‹ Mélange oratoires (volume 2)Chapitre 23 sur 27 · A L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU CERCLE DE U JEUNESSE · texte numérisé non relu

A L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU CERCLE DE U JEUNESSE

DIT DES FRANCS-BOURGEOIS LeSOféTrier 1881.

Mes ciiERS amis,

C'est vous qui êtes le plus loin de moi dans cette enceinte, et cependant c'est surtout avec vous que j'ai à m'entretenir, parce que ce sont vos sentiments que j'ai mission d'exprimer.

Cette belle réunion , où se rencontrent avec vous les guides dcL votre jeunesse, les pères de vos âmes, et les protecteurs de cette maison, est, m'a-t-on dit, la fête de la reconaissance.

Chargé d'interpréter ce mot, j'ai voulu savoir tout d'abord à qui il s'applique, quels sont ici les obligés, quels les bienfaiteurs.

Aux deux extrémités de cette salle, je vois deux estrades : sur les degrés de l'une s'échelonnent les rangs pressés d'une vaillante jeunesse; sur l'autre, j'aperçois

dtë ïioiniutë cousidérabies qui bonKMVrot. par leurs ULieuU" et leurs vertuif. }es builes situations qu'ils occujieut daiif^ la société.

El la question est de savoir goelle est celle des deux estrades d'où doit partir la recoimaîssanoe , quelle est celle où elle doit s'arrêter.

Question bien simple, aUez-vous me dire! Le croiri(iz-vous [lourtant ? J'ai rencontré là-dessus deux opinions ojjjxisées, c'est trop peu dire, deux systèmes antagonistes , une "VTaie querelle d'école , quelque chose comme le conflit astroDomique entre Ptolémée et (^f>ernic.

Pour ne pas m'aventurer ici dans des assertions téméraires , j'ai pris le parti d^étudier la question d'avance et de me faire une comiction. Si vous le voulez bien, je vais recommencer avec vous ce voyage à travers les arguments des deux systèmes, puis nous rbercherons ensemble la solution. Le procédé, n'est-il [>as vrai ? est très scientifique.

Commençons par Copernic. C'est lui qui a établi que la terre tounje autour du soleil, c'est-à-dire <|ue le plus petit gravite autour du plus grand. Nous le prendrons donc j>our patron du système qui veut (jue les obligés ce soient vous, mes amis, et les bienfaiteurs, ces hommes éminents qui protègent votre cercle.

On peut alléguer des raisons très fortes en faveur de ce sentiment. D'abord, en astronomie, c'est celui qui a prévalu. J'ai bien connu un saint religieux, renommé alors pour son esprit enjoué et sa franche

gaieté, aujourd'hui vénéré comme l'un des martyrs de l'avenue d'Italie, le regretté P. Bourard, qui ne voulait pas croire au mouvement de la terre , et qui , de peur de renoncer à une opinion qui lui était chère , refusait absolument d'écouter les dires des astronomes. Toutefois, si aimable que fût l'homme, je ne pense pas que la doctrine ait fait école, et je persiste à croire que Copernic a cause gagnée.

Mais descendons du ciel, et revenons parmi vous. N'est- il pas évident, mes amis, que vous êtes les obligés du cercle de la jeunesse? Que n'y trouvez -vous pas? Plaisir et profit, repos et enseignement, préservation du mal et entraînement vers le bien, initiation à la vie par la pratique du devoir et par l'usage de la liberté, encouragement à cette forme honorable de l'avarice qui s'appelle l'épargne, à cette forme vertueuse de la prodigalité qui s'appelle la charité. Si ce ne sont pas là des bienfaits , où donc s'en trouverat-il? Ainsi vous êtes bien les obligés de l'œuvre. Et l'œuvre, où serait -elle sans ceux qui la protègent? N*a-t-elle pas vu de près sa ruine? Un cri d'alarme a été jeté , et l'on vous rappelait tout à l'heure comment il avait été entendu. Le secours est venu de partout : de ces centres puissants d'activité industrielle ou financière, où s'élaborent les éléments de la richesse du pays; de ces sphères plus paisibles, où la vie privée, relevée par le prestige du nom et de la fortune, emprunte à des traditions respectées le secret du dévouement et de l'influence qu'il assure; des bancs de nos assemblées publiques, où, depuis long-

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temps, la parole intrépide d'orateurs que je n'ai pas besoin de désigner plus clairement fait entendre sans se lasser l'éloquente protestation de la vérité, du droit, du patriotisme méconnus; des rangs de ces magistrats, qui naguère encore honoraient sur leurs sièges la justice française, et qui l'honorent davantage depuis qu'ils en sont descendus.

Voilà, mes amis, d'où le salut est venu à votre œuvre à l'heure du péril; voilà quelles mains se sont tendues pour renflouer votre esquif. Je sais bien que les sauveteurs n'ont pas travaillé en \'ue d'une récompense humaine; toutefois je les défie de repousser celle qui leur vient de votre reconnaissance.

Il est donc vrai , vous êtes les obligés? C'est peutôtre conclure trop vite. Nous n'avons pas encore entendu Ptolémée.

Plolémée , vous le savez , "était d'avis que c'est le soleil qui tourne, avec tous les cieux, autour de la terre. Cette doctrine a joui d'un long crédit; elle est morte et enterrée, astronomiquement parlant. Mais, Messieurs, est-ce une raison pour en faire fi dans Tordre d'idées qui nous occupe? Est-il bien sûr que, dans le monde moral, ce qui est le plus grand attire toujours à soi le plus petit, et dédaigne de graviter vers la faiblesse? Mais alors que deviendrait le christianisme, ce type le plus élevé de la vie morale? Le christianisme a pour fondement l'incarnation, et l'in- (îarnation , c'est le contraire de la gravitation , c'est rinfini de la condescendance. Et le théâtre de l'Incarnation, c'est la terre. Messieurs, cette petite planète

jj.

que regardait peut-être dédaigneusement Timmense soleil, mais que Tange du soleil doit regarder maintenant avec admiration et avec envie, depuis que le Verbe de Dieu, résolu à s'unir une nature créée, a préféré aux sublimités de la nature angélique Tinârmité de la nature humaine : Nusquam Angeles apprehendit, sed semen Ahrahœ *.

Vous voyez bien qu'il y a une autre loi que la loi de grandeur et de masse pour présider aux mouvements du monde moral , c'est la loi de bonté, la loi d'amour. Vous voyez bien que le centre de gravité n'est plus ici le même que dans l'équilibre des corps, et que là où l'astronomie condamne Ptolémée, la charité peut lui donner raison.

Et de fait, mes chers amis, je vois des raisons très plausibles pour adopter son système dans la solution du problème qui nous occupe. Évidemment, entre vous et vos éminents protecteurs la différence de poids , c'est-à-dire d'importance, de valeur, est bien grande; mécaniquement vous seriez condamnés au rôle de planètes. Mais moralement vous attirez , vous faites fonction d'étoiles fixes, et pourquoi? Parce que vous offrez à ces hommes généreux l'occasion de se dévouer à vos intérêts , et de satisfaire du même coup la plus noble de leurs ambitions, l'ambition de devenir apôtres.

Ah! l'apostolat! C'est ce qu'il y a de plus beau dans l'effort humain, parce que c'est ce qu'il y a de plus

* Hebr. ii, 16.

ressemblant à laction divine. L'artiste , le poète, sont grands, pourquoi? parce qu'ils créent, parce qu'ils imitent Dieu créateur. Mais Dieu a fait une œuvre plus haute que la création , il a fait la rédemption. Eh bien! l'apôtre imite, que dis-je? il reproduit, il perpétue, il dilate l'acte rédempteur. Répandre la vérité, propager la vertu, transmettre la grâce, combattre Terreur et le mal , donner, conserver Dieu aux âmes , voilà l'apostolat. De sa nature, cette action féconde et sacrée semble réservée au sacerdoce , et ce privilège du sacerdoce, vous savez, mes amis, comment il a été compris ici même par ceux qui en étaient investis. Je ne nommerai personne. Vous voyez près de moi, sous des traits aimés, le passé et le présent du ministère sacerdotal dans le cercle; vous voyez aussi le zèle et Tamourdes âmes, personnifiés dans ces amis de votre jeunesse, que l'honneur et les sacrifices de la vie religieuse rapprochent de la dignité sacerdotale. Eh bien ! laissez-moi vous le dire, tous ces privilégiés du dévouement et de l'apostolat ont fait des jaloux. 11 s'est trouvé des magistrats , des hommes politiques , des hommes de lettres, des représentants de toutes les aristocraties, celle de la naissance, celle de la fortune, celle du talent, pour réclamer contre ce monopole. Ils ont voulu être apôtres à leur tour. Ils se sont dit que dans un temps do luttes comme le nôtre tout chrétien doit être conquérant ; qu'à l'heure où des sophismes perfides fomentent l'antagonisme des classes, il faut montrer en acte la vraie fraternité, non pas celle qui fait de la société une poussière nivelée par un rouleau , mais

celle qui en fait un corps vivant dont tous les membres sont solidaires, une famille où la communauté des affections assure la réciprocité des services. Et ils ont trouvé dans votre cercle Toccasion d'exercer leur apostolat. Ici , en effet , il ne s'agit pas d'une œuvre spéciale et restreinte, comme l'école qui forme la première enfance , comme l'aumône qui soulage en passant la misère du pauvre. Il s'agit de réunir à l'épreuve nécessaire de la liberté toutes les conditions du développement moral qui dans l'adolescent, dans le jeune homme, prépare le citoyen, le père de famille, le membre utile à la société. Il n'est pas besoin d'ajouter que ces conditions sont celles que déterminent les exigences austères et les ressources fécondes de la vie chrétienne. Et voilà comment, en soutenant votre cercle, vos protecteurs se sont faits apôtres.

Et voulez -vous savoir maintenant quel gré ils vous savent d'avoir ouvert ce champ à leur apostolat ? Rappelez -vous ce qu'on racontait tout à l'heure : combien, à la nouvelle du péril qui menaçait l'œuvre, ils se sont sentis frappés ; quelle joie a été la leur quand leurs sacrifices acceptés l'eurent sauvée de la ruine. 11 semblait que c'était à eux-mêmes qu'on venait de rendre service. Vous le vovez bien , ce sont vos bienfaiteurs qui sont les obligés.

Vous avez entendu les deux systèmes : il faut choisir... à moins qu'il n'y ait un parti intermédiaire. Ah! j'aimerais bien mieux cela, pour ma part. C'est si pénible de donner tort à des amis qui ont peut-être raison î

Tenez, il n'y a qu'un instant, vous assistiez, émus et ravis, à une joute brillante entre deux artistes et deux instruments : le piano, de sa nature alerte et léger, semblait d'abord se faire grave par courtoisie, et laisser le rôle chantant au majestueux harmonium devenu, sous les doigts de l'organiste, un émule du rossignol. Puis, par un juste retour, l'orgue vous inondait d'harmonie, le piano vous éblouissait d'une pluie de perles étincelantes. Après cela, chacun voulait tout pour lui, et c'était un assaut furieux où tous les coups portaient, à l'honneur de qui les frappait, sans blessure i)our qui les recevait. Si bien qu'à la fin du combat , charmés et conquis des deux côtés à la fois, vous cherchiez le vaincu et vous trouviez deux vainqueurs. Ah! convenez que si, à cet instant, on vous eût obligés de prononcer entre eux, vous auriez répondu qu'un tel choix est bien dur à faire, et qu'il vaut beaucoup mieux applaudir et couronner l'un et l'autre.

Faisons ainsi à notre lour, et, dans ce tournoi de reconnaissance, donnons gain de cause à Copernic et à Ptolémée tout ensemble.

Ne contristons ixîrsonne; n'ôtons ni à cette jeunesse» la joie de reconnaître tout ce qu'elle doit, Messieurs, à votre patronage; ni à cette honorable assemblée le bonheur de se dire qu'elle vous est redevable, jeunes i^ens, de tout le bien qu'elle vous fait.

Mais plutôt, réunissant ces deux élans du cœur, jK)rtons-les plus haut, afin qu'ils se rencontrent sans se heurter, cl se confondent dans une même gratitude.

Oui, VOUS qui recevez ici tant de soins , et vous qui prodiguez tant de bienfaits, vous êtes tous, et au même titre, des obligés.

Obligés de TÉglise votre mère, qui- tient toujours ouvertes les portes du dévouement , qui en perpétue les institutions, qui en maintient la notion pure, en ne cessant de la traduire dans la vie de ses enfants.

Et au delà de l'Église, qui ne parle pas en son nom , vous êtes les obligés de Celui qui a dit : « Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir, » et qui, mettant l'exemple au bout du précepte, a donné pour nous sa vie mortelle, et veut nous donner encore sa vie divine et éternelle.

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