas qu'ils se reposent sur le bien accompli : la vue d'un bien plus grand et plus difficile les maintient dans l'humilité, dans le dégoût d'eux-mêmes, et du même coup enflamme leurs désirs.
Pierre Chanel, en se prodiguant à son troupeau, n'avait garde de négliger sa sanctification. Dans ses longs colloques avec Dieu, une pensée le saisissait fréquemment, un de ces attraits mystérieux qui font frémir la nature et qui néanmoins sollicitent, captivent, entraînent le cœur d'abord , puis la volonté et enfin l'action. Il aimait ses brebis, mais une parole du Maître
lui revenait en mémoire : t J ai d'autres brebis encore qui ne sont pas de ce bercail *. • Si dans nos contrées, où fleurit depuis tant de siècles la civilisation chrétienne , la misère des âmes est si grande , quelle compassion ne mériteront pas les brebis étrangères qui n'ont jamais connu la voix du bon Pasteur? Celles-là aussi, dit Jésus -Christ, il faut que je les amène : Et iUas oportet me adducere. O prêtre, entends cette promesse : c'est par toi qu'elle doit se vérifier. Tu seras pour ces âmes l'apparition de Jésus- Christ. Par ta parole, par ta charité, par ton labeur, par tes souffrances, s'il le faut, par ta mort, tu les amèneras au bercail. Et iUa$ oportet me adducere. C'est la vocation à l'apostolat parfait, au travail des missions lointaines.
Pierre a entendu cet appel. Il ne peut plus s'y tromper. Dès qu'il se retrouve en face de Dieu, la voix résonne au dedans de lui. Qu'est-ce qui pourrait le retenir? Ses vieux parents? Il sait qu'il va leur briser le cœur, mais il servira plus utilement l'intérêt de leur salut par son sacrifice qu'il n'eût fait par sa tendresse. Ses chers paroissiens? Il confiera leurs âmes à un héritier de son zèle, et lui, il ira où Dieu l'appelle.
Cependant, si la vocation est certaine, elle n'est pas encore précise. Il reste à déterminer le temps, le lieu, le mode, toutes les circonstances du sacrifice. C'est une révélation progressive qui se poursuit lentement
^ Joan. X, 16.
dans la prière; et jusqu'à ce qu'elle soit achevée, le travail divin demeura secret dans le cœur de l'apôtre.
Deux fois, il a cru voir s'ouvrir devant lui la voie où il doit marcher. Les annales de la Propagation de la Foi Pont initié aux travaux des missionnaires. € Que fitis-je ici? s'écrie-t-il, que ne suis-je avec eux"? » Et, n'y tenant plus, il va demander à son évéque la ix^rmission de partir pour les missions de l'Amérique du Nord, Mais le pontife veut éprouver ces jeunes ardeurs. Il suspend son consentement, et par deux fois ren\'oie Pierre à son troupeau.
Cest au tra\'ers de ces délais imposés par l'obéissance que la lumière de Dieu va pénétrer son âme. Les missions demeurent devant ses yeux comme le but à |X)ursuivre, mais le moyen sera la vie religieuse.
Tandis que ces événements intérieurs s'accomplissaient en lui, la Providence préparait au -dehors rachèvement de son dessein. La Société de Marie avait pris naissance. Le grand cœur d'un prêtre lyonnais en avait conçu la pensée, la bénédiction de Notre- Dame de Fourviore en avait protégé et consacré le germe; quand Theure de Dieu fut venue, Mgr Dévie seconda les désirs du pieux fondateur en lui confiant la direction de son petit séminaire. L'arrivée du père Colin à Belley était comme le signal attendu par Pierre Chanel. Ouvrir son cœur au saint prêtre, se donner à lui pour l'œuvre des missions , obtenir de son évêque la permission deux fois refusée, tout cela fut pour le futur apôtre l'œuvre de quelques jours. Il en est tou-
jours ainsi des pensées que Dieu inspire. En vain voudrait- on détacher avant Theure le fruit de la grâce ; mais, quand ce fruit est mûr, il tombe comme de lui- même dans la main tendue pour le cueillir.
Toute joie surnaturelle ici -bas doit être assaisonnée d'amertume. Pierre Chanel ne put s'arracher sans douleur à l'affection de ses paroissiens. Préparée dans le secret, la résolution qui l'enlevait à son troupeau éclata comme la nouvelle d'une calamité publique. Si son départ eût été connu à l'avance, il aurait eu mille peines à l'exécuter. Mais le sacrifice était consommé, et la générosité qui l'inspirait devenait contagieuse. Longtemps auxiliaire de son zèle, puis confidente de son dessein, sa sœur voulut imiter celui qui la quittait, et, tandis que Pierre se rangeait sous l'obéissance du père Cîolin, elle alla demander au cloître du Bon- Repos une forme de vie qui l'associât, par la prière et la pénitence, à l'immolation de son frère.
Dans une société encore au berceau , le noviciat se confond le plus souvent avec l'activité des œuvres. Le petit séminaire de Belley offrait aux compagnons du père Colin le premier asile de leur vie en commun. C'est là que Pierre Chanel fit ses débuts dans les fonctions du professorat. Bientôt une mission plus chère à son cœur le chargea de la direction spirituelle des jeunes élèves. Enfin, après un voyage en Italie où il accompagnait le saint fondateur, appelé à Rome par les intérêts de son œuvre , Pierre reçut , avec le titre de supérieur, une part plus abondante des sollicitudes attachées à la charge des âmes.
Oui' din- ùt' sa vif dum- ()6tïe fonresâoo d'emplois? Au âf{iiorf>. (fêtait k saiutf i^BrrilsiMleda deroir, le doux (ïxniuva^r; de- ia charité. J'arâeur sajDs cesse croissante rl'uij 7A\\i' rallume cîiiaquf }iruT loi ira de l'autel. Au (Jf^fiai^. fêtait uirt' intimité tciDjcsors pJus étroite et |i)uf> tendrt' a ver* if dn'in Aidg« des aspirations toujoaK; yilu*; v'îvtë^ v(îr> la ^'ie ajiOKtffelîqiie. Rien de plus àifhaWt k rac'xiutar qu'une lèUe histoire ^ rien de plus fruxîtuf^ux à méditer. T*rértres de Lyon et de Belley, vous surtout quf l'obéissanoeattadae aux saints labeurs de lôducatioij . ve.nez cl^iercber -dans Itô exemples du TsJOTih(%ui*CMix ia ]oc-OTi qui canxiexA à la sublimité cacbéf d'un lïjinisliîrf ignciré des bcKoomes, où tous devcoL ^em&r àoji^ ]es larmes œ q«e d autres un jour moisaonxKiroTjl dans FaHégresse, v&œz apprendre ce gu'il faul frabTj(3gatiOTi ol de douceur, de ^igUance et de formelt', c^- qu'il faut surtout d'esprit de prière, de Tcriuf irjlmourfî^^ ]'»our enfanter Jésus-Christ dans le? àn'jcïs, }X)ur donnej* à la sociélê des chrétiens vérilatjles, à l'Église des prêtres capables de Thonorer devant les hommes^ et détendre ici -bas le rovaume de Dieu!
Nous avons \'u, mes frères, comment Dieu a choisi }fa victime, comment il Ta préparée en \'ue du sacrifia, La voici mûre pour Timmolation. Une fois de plus, nous aurons sujet d'admirer Tharmonie qui fait
concorder les ouvrages de la Providence au dehors et les opérations de la grâce au dedans. C'est à l'heure où de longues préparations ont fait de Pierre Chanel un homme vraiment apostolique, que le Saint-Siège confie à la Société de Marie les périlleuses- missions de la Polynésie. L'un des membres de la société, le père Pompallier, vient de recevoir à Rome, avec le caractère épiscopal, le titre d'évêque de Maronée et de vicaire apostolique. Une consécration manquait encore aux futurs apôtres, celle de la profession religieuse. Une même journée, dédiée au culte de Marie sous l'invocation de Notre-Dame de la Merci, vit l'élection régulière du R. P. Colin comme supérieur général, et l'émission des vœux de tous ses compagnons. Pierre Chanel était de ceux-là. Ah! qui donc nous ouvrira son cœur pour nous dire le secret d'amour qui s'échangea à cette heure entre lui et son Dieu?
La profession religieuse, c'est la pauvreté : or voici devant nous un de ces pauvres dont parle saint Jérôme, de ces pauvres qui , comme saint Pierre, n'avaient rien en ce monde, et qui cependant, avec une étonnante audace, grandis fiducia, osent dire à Jésus-Christ : Ecce nos reliquimus omnia et secuti sumiis te, nous avons tout abdiqué pour vous suivre. Oui ; car, si le siècle les a fait pauvres par force, l'amour les a fait pauvres par choix; et du haut de leur pauvreté choisie et voulue ils dédaignent les richesses du monde et disent avec transport : Mon Dieu est mon tout.
La profession religieuse , c'est encore le vœu d'obéis-
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sanoe. Et vmc^ scnts nets ^csa. «m deces eniants d'obâssKQoe pour qw rimi isT^tsH Im que la Tcdonté de Dieu mftDîJLféttÂe jiar- k vcûs <âes :siB{}ériiirars. Cest cette vertu Tiiaftre5t<«6> gai ^ou^-emof tenu (eiax tout le travail de la sainte^.. ToItjI àt âésirs* -sii :anWàmies soient-ils, qui ne sCkïiTtaii ètrt sacrifiés à LfîSiiëiissjunroe- Pierre ne rêve que J'a^^Oëstolad; nuus^ -soxr oam sti;gaDe de son supérieur, il ^iienimrsjl su vie àunts les horizons étroits qui l'ont îiomée jasq-u'À ce jGKmr, Fmpt la classe, surveiller des «nriiants^ diriger des à&mes^âqocs^ c'est peu de chose aux yeux des hommes; TnaiK si Diea le veut, c'est là ce que jjreférera le servilieur lOidèle, qui ne se cherche en rkm lui-ixiéroe, ^ei, oonmae $on divin Maître, se nourril pour tout aliiD&Bl de 3a très sainte volonté de Dieu : Mevtê ^ihus e^ mt faSam voUuniatem PoCrts... 0«r«* pl^idta iurd ei fadô semper ^
Erjfirj, ]a yurtfessîOTi reH^iease, c'est le vœu de chaslelé. IjC rnorjde ne voit dâiis ces engagements rigoureux qu'un reiioncen^ienl contre nature, fait pour dessécher le cceur eu lui ôlant îe droit d^aîmer. L'âme choisie y voit tout autre chose : c'est rechange volontaire des amours inférieures contre l'amour suprême, c'est la consécration libre et joyeuse de l'être humain à la Beauté souveraine, c'est Fanticipation magnifique de la \ie présente sur le privilège du siècle à venir, c'est le choix glorieux qui assigne dès ici -bas à notre pou\^ir d'aimer l'objet incomparable qui doit lui suffire pour une éternité.
* Joan. IV, 3i; vin, 39.
Ah! oui, vraiment la profession religieuse est la préparation parfaite de Tapostolat.
Après la profession, le départ. Le cœur de chair est immolé, mais il tressaille encore. Pierre Chanel ira prier sur la tombe de son vieux père , récemment ravi à sa tendresse; il ira revoir sa mère, sans oser lui avouer qu'il l'embrasse pour la dernière fois. Il traverse en tous sens les lieux témoins des joies de son enfsuice et des premiers travaux de son sacerdoce. Le monastère du Bon-Repos l'attire, et là l'apôtre éprouvera cette défaillance d'un moment que le Sauveur, dans les délicates prévoyances de sa bonté, a voulu le premier ressentir pour la consolation de ceux qu'il entraîne à sa suite sur le chemin du Calvaire. Mais la pieuse supérieure du couvent qui abrite sa sœur bien-aimée sera pour Pierre l'ange qui réconforte à l'heure de l'angoisse : Apparuit ei angélus confortcm»^. L'agonie de son âme n'a duré qu'un instant. CcHume son divin Maître, il dira maintenant d'un cœur ferme et d'une voix forte : a Levons -nous et marchons : » Surgite, eamus ^.
Voici les missionnaires au Havre. Avant même de s'embarquer, ils vont faire l'épreuve des contrariétés réservées aux voyageurs. Des vents contraires les retiennent deux mois entiers dans le port sans permettre au navire d'appareiller. Et ce n'est là qu'un premier apprentissage de cette longue patience qui doit être
1 Luc. xxu, 43.
> Matth. XXVI , 46.
i*i"*uut a ''*rni jnni^ ieî* apôtres. Faut-il les suivre iiuiine!iauir -riir .''jimieiiiatê 'Jes «letix Océans? Cin- (luuiie .uiirs te ?iunuii :un^ti*e oos. Canarijes, la maladie ix a iiur fin niïreiuiinuire à boni ^ les séjours aux h'-tr JtuiiiJitïr. i '■ uiJarruHi, i Taiti; Fapostolat exercé (iii}ir<^ te^ iiaLeiiiUr: >uiia« ;ia mocnent de toucher la ;erre pir>initïe, e '••liijseuu. portfr :jar les récifs par uie -ftft-jv.iuie emuen*^ in. vijea thit à Marie par les '^'v.•ilaMlr^ m ititT^^ae. **t toot à coup un cœirant :ninii:ui«ux urachaac le aavire* à uihe perte qui semblait iiieviruDie :;t le L'ejecmi: en pietne mer : voilà (ueil:uHîr-Jlll^^ itfîf jiciiiiiiitod'iiJie' traversée qui ne dura cQiy inuiia^ hf mze niou^. Ea Lb?ajit ceréeil^ on pense i <aiiit Ptiui : 'jci ie roppeiie :itfs voyaiges et ses soufàraaces : Ter tiœnfrfiqwm, feci^ naeteet die m profundo fmtfnA f*jii ■ . L vUtti^ar «ie L"ir^3eiit ^otitient à travers de -Hfizii:iai:ii:?s :.erà^^ m ."^lltjl^ «iies hommes de lucre. Lujcimieat :te< [nèuietf- "3iJL:ïiJtri> Leraient-LLs pàiir ceux .\\i^ L'djiiour -le ■jetfu:5-Chrîi?t entraîne à la conquête ■le? iJlle^■?
Et Enaintenarit: , îlle^ tnère?, je ^en^ croître les difificuLté? cîe ma tâche. I^evuiit Dieu, tvèïi de plus mérito-in? et de plus sublime que la vie de notre Bienheureux pendant les quatre années qui Ifiirent pour lui la préface; du martyre: rien de plus insignifiant au regard des hommes, tant le cadre est étroit et les évf'Memenis mesquins. La mission assignée au vicaire af/0?*tolique embrassait plusieurs archipels déjà vi-
« Il 0,t. XI, 25.
sites et stérilisés par des missionnaires méthodistes, plus exploiteurs que pasteurs. Pierre Qianel fut laissé seul avec un frère dans Tîle de Futuna. C'est là qu'il lui* fallut créer de toutes pièces les éléments de son apostolat, apprendre la langue, gagner la confiance du roi , solliciter par la patience et la charité le cœur des naturels, autrefois anthropophages , et qui , depuis l'abandon de ces coutumes atroces, étaient demeurés perfides et batailleurs autant que légers et puérils. Que de fois, se voyant seul en face d'une tâche impossible, l'homme de Dieu sentit son cœur tout près de défaillir! Que de fois l'infirmité de son corps, épuisé par la faim, consumé par la fièvre, semblait devoir anéantir son courage I Comme Jésus à la veille de sa Passion , il était tenté de dire : a Seigneur, sauvez-moi des angoisses de cette heure : » Pater, salvifîca me ex hac hora. Mais il ajoutait aussitôt avec son divin Maître : « Que dis-je? ne suis -je pas venu ici tout exprès pour cette heure?» Et quid dicam? Propterea veni in horam hanc *. Le roi de l'île l'a pris en amitié, il s'est chargé de le nourrir ; mais son amitié inconstante et soupçonneuse le laisse souvent manquer du nécessaire. Si le missionnaire demande au travail des mains la sécurité de sa subsistance; si , sous le soleil du tropique, il cultive lui-même son champ et voit mûrir ses récoltes, les pillards viennent lui enlever le fruits de ses labeurs, et il faut sourire à leurs rapines, car ces pillards sont ses enfants. A chaque
1 Joan. XII, 27,
instant la guerre civile menace d'éclater entre les insulaires , qu'une division permanente sépare en deux groupes : celui des vainqueurs et celui des vaincus. La beauté de la morale chrétienne, la sublimité du dogme, la majesté du culte, attirent les Futuniens; mais à peine l'apôtre croit- il les tenir captifs sous le joug de l'Évangile qu'un rien les éloigne; une superstition, une fi^yeur, un caprice, les ramènent à l'idolâtrie. Tout manque d'ailleurs pour l'établissement d'une chrétienté ; une pamTe case de bambous sert d'alise : plus d'une fois le typhon en renversera les frêles murailles. L'indigence du missionnaire dépasse celle de sa demeure. Ce parfait pauvre de Jésus -Christ reçoit avec reconnaissance des fruits entamés par la dent de celui qui les donne. Souvent le jeûne est complet, et une pénible journée de labeur s'achève sans nourriture.
A la longue cependant le champ stérile commence à donner des fruits; les baptêmes se multiplient, le fils du roi lui-même devient le plus fervent des catéchumènes. Pierre s'est rendu maître de l'idiome du pays, et son apostolat s'étend dans les deux îles de Futuna et d'Alofi. Rarement les mourants lui échappent. Ceux qui n'ont pas eu le courage de donner leur vie à Jésus -Christ veulent du moins lui confier leur mort. Un missionnaire, venu de l'île voisine de Wallis, est témoin de ces premiers succès , et retourne plein d'espérance à sa mission , après avoir échangé avec son confrère les consolations de la charité.
C'est le moment où l'ennemi du salut va faire éclater
sa rage. Satan , le grand vaincu de Dieu , ne se rend pas sans combat. Mais l'apparente victoire de l'enfer prépare et amène le triomphe du ciel.
Les progrès du christianisme inquiètent dans Futuna le parti des vieillards. Tristes demeurants de l'âge barbare où régnait l'anthropophagie, ceux-ci font le siège du monarque, jusque-là protecteur déclaré du missionnaire. Les fléaux naturels qui désolent l'ile sont attribués au courroux des idoles délaissées. Le roi s'éloigne du prêtre, il lui refuse tout secours; il laisse monter contre lui le flot des colères aveugles. La conversion de son fils met le comble à sa fureur*; Faible et pusillanime jusque dans sa haine, il n'osera pas poursuivre ouvertement celui qu'il avait si longtemps traité en ami. Mais on verra se renouveler le drame qui se dénoua à Cantorbéry par le meurtre de saint Thomas Becket. « N'aurai-je donc pas la paix avec ce prêtre? » avait dit le roi d'Angleterre; et dès sicaires courtisans s'étaient chargés de tirer en son nom la conclusion sanglante de ses lâches propos. Le gendre de Niuliki est prêt à jouer le même rôle contre l'apôtre de Futuna. Les vieillards se sont rassemblés : que le prêtre périsse, ont -ils dit, et la religion disparaîtra avec lui. Le roi est informé du complot; il l'approuve par son silence, il l'encourage et le désavoue tout ensemble, abritant sa cruauté lâche sous les équivoques de l'hypocrisie.
Pierre Chanel n'ignore pas ce qui se trame contre lui; mais il ne change rien à sa vie d'apôtre, sinon pour rendre son zèle plus ardent. Gagner des âmes et
^t MÊLASr.ES ORATOIRES
donner sa xio à JiVus-Christ, n'était-ce pas là, aux jours de sîi joiînosîi^. le rêve de son âme apostolique? I) tm^^ilSen^ dono |>lus que jamais. Ah ! ce n'est pas e^ï \^in que nous rappelons bienheureux. Le Christ Ta Iwlifié d a\^nce quand il a dit : V Bienheureux le scniteur que 5son maître , au jour où il doit venir, trou\'era ocoiïi^ à le senir : i Becttus ille servus quem, ntfn renerit DominnSy mrtnerit sic facientem*. La fuVre le rcM\^^ ses forces l'abandonnent; mais son Ame intrépitle domine les défaillances de son corps, et la sen\aine qui préoMe sa mort se passe en courses ajx>sloîiqiK?!S.
Knfin lauroiv du jour sanglant se lève. Pierre, apnfrs a^'Oir oéléhrf la messe, se repose un moment dans son enclos. Un des conjurés pénètre dans sa demeure et lui demande un remède pour panser une blcssun^ qu aurait ivcue Musumusu, gendre du roi. l/ajxMn^* bienfaisant jusc|uïi la dernière heure, donne la (loio qu on lui nVlame; un autre le prie de lui prêter son Mlon , Pieriv le cède , et tout à Theure il sera f!'ap|>é a\*eo cette arme.
Bientôt Musumusu se présente lui-même, et sollicite pour sa prétendue blessure les soins du bon Samaritain. Mais avec lui une troupe de forcenés envahit la maison et la met à sac. Le chef des assassins donne le signal du meurtre. Un sicaire se jette surTapôtre, brandissant son casse-tète. Comme Jésus, Pierre semblait dire: « Pourquoi me frappez-vous? •
« Matth. XXIV, 46.
Il étend la main et veut détourner le coup. Est-ce donc qu'il craint la mort? Non, mais il voudrait éviter à ses enfants la honte du parricide. Le coup était lancé , le bras du martyr retombe fracassé. Un autre assassin le frappe de sa masse à la tempe gauche ; le sang jaillit à flots. Pierre a compris que c'est l'heure du sacrifice. Il dit en langue futunienne : « Ceci est bon pour moi. » C'est le cri de saint Paul. Jusque-là il avait dit : Mihi vivere[Christus est : « Pour moi, vivre, c'est servir Jésus. » Maintenant il achève la sentence : MoH lucrum : « Mourir m'est bon. » Voici un troisième bourreau qui s'avance; de sa lance il veut percer la poitrine de la victime, mais le fer passe sous le bras du martyr, et la violence du choc le jette à terre. Assis maintenant contre la muraille, il étanche de sa main gauche le sang qui ruisselle de sa tête, et il attend, comme l'agneau sans parole dont Isaïe a chanté la douceur : Sicut ovis ad occisionem ductus est, et non aperuit 08 suum^. Un chrétien l'aperçoit et veut le plaindre ; une seconde fois Pierre répète : « Il m'est bon de mourir. » Cependant Musumusu s'impatiente: « Il ne retrouvera donc personne, s'écrie-t-il, pour achever le prêtre I » Non, personne ne se présente : la crainte ou le remords paralysent les bourreaux ; l'un après l'autre ils se retirent, la maison est vide, la victime agonise dans la solitude. Alors le gendre du roi se décide à en finir. Il aperçoit la hachette qui servait au missionnaire pour abattre le bois; il s'en empare, et d'un seul coup
* Is. un, 7.
fend la tête du martyr. C'est avec efifort qu'il lui faut arracher du crâne ensanglanté le fer qui résiste et qui vient enfin dans sa main avec les débris de la cervelle. Puis, çffrayé de son crime, l'assassin s'enfuit.
Le fils converti de Niuliki apprend le forfait; il accourt, mais la foule l'arrête : « Que veux -tu? lui dit -on, cette chose que tu as cherchée n'existe phtë. b
Cette chose, mes frères, c'est la religion. Le peuple un moment croit à la victoire de ses dieux. On lui a dit que, le prêtre mort, l'Évangile s'évanouirait. O mensonge de Satan 1 jamais tu n'as été plus promptement confondu. Attendez quelques jours : les restes du martyr seront ensevelis avec honneur. Attendez quelques mois : le lâche instigateur du crime, le roi Niuliki, frappé comme Hérode, comme Antiochus, par les mains du Tout-Puissant, succombera à un mal horrible. Une corvette française, débarquée à Futuna, jettera la terreur dans l'île. Le corps du martyr est rendu au vicaire apostolique. Le parti favorable aux chrétiens relève la tête, celui des persécuteurs est abattu. Quand, peu après, le vicaire apostolique viendra visiter l'île coupable, il trouvera le peuple empressé à recevoir le baptême. Deux années ne seront pas écoulées depuis la mort du Bienheureux, que l'île entière, sous la conduite d'un roi chrétien, aura embrassé l'Évangile et renouvellera, sous les yeux des missionnaires ravis, l'admirable tableau que saint Luc nous présente de l'Église naissante. L'assassin luimême, le féroce Musumusu, plus heureux que son beau -père, ouvrira les yeux sur son crime, et, frappé
Gomme lui, mourra pénitent et fidèle. sang du martyr, que ta semence est féconde, et que largement la mort de TApôtre a vengé sa vie du reproche de stérilité I
Il est temps, mes frères, de conclure ce discours. L'histoire que vous venez d'entendre n'est pas nouvelle dans l'Église. Elle se répète depuis dix- huit cents ans. Humainement interprétée, elle n'a pas de sens. Pourquoi ce fils de paysan a-t-il quitté son hameau? Pourquoi ce prêtre a-t-il quitté sa patrie? Pourquoi ce missionnaire s'est- il obstiné dans une tâche ingrate et impossible? Pourquoi cet exilé volontaire a-t-il aimé des sauvages inconnus, jusqu'à leur prodiguer sa vie? Pourquoi, quand ils l'ont frappé , s'est-il écrié : « C'est bien, c'est bon? » Pourquoi cette mort, qui devait anéantir son œuvre, en a-t-elle assuré le triomphe? Autant de questions auxquelles le sens humain ne peut répondre que par une déclaration d'absurdité» Et pourquoi enfin, dans tous les temps, dans tous les lieux, se trouve- t-il toujours des hommes pour s'éprendre de ces absurdités sublimes, et confier à de tels rêves tout leur espoir et toutes leurs ardeurs? Pourquoi surtout s'en trouve-t-il plus qu'ailleurs dans notre France moderne, qu'on dit sceptique et positive, désabusée de l'idéal et rivée aux réalités d'ici -bas? Pourquoi , mes frères? Parce que le Christ vainqueur veut qu'il en soit ainsi; parce qu'il lui plaît de répondre encore comme autrefois à ceux qui se vantaient d'avoir scellé la pierre de son tombeau. Il ne discute pas. avec l'impiété, il la terrasse. On le disait mort, et
voici qu'il se lève; il est vivant, puisqu'il se fait aimer, aimer jusqu'à la mort. Non, ce n'est pas un Dieu mort que le Dieu pour qui tant d'hommes sont joyeux de mourir: Non est Deus mortuorum, sed vivorum. Chrétiens de Lyon, vous avez votre part glorieuse et féconde dans ces victoires de la foi. Par vos prières, par vos aumônes , par le tribut volontaire que payent vos familles au recrutement des légions apostoliques, vous occupez une place d'honneur dans l'histoire toujours continuée de l'évangélisation et du martyre. Demain nous célébrerons l'anniversaire de cette création simple et sublime, qui associe les plus humbles enfants de l'Église au labeur, au mérite, au succès des missions lointaines. Que reste-t-il, sinon que nous soyons dignes, par la sainteté de notre vie, de l'honneur auquel nous font participer tant d'apôtres? Ah ! si elles méritent notre pitié généreuse, ces régions encore assises dans les ombres de la mort, refuserons-nous notre compassion à cette France aimée du Christ, qui a dissipé follement tant de trésors et s'achemine aux abîmes, oublieuse de son baptême, de sa foi séculaire , de ses gestes glorieux? Donnonslui nos prières, donnons -lui nos exemples; refaisons dans son sein une génération forte et chrétienne ; montrons-lui des fils qu'elle soit forcée d'estimer plus que les autres , aux mains de qui elle se décide à remettre enfin l'œuvre nécessaire et pressante de sa régénération et de son salut.
Pierre, ô apôtre, ô martyr, laissez -nous vous confier cette espérance et cette promesse. Oui , nous
voulons marcher sur vos traces, remplir comme vous le devoir de chaque jour, et, quelle que soit notre destinée terrestre, être comme vous, fidèles jusqu'à la mort , en attendant la couronne de vie : Esto fidelis usque ad mortem, et dàbo tïbi coronam vitse. Amen,