RUE JEAN-DE-BEAUVAIS
Le 4 août 1877.
Illlc mandavU Dominua benedictionem et vitam usque in Bxculttm.
Le Seigneur a fait descendre là sa bénédiction ; il a ouvert une source de vie jusqu'à la fin des siècles.
(Ps. CXXXII.)
Mes Pères , Mes Frères ,
Tout est vivant dans TÉglise catholique : les souvenirs comme les espérances. Jésus, qui était hier, qui sera demain et toujours, communique à son Épouse sa perpétuelle jeunesse. Voilà pourquoi rien ne vieillit en elle. Voilà pourquoi elle fait peur au siècle présent; car ce siècle avait juré d'ensevelir le passé sous des ruines, mais le passé que l'Église a consacré ne sait pas mourir.
N'est-ce pas en effet, mes frères, une apparition du passé que le spectacle qui vous attire? Franchissons le temps, franchissons l'espace : nous voici à Bologne, cinq ans après le Concile de Latran. Le deuil est au
couvent de Saint- Nicolas -des-Vignes: les Frères Prêcheurs conduisent au lieu de son repos le corps de leur Père Dominique. Et toutefois Tallégresse semble éclater à travers les larmes; car la gloire céleste rayonne sur le front du mort. Dieu! quelle douceur dans ces chants funèbres ! Quelle paix dans cette séparation I Quelle invasion de la joie dans le domaine de la douleur 1
Et maintenant revenons ici : rien n'est changé. Au même jour, c'est la même famille entourant des mêmes honneurs la mémoire du même Père. C'est bien vous, fils de Dominique et de la Vierge; je vous reconnais à vos blanches tuniques, à votre béni scapulaire, à votre rosaire redoutable au démon. C'est bien vous. Frères mineurs, porte-étendards de la sainte pauvreté, qui venez renouveler en ce lieu le baiser fraternel de Dominique et de François. Six siècles et demi ont passé sur cet anniversaire sans l'abolir. C'est justice : car la gloire de Dominique ne pâlit pas dans le ciel, et son œuvre n'a pas cessé d'illuminer la terre.
Mais de quoi nous servirait une admiration stérile? Dominique lui-même ne nous pardonnerait pas de le louer si sa louange ne devait nous instruire. C'est un devoir pour nous de chercher ensemble la leçon que contient cette fête.
Un seul mot, mes Pères, me semble caractériser le fondateur de votre ordre : il fut un grand ouvrier de Dieu. Si donc nous voulons pénétrer le mystère de sa sainteté et le secret de son œuvre, il faut interroger la loi de ce surprenant dessein qui fait
de certains hommes privil^és les coopérateurs de Dieu.
Pour nous diriger dans cette sublime étude , nous avons deux guides : la vie de Jésus-Christ et la vie des Saints; ou, pour parler plus exactement, la vie du Christ considérée tour à tour dans le chef et dans les membres. Car, vous le savez, il n'y a qu'un seul Saint, comme il n'y a qu'un seul Seigneur : Tu solus Sanctus, tu solus Dominus, Mais ce Saint unique ne renferme pas la sainteté dans sa personne : il la répand et la propage dans cette extension de lui-même qui compose son corps mystique.
Dieu donc a résolu de sauver l'homme par l'homme. Au lendemain du premier péché, à l'heure où le pacte du premier amour vient d'être rompu par la révolte , si la Rédemption s'annonce, c'est à travers la promesse de l'Incarnation; si le serpent doit être vaincu, c'est à la postérité de la femme qu'est réservé l'honneur de lui écraser la tête.
Puis, quand vient la plénitude des temps. Dieu envoie son Fils éternel prendre sur la terre, dans le sein de la femme, une filiation humaine : Ast uhi venit plenitudo temporis, misit Deu^s Filium suum factum ex muXiere *. Dès lors tout est prêt pour la délivrance. L'humanité pécheresse, couchée depuis quarante siècles près des fontaines du pardon, s'écriait, impuissante et désespérée : a Je n'ai point d'homme : » Hominem non haheo *. La plainte va cesser, car voici l'homme : Ecce
» Gai. IV, 4.
* Joan. V.
homo *. Voici rhomme, mais c'est un homme divin; TEsprit de Dieu est sur lui': Spiritus Domini super me ^ ; l'Esprit de Dieu le sépare : Ductus est in desertum a Spiritu ^; l'Esprit de Dieu le consacre et en fait une victime : Eo quod unxerit DominiLS me *. Fils de . l'homme, il peut prier, pleurer, souffrir au nom des pécheurs. Fils de Dieu , il dispose à son gré des complaisances paternelles. La miséricorde s'épanche, et la justice est satisfaite. Ahl vraiment ce dessein est digne de Dieu.
Oui , mes frères , et c'est pourquoi Dieu ne se lasse pas de le reproduire. Ce qu'il a fait une première fois dans son Christ, il va le renouveler dans ses membres. Tous les hommes seront appelés au salut dont Jésus est la source ; mais il y aura des hommes qu'un choix mystérieux désignera pour un honneur plus grand. Oserai-je le dire après l'apôtre saint Paul? Ils aideront Jésus -Christ à sauver le monde : Deienim sumus adjtir tores ^; ces hommes -là, ce sont les saints. Apôtres ou Docteurs, Confesseurs ou Martyrs, sous des formes diverses ils ont une mission commune. Et parce que cette mission est l'œuvre même de Jésus- Christ, Dieu, pour donner les saints à la terre, procédera comme il a fait pour lui donner son Christ. Il commencera par les séparer du monde pour les remplir de son Esprit. Puis il les enverra vers le monde pour y répandre cet Esprit. C'est la loi de la dispensation surnaturelle.
* Joan. XIX, 5. — * Is. LXi, 4.-3 Matth. iv, 1. — * Is. lxi, 1. — 8 I Cor. III , 9. '
Mes frères, vous honorez aujourd'hui la mémoire de l'un des plus grands parmi les dispensateurs de Dieu. Je viens vous inviter à suivre cet élu de la grâce dans le double mouvement qui consomme sa sainteté. Vous verrez Thomme intérieur se former dans le secret , se retirant du monde par la pénitence et s'unissant à Dieu par la prière. Vous verrez l'ouvrier de Dieu sortir tout armé pour la conquête et se révéler au monde par la double puissance de la parole et des œuvres.
O Marie, Reine du Rosaire, en louant Dominique, nous publions votre gloire. Venez à notre secours. Ave, Maria.
Pour nous donner un Sauveur, Dieu d'abord a fait un homme; avec quel soin, vous le savez. D'avance il lui destine et lui consacre une mère : immaculée dès son premier instant, ornée de grâce et d'amour, vierge jusque dans l'honneur de sa divine maternité. Le sanctuaire est préparé : c'est là que va s'opérer la rencontre des deux natures, l'hymen admirable de la divinité avec l'humanité dans l'unité de la personne du Verbe.
Et maintenant Dieu veut faire un saint. Croyez-vous qu'il ne saura pas aussi lui préparer une mère? Regardez. Le xiie siècle est à son déclin : depuis vingt ans il n'entend plus la voix de saint Bernard; et déjà la réforme ecclésiastique, qui fut l'œuvre de cet homme
extraordinaire, commence à céder le pas aux abus renaissants. Un grand fléau menace de châtier la société roti|>al>Ie : le manichéisme , qui, au temps d'Augustin, désolait TAfrique, va reprendre, sous un nom nouv^'aii, un redoutable empire; l'erreur théologique sorvira de couvert à toutes les erreurs sociales et de fir^texte à tous les crimes : le midi de l'Europe agonis<'ra dans des luttes sanglantes, et la chrétienté aux alK>is rherchora un sauveur. Attendez! Dieu le lui pré- |>are. Au milieu de la corruption débordante, la catholi(|iio Flsfmgnc recèle dans les plis de ses montagnes dos asilos privilégiés, inaccessibles à la contagion. O^ilahorra est de ce nombre. Dante un jour chantera Hii «loiro on des vers inspirés par l'amour de Domini(|iio. Aiijounriuii la cité castillane se cache encore dans son obscurité; mais la foi et la piété la décorent, of hrill<^ni surtout d'un éclat plus vif dans la noble dornouni des (lusman. Jeanne d'Aza, digne épouse du pieux Félix, digne mère d'Antoine, qui sera le serviteur dos pauvres, do Mannes, qui sera le disciple du d(^rnior do ses frères, un plus grand honneur vous attond; uiio vision merveilleuse vous le révèle : vous fnotlnïZ au monde celui que symbolise l'animal fidèle portant oritro ses dents une torche enflammée. Vous lui dofinoroz un nom qui d'avance exprimera son appartonanco à Dieu : Dominique, c'est-à-dire qui est au Seiyneur, Vous renoncerez de bonne heure à la Joie do voir grandir sous vos yeux cet enfant de la promoHHO. Votre foi vous dit que ce trésor n'est entre vos mains quo comme un dépôt et vous presse de le re-
mettre entre les mains de TÉglise, qui mieux que vous encore le saura garder.
L'Église, mes frères, ah! voilà la vraie nourrice des saints! Dieu peut bien, quand il lui plaît, ébaucher, en la personne d'une mère de la terre, quelqu'un des traits de Celle qu'il a donnée pour mère à son Fils. Mais où donc trouver, fût-ce parmi les plus saintes femmes, cette perfection de grâce et de mérite, de pureté et d'amour, qui arrêtait sur Marie les complaisances du Très-Haut et relevait l'humble vierge jusqu'à la hauteur de sa destinée d'Épouse de Dieu ? Ah ! mes frères, regardons l'Église; regardons -la comme Jésus l'a regardée quand il l'a choisie pour Épouse; regardons- la dans la pureté de sa foi, qui depuis dixhuit siècles échappe à l'erreur; dans la fidélité de son témoignage, que les menaces et les persécutions n'ont jamais réduit au silence; dans la fécondité de son action surnaturelle , qui , à travers tant de maux et tant de crimes , ne cesse de peupler le ciel et de consoler la terre. Voilà celle que le Christ a aimée d'avance : Christus dilexit Ecclesiam *, et qu'il a fait ensuite digne de son amour : Ut exhiberet sibi gloriosam Ecclesiam^; sans tache, malgré les fautes des . hommes; sans rides, malgré le temps qui flétrit tout ici -bas : Non habentem maculam aut rugam; mais de tous points conforme à la Vierge Immaculée qui lui sert de modèle : Ut sit sancta et immaculata.
« Eph. V, îK). 5 Ibid. 27.
Digne Épouse de Jésus -Christ, l'Église sera seule la digne mère des saints. C'est elle qui accueille entre ses bras maternels Dominique, âgé de sept ans, et le fait croître à l'ombre du sanctuaire, dans le précoce exercice des plus hautes et des plus mâles vertus. Ah! n'attendez d'une telle mère ni négligence ni faiblesse. Aux âmes pusillanimes elle peut bien réserver d'indulgentes condescendances; mais cette fois son divin Époux lui a donné un saint à former. L'Église , dès ses premières années , lui mettra dans la main ces deux armes des grands combats de Dieu : la pénitence et la prière.
Dans notre siècle infirme et amolli, nous avons peine, mes frères, à pénétrer le véritable esprit de la vie chrétienne. Les grands exemples des saints sont tellement éloignés de nos mœurs, tellement supérieurs à notre courage, qu'ils nous apparaissent comme des phénomènes singuliers où l'admiration peut s'arrêter un moment, mais où l'imitation n'a rien à prendre. Et cependant, mes frères, les saints n'ont rien fait dont ils n'aient trouvé dans l'Église l'inspiration , l'exemple et le conseil. Quand la foi était plus vive, le christianisme plus vigoureux, bien des pratiques , aujourd'hui inconnues ou réservées à l'austérité du cloître, étaient • d'un usage presque commun parmi les enfants de Dieu. Ainsi l'office nocturne, célébré alors dans presque toutes les églises , attirait habituellement bon nombre de fidèles. Passer la nuit en prières, jeûner au pain et à l'eau, entreprendre à pied de lontains pèlerinages, c'étaient autant d'exercices familiers à la fer-
veur. L'Église choisissait dans ces rigoureuses observances les expiations obligatoires qu'elle imposait à ses pénitents, en retour d'une absolution longtemps attendue dans l'humiliation et dans les larmes. Sans doute l'amour du bien-être, la passion du plaisir, alors comme aujourd'hui, dominaient le grand nombre. Mais les âmes de bonne volonté qui voulaient réagir contre des influences funestes, trouvaient dans les institutions en vigueur et dans les exemples multipliés sous leurs yeux des leçons de courage et des exhortations à l'héroïsme.
Dominique, mes frères, grandit à cette école. Le monde, plus tard, admirera cette âme de feu dans un corps de fer; cette vie de l'esprit affranchie des exigences de la chair. On se demandera quand il se repose, cet homme qui prie toute la nuit, travaille et marche tout le jour; qui sillonne de ses courses continuelles la France, l'Italie, l'Espagne, sans jamais rien sacrifier à la fatigue de ses rigoureuses observances, sans rien livrer à la dissipation de son parfait recueillement. Pour le monde, c'est là sans doute un sujet do grande surprise. Mais, pour Dominique, il semble que ce soit chose toute naturelle. N'a- 1- il pas dès l'enfance été consacré au Seigneur? Et comment appartiendrait-il à son Dieu, s'il s'appartenait encore à luimême; si dans l'amour du repos, dans la jouissance des biens terrestres, dans la recherche même légitime du plaisir, il s'exposait à oublier que Dieu est son tout? Non , non , s'écrie-t-il avec saint Paul , pour moi vivre, c'est Jésus -Christ : Mihi vivere ChriUus
est^; et, pour vivre de cette vie-là, s'il faut mourir à l'autre, je l'estime un grand gain : et mori lucrum. Aussi voyez comme il s'exerce à mourir! Chaque journée le fait avancer dans la mort : Quotidie morior *. Bientôt il y sera parvenu. Un seul objet lui tient encore au cœur : ce sont ses livres. En ces temps où les études renaissantes offraient à leurs adeptes des difficultés inouïes , mais excitaient aussi dans leurs âmes d'incroyables ardeurs, qui dira ce que représentaient, pour notre saint étudiant, ces volumes longtemps désirés, chèrement achetés, dont les pages ont recueilli ses larmes brûlantes, quand pour la première fois les Écritures sacrées lui révélaient leurs mystères, et la divine théologie ses beautés? Mais voici venir la famine. Le peuple demande du pain. Dominique a tout converti en aumônes : il ne lui reste plus que ses livres. Le sacrifice est dur, mais ne faut-il pas souffrir quand on veut mourir? Les livres iront rejoindre les autres trésors, et Dominique, n'ayant plus rien en ce monde , chantera d'un meilleur cœur : ce Le Seigneur est mon héritage : » Bominus pars hœreditatis meœ^.
Oui , mes frères, mais écoutez ce qu'ajoute le Psalmiste : Tu es qui restitues hœreditatem meam mihi. Dieu est un riche emprunteur, il sait rendre avec usure. Dominique lui a sacrifié ses livres; le ciel lui destine un plus bel héritage : son Ordre enfantera le livre par excellence de la raison et de la foi, le livre
1 Philipp^i, 21.
« I Cor. XV, 31.
' Ps. XV, 5.
qui, à côté de la sainte Écriture, doit présider un jour aux délibérations du Concile de Trente, le livre auquel le Seigneur Jésus rendra témoignage en disant : Bene scripsisti de me, Thoma, Ta plume est mon interprète fidèle, ô Thomas d'Aquin!
saint évêque d'Osmaî vous ne pouviez prévoir de telles merveilles; mais Dieu cependant n'ouvrait-il pas vos yeux pour vous révéler dans l'humble étudiant de Palencia, devenu Tornement de votre chapitre, l'instrument de plus grandes et de plus nobles conquêtes? Bientôt, conduits par une Providence mystérieuse, rÉvêque et son chanoine partiront ensemble pour un lointain voyage, et sur leur chemin ils rencontreront réunis tous les maux de l'Église : ici , les mensonges de l'hérésie, la licence des passions, la fureur des guerres; là, les abus invétérés, le relâchement de la discipline et, dans les rangs de la milice sainte, l'éclat d'un luxe qui sert de prétexte aux déclamations de l'erreur. merveilleuse puissance de la pénitence et de la pauvreté! Par elles, Diego et Dominique triomphent en une seule fois de tous ces maux ensemble. Témoins de leur austérité, les hérétiques prêtent l'oreille à la prédication du salut et rentrent en foule dans le bercail de l'Église; touchés de leurs exemples, les prélats congédient leur suite fastueuse et achèvent en apôtres la mission qu'ils avaient commencée en princes. Il est doric vrai, mes frères, le dépouillement volontaire rend les hommes apostoliques participants delà puissance de Dieu. « Seigneur, disait saint Pierre à Jésus , voici que nous avons tout quitté
pour VOUS suivre : quelle sera notre récompense? — En vérité, répondit le Sauveur, vous serez assis sur des trônes, et vous jugerez les douze tribus d'Israël. »
L'homme intérieur se forme par le sacrifice qui le sépare du monde et de lui-même; mais de quoi lui servirait cette mort, si elle ne l'introduisait dans la vie? Ce que la pénitence a commencé, il faut que la prière l'achève; car la prière, c'est la clef du sanctuaire de Dieu.
La grâce est un monde à part, un monde divin. Même dispensée ici -bas, parmi les ombres de l'exil, elle appartient au royaume du ciel. Mon royaume, dit Jésus, est semblable à un homme qui sème son grain, à une femme qui pétrit sa pâte, à un père de famille qui fait cultiver sa vigne, à un banquier qui fait valoir son argent, à des fiancées qui attendent leur époux. Dans toutes ces comparaisons, dit saint Grégoire, nous voyons apparaître ce mélange du bien et du mal que n'admet pas la perfection de la patrie céleste. Et cependant tout cela c'est le royaume du ciel. Oui, car la grâce commence sur la terre le règne de Jésus- Christ.
Ainsi la grâce est un royaume divin , et ce royaume est près de nous. S'ensuit- il que nous en soyons tous les heureux habitants? Hélas I demandez aux impies : ils voudraient le détruire; aux indifférents: ils affectent de l'ignorer; aux chrétiens vulgaires : ils voudraient y entrer, mais ils se plaignent de n'en pas trouver l'accès. Vaine et coupable excuse, car Jésus en est la porte : Ego sum ostium, et il a dit : Venez (ot*s à moi.
Que faut-il donc pour pénétrer jusqu'à Jésus et, par Jésus, entrer dans son royaume? Une seule chose : il faut prier. La prière, on peut le dire, c*est toute la vie surnaturelle. C'est la foi : on ne prie pas celui qu'on ignore, celui dont on met en doute ou le pouvoir ou la bonté. La prière , c'est l'humilité : l'homme qui prie s'agenouille; il incline son néant devant la grandeur, son indigence devant la richesse, sa misère devant la miséricorde. La prière, c'est le repentir; le pécheur qui veut prier sent le besoin de mettre sa pénitence entre lui et la colère de Dieu. Et l'on s'étonnerait après cela de la nécessité de la prière? Mais ne voyez-vous pas qu'elle résume à elle seule toutes nos relations avec Dieu? Je me trompe, mes frères , nous sommes encore devant le Seigneur autre chose que des croyants qui saluent l'Invisible, qu'uii néant qui se prosterne, que des pécheurs qui s'accusent. La Rédemption nous a conféré un titre nouveau : devant Dieu nous sommes des enfants. Eh bien! la prière saura prendre des accents qui répondront à l'honneur de cette filiation ; non pas une prière que nous ayons trouvée nousmêmes dans les inspirations de notre pauvre cœur, mais une prière divine, qui vient du ciel et qui y retourne, une prière que Jésus a mise sur nos lèvres , que son esprit forme dans nos âmes, et qui nous fait crier : Père! Père! homme! tu te plaignais tout à l'heure de ne savoir pas le chemin du royaume de Dieu, et voici que tu possèdes le secret d'arriver jusqu'à son cœur! La puissance de Dieu est à tes ordres; ses richesses sont ton héritage. S'il y a dans son sein des
trésors réservés, des merveilles inaccessibles, quelque chose qui tienne à la vie même de Dieu et qui pour cela semble incommunicable, tout cela t'appartient pourvu que tu le demandes : Petite, et accipietis, ut gaudium vestrum sit plénum * : ce Demandez , et vous recevrez, pour que votre joie soit parfaite. » Mais, Seigneur, il n'y a de joie parfaite que la vôtre. — Qu'à cela ne tienne. Voiis boirez au torrent de ma joie, vous serez enivrés de mes délices, vous serez mis en part de ma divinité même : Torrente voluptatis iuse potabis eos^,.., ut efficiamini divinœ consortes naturx ^.
Mes frères, tel est le rôle de la prière. Demandezmoi ce qu'elle est dans la vie spirituelle, je vous dirai : Elle est tout. D'un côté le royaume du ciel , de l'autre les habitants de la terre, et, pour établir la communication , la prière : voilà l'économie de la grâce !
Et maintenant, si nous cherchons ce qu'est la prière dans l'existence des chrétiens, il faudra répondre tristement : Rien, ou presque rien.
On prie froidement un Dieu auquel on ne croit guère, comme des muets qui prieraient un sourd.
On prie rarement, en plaignant le temps de la prière, en trouvant toujours qu'elle usurpe sur les affaires, le repos ou le plaisir.
On prie lâchement, en ayant peur des grâces qui nous feraient sortir de notre esclavage et, par les portes
* Joan. XVI, 24.
* Ps. XXXV.
3 Petr. 1,4.
du sacrifice, nous introduiraient dans les chemins de la liberté.
Quand on a prié de la sorte, on n'a rien obtenu.
Alors on dit : La prière est inutile.
On ne prie plus, et l'on en meurt; car la prière, c'est la respiration de l'âme dans l'atmosphère de Dieu.
Montrez- vous, il est temps, ô Dominique! Faites passer devant nos yeux ravis le divin spectacle de la prière.
Regardez : il est seul ; dans le secret de sa cellule ou devant quelque autel ignoré, il s'apprête à entrer en colloque avec le Dieu caché.
Déjà il a laissé derrière lui tous les soucis de ce monde, et jusqu'aux préoccupations des affaires qui pourtant intéressent le service de Dieu.
Et maintenant il se prosterne, et, tandis que son front touche la terre, son âme descend plus bas encore dans la confession de son néant et de son péché.
Parlerai -je à mon Créateur, moi qui suis cendre et poussière? Loquar ad Dominum meum, quum sim pulvis et cinis^? Parlerai -je à mon Père, quand j'ai démérité d'être appelé son fils? Pater, jam non $um dignus vocari fUius tutis '.
Et le saint continue de s'abîmer dans sa bassesse, qui devient plus sensible à son regard par le contraste effrayant des grandeurs et des bontés de Dieu .
« Gen. xvin, 27.
« Luc. XV, 19.
Mais, tandis qu'il semble fuir ainsi devant la face du Seigneur, il s'en rapproche à chaque instant. Car, entre l'homme et Dieu, il n'y a pas d'autre séparation que l'orgueil et le mensonge. Dominique, par son humilité vraie , a renversé le double obstacle. Et voici la rencontre qui s'opère. Dieu s'incline vers l'homme qui s'abaisse, vers le convive qui prend la dernière place. Mon ami, lui dit- il, montez plus haut : Amice, ascende superius. A cette voix, le Saint tressaille. Est-il donc possible qu'il soit l'ami de Dieu? Oui, car Dieu l'a dit, et sa parole crée ce qu'elle exprime. Il montera donc au rang des amis, il entrera dans les confidences divines. Voyez -le : il se relève de la poussière; il est debout, les bras tendus au ciel, les yeux en haut, le visage ardent. Le monde a disparu à ses regards. Il n'a plus devant lui que Jésus, qui lui parle et lui révèle tous ses secrets : Omnia qusecumque audivi a Pâtre meo, nota feci vobis *. Quels secrets, grand Dieul Ce sont les mystères de l'amour rédempteur concevant le dessein de sauver les hommes et le réalisant à travers une série de miracles. Marie a sa place dans ce concert : elle est à l'origine du conseil de la miséricorde : Cum eo eram cuncta componens *; elle est à chaque station de cette marche triomphale qui , par l'humiliation et la souffrance, conduit jusqu'à la gloire le chef de l'humanité régénérée. Dominique, arrêtez au passage ces révélations de l'amour! Prenez
< Joan. XV, 15.
s Prov. VIII , 30.
les roses et les épines, les mystères de la joie et les mystères de la douleur, tressez-en une guirlande, fixez sur chaque fleur un des souvenirs de la rédemption I Tous les enfants de Dieu recevront de vos mains cette couronne; tous apprendront de vous, par ce naïf symbole, les secrets de la contemplation et la puissance de la prière; sans se lasser jamais, ils répéteront le nom de Marie, mêlant au salut de Fange le cri suppliant des pauvres pécheurs. Et Toraison d'un seul ami de Dieu aura ouvert sur le monde des sources nouvelles de grâce et de salut que l'Église fera siennes et qu'elle ne laissera plus tarir jusqu'à la fin des siècles : lUic mandavit Detis henedictionem , et vitam usque in sœculum.
J'ai essayé, mes frères, de vous faire assister à une prière de Dominique. Si j'y ai réussi , je vous ai montré en une seule fois sa vie tout entière : car sa vie se résume dans la prière. Tout le reste y prépare ou en découle. Sa pénitence, en l'affranchissant de l'esclavage des sens , l'a délivré de ces distractions désolantes qui font pour nous de la prière un exercice pénible parfois une occasion de péché. Quand il se retire Dieu, son âme respire à l'aise, et son corps dompté respecte le silence au milieu duquel le Seigneur va se faire entendre. Ainsi point d'empiétements de la vie terrestre sur le domaine de la prière; mais, en revanche, la prière envahit tout; elle déborde comme un vase trop plein , elle pénètre dans les actions les plus communes. Jésus a dit : /î faut prier sans cesse, et cette parole nous confond; pour Dominique
elle exprime un impérieux besoin. Le travail n'interrompt pas sa prière, les longues marches la &yorisent; parfois, au milieu du chemin, la prière le terrasse, ôt ses compagnons, qui l'ont perdu de vue, le retrouvent ravi hors de lui-même dans quelque sentier solitaire. La nuit, qui apporte aux autres le repos du corps, lui résen'e de plus doux loisirs; c'est sous son ombre protectrice qu'il cache le secret de ses austérités et la merveille de ses extases, mêlant son sang avec ses larmes, et laissant monter sans contrainte le chant de son âme jusqu'au cœur de son Bien -Aimé.
J'avais promis, mes firères, de vous montrer en Dominique un double spectacle : la formation de l'homme intérieur par la pénitence et la prière, puis la manifestation de sa sainteté par la parole et par les œuvres. Le premier objet nous a retenus longtemps; c'est à la hâte que je dois vous parler du second. Je puis m'en consoler, mes firères; car ma tâche principale est accomplie. L'histoire vous dira l'œuvre extérieure de Dominique, et la survivance de son Ordre admirable vous montrera la puissance de son action. Le devoir de celui qui vous parle ici au nom de Dieu , était surtout de découvrir à vos yeux les ressorts secrets de ces mouvements extraordinaires que le monde regarde avec stupeur, parce qu'il n'entend rien aux
causes surnaturelles. Ce devoir rempli, je puis bien laisser à vos méditations le soin de poursuivre, dans le détail de cette vie héroïque , l'explication véritable des merveilles qui la composent.
Ouvrier de Jésus -Christ, Dominique a trouvé la vigne de son maître dévastée par l'ennemi : au dedans, le relâchement; au dehors, l'hérésie et la guerre; partout la misère et le scandale. Et qu'a -t- il fait pour remédier à tant de maux? Il a laissé déborder autour de lui ce qu'il avait puisé dans son commerce avec le Ciel. Dieu était sur ses lèvres : sa parole a converti. Dieu était dans sa vie : son exemple a réformé. Dieu était dans ses œuvres : son ordre a jeté dans le monde une nouvelle semence de vie chrétienne.
Oui, Dieu était sur ses lèvres; car jamais parole humaine a-t-elle produit de pareils entraînements? Les hérétiques, qui le haïssent, n'osent pas s'exposer à la contagion de ses discours; quiconque l'a entendu est devenu sa conquête. Les chrétiens languissants et tièdes n'approchent pas impunément de ce brasier; Dominique a^une manière de leur parler du ciel qui les déracine de la terre et allume dans leurs cœurs pusillanimes la passion du sacrifice. Et si c'est trop peu de ces effets de grâce pour accréditer la parole de l'apôtre, Dieu fera davantage. Il mettra sur ses lèvres l'autorité qui commande aux éléments , la puissance qui arrache à la mort ses victimes. Vieux couvent de Saint- Sixte, vous avez vu ces merveilles , et vous nous les montrez encore, écrites sur vos murailles par le pinceau inspiré
d'uïi-fils de Dominique, d'un émule de Fiésole, d'un frère de Lacordaire * I
Dieu était dans la vie de son serviteur : tant d'austérité et tant de douceur, cette haine de soi-même et cette tendresse envers les hommes, la joie du Christ rayonnant sur son beau visage, un sentiment perpétuel de Dieu répandant sur toute sa personne une incomparable majesté, voilà le secret de sa force. Ah ! je ne m'étonne pas que la discipline partout fléchissante reprenne sur son passage sa nécessaire et bienfaisante vigueur! Que répondre à l'homme qui fait mille fois plus qu'il n'ordonne, qui se met humblement aux pieds de celui qu'il réprimande, et, par le charme de sa vertu , apparaît à tous ceux qu'il exhorte comme un vivant témoignage des promesses que la sainteté porte avec soi? Promissionem hahens vitœ quse nunc est et futurse *. A sa voix, des femmes converties de l'hérésie avaient peuplé le cloître de Notre-Dame deProuille; la puissance de son exemple fera le vide dans le couvent relâché du Transtevère et rangera sous l'austère observance de Saint-Sixte celles dont l'autorité du Souverain Pontife n'avait pu vaincre l'obstination.
Le voilà bien , le fidèle imitateur du divin Maître : comme lui, et par la grâce qu'il en reçoit, puissant en œuvres et en paroles, guérissant toute langueur et fortifiant toute faiblesse en Israël. Que reste-t-il pour que l'imitation soit parfaite, sinon que le disciple de
* Le R. P. Besson, auteur des belles fresques de San Sisto, à Rome.
« I Tim. IV, 8.
Jésus devienne maître à son tour et laisse derrière lui une longue lignée d'héritiers de son zèle? Cette gloire de la fécondité ne fera pas défaut au serviteur de Marie. Tout d'abord et pendant longtemps ses efforts paraîtront stériles; à peine quelques compagnons consentent-ils à partager ses labeurs. Déjà Innocent III, averti par le ciel, a béni dans leur berceau les deux grandes familles d'apôtres qu'un songe lui a montrées comme les colonnes qui soutiendront l'Église. Déjà la famille franciscaine, groupée autour du pauvre d'Assise, a pu compter cinq mille de ses enfants réunis dans son premier Chapitre. Mais, pour Dominique, il semble que les promesses soient trompeuses et que le succès se dérobe à ses désirs. Ah! vous ne connaissez pas toute la fermeté de sa foil II sait qu'il fait l'œuvre de Dieu et il attend. Cette poignée de disciples sur qui reposent toutes ses espérances, il les sépare, il les disperse. On le blâme, il persévère, et bientôt la moisson vient justifier la hardiesse du semeur. La France, l'Italie, l'Espagne, voient partout sortir du sol les humbles maisons des Frères prêcheurs. Les grands et les petits, les savants et les simples accourent et réclament à genoux la blanche tunique et l'habit de la Vierge. L'Ordre est né d'hier, et, sous les yeux de son fondateur, c'est déjà une légion de saints. Rien ne manque à cette armée de Dieu : Hyacinthe y conduit la phalange des apôtres; Pierre de Vérone marche en tête de la troupe des martyrs; Réginald fraye la route aux Docteurs; Jourdain de Saxe, cet autre Elisée, garde l'esprit de son Maître et servira de mo-
dèle à tous ceux qui commanderont à leurs frères par la vertu de la douceur et de la charité de Jésus- Christ.
Dominique, vos yeux mortels ont vu ces fils que Dieu vous a donnés. Et maintenant vous pouvez partir. Votre œuvre vous survit, sa gloire remplira les siècles; vos enfants seront de tous les combats que livre l'Église, de toutes les victoires qu'elle remporte; mais ils brilleront surtout dans les luttes de la doctrine. Vous avez vaincu par la parole l'hérésie de votre temps : Albert le Grand renouvellera la merveille et Thomas d'Aquin la dépassera; car la voix du Docteur angélique s'adresse à tous les âges, et sa plume est le glaive qui terrasse à l'avance tous les ennemis de la vérité.
Mais voici, mes pères et mes frères, quelque chose qui nous touche de plus près. La France, seconde patrie de saint Dominique, théâtre de ses plus belles conquêtes, premier berceau de son Ordre et solidaire de toutes ses gloires, la France, en un jour de délire, avait secoué sur elle-même les colonnes du temple qui abritait ses trésors. Le délire dura longtemps, et les trésors dormaient sous des ruines. Cependant l'impiété ne peut suffire à la vie d'un peuple. Un grand souffle de foi passa, il y a quarante ans, sur notre société, et l'on vit un réveil merveilleux de la vie surnaturelle. Aussitôt, comme par un infaillible instinct, le peuple chrétien sentit qu'il manquait à l'Église de France, dans les conditions nouvelles de son existence, un principe de vitalité et de force, l'élément monastique.
Mais comment faire accepter cette restauration audacieuse d'un passé enseveli sous le mépris et la haine? Dominique , du haut du ciel vous avez entendu les vœux de votre patrie d'adoption. Vous avez renouvelé devant Dieu cette prière puissante qui autrefois , sous vos pas, enfantait les miracles. Dans les jardins de Sainte- Sabine, on dit que Toranger planté par vos mains a vu sortir de sa racine une tige nouvelle. Et maintenant c'en est fait : l'arbre monastique verra partout croître sur notre sol ses rejetons oubliés. Enfants d'Élie, revêtez vos manteaux de neige; fils de Benoît, reparaissez dans l'austérité de vos noires tuniques ; fils de François , étalez aux yeux d'un siècle superbe votre bure qui symbolise la folie de la Croix; enfants d'Ignace, marchez , comme toujours , à l'avantgarde des vaillantes milices de l'apostolat : la France est prête à vous recevoir; un seul a travaillé pour tous, l'Institut monastique tout entier est rentré dans notre patrie sous l'habit de saint Dominique et sous les traits de Lacordaire !
Dominique, ô père bien -aimé, je veux m'arrêter sur ce souvenir, car il est rempli de promesses. Vous avez trop aimé la France, vous l'avez trop bénie pour ne pas l'assister encore dans ses nécessités plus pressantes que jamais. Ah! je pourrais vous demander pour elle des prospérités et des grandeurs. Mais ce sont là des dons que Dieu fait par surcroît aux peuples qui cherchent avant tout son règne et sa justice. Zélateur de la foi, voyez l'incrédulité d'un grand nombre! Héros de la pénitence, voyez partout
la corruption et la mollesse! Maître de la prière, voyez la part de Dieu restreinte de plus en plus dans notre vie par l'envahissement des soucis terrestres! Dire nos maux , c'est formuler nos vœux. Ranimez la foi , fortifiez la pénitence, enflammez et propagez Tincendie de la prière! Faites de nous des hommes qui croient en Dieu, qui crient vers Dieu et qui s'immolent! Faites cela , et nous serons sauvés. Amen.