II. — l'esprit DE PRIÈRE
Nos autem orationi et ministerio verhi instantes erimus *.
Quand les apôtres eurent institué les diacres pour se décharger des soins extérieurs , ils se réservèrent la prière et la prédication: « Pour nous, nous nous appliquerons à l'oraison et au ministère de la parole. »
Mais les diacres, ayant pris leur part du ministère de la parole, prennent aussi la leur de celui de la prière.
* Act. VI, 4.
366 MÈLàNGES ORATOIRES
Aussi 06 que je veux dire convient également aux prêtres et aux laïques dans cet auditoire. Les uns et les autres sont, à des degrés divers , des hommes d'apostolat ^ donc ils doivent être des hommes de prière.
i\)urquoi. Messieurs? Parce que Tapostolat n'est pas Pœuvre de Thomme, c'est V œuvre de Dieu. £n choisissant Thomme pour en être l'instrument , Dieu n eu change pas la nature. L'œuvre consiste toujours dans le développement de l'ordre supérieur qui embrasse et détermine notre destinée.
Cet ordre surnaturel n'est pas facultatif pour l'humanité. Il ne dépend pas de nous de lui préférer un ordre inférieur, moins privilégié tout ensemble et moins onéreux. Nous pouvons manquer notre fin, nous ne pouvons nous en assigner une autre. Même ceux qu'un mallieur involontaire a placés en dehors des condilions du salut, se sentiront de cette destination fruslroo. S'ils ne sont pas sujets à une peine afflictive, ils seront du moins d éternels exilés.
Eh bien, Messieui's, si Toixire surnaturel est obligatoire, l'économie qui le dispense l'est également. Cette économie, c'est la grâce. Et la grâce, à son tour, a un mode normal et divinement ordonné, selon lequel elle se communique. Ce mode, c'est la prière. Dieu ne s'est pas interdit de donner sa grâce sans qu'on le prie, mais il ne l'a promise qu'à ceux qui la lui demandent.
Donc la prière s'impose. Vous ne pouvez pas la mettre en délibération. Quand il s'agit des procédés extérieurs, des diverses industries du zèle, vous pou-
vez les comparer, les discuter et faire votre choix. Vous êtes réunis pour cela. Mais il y a quelque chose qui échappe à la discussion : c'est la nécessité de la prière.
Je ne vous rappellerai pas tout ce que l'Évangile contient d'enseignements répétés^ pressants, pour nous inculquer cette nécessité; ces paraboles simples, saisissantes, étranges même, dans lesquelles le Sauveur ne craint pas de se soumettre aux plus étonnantes comparaisons.
Je vous dirai seulement ceci : Quand on veut bien connaître le besoin qu'on a de prier pour soi-même, il faut relire les paroles de Jésus -Christ. Mais quand on veut savoir quel est le rôle de la prière dans les œuvres entreprises pour les autres, il faut surtout considérer ses exemples.
Jésus est le rédempteur, par conséquent le modèle de ceux qui distribuent la Rédemption. Or celui qui n'avait pas besoin de prier pour lui-même a passé sa vie à prier. Non seulement sur trente -trois années qu'il a vécu sur la terre il en a donné trente à la retraite et trois seulement à l'action , mais durant sa vie publique elle-même nous le voyons sans cesse consacrer la nuit entière à la prière : Et erat peimoctans in ùratiane Dei. Secessit in montem soltM orare. Quand Judas le traître vient le chercher, la nuit, avec sa e(Aorte, dans la villa de (jethsémani, il s'avance à coup sûr; car il sait que c'est là que le Seigneur a coutume de prier à cette heure.
L'exemple du Sauveur se reflète dans la vie de tous
les apôtres, de tous les saints. Les apôtres mettent la prière avant la prédication: orcUioni et ministerio verbi. Aucun travail ne les dispense de la prière, aucun intérêt ne les en détourne, aucune affaire urgente ne prime à leurs yeux Turgence de ce besoin.
Cherchez un saint qui n'ait pas adopté cette règle de l'apostolat: vous n'en trouverez pas; mais vous trouverez ceci : c'est que la mesure de la puissance des œuvres est la mesure de l'esprit de prière qui anime ceux qui les font.
Vous donc qui voulez être les diacres de l'apostolat moderne, faites comme les diacres anciens : en prenant aux apôtres une partie de leur ministère, empruntez-leur le procédé qui en assure le succès, devenez les hommes de la prière.
Je ne vous dirai pas : Égalez les saints dans la prière; mais je vous dirai : Essayez de les suivre de loin , apprenez d'eux à établir une juste proportion de la prière aux œuvres ; ne croyez pas avoir tout fait quand vous vous êtes remués pour le bien; croyez plutôt n'avoir rien fait quand vous n'avez pas beaucoup prié.
Enfin, Messieurs, voici une dernière utilité de la prière: c'est l'influence qu'elle exerce non plus seulement sur l'apostolat, mais sur l'apôtre lui-même. La prière est l'acte le plus convenable à une âme chrétienne, car c'est l'acte qui la met en rapport avec Dieu, son principe et sa fin. De là cet effet de rafraîchissement, de bien-être spirituel, qu'elle produit au dedans. On l'a appelée avec raison la respiration de l'âme dans
l'atmosphère de Dieu. Et croyez -vous que l'homme apostoHque n'ait pas besoin de se ranimer dans cette atmosphère?
Les anciens prenaient grand soin de fortifier par de longues préparations le tempérament des athlètes avant de le produire dans l'arène. Et nous croyons pouvoir affronter les luttes périlleuses de l'apostolat, braver le monde et l'enfer, disputer des âmes aux puissances des ténèbres , sans nous être fait un tempérament d'athlètes I D'où vient qu'on voit des hommes inférieurs à la tâche apostolique , vaincus presque au premier pas par les difficultés et les oppositions? C'est qu'ils abordent la lutte avec des membres débiles, parlons sans figure : avec des âmes qui n'ont pas été trempées dans la grâce , qui n'ont puisé qu'avec parcimonie aux sources de la prière.
Ne faisons plus ainsi. Messieurs. Avant le combat fortifions -nous par l'habitude de la prière. Et après le combat ? Ah I voici une utilité nouvelle de la conversation avec Dieu : elle fait la paix dans notre âme , elle y ramène la lumière. Qui peut combattre sans émotion ? Qui est assuré de combattre sans blessure ? Qui peut répondre de ne pas perdre de vue le véritable ennemi, de ne pas le confondre avec le frère qui combat à ses côtés? L'amour -propre engendre de ces erreurs. L'apôtre a besoin de reposer son âme. Ni l'effort volontaire du recueillement ni le courage de l'examen de conscience n'y suffisent. Recueillement, examen, ce sont là choses impossibles à ce cœur agité. Qu'il prie d'abord I Qu'il s'anéantisse devant Dieu, qu'il se
relève ensuite dans la confiance : tout se calme au dedans; toute chose reprend sa place, sa proportion vraie, parce que Dieu est au sommet.
Messieurs, en tête de toutes les grâces que nous demanderons dans la prière, mettons celle-ci : la grâce de devenir des hommes de prière. A ce prix seulement nous deviendrons des apôtres l