‹ Mélange oratoires (volume 2)Chapitre 5 sur 27 · PUONONCÊ DANS LA CATHÉDRALE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

PUONONCÊ DANS LA CATHÉDRALE D'ORLÉANS

Le 8 mai 1876.

Apparuit... Angélus de cœlo, confortans.

On vit apparaître un ange du ciel , qui apportait la force.

(Luc. xxn, 28.)

Monseignp:ur * , Messieurs ,

Le ministère dont votre choix m'impose aujourd'hui l'honneur et le fardeau me faisait un devoir de me réfugier dans la prière pour y chercher, avec le secours que réclame ma faiblesse, l'inspiration nécessaire à toute parole humaine qui doit être prononcée au nom de Dieu. Sentant l'insuffisance d'une prière isolée, j'ai voulu recourir à la prière publique dont l'Église munit chaque jour les lèvres de ses ministres.

* Mer Dupanloup, évêque d'Orléans.

PANÉGYRlQUiiS ET ORAISONS FUNÈBRES 25

J'ai donc ouvert le livre où l'Épouse du Christ exalte tour à tour Dieu révélé dans ses mystères et Dieu glo^ rifîé dans ses saints. J*ai cherché dans ce livre la page qui répond au jour où nous sommes, et j'y ai trouvé, non sans émotion , cette coïncidence : aujourd'hui , tandis qu'Orléans chante sa délivrance , tandis que la France chrétienne salue, dans une vierge héroïque et sainte , comme une personnification de sa foi et de sa gloire , aujourd'hui l'Église entière célèbre le souvenir d'une apparition de l'archange * dont le nom est synonyme de religion et de victoire : Mi-cha-el : qui est semblable à Dieu? Ce fut au ciel le cri de soumission qui rallia les anges fidèles ; mais ce fut aussi le cri de guerre qui poussa leurs légions triomphantes contre les phalanges de Satan.

Vainqueur en ce premier combat, Michel demeure à travers les siècles le chef de la milice qui lutte au nom de Dieu contre l'esprit du mal. Daniel le voit résistant avec Gabriel au démon protecteur de la tyrannie persane *. Le peuple juif apprend de ses prophètes à le vénérer comme son prince ^ : Michael princeps rester. L'Église l'invoque à toute heure comme l'adversaire du péché; après Dieu le Père tout -puissant, après Marie toujours vierge, c'est Michel qu'elle nomme au premier rang de ceux à qui elle confie, dans une confession touchante, le repentir et la prière

> Bréviaire romain y. au 8 mai , fête de rApparition de Farchange saint Michel sur le mont Gargan.

2 Dan. X, 43.

3 Dan. X, 21.

de ses enfants*. L'archange répond à la confiance de l'Église. Dans des apparitions solennelles, il désigne les lieux où devra se célébrer son culte , et la fête de ce jour perpétue le souvenir d'une de ces manifestations qui relient la terre au ciel. Enfin cette nation, qui , sous l'alliance nouvelle , semble avoir hérité des prédilections divines, la France, Messieurs, quand elle se considérait comme chargée d'accomplir les gestes de Dieu, avait choisi saint Michel pour le premier de ses défenseurs. En son honneur elle avait suspendu à la cime d'un roc baigné par les flots ce monument qui a reçu son nom de l'admiration du monde '. C'est de là que l'épée de l'archange , étendue sur la terre et sur l'Océan, ouvrait au génie du nouveau peuple de Dieu tous les horizons de la gloire.

Jeanne, le saviez -vous quand, pour la première fois , pauvre petite bergère de treize ans , vous entendiez cette voix si digne ^ que vous connûtes bientôt être celle de l'archange? Lorsque, dans le jardin paternel, l'envoyé de Dieu se montrait à vous précédé d'une céleste clarté, saviez-vous qu'un jour viendrait où l'éclat de vos triomphes illuminerait le ciel assombri de la France, et que ce jour serait celui-là même que, dans l'Église entière, saint Michel s'était vu dès longtemps consacrer? Non, vous l'ignoriez assurément, comme vous ignoriez toutes vos gloires futures,

* Confiteor,.. B, Michaeli, archangelo,,. precor B, Michaelem archangelum,

* La Merveille.

3 Procès d'office, deuxième interrogatoire public.

comme vous ignoriez aussi vos prochaines douleurs! Mais nous, que le passé instruit et qui sommes ici pour nous souvenir, sous le poids d'infortunes qui réclameraient encore votre bras tutélaire et des miracles du ciel, il nous est bien permis d'associer la fête qui raconte vos victoires à celle qui rappelle les apparitions angéliques, et de saluer dans l'union de ces deux anniversaires comme la consécration de nos espérances.

Nos livres saints, Messieurs, n'ont pas de page plus mystérieuse, mais ils n'en ont pas de plus consolante que celle qui , dans le récit de la passion du Sauveur, met sous nos yeux le tableau de sa défaillance. L'Homme-Dieu avait pris sur lui la dette de l'humanité coupable ; et voici que, à l'heure de l'expiation, il se sent plier sous le fardeau. Il était venu pour acheter de son sang la grâce des pécheurs; et voici que, un moment, il semble demander grâce pour lui-même! Mais j'aperçois un mystère plus étonnant que la faiblesse d'un Dieu : c'est le secours qui lui arrive. Un ange lui apparaît , venant du ciel et lui portant la force : Apparuit illi angélus de cœlo, conforians eum. Jésus se relève alors, supérieur à l'épreuve et prêt pour le sacrifice.

Certes, Messieurs, ce n'est pas pour lui-même que. le Rédempteur invoque l'assistance de sa créature. Mais, venu ici -bas pour guérir tous nos maux, il voulait tout ensemble et les adoucir par son contact, et, car son exemple, nous en indiquer le remède. Ef parce qu'il n'y a pas en ce monde , pour les individus

ni pour les peuples, de pire mal que la faiblesse, le Dieu fort a résolu d'expérimenter sur lui-même, dans l'épuisement de son agonie, cette suprême humiliation de la défaillance; et parce qu'il entre dans ses desseins d'envoyer le ciel au secours de la terre, il lui plaît de nous en instruire en recevant d'un messager céleste la consolation et le réconfort.

France, fille du Christ, au jour de ta sanglante agonie , il te fallait aussi une visite du ciel. Elle ne t'a pas manqué; et nous célébrons aujourd'hui la fête des apparitions qui t'ont sauvée de la mort : apparition des bienheureux à Jeanne d'Arc, apparition de Jeanne d'Arc à son peuple; d'un côté le rôle mystique de notre libératrice, sa préparation surnaturelle; de l'autre son rôle actif, l'accomplissement héroïque de sa tâche; les anges visitant et fortifiant une vierge; une vierge devenue l'ange qui porte à son pays la force et la victoire : Apparuit angélus confortans. Voilà ce qu'ont vu nos pères; voilà ce que redisent en ce lieu des chants de reconnaissance dont quatre siècles n'ont pas affaibli l'accent !

Et nous, maintenant, quelle sera notre vision? Du fond de l'abîme où nous ont replongés nos fautes, levons la tête et regardons en haut : Respicite et levate xapitavestra^. Est-ce le ciel qui nous apparaît comme à la vierge de Domremy? Est-ce l'héroïne qui se montre à nous comme jadis au Dauphin de France? Ah! ne voyez -vous pas que c'est à la fois l'un et

* Luc. XXI, 28.

l'autre? Du bûcher que foule son pied vainqueur, Jeanne s'est envolée au pays d'où partaient ses voix ; et c'est là qu'il nous faut élever nos regards et nos cœurs pour retrouver sa douce image dans l'éclat de ce triomphe nouveau que lui a fait son martyre. Troisième et suprême apparition qui complète la joie de cette fête en révélant à la France d'aujourd'hui les conditions de sa délivrance.

« J'avais treize ans quand j'eus une voix de Dieu... Lorsque je l'entendis pour la troisième fois, je reconnus que c'était la voix d'un ange. Cette voix m'a toujours bien gardée, et je l'ai toujours bien comprise... Elle m'a dit de bien me conduire, d'aller à l'église... Elle me disait souvent : Il faut que tu ailles en France... Va en France... je ne pouvais plus durer *. »

C'est en ces termes d'une admirable simplicité que la Pucelle racontait à ses juges les origines de sa mission. Ce qu'elle déclare ici devant eux, elle l'avait dit à Poitiers devant les docteurs, elle l'avait affirmé à Vaucouleurs devant le sire de Baudricourt, elle le répétera à satiété à travers les lenteurs de son odieux procès , et jusqu'à la veille de son martyre. Ses ennemis, du reste, ne contestent pas la merveille; ils la

1 Paroles extraites du procès d'office, deuxième interrogatoire.

dénaturent : tout Tefifort de leur perfidie tend à substituer, dans la mission de Jeanne, l'action diabolique à l'action divine. Il ne vient à l'esprit de personne, parmi les contemporains , qu'une paysanne de dix-sept ans ait trouvé dans son génie la concçption, dans son cœur l'audace, dans son bras la force d'une entreprise qui fit, en trois mois, du petit roi de Bourges le vainqueur couronné qu'Orléans applaudit, que Troyes implore, que Reims consacre par l'onction royale. Tel est aussi , en dépit du rationalisme déconcerté, le verdict de l'histoire. Celle que Tacite appelait la conscience du genre humain s'est recueillie devant le fait de Jeanne d'Arc : elle a comparé cet événement à tous ceux qu'ont enfantés à travers les siècles l'héroïsme et le génie, et elle n'en a pas rencontré de semblable; elle l'a confronté avec les circonstances qui le précèdent et l'environnent, et l'effet a été trouvé sans proportion avec la cause. L'histoire alors s'est prononcée, et son jugement ratifie la réponse de Jeanne : Mes dires et mes faits, je les ai faits de par Dieu *.

Et nous voici nous-mêmes. Messieurs, en face de ce mystère : Dieu, qui tient dans sa main les destinées des nations, appelant au partage de ses confidences une pauvre fille des champs, lui députant ses anges, lui parlant par ses saints, plaçant entre ses mains l'épée de la France et fondant une seconde fois par cette enfant l'indépendance de notre patrie. Ahî je comprends tout l'embarras de l'impiété devant cette

* Procès ordinaire , séance de l'adjuration , 24 mai*

page de nos annales. L'explication naturelle est impossible : que de telles choses se fussent passées sans prodiges, ce serait à coup sûr le plus grand de tous les miracles. Faudra- 1- il emprunter aux juges de Rouen leurs accusations de sorcellerie? Le rationalisme n'y gagnerait rien, car il ne vetit pas croire à l'enfer plus qu'au ciel. Mais le bon sens proteste, mais la conscience se soulève, mais la vie et la mort de la douce Pucelle se dressent pour confondre l'absurde calomnie, et l'histoire nous oblige d'entendre deux de ses ennemis, l'un témoin, l'autre acteur dans le drame sanglant de son supplice , répéter en tremblant ces paroles qui rappellent le cri du centurion sur le Calvaire : « Nous sommes tous perdus : nous venons de brûler une sainte *. »

Eh bien, Messieurs, laissons à leurs obscurités ceux qui ne veulent pas de la lumière! Grâces à Dieu, nous ne sommes pas réduits à de telles perplexités. La seule voie qui nous reste ouverte ne nous fait pas peur. Entrons -y résolument, tenant en main le flambeau de la foi : cherchons dans le mysticisme de Jeanne d'Arc l'explication de sa mission.

Je sais qu'en prononçant ce mot de mysticisme je soulève, même dans les âmes croyantes, plus d'une inquiétude. Ce mot exprime- 1- il donc autre chose qu'une erreur ou une folie? N'est-il pas fait pour compromettre tout ce qui avoue son patronage? Mes-

* Jean Tressart, secrétaire du roi d'Angleterre, et le bourreau de Rouen. (Enquête de 1450.)

sieurs , puisque la question est posée , ne reculons pas devant l'examen qu'elle provoque. Aussi. bien, il ne s'agit pas seulement de l'honneur de la Pucelle : il y va de l'honneur même de notre foi.

La religion, Messieurs, dans sa conception purement rationnelle, est un rapport de l'homme à Dieu, rapport qui résulte du fait même de notre création, qui s'impose à nous comme une loi de notre être et formule nos devoirs envers celui qui nous a faits. Mais, en réalité et par la munificence de notre Dieu, la religion est devenue tout autre chose ; ce n'est plus une simple relation, c'est une alliance; Dieu et l'homme s'y rencontrent comme parties contractantes; un échange se prépare, digne de l'amour éternel qui en a conçu le dessein. Dieu apporte son tout, l'homme son rien , mais ce rien actif et volontaire dont les généreux mouvements, quand ils se tournent vers le bien , ravissent de joie l'auteur et le spectateur de notre liberté. Les largesses du père provoquent la fidélité de l'enfant ; la fidélité de l'enfant lui confère un droit véritable à recevoir l'effet des promesses du père. Voilà la grâce et le mérite, ces deux puissances, divines et humaines tout ensemble, qui conduisent l'homme jusqu'à la possession de son héritage. Quel héritage, grand Dieu! Il n'est pas autre que Dieu luimême. Écoutez : ceci est le mystère de l'ordre surnaturel! Voyez -vous, dans le sanctuaire de Dieu, cette vie qui s'épanche du sein du Père? C'est sa pensée, c'est sa resplendissante image, qui s'exprime en une parole vivante et personnelle comme celui qui la pro-

nonce; et ce Verbe est si beau , qu'il attire à lui dans l'amour le principe qui l'engendre, et cet amour, qui va du Père au Fils, qui retourne du Fils au Père, s'exhale dans un souffle divin qui prend conscience à son tour de la divinité d'où il procède. C'en est fait, le cercle est fermé, la vie divine est complète, c'est le secret de Dieu , c'est son séjour inaccessible : lucem habitat inaccessïbilem *. Où sera la créature assez osée pour sonder cet abîme de gloire? Ne suffit-il pas à l'être né d'hier de bégayer en tremblant le nom de son Créateur et d'adorer la main puissante qui lui jette de loin l'existence comme une aumône? Sans doute, c'est assez pour les droits de notre nature. Mais Dieu est amour, et l'amour est prodigue, et l'amour croit n'avoir rien donné s'il s'est réservé quelque chose. Dieu ne se réservera rien , pas même sa vie divine : c'est la clause de son alliance. « Moi, dit -il, je serai votre récompense, grande, excessive, infinie : Ego ero mer ces tua magna nimis ^. » Il le dit en Abraham à tous les enfants de la promesse. Il le dit en Jésus- Christ à tous les héritiers de la rédemption. Le péché même, l'acte sacrilège qui a déchiré la première alliance, n'a pas pu renverser ce dessein; Dieu ajoute à son ouvrage un élément de plus : Texpiation; le sang d'un Dieu fait homme cimente l'alliance nouvelle; l'immolation consommée au Calvaire nous rouvre le chemin du ciel. Voir Dieu comme il se voit, l'aimer

* I Tim. VI, 16.

* Gen. XV, 1.

comme il s'aime, être heureux de son bonheur, voilà notre destinée. Pour atteindre à cette fin, des secours proportionnés nous sont offerts : la grâce est ici -bas l'ouvrière de la gloire; la foi prépare la vision; l'espérance prend des arrhes sur la béatitude; l'amour sème dans les larmes ce qu'il doit moissonner dans l'allégresse, et le juste, comme envahi, si j'ose le dire, par ces anticipations de la vie divine, s'écrie avec saint Paul : Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi *.

Chrétiens, vous qui aviez peur du mysticisme, regardez : le voilà. Accepter et réclamer notre part de cette initiation à la vie de Dieu ; échanger avec notre Père des cieux le doux commerce dont Jésus est l'adorable intermédiaire; vivre de foi et de prière, de repentir et d'espérance, de reconnaissance et d'amour, c'est être mystique, car c'est entrer dans une vie de mystères dont les clartés de la vision béatifique pourront seules dissiper toutes les ombres. Il y a du mysticisme dans la récitation du Pater, car enfin ce Père que j'invoque aux cieux, je ne le vois pas de la terre; cependant je lui parle, et j'attends qu'il me réponde en m'envoyant mon pain du jour et en me délivrant du mal. Il y a du mysticisme dans cette aumône discrète que ma main droite essaye de dissimuler à ma main gauche, comptant bien sur la récompense du Père qui voit dans le secret^. Il y a du mysticisme dans tous les

» Gai. II, 20.

2 Matth. VI, 4.

actes de la vie chrétienne, car partout je dépasse, en les faisant, les horizons de la terre, et j'invoque le titre de l'alliance qui fait de moi, par avance, le citoyen du ciel. Mais où le mysticisme déborde, c'est dans l'institution sacramentelle : là, j'entends parler d'une seconde naissance pour mon âme, puis d'une adolescence spirituelle; là, je trouve un remède qui guérit des maux invisibles, bien que mortels; là surtout je reçois un pain du ciel qui me nourrit de la substance de Dieu ; là, je mange celui que j'adore; je m'enferme avec lui dans le secret de mon âme ; je m'alarme si sa douce visite ne suffit pas à m'isoler des vaines réalités de la terre, et j'en veux à mon cœur de ne pas se laisser absorber tout entier dans le charme d'un mystérieux colloque avec le Dieu caché.

Vous que le mysticisme effraye, savez -vous quels sont vos ancêtres? Ce sont les Israélites rassemblés au pied du Sinaï. Eux aussi, ils avaient peur de converser avec Dieu. Et pourtant sa main puissante venait de frayer devant eux, à travers la mer Rouge, le chemin de l'alliance ; le Seigneur avait porté son peuple entre ses bras pour le soustraire à la fureur de ses ennemis. N'importe, le peuple s'écriait : Que le Seigneur ne nous parle pas; sa voix nous ferait mourir *.

En entendant ce cri de la peur, je pense aux chrétiens pusillanimes. Ne leur parlez pas du surnaturel : sans doute il est dans l'Évangile, mais il faut l'y laisser, ne pas l'introduire dans la vie de ce monde;

* Exod. XX, 19.

et si, malgré tout, on Ty rencontre, il faut s'en taire : leur foi est si faible, que d'entendre Dieu la ferait mourir : Non loquatur nohis Dominvs, ne forte moriamur.

Vous n'êtes pas de ces chrétiens-là. Messieurs. Vous ne limitez pas la puissance de Dieu, vous ne discutez point sa sagesse, vous n'enchaînez pas son amour. Quand il plaît à l'auteur de la nature de faire une œuvre qui la dépasse, vous croyez au surnaturel. Mais alors allez jusqu'au bout : quand ce surnaturel se présente à vous, non comme un spectacle qui frappe vos yeux, mais comme un don qui sollicite votre cœur, ah! ne fermez pas votre cœur; ouvrez, ouvrez à Dieu qui vous apporte sa vie : c'est la condition de son alliance , et c'est en quoi consiste le mysticisme véritable.

D y a donc un faux mysticisme? Oui, sans doute, il faut s'y attendre , puisque c'est le sort de tout ce qui est bon d'être travesti par les imitations du mal. Jésus- Christ, vous le savez, n'a pas abandonné au hasard l'œuvre qu'il a scellée de son sang. Sa présence visible au milieu des hommes a été passagère; sa présence agissante et rédemptrice durera autant que le monde. Il pouvait, il est vrai, se réserver à lui seul d'éclairer directement tous les esprits , de toucher tous les cœurs, de conduire, sans intermédiaire, toutes les âmes au terme de leur destinée surnaturelle. Il le pouvait, il ne l'a point voulu. Agir sur l'homme par l'homme, faire de la créature l'instrument de Dieu, et des pécheurs rachetés les dispensateurs de la ré-

demption, voilà son dessein. L'institution qui le réalise â un nom dans le monde, un rôle dans l'histoire , une place dans l'humanité : elle s'appelle l'Église , épouse du Qirist, interprète de sa parole, organe de sa loi, distributrice de sa grâce ; l'Église fondée sur la pierre, visible à tous les yeux, distinguée de toute société humaine par des caractères inimitables. Mallieur à celui qui n'écoute pas l'Église! C'est à Jésus -Christ qu'il se montre rebelle. Malheur à celui qui cherche Jésus- Christ en dehors de l'Église! Il ne le trouvera jamais. Malheur surtout à celui qui prétend opposer Jésus-Christ à l'Église! Toute voix qui contredit cette maîtresse de vérité n'est qu'illusion et mensonge. Prétendre se passer de son enseignement, chercher dans des révélations particulières un appui pour lui résister, voilà le faux mysticisme, celui qui égare les âmes et projette son éclat trompeur sur le berceau de toutes les hérésies.

Mais en deçà des limites que trace à notre obéissance la divine autorité de l'Église , quel vaste champ reste ouvert aux communications surnaturelles ! Qui donc enchaînera l'action de Dieu? Qui l'empêchera de se révéler aux humbles, de converser avec les cœurs purs, d'envoyer ses messagers aux hommes de désirs *? Sans doute, il ne faut pas croire à tout esprit *, ni compromettre l'intervention divine dans les rêves d'une imagination maladive- ou d'un cerveau exalté. Là encore,

1 Ego autem veni ut indicarem tibi, quia vir desideriorum es, (Dan. IX, 23.) ' Nolite otnni spiritui credere, (I Joan. iv, 1,)

rÉglise nous instruit et nous sauve par la fermeté de ses principes , par l'expérience de ses docteurs, par les lumières de ses saints; elle nous trace des règles sages, propres à nous préserver des illusions d'un mysticisme frivole. Sous la protection de ses conseils , éprouvons tout, comme le veut l'Apôtre*, mais gardons tout ce qui est bon. Gardons- le, de peur de dépouiller l'Église et de découronner l'humanité! Gardons -le, de peur d'enlever aux siècles chrétiens leurs gloires les plus pures, à l'Italie Catherine de Sienne, Thérèse à l'Espagne, à l'Allemagne Gertrude, Brigitte à la Suède, à la France Jeanne d'Arc!

Ah! ne vous étonnez pas, Messieurs, de m'entendre mêler le nom de notre Pucelle à tous ces noms célestes. L'Église, après tout, ne m'en ferait pas un crime, car elle nous permet de devancer parfois dans nos humbles désirs, toujours soumis à son jugement, les solennelles sentences par où elle décide de la sainteté ; et naguère encore Orléans transmettait au Pontife suprême les vœux ardents de sa reconnaissance par la bouche enflammée de son pasteur. Mais ce n'est pas dans cette espérance que je veux chercher pour le moment la justification de mes paroles. Dût Jeanne d'Arc attendre longtemps encore la place que la France chrétienne lui réserve sur ses autels, je n'aurais pas moins le droit de la nommer au milieu de ces saintes qui furent aussi et surtout de grandes voyantes.

Ce n'est pas que je confonde leurs missions avec la

^ Omnia autem probate; quod banum est ienete. (I Thess. v, 2^1.

mission de Jeanne. Quand Dieu veut rappeler aux hommes, trop engagés dans les soucis et les intérêts de ce monde , le noble souci et l'intérêt supérieur de leurs destinées éternelles, il envoie à la terre des âmes déjà célestes; on voit alors de ces merveilles que l'homme animal ne saurait comprendre, car ce sont les œuvres de l'esprit de Dieu * : le corps compté pour rien, le jeûne servant de nourriture; le plaisir, le repos, la richesse, la gloire, tous les biens d'ici -bas devenus un objet d'horreur et de dégoût; le travail et la pauvreté, l'humiliation et la douleur, tout ce qui dépouille la nature, tout ce qui l'abat, tout ce qui l'immole, accepté, aimé, poursuivi avec une incompréhensible passion ; la croix de Jésus, non plus seulement vénérée de loin, mais embrassée de près, mais serrée avec amour sur le cœur qui l'adore, jusqu'à y graver profondément son empreinte sanglante, jusqu'à en arracher ce cri d'une ineffable angoisse qui ne se console qu'en souffrant de ne pouvoir mourir! La foule humaine voit ces choses, et elle s'arrête stupéfaite; il y en a dans cette foule qui ferment les yeux et qui passent, aimant mieux railler le mystère que de troubler, en le sondant, la quiétude de leur égoïsme; mais d'autres regardent, et ils sont touchés : la foi de leur baptême , le sentiment de l'exil d'ici -bas, le souvenir de la patrie céleste, la crainte du jugement qui s'approche et le besoin du pardon , tous les fermenta endormis de la vie surnaturelle se réveill^Jat dans c68

' AnimcUis homo nonpercipit ea qtus sunt spiritui X^i> (I Cor. ii, 14. )

âmes, et rapparition des saints dans ce monde a servi de signal au retour des pécheurs.

Oui , mais Dieu veut autre chose encore que le salut des individus; il veut Tordre et la paix entre les peuples. Roi des âmes, il est aussi le roi des nations. C'est lui qui prépare et qui pétrit à l'avance ces groupes humains , qui écrit sur leurs fronts la marque de leur génie, qui forme dans leurs cœurs le désir de leur grandeur et la passion de leur indépendance; puis il les lance dans l'histoire avec leur vocation et leur destinée; il les livre aux entreprises de leur liberté, parfois aux conséquences de leurs fautes; il châtie par l'humiliation de la défaite l'orgueil des succès iniques, et par les mutilations de la patrie sanglante l'injustice des conquêtes. Dans ces tourmentes des guerres désastreuses on voit même des races périr par l'extermination, ou des nationalités disparaître, perdues dans le flot du peuple vainqueur. Mais il est des nations que Dieu aime d'un amour obstin^, des races dont il semble qu'il ait besoin pour faire ici -bas les œuvres de sa Providence. A celles-là, comme à son peuple d'Israël , il annonce bien la rude sévérité de sa justice : Visitaho in virga iniquitates eorum; mais il s'engage à n'abandonner pas le dessein persévérant de sa miséricorde : Misericordiam autem meam non dispergam ah eo, car il a fait avec ces nations une alliance, et Dieu ne se parjure point: Neque profanaho testamentummeum ^.

» Ps. 88.

Que fera-t-il donc? Il laissera venir le châtiment, terrible, inattendu, accablant. Tous les secours manqueront ensemble : l'habileté des chefs s'évanouira dans la confusion des conseils; la bravoure des soldats disparaîtra dans la panique comme un feu s'éteint dans le flot qui s'élève. France, où es -tu? France de saint Louis et de Philippe- Auguste, tu n'es plus qu'un champ de carnage où le pied de l'Anglais foule tes morts, où sa main pille tes trésors, où sa torche incendiaire brûle tes villes! Crécy et Poitiers, Azincourt et Verneuil ont enseveli ta gloire avec tes héros. Un roi fou s'est assis sur les fleurs de lis à la place d'un sage. La fureur des discordes civiles est venue mettre le comble à tes maux. D'Armagnacs à Bourguignons on se renvoie l'assassinat; les princes tombent sous le couteau; le peuple succombe à la famine. Et parmi tant de ruines, voici venir pour la patrie française un péril plus grand encore : ses enfants ont commencé à douter d'elle. Ils n'osent pas se dire Anglais, mais ils se font Bourguignons, et c'est tout un. Un roi anglais, vassal de France, un roi de dix mois est proclamé dans la basilique de Saint -Denis monarque des deux royaumes : le sol de France demeure sous le ciel; mais la nation de France va périr. Dieu , est-ce là ce que vous voulez?

Non , Messieurs , Dieu ne le veut pas ! Et c'est parce qu'il ne le veut pas qu'il a laissé venir les choses en ce point. Moins abattue, moins détruite, la France eût paru peut-être se relever d'elle-même, et l'on eût vu moins clairement que Dieu veut qu'elle vive.

Levez -VOUS donc, Seigneur, et paraissez seul en cet ouvrage!

Voyez -vous, dans ce village de Lorraine, la petite maison du paysan Jacques d'Arc? Là grandit une enfant douce et pure, qui ne sait rien que son Pater. Comme tous les gens de Domremy, sauf cet unique Boui^ignon auquel elle trouverait bon, si Dieu le permettait, que Ton ôtât la tête *, Jeanne est Armagnac , c'est-à-dire Française. Elle a ouï parler du malheur des guerres; elle a même dû pour quelques jours fuir de son village avec les siens pour éviter le passage des bandes. Pourtant le coin de vallée qu'elle habite est tranquille d'ordinaire; coudre et filer, prier et obéir, aux jours de fête tresser des guirlandes et les porter à l'autel de Marie, voilà quel fut l'emploi de cette existence de treize ans. Ah! mon Dieu, qu'a donc à faire cette enfant avec le salut de la France? J'ai bien lu dans vos Écritures que vous aimez à prendre la faiblesse et le néant pour vos instruments dans ce monde : infirma mundi et ea quas non suni*; mais jamais êtes -vous descendu jusqu'à ce rien?

Tel est pourtant le choix de Dieu. Et conmient voulez-vous alors que ce choix se révèle, sinon par des manifestations surnaturelles? Tous les moyens humains ont été écartés. Ce n'est pas le petit roi de Bourges qui de Chinon enverra dire à cette Pucelle, dont il ignore l'existence, devenir lui firayer le che-

1 Procès d^office, troisième interrogatoire.

« ICk)r. I, 27-28.

min du^sacre r il aura bien assez de peine à Taccueillir quand elle viendra pour le chercher I Ce n'est pas Baudri court qui de VaucîDuleurs appellera Jeanne; car, pressé par son oncle de l'écouter, il répondra : qu'il faut la renvoyer bien souffletée à ses parents. Ce n'est pas le vieux Jacques d'Arc et la pieuse Isabelle Romée qui feront connaître à leur fille le dessein du ciel; car, plutôt que de la voir partir avec les hommes d'armes , ils la voudraient jeter à Veau, Que reste-t-il donc. Messieurs, puisqu'enfin Dieu a choisi cette enfant? Il reste qu'il le lui dise, et je comprends ainsi que, pour faire d'elle notre libératrice, il en ait fait avant tout une voyante.

Le ciel donc lui est apparu. C'est d'abord Michel avec ses anges. La première fois qu'elle voit la clarté qui le précède et qu'elle entend sa parole, elle se trouble, elle a peur. Rappelez -vous. Messieurs, une autre vierge, visitée, elle aussi, par un archange et qui s'est pareillement alarmée : turbata est in ser^ moneejus^ : trouble pieux, frayeur sainte, qui témoigne de l'humilité de la créature surprise par la visite de Dieu. Loin de moi la pensée de comparer notre Pucelle à la glorieuse mère du Sauveur I Du haut du ciel, Jeanne, toujours dévote à Marie, me le reprocherait comme un sacrilège. Élevée au-dessus de toute créature, la Mère de Dieu ne connaît pas d'égal ni de semblable. Mais pourtant si les âmes les plus humbles s'efforcent de retracer l'image de ses vertus , pourquoi

> Luc, I, 23.

serait- il défendu de chercher comme un souvenir de sa mission sublime dans l'histoire des grandes âmes? Marie sauve le monde par sa virginité féconde; Jeanne, pour être digne de sauver la France, voue à Dieu sa virginité K Gabriel commence son message en saluant Marie pleine de grâce, car l'élection divine a mis en elle la sainteté parfaite; Michel reconmiande à Jeanne d'être bonne et pieuse, car il faut qu'elle se rende digne du choix de Dieu. Gabriel rassure Marie en lui disant qu'elle a trouvé grâce devant le Seigneur : Ne timeas, Maria, invenisti enim gratiam apud Deum; Michel dit à Jeanne de n'avoir pas peur, d'être bonne fille, et que Dieu lui aidera. Gabriel annonce à Marie qu'elle donnera naissance au Sauveur du monde; Michel raconte à Jeanne la grande pitié qui est au royaume de France et lui parle d'aller elle-même délivrer son peuple. Marie demande comment il se pourra faire qu'elle devienne la Mère du Rédempteur : Quomodo fiet istud? Jeanne objecte son âge, son ignorance et sa faiblesse. « Je suis, dit-elle, une pauvre fille qui ne sait ni chevaucher ni guerroyer. » Gabriel répond à Marie que l'Esprit de Dieu viendra sur elle et que la vertu du Très -Haut la couvrira de son ombre; Michel annonce à Jeanne de nouvelles visites du ciel et lui promet l'assistance de deux saintes qui lui viendront de par Dieu. Marie enfin répond par l'obéissance au message angélique : Ecce ancilla Domini; Jeanne

' « Dès la première fois que j'ai entendu ma voix, j'ai voué ma virginité tant qu'il plairait à Dieu. » Procès d'office, deuxième interrogatoire secret.

se soumet à son tour. Et Dieu sait ce que lui coûtera son obéissance : dompter la timidité de son sexe , affliger ses parents , braver le ridicule , essuyer les rebuts, subir les longueurs de l'attente, l'épreuve de la défiance, l'injure des soupçons, affronter les périls et supporter mille maux, telle sera sa vie depuis sa première vision jusqu'au jour où Charles VII lui remettra entre les mains l'épée de Fierbois. Dieu I que vous faites payer cher aux âmes choisies l'honneur de vous servir d'instruments !

« J'eusse mieux aimé être tirée à quatre chevaux, disait Jeanne à Chinon, qu'être venue ici sans congé de Dieu. » Et l'on s'étonnerait après cela des condescendances du Seigneur pour ces victimes de son choix? On demanderait pourquoi tant de visions successives, tant d'assurances réitérées, tant de célestes réconforts? Ah! ne reprochez pas à Dieu ses tendresses ! Elles sont le payement divin de ses exigences ! Non, pour fournir ici -bas sa rude carrière, Jeanne ne vivra jamais trop dans le ciel ! Venez donc , ô douces messagères annoncées par l'archange, Marguerite et Catherine, venez vers cette enfant, vierge comme vous, et qui comme vous sera martyre! Venez consoler son pauvre cœur, dont l'agonie commence avec la première révélation de sa destinée ! Venez aujourd'hui , et ne vous lassez pas de revenir pour l'assister tour à tour à chacune des étapes de sa marche triomphante, à chacune des stations de son douloureux calvaire! Jeanne ne sera pas ingrate : devant les doc- 'urs de Poitiers, devant la cour et les chevaliers,

devant les juges et les bourreaux de Rouen, c'est à vous qu'elle fera honneur de son génie, de ses victoires et de sa patience.

Faisons comme Jeanne, Messieurs! Ne rougissons pas plus qu'elle de ces voix qui donnèrent d'en haut le signal du salut de la France. nation chérie de Dieu ! les anges et les saints conspirent pour ta délivrance. Tu ne peux plus périr que si tu t'abandonnes toi-même; que si, sous prétexte de te suffire, tu fermes le ciel au-dessus de ta tête, tarissant par ton orgueil cette source du courage qui s'appelle l'espérance , cette source de la victoire qui s'appelle la foi !

Jeanne fut donc une voyante. A la clarté de ses apparitions , elle vit ce que des malheurs sans précédents cachaient alors à tous les yeux : elle vit les destinées de la France. Je vous le demande. Messieurs, au moment où la vierge de Domremy commençait de converser avec les anges, qui croyait encore à la patrie française? Les Anglais s'occupaient de la détruire, les Bourguignons de la vendre, et si les Armagnacs la défendaient encore, c'était sans espérance. Que dis-je? Était-ce bien le souci de cette noble cause qui les retenait autour de Charles? A les voir se livrer, sous l'œil du vainqueur, à toutes les fureurs de la jalousie et de la discorde, on se demande si, dans leurs cœurs, les haines de parti ne parlaient pas plus

haut que l'amour de la France pour leur faire repousser le sceptre de l'étranger. Quant au roi , faible et sans génie , dominé par ses favoris et accablé par ses revers, que pouvait -il pour inspirer à ses serviteurs une foi qui lui manquait à lui-même? Un doute cruel, perfidement insinué, avait envahi son âme; il se demandait en secret s'il avait bien le droit de prolonger sans espoir une lutte sanglante pour des droits dont il n'était plus que le représentant incertain. Encore une fois. Messieurs, sur le sol français on ne croyait plus à la France.

Et cependant l'heure était proche où l'étranger allait quitter ce sol, où la puissante unité française, longuement élaborée dans la période féodale , allait se nouer comme un fruit qui sort de sa fleur; où la Normandie et la Guyenne reconquises, la Bourgogne et la Bretagne réunies à la couronne allaient grossir de leur tribut magnifique le trésor de notre nationalité triomphante. Dieu voyait cela parce qu'il avait résolu de le faire. Jeanne le vit parce qu'il plut à Dieu de le lui montrer. Le ciel lui était apparu ; à son tour, elle apparaît à la France. A ce signe, tout s'éclaire, tout se relève, tout est sauvé.

Et d'abord. Messieurs, admirez la fermeté de sa foi : « L'ange me disait d'aller en France; je ne pouvais plus durer. » Comment s'accomplira sa mission? Elle l'ignore; elle ne voit partout que des obstacles; mais ce qu'elle sait bien , c'est qu'elle les franchira. Déjà elle a trompé la surveillance des siens : elle eist allée à Vaucouleurs ; elle a réussi à voir ce farouche

Jiaufiricourt, qui la prend pour une folle et qu'elle oblige cependant de l'écouter. Mais elle n'a rien gagné. Fin tendez- la se plaindre au noble Jean de Metz des rebuts du capitaine. <( Il ne s'inquiète ni de moi ni de mes paroles, » dit- elle avec une amère tristesse. Croyez- vous néanmoins qu'elle se décourage? Écoutez la .suite : « Et pourtant il faut que je sois auprès du roi avant la mi -carême, dusse- je m'user les jambes jusqu'aux genoux. » Que fera-t-elle auprès du roi? Elle n'en sait rien encore : « Toutefois, dit-elle, personne au monde, ni rois ni ducs, pas même la fille du roi d'Ecosse, ne peut reconquérir le royaume de (Parles VIL II n'a d'autre secours que moi. » Ne criez pas à l'orgueil en entendant ces fières paroles, car voici ce qui les complète : « Bien que j'aimasse beaucoup mieux rester à filer ma quenouille près de ma pauvre mère, de pareilles choses n'étant point mon fait. » Jeanne, alors, pourquoi partir? « Parce que mon Seigneur le veut. » Et qui est ton Seigneur, demande Jean de Metz? « C'est Dieu, » dit-elle. Cen est fait : la foi de Jeanne a été contagieuse. Le chevalier prend dans sa main la main de la Pucelle et lui jure sur l'honneur de la conduire au roi.

Et maintenant franchissons avec elle la longue et périlleuse distance qui la sépare de la cour de Charles. Suivons -la dans ce merveilleux voyage où la firêle enfant, vêtue en chevalier, s'impose par sa ferme vertu au respect de ses grossiers compagnons; où chaste et fière, dévote et intrépide, tantôt elle s'arrête en quelque église pour entendre la messe et recevoir le

corps du Seigneur, tantôt elle se rit de ceux qui tentent son courage, et les rassure eux-mêmes, au nom de ses voix, contre les périls d'une marche audacieuse à travers les bandes de Bourgogne. Nous voici à Chinon : c'est en vain que Charles se dissimule sous l'habit d'un de ses courtisans. Jeanne n'est pas venue de si loin pour méconnaître celui vers qui le ciel l'envoie. « Au nom de Dieu, dit- elle en embrassant ses genoux, c'est vous qui êtes le roi, et pas un autre, d Mais silence! Jeanne parle bas: écoutons- la: l'histoire a trahi son secret : « Je vous le dis de la part de mon Seigneur, vous êtes vrai fils de France. » Et le visage de Charles s'illumine, car Dieu seul connaissait l'angoisse de son cœur. Jeanne a cru à son roi ; le roi croit à lui-même : c'est la victoire de la foi.

Il est temps de passer des promesses aux œuvres. Orléans, cité fidèle, ah! pardonne- moi, je t'oubliais tout à l'heure! Quand je parlais du patriotisme partout ébranlé sur notre sol , je ne pensais plus à toi , à tes murs écroulés , à tes maisons fumantes , à ton peuple affamé, mais obstiné dans la résistance, à tes bourgeois mêlés aux hommes d'armes dans les sorties audacieuses ou dans l'intrépide immobilité de la défense! Ton enceinte investie garde vraiment le cœur de la France. Mais bientôt peut-être ce cœur même sera percé, et l'invasion victorieuse, se précipitant à travers cette suprême blessure , achèvera de submerger ce qui reste de la patrie. Ah! docteurs de Poitiers, hâtez vos examens. Vous êtes savants et sages, vous êtes bons et justes. Plût à Dieu que la ï 5

50 MÉLiVNGES ORATOIRES-

PuœJle oùt trouvé plus lard <les juges tels que vous! Mai?* (înlin c'cist assez discourir. Jeanne vous crie quelle ne Hait ni A ni B, mais qu'il y a plus es livres de Pi ùlre- Seigneur qu'auœ vôtres. Quant à elle, si elle prend la plume, ce sera pour signifier à l'Anglais son congé.

MesHHeur», vous avez vu la foi de Jeanne aux prises avec le doute et la défiance des siens. Maintenant la lutte est commencée : Tépée miraculeuse de Fi»i)OLs est dans la main de la Pucelle. Nous allons voir comment combat celle que Dieu conduit, celle que les anges inspirent, celle dont les saintes réconfortent le fusiur et pansent les blessures.

Orléanais, je ne vous conterai pas cette histoire : c'est près de vous qu'on vient l'apprendre. Mais je m'enivrerai avec vous de ces souvenirs. Dieu! quelle prudence dans le conseil! Chefs malavisés, ne trompez plus Jeanne, je vous prie ! Si malgré elle vous suivez la rive gauche du fleuve , arrivés devant Orléans, il vous faut retourner à Blois pour prendre la rive opposée. Si, à rinsu de la Pucelle, vous engagez un combat qu'elle désapprouve, vous n'aurez de salut que dans le secours qu'elle vous apporte. Jeanne dormait; mais ses voix lui ont tout appris. « Sanglant garçon , criet'elle à son page, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu? » Et la voilà qui vole vers la porte de Bourgogne, et la défaite se change en victoire. Quelle intrépidité dans l'action! Plus tard ceux qu'elle a vaincus l'accuseront de sortilège : « Je n'avais point do sorts, répondra- t-elle simplement; je disais

à mes gens : Entrez hardiment au milieu des Anglais , et j'y entrais la première. » Quelle sûreté dans le commandement! Sur ses ordres précis, maître Jean pointe ses canons, et les bastilles s'écroulent; Dunois tente un assaut désespéré , et la forteresse du pont est conquise. Quelle douceur au milieu même du carnage! Il faut qu'elle soit blessée, environnée d'ennemis et menacée de mort pour tirer l'épée et se défendre. Quand elle s'élance dans la mêlée, sa main, vierge du meurtre, ne brandit que sa blanche bannière : l'héroïne de tant de combats pourra s'honorer un jour ce de n'avoir jamais tué personne». Le farouche Gladsdale avait juré de massacrer tous les habitants d'Orléans; quand Jeanne victorieuse le voit près de périr : « Gladsdale , lui crie-t-elle, rends- toi au roi du ciel. Tu m'as cruellement outragée, mais j'ai grand'pitié de ton âme. » Gladsdale allait se rendre; le pont s'écroule, le fleuve engloutit les vaincus. Jeanne pleure leur fin, elle pense aux âmes des morts qui paraissent à cette heure au jugement de Dieu. Ailleurs, dans une marche, un prisonnier anglais est mortellement frappé par un soldat. Jeanne descend de cheval, relève en pleurant le blessé, lui prend la tête pour la soutenir, le soigne comme une tendre sœur et le prépare à bien mourir. Saintes du ciel , ne reniez pas Jeanne : elle est restée votre fille jusque parmi les horreurs des batailles! Au soir de ces sanglantes journées, vous la retrouverez digne de vous, austère dans son jeûne du carême, recueillie dans sa longue oraison, visitant sa conscience et la purifiant par l'aveu , attentive à vous con-

sulter par la prière, modeste en son triomphe et ferme ou sa vertu , gourmandant hardiment la licence des hommes d'armes et ne redoutant rien ici-bas que le péché I

Avais -je raison, Messieurs, de vous le dire? Jeanne d*Arc est une apparition. La France Ta vue, et elle a repris courage ; l'envahisseur Ta vue, et sa confiance Tabandonne. Sonnez, cloches d'Orléans : voici les assiégeants qui se retirent, et Jeanne ne veut pas qu'on les poursuive, car elle n'a pas mission d'exterminer les Anglais, mais de les bouter hors de France, Et vous, roi de Bourges, debout! Jeanne vous conduit au lieu où vous deviendrez roi de France! Déjà Patay a vu la déroute de Talbot; Jargeau,Beaugency,Meung, sont tombés au pouvoir des Français ; Troyes a vérifié la prophétie de la Pucelle par une reddition inespérée. Partout, comme elle l'avait annoncé , les gens d'armes ont bataillé, et Dieu a donné la victoire. Voici Reims , voici le triomphe! Le vrai fils de France s'incline sous l'onction royale, et l'étendard de Jeanne, qui fut à la peine, voici qu*il est à V honneur l

Ah! Messieurs, s'il se peut, arrêtons ici l'histoire de Jeanne! Sa mission est finie. Ce qu'elle a vu dans le ciel, elle l'a montré à la terre; son action a répondu à toute l'étendue de sa vision. Que sert-il désorjnais de la traîner malgré elle à la suite de l'armée royale? Héroïque et douce, elle le sera toujours; voyante, elle ne l'est plus ; ou , si elle aperçoit quelque chose , c'est un avenir voilé de tristesse. L'épée de sainte Catherine se brise entre ses mains; le fossé de Paris reçoit son

ti

sang, et ses saintes ne pansent plus sa blessure; la guerre se poursuit avec son secours, mais ne se conduit plus par son conseil ; Gompiègne voit son héroïsme et ne sait pas la délivrer des mains des Bourguignons. Jeanne est prise, Jeanne est vendue aux Anglais : sa mission devient son crime; le ciel regarde, laisse faire..., et la France imite le ciel...

Vos cœurs frémissent, Messieurs... Prenez patience. Il fallait qu'il en fût ainsi. L'heure était venue pour notre patrie de se racheter elle-même. En lui révélant sa destinée, l'apparition de la Pucelle l'avait rendue capable d'y atteindre. Pour achever l'œuvre commencée, c'est assez du conseil et de la main des hommes; il est temps qu'elle disparaisse, celle dont tout l'honneur était de venir au nom de Dieu !

Qu'ai -je dit. Messieurs! Non, Jeanne ne doit pas disparaître; mais il faut qu'elle aille prendre sa vraie place au-dessus des événements d'un jour, au-dessus des gloires éphémères, au -dessus de l'ingratitude et de l'oubli. Son apparition passagère a illuminé la France de Charles VIL Dieu veut faire d'elle, pour la France de tous les temps, une apparition permanente. Qu'importe alors qu'elle gémisse dans les fers, si la mort doit l'affranchir? Qu'importe l'iniquité de ses juges, si la justice des siècles venge sa mémoire? Qu'importe la voix de l'évèque qui la condamne, si la voix de l'Église

rend témoignage à son martyre? Jeanne! voici l'heure de la délivrance! Menacée du supplice, vous demandiez à vos voix quel serait votre sort , et vous receviez cette réponse : Attends -toi à Notre -Seigneur, il t'aidera. Eh bien ! oui , le Seigneur va vous secourir, mais selon sa manière, qui est divine. Quand il tomba lui-même aux mains des méchants, Pierre le voulait défendre par Tépée; mais Jésus lui répondit : Ne pourrais'je pas prier mon Père, et il m'enverrait plus de douze' légions d'anges? Il faut pourtant que tout ceci s' accomplisse K Puis, quand il fut sur la croix, les Juifs lui jetaient Finjure et le défi : Il a sauvé les autres; il ne peut se sauver lui-m^ême. Si tues le Fils de Dieu, descends de la croix *. Et Jésus a trouvé qu'il avait mieux à faire que de descendre : roi , il est demeuré sur son trône; juge, sur son tribunal; pontife, sur son autel.' Non, il ne faut pas qu'il descende ; il faut qu'il soit exalté : Exaltari oportet Filium hominis ^ ; et de cette hauteur il attirera tout à lui : Si exaltatusfuero a terra, omnia traham ad meipsum^. Que peut souhaiter de plus beau le disciple que d'être traité comme son maître? Jeanne, votre Dieu vous aime comme il a aimé son Fils unique. Autrefois il vous envoyait des anges pour vous conduire aux victoires de la terre : il ne vous en enverra pas pour vous éloigner de la victoire du ciel. Il vous a fait monter sur l'autel du sacrifice : il ne vous en fera

* Matth. XXVI, 53. — * Mattb. xxvii, 42. — 3 Joann. m, 44. — * Joann. xii, 32.

pas descendre, car il veut que vous soyez exaltée, et que du haut de votre martyre vous attiriez à vous tous les cœurs !

Jeanne a compris le mystère : elle a séché ses larmes, elle a gravi les degrés de son bûcher. Elle n'invoque plus ses saintes qu'elle va rejoindre; elle demande seulement qu'on lui montre la croix. La flamme s'élève; mais , par dessus la flamme , la blanche colombe monte vers le ciel *.

C'est là que tous les siècles viendront la contempler dans l'éclat de cette gloire durable que la terre ne pouvait lui donner. C'est là qu'aujourd'hui nous la voulons considérer nous-mêmes, car nous avons besoin de cette vision.

Jeanne d'Arc au ciel, c'est le gage de notre salut; car c'est le signe du grand amour dont Dieu a aimé la France. Ah! Messieurs, ce n'est pas une France juste et sainte, une France prospère et glorieuse qu'il a aimée quand il lui a envoyé la délivrance. Comme le voyageur de la parabole, elle était tombée aux mains des voleurs, et elle gisait sur le bord du chemin, épuisée, sanglante, promise à la mort. Ses malheurs lui ont tenu lieu d'innocence, et la pitié secourable de Jeanne a versé dans ses plaies , avec l'huile de la consolation , le vin généreux de l'espérance. Messieurs, la Franco d'aujourd'hui est coupable, mais elle est malheureuse,

* Un soldat anglais, qui haïssait Jeanne et qui s'était vanté d'avoir porté une bourrée à son bûcher, déclara que, au moment où elle mourut, il avait vu une colombe blanche sortir des flammes. (Enquête de 4450.)

et Dieu Taime encore, car la miséricorde est le fond de son amour.

Mais c'est trop peu détenir le gage, il faut connaître, il faut remplir les conditions du salut. Eh bien! regardez encore au ciel. Jeanne est là, le front ceint d'une triple couronne, voyante, héroïne et martyre. France, veux- tu lui ressembler?

Jeanne est voyante : sa foi soumise ne limite pas la puissance de son Dieu. Quand il se montre, elle Tadore; quand il parle, elle dit : Me voici! France, tant de fois visitée du ciel, qu'avais -tu fait de ta foi? Un souffle d'impiété railleuse avait passé sur ton âme; tu te vantais de n'entendre plus que les voix de la terre, de ne plus recevoir d'en haut tes clartés. Hélas! ta fortune a fléchi avec ta croyance, et ceux qui priaient pour ta délivrance ont pu craindre que tu n'eusses fermé sur toi les sources du salut. Mais non, ta foi sommeillait, elle n'était pas morte; nous l'avons vue se réveiller dans l'épreuve et se traduire au dehors par les grands élans de la prière. Ferme l'oreille aux sophistes, et Dieu, redevenu ton guide, rouvrira devant toi le chemin de tes destinées.

Jeanne est une héroïne : elle chérit son épée, mais quarante fois plus sa bannière; et c'est raison, car l'épée symbolise la force qui peut servir l'iniquité; mais la bannière de Jeanne figure sa mission et témoigne à tous les yeux de la sainteté de sa cause. France, regarde, et souviens -toî de ta vaillance : Dieu lui-même a façonné ton bras pour manier le glaive; mais à l'heure où tu le places dans la main de

PANÉGYRIQUES ET ORAISONS FUNÈBRES o7

tous tes fils, mets dans leurs âmes le culte de Thonneur et l'horreur de l'injustice triomphante.

Jeanne est martyre : sa souffrance n'est pas désespérée, car l'onction de la croix la console; elle n'est pas stérile, car la vertu de la croix la féconde. France, ne te sépare jamais de la croix rédemptrice! C'est le meilleur de ton héritage, et si tu gardes cette part, tout le reste te sera rendu. Au pied de cette croix que cherchait le regard de Jeanne expirante, tu souffriras encore, mais des douleurs fécondes; tu pleureras sur ta gloire obscurcie, mais tu te relèveras, retrempée dans l'épreuve et prête pour le triomphe.

Ils viendront, ils viendront. Messieurs, ces jours que nos cœurs attendent : c'est à nos vertus d'en hâter le terme. Quand ils seront venus, on cherchera les causes de la résurrection de la patrie, comme on cherche aujourd'hui celles do sa ruine, et l'on trouvera que la France s'est relevée parce qu'elle s'est ressouvenue d'elle-même. Ah! comme les sophistes qui la trompent ont peur de ce réveil de sa mémoire ! Gomme ils voudraient lui persuader qu'elle est un enfant du hasard, sans traditions et sans aïeux! Que n'ont -ils pas tenté, que n'essayent -ils pas encore pour effacer toute son histoire, pour refondre toute sa vie nationale et la faire dater d'hier! Arrière, parricides! Un peuple qui n'a plus de passé est un peuple qui n'a pas d'avenir. Grâces à Dieu et malgré vous, nous avons l'un et l'autre. Oui, et telle est. Messieurs, la haute signification de la solennité qui nous rassemble : dans cette page unique de nos vieilles annales, elle nous montre

comme en un miroir, ce lendemain que saluent nos désirs et que hâtent nos vœux. Le courage au service de la foi; le patriotisme soutenu par la prière; l'amour passionné de la justice vengeant la cause de notre indépendance; Tépée tirée, non pour les rapines de la conquête, mais pour les revendications du droit et de l'honneur, qu'est-ce que tout cela? Un souvenir? Oui, sans doute, mais c'est également une promesse. Le nom de Jeanne d'Arc sert de lien entre l'un et l'autre : sa gloire illumine à la fois les deux extrémités du temps, et, partout où se portent nos regards, ils rencontrent sa radieuse image comme une apparition du génie de la France et de sa destinée!

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