‹ Mélange oratoires (volume 2)Chapitre 21 sur 27 · ÉLEVÉ AU SACRÉ CŒUR DANS LE BOIS DES ZOUAVES · texte numérisé non relu

ÉLEVÉ AU SACRÉ CŒUR DANS LE BOIS DES ZOUAVES

Mes Frères ,

Le temps, dans sa course rapide, nous éloigne bien vite des événements qui ont marqué notre vie. Il y a six ans, à pareil jour, ces lieux étaient témoins de scènes lugubres : vos paisibles campagnes retentissaient du bruit des combats ; le sol tremblait sous les pas des escadrons; le canon grondait à vos portes; l'incendie dévorait vos demeures et jusqu'à la maison de Dieu; le champ même du repos était devenu un champ de carnage.

Aujourd'hui les bienfaits de la paix ont effacé les dernières traces de ces horreurs : plaines et villages ont repris leur aspect accoutumé ; et quand les cœurs qui n'oublient pas veulent célébrer l'anniversaire de ces jours pleins de deuil, mais remplis de gloire, c'est 1 33

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iv sAnctuairo qui los attire; car c'est ici seulement que los <=ouwnirî5 , devenus sacrés , sont assurés de ne pas vieillir.

Oui, cette ê^îlise est un souvenir: sortie radieuse des mines fumantes du vieux temple, elle garde à elle S4Mile tous k\< se^^rets du passé. Si j'admire l'harmonie de ses pro|X)rt ions , la noblesse de ses formes , l'éclat di^s on^ements qui la décorent , je n'ai pas besoin que jvrsonne ni explique Torigine de ces beautés inattend\ies. Je l*Ve le^s yeux, et là- bas, derrière cet autel, sous la proteolion de Tiniage sacrée qui symbolise Tamotir du Rédempteur, je vois écrits sur le marbre les noms <le ceux qui ont aimé la France plus que leur vie. Ah ! que leur dépouille dorme ignorée dans les champs déserts! Que la charrue heurte en passant leurs ossements dis|>ersésî S'il le faut, je m'en cons<>le : leurs noms sont ici , et la maison de Dieu ne laissera pas jMVir leur mémoire. Leurs noms sont ici, (M la pri^'Tt^ des générations reconnaissantes ne cessera jamais d^accomivigncr leurs âmes devant Dieu !

Mes frères, allons au fond de ce souvenir. Qu'y trouverons-nous? Sans doute, et tout d'abord, de poignantes douleurs.

Je ne i>arle |\as seulement de ces douleurs secrètes , do ces deuils domestiques, de ces regrets profonds que rien ne consolera sur la terre, car le ciel possède seul des remèdes cai>ables de guérir de pareilles blessures. Ces douleurs -là, je les salue en passant, et je les félicite d'être venues chercher non l'oubli , mais la paix au pied de cet autel. Mais au fond du souvenir que

consacre cet édifice, ce que nous trouverons surtout ce sont les grandes et publiques douleurs de notre patrie. En nous rappelant une journée terrible, ce temple nous dira ce qu'il en a coûté à la France d'avoir voulu rompre le vieux pacte qui l'unissait à son Dieu : l'ivresse d'un fol orgueil faisant place sans intermédiaire à l'accablement de la défaite; le désordre dans les conseils, la confusion dans les mouvements, le trouble dans l'action, et, après l'effort héroïque des premières batailles, la défaillance même dans les âmes; le torrent de l'invasion rompant toutes les digues , pénétrant presque sans obstable au cœur même de la patrie: voilà l'humiliation! Mais regardez: voici la gloire. La France ne pouvait plus, à cette heure fatale, relever sa fortune: ses enfants sont accourus pour sauver son honneur. Le sol que nous foulons a vu tomber ces braves : comment sont- ils tombés? Quomodo ceciderunt fortes? Écoutez - le : c'étaient des héros chrétiens ; comme le chrétien sert son Dieu , ainsi ces héros ont servi la France , par la foi , par l'espérance, par l'amour.

Ils ont cru : ce fut leur force. Ils n'ont pas eu besoin du succès pour voir clairement où était le devoir. A l'heure où le dévouement de plusieurs hésitait , non que la bravoure fût éteinte , mais parce que le sacrifice semblait stérile, nos braves ont marché d'un pas tranquille où les appelait l'immolation certaine. Ah ! c'est qu'ils étaient les disciples de Celui qui a dit : « Heureux ceux qui croient sans voir: » Beati qui non viderunt et crediderunt. C'est que la religion de Jésus-

Christ les avait nourris dans le culte des choses invisibles. C'est que leur regard , illuminé par la foi , portait plus loin que les étroites réalités de la terre. Le monde parfois les avait traités de rêveurs. Quand la France prospère n'avait pas besoin du sang de ses enfants, le monde n'avait pas compris le sentiment qui entraînait ces jeunes hommes au service d'une cause auguste et délaissée ; il s'était même trouvé des insulteurs pour jeter aux défenseurs du pontife menacé ce reproche blasphématoire qui les accusait de mettre leur épée française au service d'un étranger. Gomme si le Père des chrétiens pouvait être un étranger pour des fidèles, et comme si les fils de la France n'étaient pas deux fois les enfants de Celui qui chérit dans notre patrie la fille aînée de sa tendresse!

Mais l'avenir réservait à la foi de ces héros une noble vengeance. Le jour vint où, pour croire encore ù la France , il fallut regarder plus haut que la terre. Ce jour- là, quand toute gloire était éclipsée, quand toute puissance était abattue, quand l'ombre de la mort semblait couvrir la patrie expirante, ils ont su reconnaître sa face voilée d'humiliations et de douleurs : pour elle ils ont marché à travers une pluie de fer, pour elle ils sont tombés; et c'est à elle encore que, de leur couche sanglante, ils ont envoyé avec amour leur suprême et filial adieu.

lis ont cru, et ils ont espéré. sublime espérance, dont ils ont fait deux parts: l'une pour eux, l'autre pour la patrie ! Pour eux-mêmes ils n'ont pas espéré la victoire; mais, par delà le trépas, ils ont espéré la

couronne, celle que Dieu nous donne pour prix au sacrifice et dont la seule attente transforme en joies surhumaines les amertumes de la dernière heure. Pour la France , ils ont rêvé la régénération d'abord , et plus tard la délivrance; ils ont espéré que leur sang ne serait pas stérile, que leur exemple ne tomberait pas à terre, et que, en imitant leurs vertus, d'autres Français se rendraient dignes d'être choisis pour compléter, quand Dieu voudra, la rédemption de la patrie.

Voilà ce qu'ils ont espéré. Recevons de leurs mains cette espérance, méritons par nos vertus de justifier un jour ce qu'entrevoyait dans une vision suprême leur triomphante agonie.

Enfin ils ont aimé : et vous savez quel fut le modèle, l'inspirateur de leur amour. Quand l'apôtre saint Paul voulut caractériser en deux mots l'œuvre rédemptrice, il dit ces simples paroles: « Le Christ a aimé l'Église (désignant sous ce nom toute l'humanité rachetée), et il s'est livré pour elle. « Le Christ a aimé, voilà pourquoi nous devons aimer nous-mêmes. Et il s'est livré ; voilà comment nous devons aimer.

Rangés sous l'étendard du Sacré-Cœur, nos héros étaient depuis longtemps à l'école du véritable amour. En aimant l'Église à Rome, ils s'étaient préparés à aimer la France : et quand vint l'heure de témoigner cet amour, ils se trouvèrent prêts à en fournir la preuve suprême, celle qui épuise toute la puissance du cœur, parce que l'homme n'a rien de plus à donner que sa vie : Majorem hac caritatem nemo hàbet ut anlmam suam portât quis pro amicis suis.

Mes frères, tel est renseignement qui se dégage de ce souvenir; mais il va recevoir aujourd'hui de la cérémonie qui se prépare une salutaire consécration. C'est qu'en effet à l'anniversaire accoutumé s'ajoute cette fois une solennité nouvelle. A quelques pas d'ici, à l'entrée de ce bois dont le nom demeurera inscrit dans l'une des pages les plus héroïques de nos annales, des mains pieuses ont élevé vers le ciel un monument d'un genre inattendu : il ne s'agit plus d'embellir la tombe de nos glorieux morts ; il s'agit de rappeler au monde le principe de leur dévouement.

Nous allons quitter ce temple, où nous avons prié pour eux; nous ferons succéder aux chants de deuil les accents de l'adoration et ceux de l'action de grâces; l'Église, par la main de son ministre, bénira le monument consacré à l'amour rédempteur. Héros de Loigny, tressaillez de joie dans vos sépulcres. Cette bannière immaculée, qui n'a connu d'autres taches quecellesde votre sang, voici qu'elle s'élève et qu'elle demeure. Autrefois, dans la mêlée, vos mains défaillantes la faisaient passer de l'un à l'autre; toujours tombante et jamais abattue, elle inspirait par sa seule vue la passion du sacrifice. Aujourd'hui elle ne peut plus toml)er; sa hampe est taillée dans la pierre; ses plis sont fouillés dans le marbre; sa cime inébranlable domine au loin la plaine. C'est ici que toutes les générations viendront apprendre le prix de la foi, la douceur de l'espérance, la puissance de l'amour. Qu'il en soit ainsi ! Amen.

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