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A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU COLLÈGE DE JUILLT

le l«f août 1885.

Mes chers Amis

Il y a deux jours j'étais en Normandie \ ^Dans une solennité semblable à celle-ci, je haranguais les élèves d'un nouveau collège, créé tout récemment par l'initiative d'un évéque pour répondre aux besoins de la jeunesse chrétienne. Je ne pouvais leur parler que de Tavenir.

Aujourd'hui, jeunes gens, c'est aussi de l'avenir que je viens deviser avec vous. Mais le passé ici me prête ses souvenirs comme l'auditoire de Bridaine lui apportait ses remords : et par eux je suis sûr d'être toujours assez éloquent.

Juilly, nom magique comme le nom d'une patrie 1 Qui le prononce évoque des images tantôt austères et tantôt souriantes, toujours vénérées et chéries. C'est l'amitié de deux vierges, c'est l'embrassement de la

1. Ms»" d'Hulst avait prononcé le même discours le 30 juillet, à la distribution des prix du collège Saint-François-de~Sales, à Evreux.

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tendresse et de la sainteté, la toute-puissance de la prière au service de Taffection, la source qui jaillit à la parole de Geneviève pour étancher la soif de Céline, et où la foi des générations viendra durant des siècles boire la guérison et la vie. Juilly, c'est la douce majesté du cloître, c'est la louange perpétuelle qui monte vers Dieu nuit et jour des lèvres consacrées, c'est la sainte coalition de la prière, de la pénitence et de Tétude, organisant à travers les siècles obscurs la résistance à la barbarie. Juilly, enfin et surtout, c'est, depuis deux siècles et demi, le labeur incessant de la pensée, l'eflFort mis en commun, la famille reconstituée par le dévouement des maîtres et l'affection des disciples, l'éducation renouvelée aux sources du savoir et de la foi, l'honneur héréditaire comme la science, et, à travers les fortunes les plus diverses, l'unité persistante de la tradition fondée par les BéruUe et les Condrén et recueillie de nos jours par les Pétetot et les Perraud.

En appelant un ami du dehors à prononcer aujourd'hui les paroles qui servent d'épilogue à une année de travail, vous avez montré, mes Pères, combien large et vraiment catholique est l'esprit qui vous anime. Vous saviez bien que ce discoureur, imprudemment invité, était un homme dangereux comme le sont toujours ceux qui n'ont qu'une idée en tête. Mais sympathiques vous-mêmes à cette idée et à l'œuvre en laquelle elle s'incarne ; bien plus : associés, en la personne d'un de vos frères, à l'entreprise du haut enseignement catholique, vous n'avez pas craint de donner la parole à l'avocat convaincu de cette cause, vous lui

avez permis de placer cette grande espérance sous la protection de vos grands souvenirs. Merci, mes Pères. Je veux profiter, mais non abuser de votre confiance; et pour unir ensemble les intérêts dont vous et moi nous avons respectivement la garde, je voudrais embrasser d'un rapide regard la tâche entière de Téducalion et montrer à cette jeunesse quelle est la part qui lui revient dans cette tâche et comment elle pourra l'accomplir. Mais: avant d'entrer en matière, je crois nécessaire, mes chers amis, de vous rassurer par une double promesse. D'abord, si mon sujet est vaste, ne craignez rien, cela ne m'empêchera pas d'être court. Ensuite, si je suis condamné à formuler des vérilés sévères et à tracer des portraits peu flattés, il est bien entendu que vous n'êtes pas en cause, que je censure des absents et que je les exécute en votre présence uniquement pour empêcher que vous leur ressembliez jamais. A ces deux conditions j'espère éviter de vous déplaire, je m'expose seulement à vous ennuyer, vous surtout les plus petits. C'est déjà un grand malheur, mais dont je me consolerais si je réussissais à instruire et à persuader les plus grands.

On a dit souvent que l'éducation fait les hommes. Si cette proposition était rigoureusement vraie, si Ton pouvait faire des hommes comme on fabrique des machines, il suffirait d'avoir de bons matériaux, c'est-àdire des natures saines, et un bon plan de construction.

c'est- à-dire une bonne méthode d'éducation, pour faire à volonté des hommes distingués et vertueux. Or chacun sait qu'il n'en est rien, et que les meilleurs instituteurs de la jeunesse sont loin de travailler à coup sûr à la confection des petits chefs-d'œuvre qui concernent leur état.

Si cette proposition, d'autre part, était entièrement fausse, si l'éducation n'était pour rien dans la valeur future de ceux qui la reçoivent, ce serait une grande duperie de se consacrer, comme on le fait ici, à votre formation intellectuelle et morale. Pourquoi ce grand combat entre les maîtres chrétiens et les éducateurs sans Dieu? Pourquoi du côté de ceux-ci tant d'acharnement à s'emparer de la jeunesse, du côté de ceux-là tant de courage à la défendre au prix des plus lourds sacrifices et du plus généreux dévouement? Laissez donc aller l'éducation au hasard ! Il en sortira ce qu'il pourra.

La vérité se trouve entre ces deux extrêmes. Ni l'éducation n'est indifférente, ni elle n'est souveraine ^ouroi'rl entation définitive des jeunes existences qui subissent son action. A cette sentence inexacte : l'éducation fait les hommes, il faut substituer cette autre formule : l'éducation commence les hommes et les prépare à s'achever eux-mêmes.

Eh bien I mes chers amis, c'est de cet achèvement volontaire que je viens vous entretenir, parce que c'est là votre rôle à vous, votre part inaliénable dans l'œuvre commune de votre formation.

Vous aurez à vous achever de deux manières : en-

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fants, il faut vous achever en vous appropriant par Teffort personnel et la bonne volonté les ressources de culture offertes à votre esprit et à votre cœur. Jeunes gens, au sortir du collège, vous devez vous compléter encore en continuant sur vous-mêmes le travail de Téducation. Faute de comprendre ce double devoir, beaucoup d'hommes restent inachevés dans la vie, et parce qu'ils ont subi trop passivement l'éducation reçue et parce qu'ils l'ont interrompue trop tôt.

Je n'insisterai pas sur le premier devoir ; il est trop bien enseigné en ce lieu. Oui, mes enfants, quand vous voyez vos maîtres se prodiguer dans le labeur de l'enseignement, dans les sollicitudes de la discipline, dans cette abnégation de toutes les heures qui compose la vie d'un instituteur chrétien, vous comprenez assez que tant d'efforts de leur côté n'ont pas pour but de vous dispenser de la peine, mais de vous aider à la rendre féconde. S'il en était autrement, si vous vous disiez : on m'instruit, donc je n'ai pas besoin d'apprendre; — on me surveille, donc je ne suis tenu à bien faire que dans la mesure où je suis contrôlé; — on m'exerce à l'obéissance, à la patience, à la piété, donc je n'ai pas besoin de m'y exercer moi-même ; — si vous faisiez ce faux raisonnement, mes enfants, je plaindrais vos maîtres, car vous auriez rendu leur tâche ingrate et stérile; je plaindrais vos parents, car vous auriez déjoué leur prévoyance ; mais je vous plaindrais bien plus vous-mêmes, car vous seriez condamnés d'avance à n'être jamais que des moitiés d'hommes, des êtres secondaires et manquas ; car vous auriez donné à votre

DISCOURS SUR l'Éducation

existence ullérieure une base si étroite et si chancelante, qu'il vous serait presque impossible plus tard de rieo élever de solide et de fier sur de pareils fondements.

Mais Je vous suppose mieux inspirés. Pendant les années de collège, vous avez payé d'une correspondance active les avances généreuses qui vous étaient faites. Vous avez dix-huit ans, vous êtes bacheliers. Êtes-vous au port? Est-ce le moment de lâcher l'aviron et de laisser votre esquif voguer au fil de l'eau?

Ils le penseront peut-être, ces adolescents trop nombreux, tiélas! dans une certaine classe de la société, pour qui le baccalauréat marque les colonnes d'Hercule du voyage scientifique, et qui se pardonnent trop facilement de n'y pas même atteindre. Ont-ils enfin doublé ce cap des Tempêtes, ils n'aper<;oivent plus devant eux qu'un océan Pacifique et ne comprennent plus l'activité que sous la forme du plaisir. Parlez maintenant £i l'un d'eux de travail! « Monsieur, répond-il eu se redressant, j'ai fini mes études. >■ Par lez-lui de l'emploi du temps : « Monsieur, je ne suis plus au collège; il n'y a plus de règlement, a Parlezlui d'avenir : « Monsieur, je n'ai pas besoin de m'en occcuper; mes parents ont de la fortune. » Parlez-lui de situation h prendre dans son pays : u Monsieur, il n'y a rien à faire. Papa est dans l'opposition. Quand nous aurons un bon gouvernement, je serai de tout. « A bout d'arguments en face de cet invincible raisonneur, vous essayerez peut-être de lui rappeler les leçons austères de la morale chrétienne, la loi univer-

selle du travail, Tobligation pour tout chrétien d'être l'ouvrier de la vigne de Dieu et de faire sa journée. A cette interpellation inattendue il ne saura sans doute que répondre. Car enfin il faudrait changer le Décalogue et l'Évangile pour consacrer le droit à l'oisiveté. Mais je gage qu'il s'en tirera comme les Athéniens de l'Aréopage devant les pressantes adjurations de saint Paul : tt Audiermcs te de hoc iterum \ Vous avez peut-être raison, mais vous ferez bien de repasser une autre fois. »

Eh bienl mes chers amis, voici la question très pratique que je viens vous poser. Voulez-vous, au sortir du collège, ressembler à ces jeunes messieurs? Voulez-vous, à partir de dix-huit ou vingt ans, vous considérer comme n'ayant plus rien à acquérir, ou bien voulez-vous travailler à vous achever vous-mêmes?

Convenez que, théoriquement du moins, poser cette question, c'est la résoudre. Convenez qu'il est ridicule de prétendre qu'on en sait assez, quand à peine a-t-on à son service les moyens d'apprendre. Convenez que toutes les excuses opposées par les amis du repos à la nécessité de l'eflFort ne tiennent pas devant cinq minutes de réflexion. Vous n'avez plus à compter avec le règlement du collège? Raison de plus pour vous en faire un à vous-même, car du temps qui n'est pas réglé, c'est comme une fortune qui n'est pas gérée, cela s'écoule de toutes parts. Vos parents ont de l'aisance ? C'est un avantage gratuit que Dieu vous a fait

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