PRONONCÉ EN L'ÉGLISE DE SAINTE - CLOTILDE
Le 9 mai 1880.
Jfsm Christus heri et hodie; ipse et in cuUu
(Hebr. xin, 8.)
Jt^us- Christ était hier, il est aujourd'hui, il sera dans tous les siècles.
C'est la raison que Tapôtre saint Paul donnait aux pivniicrs lldfMos pour les engager à cultiver le souvenir des siunts : <»: Souvenez -vous, leur disait-il, de vos pures dans la foi : )> Mementote prœpositorum vestronun, qui vobis locati sunt verhum Dei; car Jésus - Christ était hier, il est aujourd'hui , il sera dans tou s les siècles.
Quel est donc , mes frères, le lien qui rattache l'une à l'autre ces deux paroles de TApôtre : <c Souvenez vous des saints, » et : ce Jésus -Christ ne passe pas ? » Demandez-le ;\ l'Église, elle a les secrets du Sauveur. Elle vous dira: « L'histoire des saints, c'est Jésus- Christ qui régnait hier : » Jesiis Christus heri; le ciel avec ses splendeurs, c'est Jésus -Christ qui régnera demain , ipse et in sxcula ; la vie présente , avec ses périls et ses douleurs, c'est Jésus -Christ qui règne
aujourd'hui : Jésus Christus hodie. Mais aujourd'hui le règne de Jésus -Christ souffre violence pour ne pas défaillir dans la lutte; souvenez -vous de ceux qui, avant vous, ont emporté la palme : Mementote.
Mes frères , je viens, sur l'invitation d'un pasteur vénéré, célébrer avec vous une des plus pures gloires de l'Église et de la France. Je ne vous ferai pas l'injure de vous raconter une histoire depuis longtemps écrite dans vos cœurs. Aussi bien l'heure n'est pas aux discours étudiés, où l'appareil de l'érudition et les artifices de l'éloquence déguisent la parole sainte. Les nécessités de vos âmes réclament tout autre chose. Devant le présent plein de luttes, devant un avenir plein de redoutables obscurités, le découragement vous menace ; pour faire votre devoir, vous avez besoin d'espérance. L'Église le sait, et voilà pourquoi elle vous découvre les trésors de ses immortels souvenirs.
Oh! comme ils sont vivants, les souvenirs des saints ! Gomme on sent que celui qui les garde est le maître de la vie et le vainqueur de la mort ! Gomme il les sauve de l'oubli ! comme il les préserve de l'indifférence ! comme il les fait aimer à travers l'immensité des siècles î Geci , n'en doutez pas , est une œuvre divine : seule la puissance créatrice a de quoi triompher ainsi du pouvoir que le temps possède de tarir l'émotion dans les cœurs. Voyez Glotilde sur ce trône 011 elle prend timidement sa place. Un héros est assis avant elle. La terreur le précède, la gloire l'environne, la victoire lui obéit. L'éclat de son règne sillonne comme d'un éclair lumineux les ténèbres d'un âge
l>ari>Are. Toutes les générations qui naîtront an pays de France iviliront le nom du guerrier qui a inauguré notre histoire nationale. On se souvient de Qo^is, mais qui «iono |X)urrait laimer? Qui songerait à remuer sa cendiv |M)ur en faii-e sortir une protection, une consolation, une espérance? Oh! non, les morts que la gloire humaine a été seule à couronner, ceux-là sont bien morts. Mais les sainls vivent, et ils révèlent leur survivance \\av la iierpétuité de leurs bienfaits.
('.lotilde, vous apivirtenez à cette famille des saints : votre nom ne |vrira |vis. Votre culte est resté au milieu de ce iHHiple chivtien comme le gage d'un perlai uel échange entre la conliance qui implore et Tamour qui exauce. Nous venons vous demander aujourd'hui |>our notre patrie bien -aimée le secret de reviviw Votn^ souvenir nous dira tour à tour, et ce quc^llo a lix>uvc dans le baptistère de Reims, et ce i\\\y\\\ ivlour ;\ la foi de Clovis lui ménagerait encore. Votiv exemple, éclairant le passé et l'avenir, nous montrera comment une nation barbare monte vers la culture, comment une nation civilisée peut échapper à la barbarie.
C'était, mes frères, un effroyable état social que celui au milieu duquel la Providence fit naître Clotilde, et la destinée de \a douce reine fut cruellement mêlée à toutes les honeui*s de son siècle. A la cour de Bour-
gogne, où elle voit le jour, le sang de son père et de sa mère, versé par des mains fratricides, rejaillit sur son berceau. Elle grandit sous la tutelle abhorrée de l'assassin de ses parents. La politique , cédant aux sommations de la force, l'oblige de mettre sa main virginale dans la rude main du vainqueur de Soissons. Si, après un règne sanglant, Glovis la précède dans la tombe , elle ne survit à son époux que pour voir ses propres fils égorger sous ses yeux les enfants de leur frère. Au milieu de ces atrocités, Glotilde apparaît comme une vision de paix: fille, nièce, épouse, mère, aïeule des meurtriers et des victimes, il semble qu'elle soit d'une autre race. Ah! oui, mes frères, il est bien vrai , elle est de la race régénérée , de celle qui emprunte à Jésus-Christ une nouvelle naissance : Sic est omnis qui natus est ex Spiritu^. Mais il ne lui suffit pas de posséder pour elle-même l'honneur et le privilège de cette filiation divine : elle y fait participer son époux et son peuple. Glovis, Rémi et Glotilde, ces trois noms symbolisent tout le développement de notre histoire. Glovis, c'est la société barbare, avec ses énergies sauvages; Rémi, c'est l'Église, avec son pouvoir civilisateur; Glotilde, c'est le bon génie de la France, qui conduit Glovis à Rémi, qui dépose la nation enfant sur les genoux de l'Église et donne ainsi , pour tous les temps, une direction à nos espérances. C'est là, mes frères, un ravissant spectacle ; mais il faut le regarder de plus près.
* Joan. III, 8.
La France de Clovis, comme toutes les sociétés incultes, portait en elle-même un triple élément de barbarie: l'ignorance de l'esprit, la grossièreté des désirs et le culte de la force. Glotilde conduit cette nation malade à la piscine baptismale, et lui fait trouver là un triple remède à ses maux.
Le premier mal de ces temps était l'ignorance : ignorance profonde, que nos habitudes d'esprit nous rendent difficile à imaginer. Eh quoi! n'y avait-il donc plus ni culture ni savoir dans ces provinces gauloises qu'envahissaient alors les tribus germaines? Ah! la science ne manquait pas absolument, mais elle n'avait plus la force de se communiquer. L'empire d'Occident venait de s'affaisser au milieu des ruines; les races gothiques, maîtresses de l'Italie et de l'Espagne , n'avaient pris qu'une teinture de la civilisation romaine, et gardaient, sous ces dehors empruntés , tous les instincts de la barbarie. Pressée entre ces conquérants divers, la société gallo-romaine se décomposait de jour en jour, et ses éléments épars n'avaient plus ni cohésion ni vigueur. Dépouillée de son prestige, déshonorée par la servilité, la littérature n'était plus que le métier des vaincus , et la fierté des vainqueurs refusait d'adopter pour maîtres des rhéteurs sans autorité et sans indépendance. Ceux-ci, se sentant méprisés, descendaient plus bas encore, et l'abaissement des caractères accélérait la décadence du génie. Ce groupe confus, qui devait s'appeler un jour la nation française , semblait alors en marche vers les ténèbres.
Mais non, mes frères, telle n'est pas sa destinée.
Dieu veut que cette nation marche vers la lumière, et il a placé sur son chemin le guide nécessaire. L'Église, voilà l'initiatrice qui déposera dans ces intelligences grossières le germe des connaissances par où un peuple s'élève à la vie civilisée.
Est-ce donc que l'Église a pour mission de propager les sciences humaines? Non, sans doute. Ses visées sont plus hautes. La sagesse qu'elle annonce n'est pas celle de ce monde : Sapientiam loquimur non hujus sseculi, dit saint Paul ; c'est la sagesse de Dieu , celle qui est cachée dans le mystère : Loquimur Dei sapientiam in mysterio qux ahscondita est. Cette sagesse résout tout d'abord les problèmes surhumains, ceux devant lesquels la science des philosophes s'est arrêtée impuissante. Quels sont-ils, ces problèmes? Ah! je les appelle surhumains, parce que l'effort de la raison n'a pas suffi à les résoudre; mais, par l'objet qu'ils traitent, ce sont les questions humaines par excellence, celles qui intéressent par- dessus tout et toujours toutes les parties de l'humanité : ce sont les problèmes de l'origine et de la destinée.
L'Église vient, elle répète cette parole de Jésus- Christ : Exivi a Pâtre et veni in mundum : nunc iterum, relinquo mundum, et vado ad Patrem. Enfants des hommes, voilà votre histoire. Vous avez Dieu pour Père, vous avez Dieu pour fin. Vous venez de lui, vous retournez à lui. Le péché vous a fait déchoir de cette filiation adoptive : le Christ, qui la possède par droit de génération éternelle, est venu ici-bas pour vous la rendre. Vous êtes en ce monde des étrangers
3i4 MÉLANGES ORATOIRES
et (les voyageurs : vous atteindrez au port en suivant Jrsus-Christ.
Voilà ce qu'annonce l'Église : Sapientibus et insipientibus debitor sum. Et quand elle dit cela à une société barbare, elle condense sous une forme dogmatique très simple la plus haute philosophie. Voyez ' Clovis encore païen. Par les soins de Glotilde, son premier- né a reçu le baptême, et il meurt. Le père éclate en reproches : « Ce sont, dit -il, les dieux de ma nation qui vengent leur injure. » Glotilde ne se trouble pas: «Et moi, répond -elle, je suis fière que notre enfant ait été jugé digne de la société des anges. » G est une première révélation du mystère d'outretonibe. Mais le barbare n'est pas encore capable de cette soumission désintéressée. Il faut qu'une protection visible vienne confirmer à ses yeux la doctrine du salut. Un second fils lui est né. Glotilde l'a fait ba\)tisor à son tour, et la maladie menace de l'emporter encoi'e; mais la mère chrétienne s'interpose entre Dieu et le père irrité : au nom du Ghrist elle promet la guérison , et l'enfant revient à la vie. Gette fois la semence de la foi a été jetée dans l'âme du guerrier. Elle y dormira jusqu'au jour des grands périls. A Tolbiac, les dieux de sa race ne peuvent rien pour sauver sa fortune, qui va sombrer dans la défaite. Glovis se ressouvient alors du Dieu de Glotilde; il l'invoque dans la mêlée, et lui voue, s'il ressaisit la victoire, sa personne et son peuple.
La victoire est revenue, et Glovis tient parole. Voici le héros aux pieds du pontife. Ge front, qui ne s'était
jamais courbé, s'incline sous Teau baptismale. Trois mille guerriers suivent leur chef; c'est le baptême, de la France. Or le baptême, c'est l'ablution qui purifie, mais c'est aussi l'illumination qui éclaire. L'antiquité chrétienne, à la suite du grand Apôtre, désignait le plus souvent le sacrement régénérateur par son effet de clarté *. La lumière divine vient de faire son entrée dans l'âme de la France. Ce n'est encore qu'une aube qui blanchit à peine parmi les ténèbres de la barbarie. Laissez monter l'aurore, et vous verrez comment s'éclaire le génie d'un grand peuple. La civilisation française subira bien des transformations, et recevra en passant les empreintes diverses des siècles. Gharlemagne, saint Louis, Louis XIV, marqueront les étapes glorieuses de son ascension vers la lumière. Mais toujours, en montant ces degrés, la France se souviendra de son origine chrétienne ; toujours , en parcourant les phases de sa longue destinée , elle gardera la conscience du lien qui rattache sa fortune au souvenir de son baptême.
Mais vous trouverez peut-être que l'effet illuminateur s'est fait longtemps attendre pour cette nation néophyte que Glotilde a tenue sur les fonts sacrés. Oui, j'en conviens, les clartés de l'intelligence ont pénétré lentement l'obscurité des temps barbares. Du moins, il faut reconnaître que là où l'influence du baptême s'est exercée sans résistance, l'ignorance a été vaincue sans retard. Au sein de cette société
1 Le baptême s'appelait Villumination.
réfractaire à la culture de l'esprit, nous voyons se former des asiles de prière, et ce sont aussi des foyers de doctrine. Les monastères, où règne l'esprit de rÉvangile, gardent les clefs de la science, et sauvent d'un irréparable naufrage les traditions de renseignement et les documents du passé. Avant d'accuser l'Église d'être de connivence avec les ténèbres, il faudrait effacer de l'histoire le souvenir du plus grand service qui ait été rendu à l'esprit humain.
Toutefois il fallait un bienfait plus immédiat et plus général, pour justifier les promesses qu'apportait à la nation franque le baptême de saint Rémi. Ce bienfait, mes frères, vous le voyez apparaître dans cette partie de la culture humaine qui s'adresse à la volonté et aux désirs du cœur. Ici les préparations naturelles sont moins nécessaires, et raction do l'Évangile se montre plus à découvert. Et (|uel besoin n'avait pas de cette douce et puissante transformation la race grossière et cruelle d'où devait sortir le peuple le plus poli de l'univers? Après l'ignorance, le mal des sociétés naissantes, c'est la violence des appétits; c'est encore, et surtout, le culte de la force. Je n'ai pas à vous apprendre que ce double lléau sévissait avec fureur dans ces temps troublés qui virent naître et régner Clotilde. Pour faire de Clovis un grand homme , pour lui donner une place dans l'admiration et la reconnaissance de la patrie française, il faut, par un effort que d'ailleurs la justice commande, faire la part du tempérament, des «uitrainements et des habitudes dans les horreurs
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dont il est tour à tour l'instigateur et le complice. Mais que dire de ses fils transformés en bourreaux, attirant dans leurs bras parricides les enfants de Glodorair sous prétexte de les couronner, et se jetant l'un à l'autre les victimes innocentes de leur féroce ambition? Ahl mes frères, ce sont là les bouillonnements du sang barbare. Mais voulez -vous voir l'action de Jésus -Christ? Regardez cette royale aïeule, qui suit en pleurant le cercueil de ses petits -fils égorgés. Ah! n'est-ce pas la personnification de l'Église au milieu de ce siècle de fer ? Si ses larmes sont amères , sa plainte est douce, et ne contient presque aucun reproche à l'adresse des coupables. Ce qu'il faut à ces héritiers des passions d'un âge barbare, ce ne sont pas des objurgations, mais des exemples. Ils n'ont connu jusqu'ici que l'impétuosité de leurs désirs : l'Église leur montre , dans ses saints , l'étonnante vertu du sacrifice. Ils n'ont connu que les brutalités de la force écrasant la faiblesse : l'Église leur montre, dans ses institutions, les surprenantes délicatesses de la charité. Ils n'ont connu que les implacables représailles de la vengeance : l'Église met sous leurs yeux les ravissantes beautés du pardon. Qotilde, que votre tâche est belle, de représenter ainsi l'Église dans son rôle de miséricorde! veuve, ô mère, ô aïeule désolée, quittez, il en est temps, la pompe du siècle que vous portiez comme un fardeau. Près de la tombe glorieuse de saint Martin, cachée aux regards des hommes sous le voile et le cilice, vous n'apparaîtrez plus qu'aux regards de Dieu , pour fléchir sa colère et im-
plorer sur votre nation les divines effusions de la clémence. Votre prière ne sera pas perdue. Sauvé par vos soins du massacre où ont péri ses frères , un des fils de Glodomir échangera la couronne orgueilleuse des rois chevelus contre la couronne austère de la tonsure monacale, qui symbolise Tabnégation et le sacrifice. Glotilde à Tours, Glodoald aux portes de Paris , voilà les deux flambeaux qui brûlent devant Tau tel de Dieu. Un jour viendra oii l'esprit de mansuétude évangélique pénétrera les mœurs des Francs sans en altérer la vigueur. On verra un mélange admirable d'énergie et de douceur ; l'oubli de soi, le dévouement aux autres , le courage qui défie ce qui est fort , le respect qui s'incline devant ce qui est faible et désarmé, composeront à la race française un tempérament sans égal, que l'antiquité n'a pas connu , et qui désigne ce peuple chevaleresque aux sympathies de l'univers. C'en est fait : le baptême de Glovis, les larmes de Glotilde, ont effacé les crimes qui avaient souillé nos origines. La nation très chrétienne s'élève, dans la foi et dans l'honneur, à la hauteur de ses destinées.
La nation très chrétienne! L'histoire a donné ce nom à la France, et vos cœurs y ont applaudi. Mais écoutez ce murmure qui monte. Ge sont des voix qui réclament pour la France le droit de n'être plus chrétienne. Ge droit-là, mes frères, les peuples, pas plus
que les individus, ne le possèdent; car Dieu ne permet pas qu'on méprise ses dons. Mais quand la France aurait le droit d'abdiquer son baptême, notre devoir à nous serait de nous jeter à ses pieds et de lui crier : a Ne le fais pas I tu retournerais à la barbarie. »
Oh! je le sais, ce langage fait sourire les sage^ du siècle. La barbarie, disent -ils, ne peut pas revenir. La vieille France avait été baptisée dans la foi; la France moderne a été baptisée dans la science et dans la liberté. Forte de ce baptême humain , elle peut oublier l'autre, et s'avancer dans la lumière en défiant les ténèbres.
Telles sont, mes frères, les prétentions qu'inspire l'orgueil. Si nous n'y prenons garde, nous-mêmes, plus ou moins, nous nous laisserons gagner à ces théories commodes qui dispensent de l'effort, de la soumission et du sacrifice. Glotilde, venez encore une fois éclairer votre peuple. Apprenez-nous à connaître, apprenez- nous à éviter le malheur qui serait le châtiment de notre apostasie.
Les nations cultivées ont-elles besoin de l'Évangile? Oui, mes frères; parce qu'elles portent dans leur sein trois causes de décadence, différentes sans doute des maux qui désolent les sociétés naissantes , mais capables à leur tour, si l'Évangile ne les contient, de ramener la barbarie. J'ai nommé l'infatuation de la science, l'horreur de la sujétion et la passion du bien-être.
La science, mes frères, est divine; mais l'infatuation de la science est diabolique. Dieu sait tout, et il demeure dans la vérité; mais Lucifer, illuminé par Dieu
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lui-même, a voulu se servir contre son Créateur des clartés qu'il en recelait. Il s'est dit : t Je monterai, j'atteindrai le niveau de Dieu: > Ascendam, similis ero AUissimo *. Erreur, erreur! on n'égale pas le Très- Haut. Celui qui a jeté cette provocation au ciel est l'inventeur du mensonge: Mendax est,etp<tter ejtAS*. Et quand la terre la répète, elle perpétue le mensonge. Et doù vient, je le demande, cet essor nouveau de notre oi^ieil? Autrefois la superbe se contentait de secouer le joug de la loi , de répondre au commandement par la révolte. Aujourd'hui elle ne résiste plus seulement au Maître divin, elle le nie, elle efface son nom, elle lui refuse une place dans le monde qu'il a fait. Et pourquoi? ]»arce que l'ignorance humaine a commencé d qx^lerun ix^u mieux le li\Te de la nature ; j>arce que Tesprit humain a découvert plus d'ordre qu'il non soupçonnait dans Tunivers; parce qu'il re- Ironvo partout l'harmonie de^ forces, la hiérarchie des pliénomônos, la trace d'une merveilleuse et universelle tinalité. 11 semble que la science devrait se prosterner devant cette Sagesse éternelle qu'elle rencontre au bout de toutes ses voies comme la suprême raison des choses. Au contraire, la science se redresse et ne veut plus adorer. Si la machine cosmique est si savamment construite, elle peut bien marcher toute seule: arrière le Constructeur! arrière le Conducteur! La matière préexiste, et le génie survient; le mouvement
> Joan. VIII , 44.
* Is. xrv, 14.
précède le but vers lequel il tend ; le chaos s'agite , et l'ordre en résulte; jes masses inconscientes se heurtent, se modifient, s'épurent, et la pensée apparaît. Si les effets semblent sans proportion avec leurs causes, le temps sera chargé de combler toutes les lacunes ; on mettra des siècles tant qu'il en faut pour expliquer que l'impossible ait abouti au réel. Avec le temps, l'atome est devenu la cellule; avec le temps, la cellule informe est devenue la plante, l'animal, en attendant le jour où, par un nouvel effort, elle a conquis la forme humaine, et s'est écriée: « Je pense, je comprends, je sais, je remplace Dieu ! »
Ah! mes frères, j'en appelle à ceux d'entre vous qui ont suivi dans ses développements la science athée : est-ce que je la calomnie? dites-le. Est-elle moins absurde que cela, moins creuse, moins vide, moins vaniteuse, moins tranchante? Non. Je défie qu'on l'absolve du crime d'outrage au bon sens qu'elle commet tous les jours, à la grande joie d'une foule stupide qui applaudit et ne comprend rien. Je me trompe, mes frères, la foule a compris quelque chose. Elle a compris que Dieu n'est plus, que l'homme est au sommet des choses, et que dès lors il n'a plus de maître.
Elle a compris cela, et voici paraître un second fléau des sociétés vieillies : la haine de l'autorité. L'autorité! Elle avait son type en Dieu, de qui tout pouvoir procède, mais aussi de qui toute paternité descend*. Être maître et être père, dès lors c'était une même
* Eph. m, 15.
,v^î MELANGES ORATOIRES
t->>^Vî!i^ : r»^bèi>#Ance t'tait honorée, parce qu'elle était fihâkv Aiiouno iloinination netait légitime si elle ne sV\«^TVAit AU nom du Père céleste; aucune soumission \\\'\A\\ *luo quAux vivantes images de la divine puis- >v^niv. Mais ÎA s^^euiV a rayé le nom de Dieu, et le mot i\e tlo\oir a di>i^ni du même coup. On déclare des dn"^ils, dt^ droits |H^ur tout le monde, des obligations \x>\\r |vrsonno. Philosophes imprudents, voilà votre ouvmjro, ot vous n'avez i>as |)eur de cette société que \ous fa»t«>s à votre image? Vous ne redoutez pas les t^onrtits de ct^ liU^rtés affolées, qui vont se jeter les nni\!5 sur h^ autres s;ins qu'il reste ni frein pour les mo<iért^r, ni n^nes |x>ur les conduire? Ah! vous avez donc hion confiance dans la natui'elle tempérance de leurs désirs!
Kh bien! m^ganiez. Voici le troisième poison que Icxcès de la civilisation inoiMile: c'est larpassion du bicu-ctrc. A Torigino tU^ races, les instincts sont violents: mais les contlitions de la vie sont dures, les privations forct'vs soiït fiVH]uentes etapiwrtent un correctif siilutaire à Tàpretc des convoitises. Quand le progrès des arts a tiivoriso le dôvelopi>ement de la richesse, quand un certain bien-étix> est accessible au grand nombre, quand la paix est devenue l'état normal des peuples, quand la science multiplie les moyens de contenter les appétits, aloi's sans doute les passions se déguisent sous les dehors d'une discrétion apparente; mais croyez-vous (|u'elles soient moins ardentes? Non, elles deviennent plus molles, plus lAches; mais elles demeurent aussi avides. Les crimes qu'elles inspirent
sont moins audacieux peut-être, ils ne sont pas moins odieux. Que dis -je? Taudace même n'attend que l'occasion pour se produire, et cette occasion, c'est la résistance. Quand on a prêché au peuple qu'il n'a plus ni Dieu ni maître; quand devant lui on s'est joué de la morale, de la justice et de l'honneur; quand on lui a enseigné, par la parole ou par l'exemple (il n'importe! ) qu'il n'y a plus de juge au ciel et sur la terre plus de loi, alors le peuple veut avoir sa part des voluptés dont il a respiré de loin les parfums : et s'il rencontre sur son chemin le droit de propriété ou la défense sociale, il brise la barrière et donne aux satisfaits d'ici -bas, parmi le sang et les ruines, la démonstration d'un retour possible à la barbarie.
Mes frères, voilàles maux qui nous menacent. Dironsnous encore qu'une société civilisée ne peut pas périr? Ah ! reconnaissons plutôt que la nôtre est malade , et , s'il se peut, cherchons le remède.
Le remède ! Mais, selon l'antique sagesse, il se trouve dans les causes contraires à celles qui ont engendré le mal. C'est ici, mes frères, qu'il faut nous rappeler la grande parole de l'Apôtre : t Jésus -Christ était hier, il est aujourd'hui et toujours. » Jésus-Christ a civilisé la France barbare : Jésus-Christ relèvera la France, que l'excès de culture abaisse et corrompt. Et par quels moyens opérera-t-il cette guérison merveilleuse? Ah! voici qui est plus admirable encore ; ce sera par les mêmes remèdes qui ont tiré nos pères de la barbarie : la foi, la charité, le sacrifice.
La foi ! Elle a dissipé les ténèbres de l'ignorance pri-
mitive : aujourd'hui il faut qu'elle dissipe les fumées de la science infatuée d'elle-même. Croyez -le bien, ce43 ténèbres-là ne sont pas les moins épaisses; carFintelligonce qu'elles obscurcissent s'y complaît et s'y obstine. Et pourtant il faut que la clarté se fiasse: il faut qu'entre la science et la foi il se signe un traité d'alliance : deux rayons partis d'un même foyer pourraient-ils s'exclure? Mes frères, comprenez-le : le grand besoin de ce temps-ci, c'est le développement de la science chrétienne. La science veut gouverner le monde, c'est peut-être son droit. Mais la foi veut gouverner les âmes, c'est assurément le sien. Et pour que les Ames acceptent sa direction, il ne faut pas qu'on leur demande d'abjurer la science. Donc, mes frères, aidez -nous à répandre l'instruction; aidez -nous à la donner on pAturo à ces légions d'enfants du peuple, qu'on voudrait arraclier du giron de l'Église pour les nourrir du lait empoisonné d'une Impiété précoce et sans remède. Aidez-nous à initier tout ensemble aux mystères de la foi et aux lettres humaines vos propres fils, qu'on voudrait séparer de leurs meilleurs maîtres. Mais aidez -nous encore et surtout à jeter dans nos écoles supérieures les fondements chrétiens du haut savoir. Ne dites pas: Cette entreprise est trop ardue; cette œuvre est trop coûteuse; trop d'autres besoins sollicitent nos largesses. Où donc trouverez -vous une nécessité plus pressante que celle-ci : empêcher que la foi des générations qui grandissent capitule devant les sommations de la science? Donnez votre or, donnez vos fils, soutenez l'essor de l'enseignement
catholique. L'avenir de la civilisation française est à ce prix.
La foi commence le salut, mais la charité Tachève. Et de toutes les plaies que la charité doit panser et guérir, la plus dangereuse est celle que j'ai appelée Thorreur de la sujétion. L'autorité est devenue odieuse, parce que, n'étant plus exercée au nom de Dieu, elle a cessé d'être paternelle. Voulez -vous rapprendre aux hommes que Dieu est leur père, et qu'il a sur la terre des représentants qu'il faut respecter? Montrez-leur qu'ils sont pour vous des frères. Faites pour une société rongée par l'égoïsme ce que l'Église a fait pour les sociétés barbares: portez-lui, avec vos bienfaits, cet enseignement qui est sans réplique, l'enseignement de l'amour. Mes frères, il est des chrétiens qui trouvent qu'il y a trop d'œuvres dans l'Église catholique et qu'il faut trop souvent donner. Ah! ceux-là ne savent pas de quoi ils se plaignent; ils se plaignent d'avoir été choisis de Dieu, au milieu de leur patrie en péril, pour être les instruments de sa délivrance. Laissez-moi espérer que, quand ils sauront cela, ils ne regretteront plus qu'une chose : c'est d'avoir jusqu'ici trop peu donné.
Mais, pour croire fermement, pour aimer généreusement, quelle est l'inspiration qu'il faut écouter? Une seule, mes frères: l'inspiration du sacrifice. Et voilà précisément le baume qui peut ranimer la France vieillie, comme il a purifié la France naissante: sous des formes différentes le-mal est le même, c'est l'idolâtrie du plaisir; le remède est unique, c'est le renoncement volontaire. C'est ici qu'il faut nous mettre à
recelé des Saints. Seuls ils nous feront comprendre, par leur exemple , le sens profond de cette parole du Sauveur : « Celui qui s'aime trop se perd ; le secret de s'aimer comme il faut, c'est de se haïr: d Qui amat anU mam suam perdet eam, et qui odit animam,,. custodit eam\ Quand on enseigne aux hommes que tous leurs appétits sont honnêtes et tous leurs désirs légitimes, on déchaîne, quoi qu'on dise, les revendications brutales, et l'on prépare le choc redoutable de deux égoïsmes contraires : l'égoïsme satisfait et l'égoïsme inassouvi. Mais le moyen de faire accepter la doctrine du sacrifice? Ah! gardez -vous de croire que la prudence des politiques parvienne jamais à faire prévaloir, par-dessus les convoitises frémissantes, je ne sais quelle sagesse mesquine , qui ferait de la modération dans les désirs un calcul d'intérêt bien entendu. Nous voulons jouir, et beaucoup, et tout de suite, répondent d'un ton menaçant les affamés, les déshérités d'ici-bas. Pour leur faire prendre patience, il faut leur présenter autre chose que des fins de non -recevoir : il faut leur montrer la croix. La croix , mes frères , elle a fait ses preuves , elle a calmé bien des passions brûlantes , elle a transformé en agneaux bien des loups furieux. Et quel est le secret de sa vertu pacifiante? Ah! c'est qu'elle apporte à ceux qui gémissent ici-bas les deux choses que leur cœur réclame : une promesse et une consolation, une raison d'espérer et une raison de souffrir.
* Joan. XII , 25.
L'espérance! Ohl oui, elle est dans la croix, elle n'est pas ailleurs. Celui qui est suspendu à la croix n'était pas fait pour la douleur : il Ta embrassée par choix , et il y a déposé le principe de notre délivrance. Oportuit pati Christum, et ita intrare in gloriam suam^. Dites cela au peuple, mes frères; montrez -lui la croix et, au-dessus de la croix, le ciel. Il comprendra ce langage, il recueillera cette espérance, il deviendra patient, il poursuivra son chemin en attendant le bonheur.
Toutefois l'espérance est lointaine , et la douleur est présente. Ce qu'il faut tout de suite, c'est la consolation. La croix répond à ce nouveau besoin des cœurs : la croix révèle la raison d'amour cachée dans la souffrance, et, là où l'amour est entré, il n'y a plus de place pour le désespoir.
Encore une fois , mes frères , allez dire ces choses aux hommes de votre temps; portez -leur ces enseignements à la place des sophismes qui les égarent. Vous serez bien reçus , mais à une condition : c'est que d'abord vous aurez fait vous-même de cette sagesse de la croix la règle de votre vie. On n'est digne, on n'est capable d'annoncer le mystère de la croix que quand on porte dans son cœur, et, comme saint Paul, jusque sur ses membres, l'empreinte des divines douleurs.
douce marraine de la France, Glotilde, voyez à vos genoux ce troupeau fidèle qui vous est particulièrement
* Luc. XXIV, 26.
X^ MÉLA.vr,£S l»RAT01R£S
**onsam'. I-a pnôre qu'il vous adresse est ardente; «^ar CT qu'il s4»IIioile n'est pas une grâce commune, . >st ir j»lu> rare de? miracles, c'est la résurrection loorair d'un ;M«n|ik\ La nation que vous avez conduite au K^i'îi'^mo t'îait dc'sht'TiU'e de l'Évangile : elle n'en nxaiî {VIS alius<\ I^ France d'aujourd'hui a commis tr l'hmr d'inp^tiîude, et nous voyons s'amonceler sur SA tète les ..O^ùhments résenés à l'apostasie. Que îV.ui-ii p?^nr vViT)nm>r un tel malheur, qui cette fois sornii irn^iviraiih^*!* 11 faut que la supplication pénitente des iu>tes ]\aHe plus haut que la provocation des pé- *M>e\irs. \\\ik eette \oiede la rt'»conciliation est ouverte, oi ]o> ei.î'auts de Dieu s'y précipitent avec un admirable élan. KeeueilUv., ô CJotildeî les prières, les larmes • )i^ saeritieos d'un ^x^uple prosterné; présenle7-les h Pie\K |»our lui faire oublier nos crimes. Que, itMiilir lie A a< |-U^urs et llivhi par nos vœux, le Christ, à qui NOUS :\\-c7 n^mi> le seeptiv de la France, daigne ) n^ner eiv^on^ et pn^j^^rt^r aujourd'hui , pai' les vicloin^s lie sa gràoe, rèternel triomphe de son amour: Jrsu$ Chriistus Itrri rt hcniic^ ipse et in sœcula. Amen.