‹ Mélange oratoires (volume 2)Chapitre 25 sur 27 · PRONONCÉE · texte numérisé non relu

PRONONCÉE

DANS LA nHAPELLE DU LYCÉE LOUIS -LE -GRAND

Le 2 décambre 1875 POUR l'inauguration d'un monument a la mémoire des anciens

ÉLÈVES DU LYCÉE TUÉS A l'ENNEMÏ

Messieurs ,

La cérémonie présente est un souvenir et une espérance : souvenir commun à tous, espérance que tous accueillent. Et cependant vous avez voulu que cet hommage fût rendu à vos glorieux morts, non pas dans Tenceinte voisine où vos voix unanimes auraient pu payer un tribu de louanges et de regrets à leur mémoire, mais dans cette enceinte sacrée où seul le ministre de Dieu a la parole , afin de mieux témoigner par là que la religion de Jésus -Christ a le privilège de tirer des souvenirs humains tout l'enseignement qu'ils contiennent, et de donner un gage solide à l'espérance.

Et voilà pourquoi je viens, fort uniquement de la confiance que me donne mon ministère, je viens, en

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présence de maîtres éminents qui ont connu vos frères plus que moi, qui les loueraient mieux que moi, et devant les représentants des plus hautes autorités de rÉtat, commenter en peu de mots les deux choses qui m'apparaissent contenues dans le rite que nous venons d'accomplir: un souvenir et une espérance.

Avant tout, c'est un souvenir. Ceux dont les noms sont gravés sur ce marbre au pied du crucifix, ils étaient à peine vos aînés. Ils vous ont précédés de bien peu d'années sur ces bancs du travail où s'assoit votre jeunesse studieuse. Et maintenant où sont-ils? Les retrouverez -vous à votre tète au seuil de ces carrières où bientôt vous allez entrer? Non, ils sont tombés, moissonnés dans la fleur de leur âge et de leur vertu. Cîomment sont-ils tombés? en braves. Quomodo ceciderunt,., fortes? Ils sont tombés, non dans l'ivresse de la victoire, mais parmi les amertumes de la défaite; ils ont donné de leur dévouement la preuve la plus sublime, allant jusqu'au bout du devoir sans autre récompense humaine que la noble satisfaction d'avoir aimé la France plus que leur vie. Et leur cœur, prêt à cesser de battre, a tressailli encore à l'idée de la patrie consolée dans ses douleurs par l'héroïsme de ses enfants.

Je cherche la cause, l'inspiration de ce dévouement; et je kl trouve, Messieurs, dans cet instinct supérieur de l'âme humaine qui sent qu'elle vient de Dieu, qu'dlc y retourne et que son vrai chemin est celui du sacrifice. Ah ! je sais que cette notion lumineuse subit dans beaucoup d'âmes de lamentables obscurcisse-

ments. On perd de vue le ciel; la terre seule apparaît avec ses horizons bornés et ses désolants spectacles; Iç scepticisme envahit l'esprit, Tindifference glace le cœur; le bien et le mal semblent se confondre; la liberté morale, ce noble instrument du choix entre Tun et Tautre, devient à son tour un problème: que dis-je? Tâme elle-même, parce qu'elle est fille du ciel, perd son droit de cité parmi ces enfants de la terre; elle n'est plus admise qu'à se nier elle-même, et le corps, cet agrégat de matière promis à la corruption , est chargé d'expliquer à lui seul tous les faits qui relèvent de la personnalité humaine. Ah ! sans doute , de telles erreurs n'ont jamais flétri les âmes de ceux que nous pleurons. Mais, chez ceux-là mêmes que ces indignes sophismes égarent, il y a une protestation intérieure, qui peut bien sommeiller durant le repos des jours prospères, mais qui se réveille aux cris de la patrie menacée. On voit alors de prétendus égoïstes courir, à travers les privations et les fatigues, à travers les souffrances et les dangers, à ce terme dernier où s'arrête le dévouement parce qu'il ne peut pas aller plus loin, parce qu'il ne peut pas donner plus que la vie, parce qu'il rencontre dans l'immolation cette preuve suprême de l'amour à, laquelle Jésus- Christ, notre Maître, a rendu hommage par ces divines paroles : Majorem hac dilectionem nemo hahet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis^ .

Eh bien! quoi qu'on en dise, ce qui proteste dans

* Joan. XV, 13.

ces âmes généreuses, ce qui se soulève en elles contre les suggestions des basses doctrines, c'est le souvenir de leur divine origine, c'est Tinstinct de leurs destinées immortelles.

Ah! qu'il vaut mieux, Messieurs, n'avoir pas à se démentir à l'heure suprême ! Qu'il vaut mieux établir l'harmonie entre sa vie et sa mort, et, quand on dispose encore de son existence , l'engager dans la véritable voie ! Qu'il y a là plus de courage, plus de mérite et aussi plus de sagesse! Alors ce n'est pas seulement aux heures d'angoisse, c'est parmi les douceurs de la paix que l'âme peut se reposer dans le sentiment du devoir accompli et dans l'attente de la couronne.

Ainsi ont fait vos aînés. Ils avaient puisé dans cette illustre maison les principes qui font la jeunesse aimable et forte, telle que la chantait et la pleurait David en la personne de Jonathas : Amahiles et decori,,. fortes : aimable par la culture de l'esprit, par la délicatesse du cœur, par l'horreur du vice; forte par le culte de l'honneur et l'amour delà patrie. Les vertus qui semblaient devoir être pour eux l'ornement de la prospérité, les préparaient, à leur insu, à de prochaines et de terribles épreuves. Ils les ont subies sans défaillir, et voilà comme ils sont tombés : Ceciderunt fortes. Encore une fois, honneur à leur souvenir.

Mais ce souvenir. Messieurs, il n'est pas seulement le droit de notre amitié et la consolation de notre douleur ; il répond encore à un autre besoin de nos cœurs, le besoin d'espérance.

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Lesjiéntficc'' oMnment la chercher dans les tom- )«eauxV Cei4 là une prêteDtkm hardie qui eût déconcerta' la s^scsse antique. Pour celle-ci, en effet, tout r!>]v»ir ^vyiiraii au\ frontières de la vie présente; par (ieik^ ce qu'elle savait offrir à ses adeptes ne dépassait fiai^ de \a^nie? conjectures ou de fabuleuses rèverk^s. Mais <ie|iuis que le Christ, ayant passé à travers la \iù humaine^ a voulu i^asser aussi par la tombe et qu'il axi est >»orti vainqueur, il a délivré l'espérance cai^i^ne et Ta entraînée avec lui au pays des biens invisitilcs.

Ainsi, c'est obéir à la sagesse chrétienne que de clicrcl^er res|xHrance dans le souvenir des morts.

Kt ici, Messieurs, je la rencontre deux fois.

Ccst d'abord Tesi^n^nce terresti"e. Oui , car les châliinent> de l>ieu sur les nations n'ont qu'un temps, ot il «lôix>nd lies ivations d'abréger la dui'ée de leur f|»ivu\ o. Ah ! no croyez |»as que je vous apporte ici de <x^> vaines bravades, do ces promesses de revanche, qui nont d'autre garant que les rêves de l'orgueil bU*ss<'* ot qui no s'appuient sur aucun gage sérieux de n^génôration ot «le salut! Non : quand je parle d'es- V»érance terrestre, j'entends qu'elle se fonde sur les l'fforts de tous les enfanL< de la France oubliant leurs discordes pour panser en commun les plaies de la l»alrie: j'entends surtout qu'elle intéresse Dieu à sa «ause et nous excite à mériter de sa bonté la protection qu'elle en attend. Mais quand viendra cette heure? (^and commencerons-nous seulement de la préparer? Quelle est la génération destinée à revoir les jours

oubliés de l'antique prospérité? Je l'ignore, Messieurs, comme vous; et voilà pourquoi, parlant à des hommes jeunes sans doute, mais dont la jeunesse, dont la vie s'écoule et dont l'espérance ne peut pas toujours attendre, je les invite à chercher plus haut, en un lieu plus sûr, des consolations plus certaines et plus immédiates.

Au delà de l'espérance terrestre, il y a l'espérance céleste; c'est celle-là surtout qui m'apparaît liée avec le souvenir de nos morts.

Dieu, qui est l'auteur de l'espérance, n'est pas l'auteur de la mort. Dieu a créé la vie, et la révolte contre Dieu a fait la mort. Le péché, voilà l'introducteur de ]a mort dans le monde, et, avec la mort, du désespoir. L'homme une fois tombé ne peut plus se relever par lui-même; il le sait, et sa fierté native se redresse en vain sous le joug de sa servitude. Durant les longs siècles qui séparent le péché de la rédemption , la mort est vraiment reine ici -bas: Mors regnavit ah Adam^ ; reine capricieuse et cruelle qui prend plaisir aux surprises, aux terreurs, à la désolation de ses esclaves. Le Christ survient et paraît tout d'abord assujetti à ses lois. Par le chemin commun de l'humanité, qui est celui de la douleur, il arrive, lui aussi, au terme qui signale d'ordinaire le triomphe de la mort. Eh quoi? ne peut-il rien pour se délivrer lui-même, celui qui venait pour nous sauver? Ne craignez rien : cette apparente défaite n'est qu'une feinte de cet habile capitaine:

• Rom. V, 14.

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la mort, eu le frappant, s'est trompée de victime. Le [>éché ne lui avait donné droit que sur les coupables: elle a iK)rté ses coups sur Tinnocent; à son tour, elle a touché au fruit défendu: son usurpation consomme sa ruine : Tâme du Christ s'échappe de son enveloppe, libre et victorieuse, jetant à la mort le défi du triomphe : Ubi est y mors, Victoria tua? ubi est, mors, ttimulus tuus^'f > Elle va porter aux captifs d'outre -tombe le signal delà déli^Tance; puis, revenant vers le tombeau dont elle fait rouler au loin la pierre, elle affranchit son corjis de la corruption et le revêt d'immortalité.

La victoire de Jésus -Christ est ceUe de l'humanité tout entière : et cependant la mort sévit encore , mais les conditions sont changées : si elle frappe, ce n'est plus en souveraine, mais ensen'ante. Servante de qui? De la justice de Dieu? Oui, hélas! pour ceux qui, prf'férant les ténèbres à la lumière, s'excommunient eux-mêmes des bienfaits de la rédemption ; pour ceux-là, l'heure fatale qui met fin à l'existence terrestre n'est que le commencement de la mort. Par delà cette première séparation qui l'isole de son corps, l'âme cour)able en rencontre une autre qui l'isole de son Dieu : c'est la mort seconde dont parle saint Jean dans son Apocalypse : Hœc est morssecunda ', et celle-là est éternelle. Mais pour ceux qui préfèrent le pardon de Dieu à sa colère, la mort, vaincue par le Christ, n'est plus que la servante des divines miséricordes.

* 1 Cor. XV, 55.

* Apoc. XX, 14.

Qu'aura-t-elle été pour ceux que nous pleurons? Ah! pour espérer qu'elle leur fût propice , je n'ai qu'à me souvenir du caractère de leur trépas : ce fut un sacrifice ! Sacriflce offert à la patrie sans doute ; mais au-dessus delà patrie ils voyaient Dieu. Ahî laissezmoi croire, laissez-moi dire que ce sacrifice n'a pas été abandonné à rinsuffisance de sa propre vertu; que, en s'élevant de la terre, il a rencontré le sacrifice de Jésus-Christ , et que l'immolation de ces jeunes et vaillantes existences a reçu de l'immolation d'un Dieu cette divine efficacité qui rachète les fautes, qui purifie le passé et qui prépare l'immoiiel avenir.

Donc , Messieurs, nous espérons pour eux. Mais à leur tour ils nous renvoient l'espérance : ils n'en ont plus besoin. Ils font comme le voyageur qui, ayant atteint la rive amie, renvoie aux exilés qui demeurent la barque du passage.

Recevons-la de leurs mains, cette fortifiante espérance. Mais n'oublions pas que, en nous rappelant notre origine et nos destinées, elle consacre notre noblesse, et que, comme toute noblesse, elle oblige. Oui, l'espérance chrétienne nous oblige à bien vivre pour nous préparer à bien mourir. Elle exige plus encore ; car la morale de l'honnête homme ne saurait suffire à des âmes que le baptême a mises en part des trésors de la Rédemption : elle veut que notre foi soumise accueille la révélation que Dieu nous apporte et la grâce qu'il nous dispense, de peur que par l'orgueil de la science nous n'arrivions à l'ignorance des vérités les plus nécessaires, et par l'infatuation d'une honné- 1 37

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ieU* superbe à l'oubli des plus hauts et des plus di£Bciles devoirs. Voilà ce que tous apprennent œux qui vous ont précédés dans la lumière. Voilà ce qu'attendent de vous et llËglise et la France, ces deux mf^res qui entourent aujourd'hui d'honneur et de regret"^ la mémoire de vos atnés, et qui, dans le deuil de leur viduité, rassemblent sur votre jeunesse et sur vos vertus toutes leurs espérances et tout leur amour.

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