‹ Mélange oratoires (volume 2)Chapitre 19 sur 27 · IV. — LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

IV. — LA CHARITÉ

Plenitudo legis dilectio : c La consommation du devoir, c'est l'amour. »

Chrétiens, hommes d'oeuvres, il faut que vous soyez des hommes de sacrifice et des hommes de prière; mais pourquoi? Le sacrifice écarte l'obstacle qui sépare de Dieu, la prière opère la rencontre; et là, dans l'union avec Dieu, que trouve- t-on? On trouve ce qui est au cœur de Dieu , on trouve l'amour.

Je ne viens pas traiter avec vous cet incomparable sujet. Ahl si nous avions le temps de remonter aux sources, nous verrions des merveilles : l'amour, seule

explication de tous les ouvrages divins; Dieu qui se suffit, Dieu que rien ne domine, et qui, sans besoins roinme sans contrainte, sort pourtant de lui-même et multiplie la vie... Cherchez un motif à cet épanchement : il n'y en a pas d'autre que l'amour. Il ne sera pas plus riche, pas plus heureux quand il aura créé; mais il aura communiqué sa richesse, il aura fait des heureux.

Mais il faut descendre de ces hauteurs. Nous sommes ici pour traiter une affaire pratique et pressante. Nous voulons nous sanctifier et sauver nos frères. L'âme de la sanctification, l'âme de l'apostolat, c'est la charité.

Deux [)aroles du Sauveur, deux paroles entre mille, nous en fourniront la preuve.

S'agit -il de l'œuvre personnelle du salut : voyez Madeleine. Elle a beaucoup péché, mais elle a beaucoup aimé; il suffit : du rang des pécheurs, elle montera au rang des saints : Dimittuntur ei peccata muUa, quoniam dilcvit multum.

S'agit -il de la conquête des âmes : voyez saint Pierre. En lui se personnifiera toute l'action conquérante et gouvernante de l'Église, toute sa mission directrice et sanctificatrice. Déjà le Seigneur lui en a fait la promesse. Mais depuis lors est survenue la chute de Simon. Jésus ressuscité veut renouveler l'élection de Pierre, et, avant de confirmer l'apôtre dans ses prérogatives, il va demander à l'ami une garantie: laquelle? La garantie de l'amour. Il s'agit de paître mes agneaux, de diriger les petits, les faibles : ce Simon, fils de Jean, m'aimes- tu? Oui? Alors : pasce

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agnos meos. Il s'agit de paître mes brebis, de gouverner les sages et les forts. M'aimes-tu? Oui? Alors : pasce oves meas. Il s'agit de présider à toute l'Église, de commander aux pasteurs eux-mêmes : Simon, voici autour de toi les autres apôtres : m'aimes-tu plus que ceux-ci? Oui ? alors tu peux être leur chef. »

Ainsi la loi est manifeste : l'amour n'est pas seulement la condition de l'apostolat, il en est la mesure. Et de fait, dans les autres œuvres de bienfaisance, il peut se glisser quelque mélange d'égoïsme, quelque recherche de satisfaction propre. Il est si doux de soulager la souffrance, de répandre le bonheur, de moissonner les bénédictions ! Et puis ceux qu'on soulage, on les voit, on les touche: on était tout à l'heure spectateur de leur misère , on est maintenant témoin de leur joie. C'était un plaisir pur et noble , mais c*est un plaisir.

Dans l'apostolat, je ne vois rien de semblable : la foi seule inspire l'apôtre ; l'objet de sa charité , ce sont les âmes, et cet objet est invisible. Le bien qu'il fait dort quelquefois longtemps , comme la semence avant de germer; celui qui sème n'est pas toujours celui qui moissonne. Quel désintéressement! quelle pureté! Ah! c'est comme cela que Dieu aime.

Mais de quoi est- elle faite cette charité apostolique? De trois éléments: l'humilité, la patience, le dévouement.

L'humilité d'abord. Vous avez entendu parler de deux sortes de zèle , vous les avez même rencontrées l'une et l'autre. Vous savez qu'il y a un zèle qui fait

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du bien y c'est le zèle charitable; on aatre qui blesse et qui éloigne les àoieâ, c'est le zèie amer, le n'insiste pas sur ces vérités connues. Mais qu'est-ce qui distingue le premier zèle du second? Tous les deux peuvent être ardents , inspirés par des motifs surnaturels ; tous les deux peuvent se révéler par de généreux sacrifices ; mais Tun est humble j Tautre est curgueilleux.

Le zèle orgueilleux rebute et irrite ; un conflit s'engage entre deux orgueils, celui du pécheur et celui de l'apôtre. Pourquoi le pécheur céderait-il ?L'(Mrgueil ne cède qu'à Thumilité.

Ceux qui ont le zèle amer disent, pour s'excuser, qu'ils n'en veulent pas aux hommes , mais aux erreurs. Si c'était vrai, les verrait -on mêler de personnalités leurs polémiques ou leurs exhortations, suspecter les intentions, travestir les paroles, et jusque dans l'appréciation des doctrines porter une âpreté de ton qui d'avance indispose contre leurs enseignements les plus salutaires ?

Ils disent encore : L'Église, dans ses jugements, ne ménage pas les erreurs. Oui , mais l'Église est divinement assistée pour discerner l'erreur, parce qu'elle est l'interprète infaillible de la vérité révélée. Et nous, nous avons bien vite fait d'appeler erreur et de condamner sous ce nom toute opinion qui n'est pas la nôtre, et de donner pour limite à l'orthodoxie le cercle de nos appréciations personnelles.

Oh ! qui nous donnera l'humilité, pour manier avec délicatesse et douceur les plaies des âmes? On dit dans

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le monde que l'aumône humilie : l'aumône mal faite , oui ; mais non pas l'aumône des humbles. Et l'apostolat est la plus nécessaire des aumônes ; il faut donc qu'il soit aussi la plus humble.

Jésus n'a humilié personne : il a invectivé le pharisaïsme en général, mais il a parlé doucement à Simon le pharisien. Il a révélé à la Samaritaine sa faute, mais il l'a relevée aussitôt par l'espérance; il a pris la défense de la femme adultère : Nec ego te condemnaho. Et nous-mêmes, qui l'avons tant offensé, nous traite-t-il avec mépris? Non, il nous accueille comme des amis , et nous fait asseoir à son banquet.

Avec l'humilité la patience. On croit d'ordinaire qu'il y a deux manières de servir Dieu : l'une qui est toute action, le zèle; l'autre qui est toute patience, quand le maître nous cloue sur sa croix. Mais non, il y a une part considérable de patience dans le zèle. Qui veut servir les âmes, doit savoir pâtir au moins autant qu'agir.

Ici encore prenons Dieu pour modèle. Que fait-il à notre égard? Est-ce qu'il nous presse? Est-ce qu'il refuse tout délai à notre faiblesse? Pourquoi serionsnous plus exigeants que Dieu ? Nous avons moins de droits que lui , mais nous sommes plus ^oïstes ; la résistance ou seulement la lenteur nous irritent, et nous ne savons pas souffrir en paix les retards, les distractions, les grossièretés , les inconséquences des faibles. Le progrès d'une âme, le développement d^une œuvre, sont des entreprises de longue haleine :

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à voukMT les brusquer, oo les arrête , on les compromet pour longtemps.

Enfin le dê\XHienienU Cest la troisième qualité du zèle; mais^ k vrai dire, die dérive nécessairement des deux autres. Si vous êtes humbles et patients, vous serez dévoués, vous ne vous chercherez pas âsns vos oeuvres; Tamour aura tué en vous l'égoisme, et rien ne vous empêchera plus de vous donner.

El quand on sentira que vous vous donnez vraiment, croyez -moi. Messieurs, on ne vous résistera pas.

Ah! je dis cela en rougissant; car nous, prêtres, c'est notx^ faute si nous ne sommes pas les maîtres du monde. Nous manions des vertus célestes, et si nous ne changeons pas la £ace de la terre, si nous laissons le mensonge gagner du terrain sur la vérité , si nous voyons l'Église notre mère en butte aux calomnies les plus étranges, c'est que, chargés de la représenter aux yeux des hoiiimes, nous ne savons pas personnifier comme il le faudrait l'abnégation , le dévouement.

Oui, même après tout ce qu'on a fait, avec un effrayant succès, pour armer le peuple contre l'Église, il dépend de nous de la lui faire aimer ; car le peuple reconnaît ceux qui l'aiment, il les reconnaît à la marque du dévouement.

Donc, Messieurs, prêtres et laïques, confondus ici dans un même désir d'apostolat, sanctifions-nous pour mieux servir nos frères. Emportons d'ici le feu de l'autel.

On vous a adressé, au cours de ce congrès, plus d'une parole d'espérance. Je ne voudrais pas décou-

rager en vous ce sentiment si convenable à des âmes chrétiennes, si nécessaire à des hommes de travail et de lutte. Mais enfin, quand on donne pour objet à vos espérances la solution prochaine des graves et redoutables problèmes qui mettent notre société en péril, on peut se tromper. Pour moi, profitant du privilège qui appartient à la parole sainte, je viens vous proposer une espérance qui ne trompe pas. Oui , quand même tout succès nous serait refusé en vue de la pacification sociale, quand il n'y aurait plus ni pour notre patrie de jours prospères, ni pour nous aucun moyen de lui en refaire, je vous dirais jencore : a L'avenir est à vous, car vous pouvez sauver des âmes, et vous les sauverez en les aimant. »

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