RUE JEAN-DE-BEAUVAIS
A roccasion de la restauration du culte du Bienheureux
le 12 février 1876.
Qui fecisti patres electos et sanctificasti eos..., eus todi partent tuam et sanctifica.
Mon Dieu , vous qui avez choisi nos pères pour en faire des saints, prenez soin de votre héritage et rendez-lui la sainteté.
(H Machab. i, 25.)
Éminence * , Mes Pères , Mes Frères ,
Ainsi priait au nom de tout un peuple celui qui avait reçu la mission de rendre à Dieu son temple et à Israël ses foyers. Placé entre les misères du présent et les périls de l'avenir, Néhémie, pour échapper au désespoir, se retournait vers le passé : il y trouvait le souvenir de cette élection divine qui avait discerné les patriarches, les rois, les prophètes, pour Taccomplissement des grandes œuvres providentielles : Qui fecisti patres ele-
* Le cardinal Guibert, archevêque de Paris.
ctos; le souvenir aussi de ces héroïques vertus qui avaient placé les instruments de Dieu à la hauteur de leur tâche : et sanctificasti eos; et, reprenant confiance dans les destinées d'Israël, il mettait, si j'ose le dire, Dieu lui-même en demeure de prendre en main la cause d'une race demeurée malgré tout son héritage, puisqu'elle perpétuait la lignée des ancêtres de son Christ : custodi partem tuam, et de lui rendre, par des prodiges de grâce, ce qui lui manquait pour répondre à l'honneur d'une telle vocation : et sanctifica.
Je n'insisterai pas sur un rapprochement qui se fait de lui-même dans tous les esprits. Au lendemain d'épreuves cruelles , ce peuple qui parmi les nations chrétiennes croyait avoir un droit particulier à s'appeler le peuple de Dieu , se voit placé , lui aussi , entre des ruines présentes et des menaces prochaines; et pour trouver le courage de relever les unes et de repousser les autres, il a besoin que des mains amies, écartant pour lui le voile du passé, lui montrent quels instruments Dieu s'est choisis autrefois dans son sein.
Ces mains pieuses, mes Pères, ce sont les vôtres. En tirant d'un déplorable oubli le tombeau et la mémoire du fils préféré de saint Dominique, vous n'obéissiez pas seulement à un besoin de vos cœurs ; jaloux de restaurer l'une des plus pures gloires de votre grand Ordre , vous serviez encore les intérêts de la France , ceux de Paris en particulier: car vous rappeliez à notre grande cité que, dans la vieille Europe chrétienne, elle avait été un foyer incomparable de science et de sainteté.
Mais pourquoi louer votre zèle quand Rome se charge de le couronner? Gagnée depuis longtemps devant la confiance du peuple et devant votre piété filiale , la cause du B. Réginald triomphe aujourd'hui par vos soins dans le monde entier; tous les grands ordres religieux applaudissent à votre allégresse, et l'Église de Paris vient mêler sa joie à la vôtre par la présence et la bénédiction de son pasteur.
Pour répondre à la grandeur du souvenir que vous célébrez dans cette fête, il eût fallu, mes Pères, quelqu'une de ces grandes voix que Dieu a fait retentir dans votre Ordre; et j'aurais quelque droit de me plaindre de me voir condamné à vous apporter ici, au lieu des fiers accents que ces voix eussent fait entendre, d'infirmes paroles rassemblées à la hâte parmi le souci des affaires; mais j'aime mieux oublier ma faiblesse pour ne penser qu'à notre joie commune, et , me confiant à mon sujet, repasser avec vous, mes Pères, et avec tout le peuple fidèle, les leçons et les espérances qu'apporte aux uns et aux autres le culte restauré de Réginald.
Et pour parler de vous d'abord , nobles enfants de saint Dominique , qui n'admirerait l'élection de Dieu quand il vous a choisi des ancêtres? Votre fondateur était, avec François d'Assise, l'une de ces deux colonnes vivantes qu'Innocent III vit en songe soutenant
sur leurs épaules la basilique ébranlée du Latran. Vos premiers Pères s'appelaient Jourdain de Saxe et Henri de Cologne , Albert le Grand et Raymond de Pennafort ; et tant de gloires répandues sur vos origines se rassemblaient et se condensaient , pour ainsi dire , sur la tête d'un Thomas d'Aquin.
Pour faire au Bienheureux Réginald sa vraie place dans cette pléiade étincelante , il faut s'approcher du foyer même d'où partirent tant de clartés; comme saint Jean doit être cherché sur la poitrine du Sauveur, ainsi cet autre disciple bien-aimé n'apparaît dans son vrai jour qu'à ceux qui le considèrent reposant, en quelque sorte, sur le cœur même de saint Dominique. Les noms immortels que je prononçais tout à l'heure ont jeté dans le monde un plus vif éclat; l'œuvre extérieure de ces hommes extraordinaires a tenu plus de place dans les événements humains. Mais, pour qui cherche à pénétrer l'histoire intime de votre famille religieuse, Réginald garde un rang à part, et sa douce image se projette de telle sorte sur la céleste figure de saint Dominique, qu'un Frère Prêcheur ne saurait contempler l'une sans voir l'autre lui sourire. Jusqu'au jour où ces deux âmes se rencontrent, toutes deux semblent dans l'attente; sans doute avant Réginald Dominique a déjà trouvé sa voie et reçu sa mission ; déjà le petit troupeau formé aux pieds de Notre-Dame de Prouille a obtenu droit de cité dans l'Église , il a grandi sous la bénédiction du Pape, et le vieux couvent de Saint -Sixte, qui devait bientôt voir la mort même obéir par trois fois au
serviteur de la Vierge, abrite dès ce moment sa naissante famille.
Mais si Dominique a déjà des fils et des disciples, ce qu'il attend encore c'est ce confident intime , c'est cet autre lui-même que recherche tout créateur; cet homme de son cœur et de sa droite qui prendra sa pensée tout entière et ne la laissera jamais altérer ; qui embrassera son œuvre telle qu'il la veut, et qui n'en doutera jamais.
Quant à Réginald, moins avancé dans la carrière, il a marché jusqu'ici d'un pas hésitant sans voir où son chemin le mène. Enfant, il a grandi, sous le beau ciel de la Provence, à l'ombre du cloître de Saint- Gilles; mais aucune voix d'en haut ne l'a retenu quand il a dit adieu à ses maîtres vénérés. Jeune homme, il a été l'ornement de cette Université de Paris qui voyait dès lors blanchir l'aube de sa gloire; mais, tour à tour élève respecté et maître applaudi , il a pu rompre sans peine tant de liens honorables pour se rendre à l'appel de l'illustre chapitre qui le réclamait à sa tête. Enfin la collégiale de Saint -Aignan a recueilli avec admiration les exemples de sa vie austère, les fruits précieux de sa science, de sa sagesse et de son zèle; mais Orléans ne pourra pas garder celui que presse à son insu l'impérieux besoin d'une forme de vie nouvelle, alliant la sévérité de l'anachorète à la liberté du missionnaire et la modestie du cloître aux saintes hardiesses de l'apostolat. Il part avec son évêque Manassès pour visiter les saints lieux. Mais Rome est sur la route de Jérusalem : Rome l'arrête au passage , Rome le force d'avouer le
tourment de son âme, et Dominique lui est montré comme l'initiateur qui l'engagera enfin dans sa véritable voie.
mes Pères, qui nous fera comprendre ce que c'est que la rencontre des saints? Il faudrait sonder ici tous les mystères de la vie surnaturelle, interroger ces secrets de Dieu qui, pouvant tout faire par lui-même, subordonne néanmoins son œuvre à l'action libre et volontaire des instruments qu'il s'est choisis. Rarement il donne tout à un seul; car il faut que, au service de Dieu , l'homme soit ramené sans cesse au sentiment et à l'aveu de son insuffisance, et qu'après avoir servi de foyer pour illuminer les autres, il reçoive à son tour d'un plus chétif que lui comme un supplément de lumières.
Réginald ira donc trouver Dominique; il lui ouvrira son cœur dévoré de désirs apostoliques , il reconnaîtra dans la règle des Frères Prêcheurs comme le miroir des pensées qui avaient jusqu'ici possédé son âme, et, sorti tout brûlant de ce premier entretien, il retournera vers Manassès comme un captif affranchi qui va raconter sa délivrance.
Mais celui qui vient de tant recevoir a donné à son tour. Dominique a senti que, dans le champ qu'il défriche. Dieu vient de lui faire rencontrer une perle inestimable. C'en est fait : entre ces deux âmes qui s'ignoraient hier, l'alliance est conclue pour jamais, Réginald appartient à Dominique : tout ce qu'il y a en lui de noblesse et de douceur, de science profonde et de haute sagesse, d'éloquence entraînante et de zèle
ardent, tout ce qui jusqu'alors avait orné sa vie, tout ce qui avait enrichi son âme, tout cela était comme une proie préparée pour la conquête. Le saint fondateur s'en empare, et, en retour de ce trésor, il donne à Réginald toute sa confiance et toute sa tendresse; il compte sur lui comme sur le plus ferme appui de son Ordre; il le voit d'avance à la tête de tous ses desseins.
Mais quoi! de si belles espérances ne sont- elles qu'un vain rêve? Un caprice de la mort va-t-il renverser tant de promesses? Une fièvre ardente conduit en quelques jours Réginald aux portes du tombeau. Les médecins l'abandonnent, on n'attend plus que son dernier souffle. Seul Dominique s'obstine dans l'espérance et dispute au ciel celui qu'il appelait déjà son fils tant désiré. Il s'adresse à Marie , reine et maîtresse de son Ordre, et d'un cœur ému, d'une voix pleine de larmes, il pousse vers elle ces cris violents de la douleur et de la prière qui sont comme un assaut livré à la miséricorde.
Vous savez quelle fut la réponse de Marie. Celle à qui son divin Fils ne refuse rien, pouvait -elle refuser quelque chose à son dévot serviteur? Non, car les affaires de Dominique ce sont les affaires de la Vierge. Combattre l'hérésie, propager le rosaire, faire fleurir partout dans le monde le lis de la chasteté, percer les âmes du glaive de la divine parole, voilà les œuvres des Frères Prêcheurs; mais ne sont -ce pas aussi les œuvres de la Mère de Dieu? Elle viendra donc; car, pour témoigner de sa tendresse, il ne lui suffira pas
d'envoyer du haut du ciel une vertu de guérison et de vie; elle descendra entourée de deux vierges dont les noms symbolisent la double mission des Frères Prêcheurs : Cécile et Catherine, la pureté et la sagesse; de ses mains maternelles elle tracera sur les membres de Réginald les onctions du salut, elle ceindra ses reins du cordon de la chasteté, elle affermira ses pieds pour les entreprises de Tapostolat, et, lui présentant l'habit que portaient déjà Dominique et ses compagnons , elle lui dira ces mots qui demeurent, mes Pères, comme la charte de votre alliance avec la Reine du ciel : Voici rhabit de ton Ordre.
Devant ce magnifique témoignage de l'intervention de Marie dans vos origines , permettez que je m'arrête un instant, dominé par un souvenir. Il y a quarante ans, un autre Réginald était à Rome. Lui aussi avait été nourri dans une université française ; mais, hélas ! entre l'école du cloître Notre-Dame et le lycée moderne, les siècles et les révolutions avaient passé. Un mépris insensé de toutes nos gloires antiques, une fureur étrange de n'avoir pas d'histoire et de dater d'hier, une révolte universelle, faite d'orgueil et d'ignorance, contre la loi de Dieu et contre sa parole , voilà ce que l'écolier de notre siècle avait trouvé pour former son adolescence. Terrassé, au milieu de sa jeunesse, par les surprises victorieuse de la grâce, il avait demandé au sacerdoce de l'armer pour les combats du Christ ; puis, possédé d'un désir croissant d'apostolat, il avait conçu l'audacieuse pensée de revêtir, pour cette lutte nouvelle, l'ancienne armure des soldats de la parole.
Rome alors l'avait attiré; Rome, gardienne fidèle de toutes les traditions, de toutes les forces, de toutes les gloires de l'Église. Là, s'inclinant sous la bénédiction du Pontife, il avait reçu la confirmation de son généreux dessein; là, s'inclinant sous la bénédiction de Marie, il avait reçu la blanche robe d'innocence, la chape noire de pénitence, la couronne d'obéissance , et il revenait vers Paris , le cœur brûlant de désirs , les lèvres pleines de l'Évangile. Mais comment affronter, en cet appareil, les regards, les railleries, peut-être la haine d'une société impie? De sages conseillers le détournaient de cette folie : le restaurateur de votre Ordre refusa d'écouter leur prudence. Eut- il tort? Les consciences affranchies du joug de la peur, le respect humain vaincu, les multitudes retrouvant le chemin de la prière, la piété catholique reparaissant sous toutes ses formes au grand jour de la vie publique , voilà les témoins qui se lèvent pour répondre. Quant à nous, héritiers des bienfaits que cette sainte audace a répandus dans le monde, nous bénissons la mémoire de Lacordaire; mais notre reconnaissance s'élève plus haut encore, elle monte jusqu'à la Reine du ciel pour la remercier d'avoir dit une fois de plus aux fils de saint Dominique : Voilà Vhahit de votre Ordre.
Mais revenons à Réginald. Arraché à la mort et revêtu par les mains de Marie, il ne s'appartenait plus. 11 fit toutefois avec l'évêque Manassès la visite des saints Lieux, et son cœur d'apôtre s'enflamma d'une ardeur nouvelle quand il lui fut donné de baiser la
terre arrosée du sang de Jésus -Christ. Il lui semblait que Notre-Seigneur renouvelait, en sa personne, à tous les Frères Prêcheurs la promesse faite à ses apôtres : ' Je vous ferai pêcheurs d'hommes. Mais Jérusalem ne pouvait le retenir, Rome le rappelait par la voie de Tobéissance; et là où il espérait embrasser un père , il ne trouvait, au retour, qu'un ordre de Dominique qui l'envoyait à Bologne en qualité de vicaire. Ainsi se traduisait, dès le premier jour, la confiance du saint fondateur en faveur de son disciple préféré.
Que ne puis-je ici, mes Pères, ouvrir les trésors de vos origines et révéler au peuple chrétien les secrets de vos annales? J'aimerais à chanter devant vous les merveilles de votre âge d'or. Mais il me faudrait la voix des Anges, cette voix qu'entendaient les Bolonais lorsque, passant devant l'enclos de Saint-Nicolas-des- Vignes, ils s'arrêtaient surpris par de célestes concerts. Ce lieu alors était désert. Dominique n'avait pas commencé son œuvre, et les Frères Prêcheurs étaient ignorés dans Bologne. Mais le ciel désignait à l'avance la future demeure des serviteurs de Marie, et Dieu inspirait à une pauvre femme de se prosterner à l'entrée de la vigne, adorant dans l'avenir les prodiges de grâce qui devaient paraître en ce lieu.
Quel fut, dans ces premières années de votre Ordre, le rôle de Réginald? Il fut double, semble-t-il, embrassant à la fois les nécessités des âmes et celles de l'œuvre naissante. Quand, au sortir de sa contemplation solitaire, il monte dans la chaire de vérité, c'est le lion qui sort du désert; ses rugissements ébranlent
la cité; sa parole extatique suspend à ses lèvres un auditoire frémissant. Mais c'est peu pour lui de disputer les âmes au péché; il ne peut souffrir qu'elles demeurent esclaves des vanités de ce monde. Sa parole brûlante pénètre comme un glaive à deux tranchants dans une société enivrée d'orgueil et de jouissances ; elle y opère des divisions douloureuses , mais salutaires ; ceux qui l'ont entendu ont perdu la paix et ne la retrouvent plus que dans le sacrifice : prêtres, docteurs, guerriers, matrones et vierges, tous les rangs, tous les âges, tous les sexes subissent cette fascination de l'Évangile. Les désirs de perfection se répandent comme une contagion dans la cité, et les âmes sans vertu en sont réduites à fuir la rencontre du prédicateur dans la crainte d'être conquises. Mais tandis qu'au dehors il multiplie ses victoires , nous le retrouvons au dedans du cloître, fidèle à ce rôle intime que lui a dévolu la confiance du fondateur. Si les Frères hésitent, si leur fidélité chancelle, si l'excès de la pauvreté les décourage, si l'incertitude du succès les alarme, Réginald est là, souriant à l'épreuve, ferme dans l'espérance, et répondant par de nouvelles et glorieuses conquêtes aux doutes des pusillanimes. mon Dieu I quelle est donc la puissance de la sainteté? N'est-ce pas là ce levain imperceptible dont parle l'Évangile? Il pénètre dans la pâte et semble y disparaître; mais bientôt toute la masse se soulève et fermente sous l'action intérieure qui la modifie. Ainsi la sainteté semble se cacher au milieu des hommes ; mais le ferment divin ne tarde pas à se trahir, et sous la
pression mystérieuse qu'il exerce au dedans, la société se soulève et se transforme.
Associé d'aussi près à l'œuvre de Dominique, il semble que Réginald eût dû fournir une longue carrière. N'était-ce pas pour cela que la Mère de Dieu l'avait ramené des portes du tombeau, et ne fallait -il pas que, initié aux plus intimes pensées du saint fondateur, il lui survécût longtemps pour continuer sa personne et perpétuer son esprit? Ainsi peut-être eût raisonné notre infirme sagesse. Mais il y a longtemps que la sagesse de Dieu a résolu de la démentir. Le disciple bien -aimé ne vit même pas mourir son maître : il partit le premier, précédant de quelques mois dans la tombe celui dont il était l'orgueil et l'espérance. Toutefois, avant de cueillir une palme si promptement gagnée, Réginald avait encore une œuvre à faire, une alliance à contracter. Au plus fort de ses succès, il reçoit à Bologne l'ordre d'aller diriger la récente fondation de Paris. Les Frères s'étonnent et s'affligent de cette volonté de leur Père. Mais Réginald part sans hésiter, et l'ange de notre grande cité salue avec joie l'arrivée du saint Prêcheur. Cloître de Saint- Jacques , ouvrez votre enceinte à celui qui tient dans les plis de sa robe blanche les destinées de son Ordre! Son passage sera fugitif, mais son œuvre sera durable. A peine arrivé, il annonce Jésus -Christ, et là, comme à Bologne, il répand autour de lui la généreuse passion du sacrifice. Parmi tant d'âmes qui tombent dans les filets du pêcheur, il en est une qui devra bientôt prendre sur la terre la place de Réginald , déjà
parti pour le ciel, et la dernière conquête du disciple assurera au maître son premier successeur en la personne de Jourdain de Saxe.
En même temps qu'il accomplit cette œuvre, Réginald contracte à son insu une alliance, alliance d'affection et de reconnaissance, qui doit Tunir, dans la vie et dans la mort, avec le peuple de Paris. C'est ici , mes Pères, que votre saint cesse de vous appartenir en propre, pour entrer dans le trésor commun de notre Église. Débiteur envers tous de la parole sainte, je ne descendrai pas de cette chaire sans avoir cherché, au profit de tous, dans les souvenirs du B. Réginald, quelques-uns des enseignements qu'ils contiennent.
Quand Réginald revint à Paris sous l'habit des Frères Prêcheurs, il n'y rentra pas comme un étranger. L'Université n'avait pas oublié le brillant jurisconsulte dont le cloître Notre-Dame, dix ans auparavant, recueillait avidement les doctes leçons. Mais, cette fois, il apportait autre chose que de savants commentaires sur le décret de Gratien. Le cloître Saint -Jacques était aussi une école, mais une école de pénitence et d'apostolat. Quatre mois de prédication suffirent à rendre populaire l'ardent messager de la parole divine. Et quand un mal soudain vint l'arracher aux luttes de l'exil pour l'introduire, jeune encore, dans le repos de la patrie , le peuple de Paris , qui sait bien vite re-
connaître raffection et le dévouement, trouva dans son cœur, pour pleurer ce père trop tôt ravi , les accents d'une douleur vraiment filiale. Tout récemment installés au cloître Saint -Jacques, les fils de saint Dominique n'avaient pas encore obtenu le droit d'ensevelir les Frères dans leur couvent. Prévoyant cette circonst^tnce, et dévot envers Marie jusque dans le soin de sa sépulture, Réginald avait demandé à reposer dans le cloître de Notre -Dame -des -Champs. « Il me tarde, disait -il à sa dernière heure, d'aller rejoindre la Mère de miséricorde, en qui j'ai mis toute ma confiance. » Ce vœu filial fut pleinement exaucé; et tandis que l'âme de Réginald, comme dit le B. Jourdain de Saxe, (L amante intrépide de la pauvreté et de l'humilité, s'élançait vers l'opulence et la gloire de la maison de Dieu, » son corps, consacré par ^s onctions reçues de la main de la Vierge, allait dormir dans ce lieu vénérable, où jadis, devant l'image de Marie, saint Denis célébrait en secret les saints mystères et préludait par son apostolat à son martyre. Plus d'une fois, notre bienheureux était venu prier dans ce sanctuaire; maintenant son tombeau allait en faire un centre nouveau de supplications. La foule se pressait aux abords du sépulcre; on venait solliciter, près du bon saint Renaud, la guérison des fièvres du corps et de l'âme. Qui donc, je vous le demande, avait appris à tout ce peuple la guérison merveilleuse de Réginald à Rome par les mains de la Reine du ciel? Qui donc mettait au cœur de cette multitude l'invincible confiance de trouver sur ce tombeau une semblable délivrance? Qui
donc surtout révélait aux simples ces délicates harmonies de la prière , leur suggérant d'invoquer pour les cœurs malades le secours de celui dont Marie avait guéri les membres? Ah! mes Frères, il faut reconnaître ici l'action puissante de la foi. Quand la vérité divine rencontre des cœurs dociles, elle y opère des initiations merveilleuses, elle associe l'esprit de l'homme aux pensées et aux desseins de Dieu. On voit alors une admirable correspondance entre ce que Dieu prépare au dehors et ce que ses fidèles serviteurs croient et espèrent au dedans ; et l'éclat des prodiges vient donner raison à l'instinct surnaturel qui avait inspiré la prière. Pierre sépulcrale creusée par les baisers des pèlerins, ossements tant de fois visités par l'Esprit qui guérit et qui console, qu'êtes- vous devenus? Hélas! l'impiété stupide qui a profané tant de trésors ne vous a pas épargnés. De ce lieu sacré que signalèrent tant de miracles , de cette tombe chérie où tant de générations se sont agenouillées, de ce dépôt précieux que gardèrent tour à tour les fils de saint Benoît et les filles de sainte Thérèse, que reste-t-il? Un souvenir! Que dis- je? ce souvenir même, il faut le disputer à l'oubli. Sans doute, restauré dans notre France, l'Ordre des Frères Prêcheurs a retrouvé dans son sein toutes ses traditions de famille, et Réginald a repris sa place, à côté de saint Dominique, dans le culte et dans l'affection de ses enfants. Mais Paris, emporté dans un tourbillon d'affaires et de plaisirs, ne sait plus même le nom de cet ami des anciens jours , et c'est ce nom qu'il s'agit aujourd'hui de lui rapprendre.
i8 MÉLANGES ORATOIRES
Pauvre Paris enfiévré I n'y a-t-il pas assez longtemps que tu t'agites sous l'étreinte de ton mal ? Tantôt l'adversité t'accable, et tantôt la prospérité t'exalte; mais, jouissance ou misère, c'est toujours une fièvre qui te ronge. Ahl si du moins tu pouvais reconnaître en ce jour ce qui serait pour toi la source de la paix! Si cognovisses et tu, et quidem in hac die tua, quœ ad pacem tihi ! La fête présente t'apporte une occasion de salut. Sur cette pierre qui ne recouvre plus les ossements de Réginald, mais que consacre sa mémoire, sur ce tombeau vide devenu un autel, prosterne -toi comme aux anciens jours, et demande humblement la guérison de tes maux.
Les maux de Paris , ce sont les maux de la France , aggravés de tout ce qu'y peuvent ajouter de puissance les ressources d'une civilisation sans frein et sans mesure. C'est d'abord la science impie, qu'on pourrait définir : la connaissance du mal aggravée de l'ignorance du bien; science menteuse, comme dit saint Paul, et qui usurpe son nom : falsi nominis scientia; car, tandis qu'elle promet de supprimer les mystères, elle ne fait que multiplier les problèmes ; science avilie, qui met sa gloire à nier les principes, et, par là même, rend inexplicables les faits qu'elle prétend éclaircir; mais surtout science parricide, qui se fait des œuvres de Dieu une arme contre Dieu même, et de l'excellence de l'ordre créé conclut à l'inutilité d'un Créateur. Le mal est grand, mes frères; encore un peu, il serait irrémédiable. La foi est un don; quand un peuple en abuse trop longtemps , Dieu transporte le chandelier,
PANÉGYRIQUES ET ORAISONS FUNÈRRES iO
et la clarté divine va luire ailleurs. Sin autem, venio tihi, et moveho candelahrum tuum de loco suo. Mais non ; Dieu a écouté les cris des âmes pénitentes , et voici que se lève à l'horizon Taurore d'une science nouvelle et ancienne tout ensemble : nouvelle par la hardiesse de ses procédés, par la richesse de ses découvertes, par la puissance de son action sur le monde; ancienne par les principes supérieurs qui la dominent, par les traditions séculaires qui la rattachent au tronc vigoureux de la doctrine catholique. La voyez -vous apparaître, la naissante Université de Paris? Elle n'a pas encore secoué les langes de son berceau, et déjà la science impie s'agite et s'inquiète; on dirait les terreurs d'Hérode devant la crèche de Bethléhem. Elle grandira, soyez -en sûrs, et si la violence venait à l'étouffer, elle renaîtrait invincible et triomphante comme tout ce que Dieu bénit, comme tout ce que la société réclame, comme tout ce que l'Église catholique inspire, comme tout ce qu'elle nourrit du fruit des sacrifices et de la charité de ses enfants. Réginald, Albert le Grand, Thomas d'Aquin, veillez sur ce berceau! Écartez -en les menaces du dehors et les périls du dedans! Que les eaux de la doctrine coulent toujours pures et limpides de cette fontaine où viendront s'abreuver les générations altérées de vérité et de vertu !
Où est encore le mal de Paris? Il est dans l'ignorance de la multitude. Les sages du siècle blasphèment, mais la masse ignore, et la surface trompeuse d'une civilisation trop fière d'elle-même recouvre des abîmes
de barbarie. Apôtres, missionnaires, prêcheurs, levezvous I Le glaive de la parole est dans vos mains : laisserez -vous dire qu'il s*y est émoussé?Non, non; la multitude est là, faite pour être conquise; si nous ne la saisissons. Terreur s'en empare. En avant donc! et, sous la conduite d'un pasteur qui a pris pour devise : Pauperes evangelizàntur, allons rapprendre à nos frères égarés tout ce qu'ils ont oublié : la raison de la vie, du travail et de la douleur, le prix des larmes et le secret de l'espérance; en deux mots, tout ce qu'annonçaient les anges près du berceau d'un Dieu enfant : la paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, et, pour faire suite à cette paix laborieuse, la gloire au ciel ! Encore une fois, où est le mal de Paris? Il est dans l'orgueil d'une société superbe, qui prétend trouver dans ses propres industries le remède à tous ses maux. On a tenté mille expériences, on a usé toutes les formes sociales, on n'a fait qu'accroître le malaise et aggraver les menaces de l'avenir. N'importe ! on continue de se fier à la puissance de son génie et à la force de son bras. Et ce qui manque le plus à cette société malade, c'est de confesser son infirmité. Le remède est là pourtant, tout préparé de la main de Dieu même : ce remède, c'est la prière. Le Seigneur résiste aux superbes; mais il est désarmé devant ceux qui s'agenouillent. Ah ! c'est ici que je sens renaître et grandir en moi l'espérance; car la France et Paris lui-même ont commencé de tomber à genoux. L'année sainte qui vient de finir a vu les supplications publiques de tout un peuple.
Réginald, homme de prière, ressouvenez -vous de cette cité qui fut vôtre, puisqu'à son tour elle se ressouvient de la prière. Achevez par votre protection l'œuvre commencée, et que Tardeur de nos vœux, enflammés par vos exemples, triomphent enfin des justices de Dieu !
Et toutefois la prière monterait en vain vers le ciel , si elle partait seulement de cœurs souillés par le vice. Le débordement de la jouissance coupable, voilà le dernier mal de Paris; mal inhérent à notre nature corrompue; mais mal qui prend dans cette capitale du monde moderne des proportions monstrueuses et des accroissements quotidiens. Comment chasser ce démon impur qui siège ici comme sur un trône et tient les âmes asservies sous son joug infernal? Ah! demandez aux saints, aux conquérants des âmes, demandez à Réginald ! Ce démon ne peut être vaincu que par la vertu de la pénitence venant au secours de la prière : Hoc genus non ejicitur, nisi in jejunio et oratione. Il faut une protestation contre Tidolâtrie de la chair, et cette protestation, l'Évangile lui donne son nom : c'est la haine de la chair; haine sublime qui porte la guerre au dedans de l'homme, qui met le glaive aux mains de la volonté et rabat violemment les révoltes de l'être inférieur. Mais c'est trop peu pour l'homme apostolique de faire prédominer en lui-même l'esprit sur la chair. Le glaive qu'il porte, ce n'est pas seulement l'épée du combat , c'est l'épée du sacrifice : il immole jusqu'à la victime innocente, jusqu'à cette chair domptée et purifiée par la pénitence; il la frappe, bien que
soumise, et la sacrifie pour les coupables. L'apôtre est un autre Jésus- Christ : or Jésus- Christ, pontife innocent, est en même temps l'hostie offerte pour les pécheurs; et la vertu de sa croix opère dans le monde par ceux qui portent sur leur cœur et jusque sur leurs membres la divine empreinte de ses douleurs.
Voilà pourquoi, ô Réginald , nous espérons en vous. Non , ce n'est pas sans un secret mouvement de Dieu que, au lendemain de nos malheurs publics et de leurs deuils domestiques, vos fils ont réclamé l'honneur de vous replacer sur leur autel. Non, ce n'est pas en vain que Pie IX, l'homme des douleurs et des espérances de l'Église, a donné à ce culte si cher la consécration qui lui avait manqué jusqu'à ce jour. Ce n'est pas en vain que l'Église catholique, dont sans cesse on prédit la mort, fournit, par cette glorification d'un de ses enfants, un nouveau témoignage de sa jeunesse et de sa fécondité immortelles. Ce n'est pas en vain que le Pasteur de ce diocèse vient aujourd'hui, mes Pères, mêler ses vœux aux vôtres et renouer, au nom de son Église, l'antique alliance de Réginald avec le peuple de Paris. L'œuvre du salut est commencée : bienheureux fils de Dominique, il faut que votre protection l'achève î
Joignez , joignez à nos soupirs partis de la terre vos supplications célestes; dites à Dieu, comme nous, que s'il nous a fait des ancêtres d'élection, qui fecisti patres electos, il se doit à lui-même de leur donner une postérité qui leur ressemble. Nous sommes encore, quoi
qu'on en dise, la part de Dieu et son héritage. Nul peuple, j'ose le prétendre, n'est plus prêt que nous à reprendre en main la cause du Christ. Encore un coup de la grâce, et nous serons sauvés, sauvés par une effusion nouvelle de la sainteté dans le monde : Custodi partem tuam et sanctifica. Amen !