‹ Mélange oratoires (volume 2)Chapitre 26 sur 27 · DU CONGRÈS DES ŒUVRES EUCHARISTIQUES · texte numérisé non relu

DU CONGRÈS DES ŒUVRES EUCHARISTIQUES

Le 5 juin 1883.

Pater, venit hora : clarifica Fllium tuuyn.

Père , l'heure est venue : glorifiez votre Fils !

( Joan. XVII , 1.)

Messeigneurs , Mes Frères,

Ainsi débute la solennelle prière qui sert comme de préface à la passion.

Étonnante parole I L'heure de la trahison est venue , rheure de Tagonie , Theure de l'humiliation. Dans un instant le Fils de Dieu disparaîtra sous les faiblesses apparentes du Fils de l'homme : il sentira la peur : Cœpit Jésus pavere; il savourera l'amertume de l'angoisse, et taadere; il succombera à la tristesse, et mœstus esse; il implorera la pitié de son Père : Transeut a me calix iste. Et il ne se relèvera de cette prostration solitaire que pour aller au-devant des outrages : le baiser de Judas, les brutalités de sa troupe, les

calomnies des témoins, l'iniquité des juges, les insultes des valets, les crachats et les soufflets, le sceptre de roseau , la pourpre dérisoire , la couronne d'ignominie et de douleurs, la préférence donnée à Barabbas; enfin, après les infamies du prétoire, le suprême opprobre du Calvaire : le supplice des esclaves subi entre deux voleurs.

Jésus, voilà l'heure qui vient de sonner pour vous, et vous appelez cela l'heure de la gloire!

Mes frères, il faut approfondir ce mystère. Saint Augustin nous apprend que Dieu enveloppe parfois sa parole d'obscurité pour nous contraindre à la méditer.

Il y a un premier éclaircissement qui se présente comme de lui-même pour interpréter le langage du Sauveur ; à travers la passion imminente, il entrevoyait le triomphe prochain, la résurrection, l'ascension. Puisqu'il fallait que le Christ souffrît l'opprobre, et que par là il entrât dans sa gloire, son premier pas dans le chemin de l'opprobre, c'était déjà son introduction dans la gloire. Voilà, mes frères, un premier sens de cette parole du divin Maître: ce Père, l'heure est venue : glorifiez votre Fils, d

Et pourtant, mes frères, ce sens ne me satisfait pas encore; ces mots : « L'heure est venue, y> ont une force qu'il ne faut pas énerver. L'heure est venue ne signifie pas : L'heure approche. Je cherche quelque chose d'actuel qui appelle une glorification immédiate et permanente de celui qui adresse au Père cette filiale sommation : Veiiit hora, olarifica Filium tuum.

Mais pourquoi chercher, mes frères? L'eiichahiement du récit évangéJique ne suffit-il pas à nous instruire? La prière du Sauveur qui commence par ces paroles, c'est la prière qui suit la Gène. Si c'est la préface de la passion, c'est aussi l'épilogue de l'institution eucharistique.

Comprenez -vous maintenant pourquoi c'est l'heure pour le Père de glorifier son Fils? Jésus vient de créer l'état nouveau selon lequel il doit perpétuer sa présence au milieu des hommes. Et, dans cet état, il n'a fait entrer que petitesse et obscurité. Cependant ce sera un état de gloire; car, une fois ressuscité, le Christ ne connaîtra plus l'opprobre. Que fait alors le Sauveur? En tout ce qui dépend de lui, il s'abaisse, il se réduit, il se cache; et il laisse à son Père le soin de lui rendre l'éclat et la grandeur.

Le Père entend la prière de son Fils, et il l'exauce de deux manières : au ciel , il se chargera de l'exalter : Dixit Dommus Domino meo : Sede a dextris mets; mais sur la terre, dans l'état eucharistique, le Père délègue aux hommes le soin de le glorifier. Et Jésus, qui a pénétré ce dessein du Père, s'applaudit d'avance, dans la suite de sa prière, de cette gloire qu'il doit recevoir de nous : Et clarificatus sum in m^

Voici donc, mes frères, l'admirable économie de l'institution eucharistique. Il faut que Jésus s'y cache : c'est la loi du mystère; il faut qu'il s'y révèle : c'est l'exigence de sa gloire.

* Joan. XVII, 10.

K^ XKLANGES ORATOIRES

l'A ^Hrviuit'iv ()«rtie de ce dessein reste son œovre l>r\>|>iv ; U siH^oiHie sera Tœuvre de son Église. Son A»Hnir U» \oile: lainour des siens le découvre, le im>nltv t't W gk>ritie.

l Kuclmiri^lu'. eu tout «.hî^ qui dépend de Jésus, est uH tuN^iviv d ot)is%.*untê : oU>curité si épaisse, qu'dle tvs^^r^*^ iK* uouv«iux ètounenients à quiconque l'ap-

S^Hit VtH>uiA5 il ctuiutê admirablement cette accuuuiU^ktou df" (HXHi^siL':^. qui vont à i*endre de plus en (4us nH\HHiiKiussMU4e TiUijet de nos adorations. Sur [i% civi\. L^ di\imtê dis()arai:>sait sous Topprobre : In .-^rtiiv littd^tt sWti /Vitiici. Mais ici rhumaiiité n'est plus stHilcnuMil dcti^uKv. huuuluV; elle semble s'anéantir, cl ^H>ur le i^>î5H\l clic u\^l plus : Ai hic latet simtil et humttmliis. Tous lcss**as la chen-hent et ne la trouvent plus; Ih prtWucc de Jt*:>us-Qirist dans ce sacrement t*sl un dèli jelè à lous nos moyens naturels de connîdtn* : Visus , Utcîu» . (jfustus in te faUiiur.

Ia vèrilè ICI approche tellement de l'impossible, que rhèivsie a cru ivndiv st^rvice à la parole qui la ivvèle, en rattênuanl i-vir dt*s interprétations symboliques. L'Kgliso catholique, gardienne vigilante de robscurilé de Jésus-Christ, n'a pas permis qu'on supprimât le mystère |.>our l'êclaircir. t Vous êtes vraiment mon Dieu, s'écrie-t-elle, ô Sauveur dlsraël ,

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mais YOQâ êtes vraiment caché : » Vere tu es Deus ab$condiius, Deus, Israël salvaiar*.

Docile à ce témoignage de notre Mère, entrons, mes frèreSy dans les puissances de la foi, pour pénétrer l'abîme des obscurités eucharistiques. Reprenons la pensée de saint Thomas. £t puisque le Christ, présent dans cette hostie, est Dieu et honmie, voyons comment Dieu s'y cache, et conmient l'homme s'y rend insaisissable à toute autre étreinte qu'à celle de la foi.

Qu'est-ce que Dieu, mes frères? Quelles idées ce nom sacré réveille-t-il dans l'esprit des hommes? Que s'attend-on à voir apparaître quand on entend dire : Dieu est là ?

Dieu en lui-même, c'est la souveraine grandeur, la souveraine indépendance.

Pour nous aider à concevoir l'être divin , les philosophes nous disent : Prenez partout où vous les rencontrez, en vous, autour de vous, dans l'univers visible, dans le domaine de la pensée, dans le monde moral, prenez toutes les idées de grandeur, de perfection, d'excellence; poussez à l'infini toutes ces idées, écartez la limite, forcez tout ce qui afQrme, supprimez tout ce qui nie, vous avez le Dieu Très- Haut.

Et puis cet infini que rien ne restreint, cessez de l'envisager comme une abstraction de votre esprit ; reconnaissez qu'il est vivant, qu'il existe par la vertu même de l'être, qu'il précède toute existence bornée ,

* Is. XLv, 45.

et que par conséquent il n'emprunte rien au dehoi's et peut rester solitaire sans manquer de rien; vous avez le Dieu indépendant.

Et maintenant voulez -vous le considérer par rapport à vous? Auteur de toute créature, il a multiplié autour de lui la ressemblance de son être. Sa parole a l'ait surgir, à la place du néant, l'être et la vie; donc il est la puissance. Dixit, et fada sunt^. Sa parole a mis Tordre dans tous ses ouvrages : donc il est la sagesse'. Ordinatione tiLa persévérât dies. Puissant et sage, il est le Maître à qui tout obéit ^ : Quoniam omnia serviunt tibi.

Voilà Dieu , mes frères , et maintenant voici l'Eucharistie.

Où est la grandeur? Je vois l'extrême petitesse. Rien de plus exigu, rien de plus chétif. L'homme passe , regarde et dit : Ce n'est rien.

Où est l'indépendance? Le prêtre a la garde de cetie hostie; il en fait ce qu'il veut. II la donne au fidèle; et si l'âme du communiant n'est pas pure, le sacrement sera profané. Si le temple n'est pas bien gardé, le voleur viendra, et, pour s'emparer d'un vase d'or, il jettera à terre et foulera aux pieds ce que le chrétien adore. Dieu de l'Eucharistie, vous dépendez donc de tout le monde, des bons et des méchants? Votre créature dispose de vous, et c'est elle qui vous fait votre sort?

* Ps. CXLVIII.

* Ps. CXVIII.

3 Ibid,

Où est la puissance? L'Eucharistie ne se défend pas. Le juge des vivants et des morts habite là, et il se laisse insulter par le pécheur.

Étrange puissance que celle-là! mais aussi mystérieuse sagesse! Celui qui prévoit tout ne pouvait-il pas pourvoir à la sûreté, à la dignité du sacrement?

C'est ainsi que la divinité se cache. Quant à l'humanité, c'est trop peu de dire qu'elle disparaît. Il semble qu'il faille ajouter : Elle ne sert plus à rien.

A Bethléhem Jésus était petit; mais à la petitesse le nouveau -né joignait les attraits de sa divine enfance, et il gagnait ainsi les cœurs. A Nazareth, Jésus était bien déguisé sous le vêtement de l'ouvrier; mais quelle leçon que cet exemple ! Et comme je comprends bien le besoin qu'avaient les hommes d'apprendre à pareille école comment on sanctifie une vie obscure, pauvre et laborieuse! Dans son ministère public, Jésus se plaisait au commerce des simples et des petits de ce monde; mais il enseignait avec autorité, disposait de la nature en maître , et retenait sous son charme tous les cœurs droits, toutes les âmes honnêtes. Au Calvaire enfin , oui, l'humanité de Jésus est broyée; à peine peut-on la retrouver sous son voile d'opprobres ; mais qui donc osera dire qu'elle est inutile? Elle est la victime du sacrifice ; le Verbe l'a prise pour la conduire à l'immolation, et c'est ici qu'elle est immolée.

Mais dans l'Eucharistie, non, je ne vois plus rien de semblable. C'est la petitesse de la crèche, moins les charmes de l'enfance; c'est l'obscurité de l'atelier,

4tô «ËXâMiES C«A1>MRES

moim^ Ui tnu2Sj«reijte ieoon de Texemple; c'est le iaheur de lu vie jushliqxK-. nxNiks Fédat des miracles , rnoir^ ïh iits^'iiiation cke laforole ou du r^ard; c'est TimiiuiUitioTi du CaK'ajTie^ niotns Teffusion du sang , moJri> 4^ qui &jneui c4 iaài jaillir les larmes, moins ce ^«i, h tmverî- kî^ y^sx^ trctQv^ à coup sûr le chemin

O inini bciïi Maître^ parâonDec-moî ce langage; il faut Uion alksr jusqu'au fond de vos olKcurités. Vous av^« dit . ^^i fiarlaxjt delà chiair corrompue du pécheur : Cant nmi proâ-etH qmâqwtm ^ : € La chair ne sert de rmu. ï> Wais darrsv^rtrïe sacrement, ah! si j'écoutais le :s«ns humain^ je ^^erais tenté de dire de votre chair adoraJ:>kf ^ sam^fîante quWle aussi ne sert de rien. Xoos VMveoL tdlement cachée qu^on ne voit plus quel est ^»on rôle. C'est ic4 le plein accomplissement de oelt^ ]»^rok' de xoirc A]X»tre : c IjC Fils de Dieu s'est ATiéJirjti ; r E:rimAfmrii senf^ipsm.m*. Dans l'Incarnaïkm voi}> yoxi> ète^^ iait hoîTin>e; dans TEucharistie, >'Ow> x'OUî^ êtes &]t -nert I

11 est >Tai^ n">es frt^r^es, Mai< oe néant n*est qu'une apjvarvniX*. La réalité, c'est le Clirist, vrai Dieu et vrai îiomme, Sou> ces voiles, dont nous n'avons pas dissimulé l'éi^aisseur, haltite la plénitude de la divinité

' Join. VI , 64.

* Philipp. u, 7.

dans rhumanité: In ipso inhahitat plenitudo divinitatis corporaliter^ .

Qui donc va l'y découvrir?

C'est d'abord l'Église hiérarchique. Et comment? Par sa foi et par son culte.

Il y a, mes frères, un témoignage constant, invariable, rendu par l'Église qui enseigne et qui prie, à la présence de Jésus dans ce mystère.

L'Église, née au cénacle, a emporté dans sa dispersion à travers le monde le trésor qui avait enrichi son berceau. Elle l'a caché dans les catacombes, elle l'a exalté dans les basiliques; elle l'a déposé dans le cœur des apôtres , pour féconder la prédication ; dans le cœur des martyrs , pour affermir le témoignage ; dans le cœur des docteurs, pour assurer l'intégrité de la doctrine; dans le cœur des confesseurs, pour y faire germer les vertus évangéliques; dans le cœur des vierges, pour y entretenir la pureté de l'amour. Elle a bien gardé son trésor, et elle l'a bien défendu. Bérenger, Luther, Calvin, l'impiété moderne n'ont pas eu raison de sa fidélité à reconnaître la présence de l'Invisible : Invisibilem tanquam videns sustinuit^, La négation varie, se contredit et passe; la foi demeure, le culte lui fait écho, et la croyance à l'Eucharistie reste, à travers dix- huit siècles d'opinions changeantes, le signe caractéristique de l'Église, qui ne change pas.

1 Coi. II, 9.

2 Hebr. xi, 27.

444 MI^UANttES ORATOIRES

OnHIo ost, n^c? ffvn>s, iianni toutes les communions rhîvtionni^, ivllo quo Jésus avoue et bénit, «x^Ho qui «lomouro sionuo et qu'il appelle « son Église »? (ïost tvîlo on Ton no diminue rien de sa parole.

.l?ïdis, n\\ U^T^^ <1u lao do Til>ériade, quand le Sau- \o\ir «nnono^^it ilo loin Pinstitution eucharistique, il so fit dt^ji^ un jv^rt^^. IVauooup de Juifs trouvèrent 00 m\*:!!t<^TV ina<\'^pt*l>lo, Durus est hic sermo, et quis f*{4i^t r?iw /yw*f ?>o^ t* Kt ils quittèrent Jésus pour toujours. IjOs .\|xMtx"»s iioouoilliivnt la divine promesse, et IVrro» ^virUnt ïx>ur tous, sWria: t A qui irionsi>o\is , Soi|n>our ? Vo\ïs avo7. les paroles de la vie éterï>oUo*. f>

(> |virt^^ dos âmi'^ s'est i^ontinué à travers les snV^k^s. M;^is ;%Uiiouni*hui , comme à Tibériade, l'Église ik" Jésus -(".!, risl est du (^Mé do Simon-Pierre, du côté où )*(>n onihr,-^sso. s;ins h\ discuter, la parole de vie. Et ];\ où l\>n dit que « cotto }v^n>lo i^t dure à croire », oh! 1,^. tv ncsl phïs TK^îlisi^, cVst rintîdélilé.

Ihm'^ ;\ cnnn'^' .\h'«"<nnnuM^t innit-on l'appeler dure, la }v*ux>lo douiV }vir oxcollonco, colle qui annonce le don }v^rf;ut i\o l\^n)o\ir'^

Tout ;\ Thoun^, mos fn^n\<, on vous disant comment Oiou so c,*icho dans rKucharistio, j'énumérais ses attributs adorables, jo vous montrais comment ils font contraste aviv Totat oucharisliquo. Mais alors, Tavezvous n^nanjuc? je nai jk^s parlé de lamour. Ah î je

' Joaii. VI.

' Joaii. VI, (îi».

DISCOURS ET ALLOCUTIONS DE CIRCONSTANCE k\'ô

l'ai omis à dessein. Dans ce mystère où tout déguise mon Dieu, l'amour l'aurait trahi. Car l'amour est là comme les autres perfections divines; mais, au lieu de s'y dissimuler, il y éclate, il y rayonne. C'est que l'amour se sent à l'aise là où la grandeur est réduite, où la puissance est liée, où l'indépendance est assujettie, où la sagesse paraît déconcertée. L'amour ne connaît pas d'entraves. Il a soif de se donner; et si vous voulez savoir où il se trouve le plus grand, le plus puissant, le plus libre, où il s'applaudit davantage des conceptions de sa sagesse , cherchez le lieu où il se donne davantage , et reconnaissez que ce lieu-là c'est l'autel eucharistique. Oui, car là il donne tout : sa personne , ses mérites , ses vertus , le prix de son sacrifice, ses états, ses mystères, sa vie, sa mort, sa gloire, et tout cela en nourriture, tout cela sous la forme du pain; du pain, l'aliment universel, l'aliment nécessaire, l'aliment suffisant, l'aliment de tous les jours. Ah ! le don ne peut pas être plus complet. C'est donc bien là le triomphe de l'amour.

Divinité cachée, vous vous révélez par l'amour. Humanité voilée, vous n'êtes pas moins nécessaire à mon salut ici qu'au Calvaire ; car vous êtes même ici l'hostie du sacrifice rédempteur; mais vous êtes ici ce que vous n'étiez pas au Calvaire, le pain qui vivifie, la nourriture sacrée qui fait entrer dans l'homme pécheur l'être nouveau que la Rédemption lui communique.

Nous avons vu, mes frères, comment l'Église hiérarchique manifeste le Dieu caché. Mais elle n'est pas

seule chargée de glorifier Jésus dans ce mystère. Il y a une part de cette mission qui revient à ses enfants, qui intéresse chaque fidèle , mais qui est éminemment le lot des âmes saintes. A cette gloire essentielle qu'assure à l'Eucharistie la foi de l'Église et de son culte, il y a un supplément possible, et c'est à chacun de nous de le lui procurer.

Et voyez comme tout se répond admirablement dans ces deux œuvres opposées, celle du Sauveur et la nôtre. Jésus n'a pas mis de bornes à ses abaissements; il n'en a pas mis davantage à la glorification qu'il attend de nous. Il se cache infiniment, c'est à nous de le glorifier sans limites. Quelle est la mesure de gloire qui est destinée à l'Eucharistie sur la terre? Celle que nous voudrons lui assigner. On s'étonne parfois, on se scandalise de voir un tel mystère si peu honoré parmi les hommes. On est tenté de prendre en défaut la sagesse du Sauveur. A se donner ainsi, ne devait- il l>as s'assurer au moins des hommages conformes à la dignité de son état glorieux? Étrange aveuglement! Mais ne voyez -vous pas, censeurs téméraires, que c'est votre condamnation que vous prononcez? Quels sont donc ces hommages dont devait s'entourer, selon vous, l'Hôte du tabernacle? Étaient- ce des hommages forcés? Vous savez bien qu'il n'en accepte que de volontaires. Car il s'agit d'hommages à rendre à l'Amour; et là où il y a contrainte, il n'y a plus d'amour. Jésus attend sa gloire de la fidélité de vos cœurs. Dites maintenant de qui c'est la faute si cette gloire languit, si le Dieu caché n'est pas montré comme il devrait l'être.

Le sort de Jésus eucharistique est entre les mains des hommes. S'il subit les indignités des sacrilèges , c'est la faute des profanateurs. Et s'il n'est pas mieux connu , mieux servi , mieux exalté , c'est la faute des tièdes, c'est la nôtre, mes frères, et il y a bien là de quoi pleurer devant le tabernacle.

Et n'est-ce pas là ce que vous êtes venus faire ici dans cet étrange congrès où l'observateur profane chercherait vainement ce que ce mot rappelle d'ordinaire? Les hommes s'assemblent en congrès pour délibérer de leurs intérêts, pour échanger les résultats de leurs études, pour concerter leurs efforts en vue de quelque avantage terrestre. Ici on se réunit, on délibère, mais il ne s'agit que d'une seule chose: promouvoir les intérêts de Jésus- Christ, assurer son culte et son service, échanger des vues sur la meilleure manière de glorifier le Dieu qui se cache et de lui payer le seul tribut que sa royauté réclame, le tribut de l'amour. C'est à ce point que plusieurs, même parmi les enfants de Dieu, se sont étonnés tout d'abord à l'annonce de ce congrès. Qu'est-ce donc, se disaient- ils, que le rapprochement singulier de ces deux mots, dont l'un rappelle une de ces actions banales que les hommes font en commun , l'autre exprime le mystère réservé par excellence, l'objet ineffable que la foi prosternée adore, et qui se communique à l'âme recueillie et tremblante dans le sanctuaire le plus intime de sa vie intérieure?

Chrétiens timorés, rassurez-vous. L'honneur de la sainte Eucîharistie ne court ici aucun péril. Sous le regard, sous la conduite de nos pasteurs, il est en

!<ûreté. On ne mettra pas en discussion l'objet sacré de nos croyances, mais on s'excitera à le mieux honorer. On n'oubliera pas qu'une sorte de pudeur religieuse, reste vénérable de la discipline du secret, doit empêcher la piété même de li\Ter, par son indiscrétion, nos mystères les plus saints à la curiosité railleuse de Fimpiété. On joindra constamment la prière au travail dans la série des exercices qui doivent remplir ces beaux jours. Et si le Dieu de l'Eucharistie reçoit quelque gloire des desseins concertés ici pour étendre partout son culte, il en recevra davantage encore des larmes et des supplications répandues devant son autel.

Un dernier mot, mes frères:

Tout à l'heure je vous ai montré la mission qui revient au peuple chrétien en regard de celle qui appartient à l'Église hiérarchique. Ces deux missions .sont en effet distinctes. Mais il ne faut pas croire qu'elles .soient séparées. Loin de là, elles ne cessent d'influer Tu ne sur l'autre. La mission de l'Église prépare et rend possible la mission des fidèles; car c'est elle qui leur garde la croyance. Mais le divin Sauveur ne s'interdit pas de communiquer directement aux âmes choisies certains secrets d'amour que l'Église recueille, et dont elle enrichit le trésor de son culte.

Plst-ce ici qu'il est nécessaire de le dire? ici, près du sanctuaire qui a servi de berceau à la Fête-Dieu? Vous voyez là les deux éléments de la vie de l'Église : une recluse et une religieuse hospitalière, Marie et Marthe, ou plutôt Eve et Julienne, les deux formes de la vie consacrée; voilà l'élément qui représente la

DISCOURS ET ALLOCUTIONS DE aRCONSTANGE 449

sainteté individuelle. Urbain IV et cette magnifique bulle TransUurus, que la voix de votre évêque vous faisait entendre ce matin , voilà l'élément hiérarchique. Eh bien! ce n'est pas au pontife d'abord, c'est aux deux vierges que s'adresse la communication divine. Le pontife intervient pour juger leurs témoignages, et quand il a reconnu la voix de l'Époux, oh! il n'a garde de l'interrompre; il sait trop que l'Esprit- Saint est maître de ses confidences : Qui habet sponsam sponsus est; mais il lui est permis de faire éclater sa joie : Amicus auieni sponsi qui stat et audit eum, gaudio gaudet propter vocem sponsi K Pierre, vous êtes l'ami de l'Époux. Vous avez reconnu sa voix dans les paroles entendues par Julienne. Alors vous avez parlé à votre tour pour dire à l'Église hiérarchique que l'heure était venue de glorifier à nouveau l'Eucharistie. Et le culte catholique s'est enrichi de sa plus belle solennité.

catholique Belgique, permettras-tu à un Français de rappeler aujourd'hui une gloire de sa patrie, gloire pareille à celle que nous saluons en toi ?

Quatre siècles après la révélation faite à sainte Julienne, une autre vierge, dans un monastère de notre France, recevait, elle aussi, un divin message : « Voilà, lui disait le Sauveur, voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes. »

Ck)mment ne pas rat)procher ces deux communications? C'est le même Dieu, c'est le même amour.

* Joan. III, 29.

Mais, à oùté de l'analogie, il y a aussi le contraste.

Kn s'adressaiit à sainte Julienne, Jésus demandait aux homnies de la gloire : Clarifica Filium. En parlant À Marguerite -Marie, Jésus ne formule plus aucune den\ande. 11 se contente de montrer son cœur, son cœur sanglant, source et symbole d'amour. Pourquoi? Ahî les teni(>s étaient changés. « La charité s'était refroidie, » frigescente charitate , dit l'Église dans l'oraison du sacré Cœur.

lie uïonde maivhait vers les jours sombres où régoKsnie humain allait r^ner en maître, où il n'y aurait plus de place |>our la religion désintéressée.

Kh bien! la dévotion au sacré Cœur a fait son œuvre. Elle a refait le cœur des chrétiens. Elle les a rendus de nouN-eau capables de se préoccuper des intérêts de Dieu. Cette réunion en est la preuve. N'estce pas, mes fi\>re«, que vous voulez bien revenir à losprit do la FiMo-Dieu? N est-ce pas que, en y joignant la pensée ré|)aratrioe, vous chercherez surtout à n^parer Thonneur de Dieu? La religion est une alliance, tout y doit être réciproque. Oublions- nous, Dieu prendra soin de nous. Les jours sont mauvais , mes frères. 11 est bien temps de détourner nos yeux de la vanité et de les lever vers les montagnes, vers les grands sommets de la miséricorde : Levavi oculos meos in montes ; c'est de là que nous viendra le secours : Hnde x)eniet auxilium tnihi *.

Ainsi, mes frères, en nous attirant doucement à son

* Ps. cxx.

amour, Jésus nous a rendu lelsouci de sa gloire. A nous maintenant de mener jusqu'au bout l'exécution du dessein eucharistique. Prenons modèle sur Jésus -Christ. Gomme il s'est parfaitement caché, ne souffrons pas qu'il manque rien à cette glorification qui le révèle. C'est notre vocation, c'est notre honneur ici -bas. Au ciel , ce sera notre plus beau titre aux complaisances de Dieu.

Hélas ! que nous sommes petits devant la grandeur de cette mission ! Père saint , venez à notre aide. Laissez-nous emprunter la prière de Jésus, laissez -nous vous dire à notre tour : Pater, clarifica Filium tuum: a Père, glorifiez votre Fils. » Et puisque sa gloire eucharistique dépend de nos hommages, ô Père, faites-nous connaître l'Eucharistie pour que nous puissions la montrer aux hommes. Et si, dans l'Eucharistie, tout est obscurité excepté l'amour, oh! faites -nous aimer l'Eucharistie pour que nous soyons capables de la révéler au cœur des hommes. Qu'ainsi votre règne arrive, ce règne qui ne s'établit que par l'amour. Qu'ainsi votre volonté soit faite sur la terre par la fidélité de vos enfants , comme elle doit l'être au ciel par leur béatitude. Ainsi soit- il.

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