Act., XVII
sur beaucoup d'autres ; c'est un souci de moins, une liberté de plus, par conséquent une facilité plus grande pour cultiver votre esprit dans le sens de vos aptitudes, sans avoir à compter de trop près avec les besoins matériels, sans avoir à sacrifier vos préférences intellectuelles aux exigences immédiates d'une profession imposée par la nécessité de vivre. Mais que deviendrait, je vous le demande, la justice de Dieu, si ceux qui ont plus reçu de Lui avaient le droit de lui moins rendre? si Teffort, parce qu'il est plus encouragé, devenait moins obligatoire? Il y aurait alors deux classes d'hommes : ceux qui ont tout en partage et qui ne sont tenus à rien, ceux à qui tout manque et qui sont débiteurs de tout? En vérité, s'il en était ainsi, les socialistes auraient raison. Et s'il y a tant de sophistes pour dénoncer l'injustice sociale, tant de dupes pour accepter leurs utopies et révey après eux de je ne sais quelle liquidation générale qui fondrait, dans la moyenne idéale d'une chimérique aisance, l'inégalité des conditions humaines, n'est-ce pas en partie la faute de ceux qui devaient racheter par leur mérite et par leurs services le privilège de leur naissance et qui ont failli à ce devoir, faussant ainsi l'ordre providentiel et livrant le dessein de Dieu aux calomnies des hommes?
Si l'excuse générale de la paresse est facile à confondre, il y a, je le reconnais, d'autres objections plus subtiles que nous avons trouvées, tout à l'heure, sur les lèvres des nouveaux bacheliers. La plus ordinaire est celle-ci • la politique me ferme aujourd'hui les car-
rières publiques, donc rien à faire pour le moment. Elle me les rouvrira peut-être un jour; alors les choses iront toutes seules. Voilà ce qu'on entend journellement, et jçf ne sache rien de plus faux, de plus sophistique que ce raisonnement.
La politique vous exclut aujourd'hui des fonctions publiques ? Ce n'est pas vrai pour toutes les carrières. Il y a des emplois civils qui jusqu'ici ont échappé presque entièrement à la tyrannie de la politique. Si je ne craignais d'entre? dans trop de détails, j'en pourrais citer plusieurs où l'on parvient par le concours sans avoir trop à craindre l'exclusion donnée au nom des opinions : l'inspection des finances, la Cour des Comptes, le commissariat de la marine, etc. Il y a surtout cette grande carrière oflFerte, et dans une certaine mesure imposée à tous aujourd'hui : la carrière militaire. Si c'est seulement la difficulté de forcer l'entrée des professions qui vous arrête, jeunes gens, voici une porte qui n'est verrouillée que pour les ignorants ou les pusillanimes. Je le sais, bon nombre de fils de famille se portent avec élan vers cette noble manière de servir le pays. Mais ici encore quelque chose me fait de la peine. Cet élan ne dure pas. Après cinq ou six ans, beaucoup se découragent et détachent leur épée. Pourquoi? Ah! j'ai peur de le deviner. Aujourd'hui l'armée travaille et les officiers doivent l'exemple du labeur. C'est une vie d'effort incessant, et ce n'est pas seulement le corps qui en fait les frais. L'esprit doit payer sa dette ; les examens, les concours, le travail spontané, sont la condition de l'avancement. On n'avait pas pensé à cela
en sortant de Saint-Cyr. On avait fait un ballot de ses livres et l'on pensait ne les plus revoir. — Du moment qu'il faut les rouvrir, adieu la carrière. Rentrons dans la vie civile, traduisez : dans l'inutilité. — Après cela, on se plaindra que l'esprit de l'armée s'altère et que les hauts grades n'appartiennent pas à ceux qui tiennent le haut bout dans la société. A qui la faute? Ceux-là ne seront jamais à l'honneur qui auront déserté la peine I
La politique ne vous ferme donc pas toutes les carrières publiques. Mais le jour où elle vous les rouvrirait, de quoi seriez-vous capables si vous ne vous étiez mis en état d*y faire bonne figure? Quand vos adversaires politique^ pratiquent en grand le favoritisme, quand les opinions tiennent lieu d'aptitudes, quand un zèle intéressé suffît à couvrir toutes les incapacités, à faire absoudre toutes les bévues, vous protestez avec raison au nom du bien public qu'on sacrifie. Et vous prétendrez vous préparer par l'oisiveté à remplacer avantageusement ceux dont vous flétrissez l'ignorance? Mais prenez-y garde : quand votre tour viendra, vous ne les vaudrez même pas 1
Et puis l'on dirait qu'il n'y a pas de milieu entre ces eux choses : remplir une fonction publique ou ne rien faire 1 Ce préjugé-là, je le sais, est un des plus répandus dans. notre pays; mais j'ajoute qu'il est un des plus démocratiques, et qu'il appartiendrait surtout à l'élite de la société de s*y soustraire. C'est cependant le contraire qui arrive. Dans les conditions moyennes, on a comme ailleurs la rage du galon. Mais comme il n'y en a pas pour tout le monde, on se résigne à embrasser les
professions libres, Tagriculture, l'industrie, le négoce^ le barreau, les offices ministériels, la noble existence du médecin. Et d'ordinaire il arrive qu'on trouve là des avantages bien supérieurs aux maigres appointements des salariés de l'État. C'est dans ces carrières privées que se font les honnêtes fortunes, c'est dans les emplois publics que souvent on les consume, quand on n'a pas recours pour les refaire aux formes variées et ingénieuses de la concussion. Or vous savez, mes amis, que les professions libres valent ce que vaut l'homme qui les embrasse. Ce n'est pas là qu'il faut s'attendre avoir la fortune assise au pied du lit du paresseux.
Mais qu'ils sont rares, dans les rangs supérieurs de la société, les jeunes hommes qui savent se creuser un sillon ! Ils n'auraient cependant qu'à le vouloir : car tout se résume pour eux dans l'acquisition des connaissances et la formation du caractère. Qu'ils étudient à fond les lois de leur pays, et ils sauront gérer leur bien, administrer leur commune, exercer avec compétence et supériorité le mandat qu'ils recevront un jour ou l'autre de leurs électeurs. Par cette porte ils rentreront, s'ils le veulent, dans la vie publique, tributaires non plus du gouvernement qui nomme ses fonctionnaires, mais de l'estime de leurs concitoyens qui leur confient leurs intérêts. Qu'ils reprennent à leur compte les brillantes traditions littéraires de la noblesse et de la haute bourgeoisie française, et les académies s'ouvriront d'ellesmêmes devant eux, et le prestige de leur renommée intellectuelle augmentera leur crédit devant l'opinion. Qu'ils forcent le sanctuaire de la science ; c'est la déesse
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an jour : maiâ elle ne défend Fenlrée de son temple qa*aa!i ennemis da labeur. A ses initiés tous saTez ce quelle réserve : souvent la fortune^ toujours TinQuence et la considération. Quoi, propriétaires, tous avez des ferre^v^ et tous consentirez que vos fermiers en sachent plus que TOUS sur Taménagement du sol? L^agriculture esl en souflTrance: une crise économique Taccable, des fléaux déTastateurs la désolent; tout le monde est en traTail pour remédier à ces maux^ tout le monde, excepté les plos intéressés à les guérir, ceux qui, possé> dant davantage, ont plus à perdre, et qui se contentent de dire : Ma TÎgne ne donne plus, mes fermiers ne me payent plus. — Quoi ! vous avez des mines, des forges, des usines ; vos parenls peut-être ont créé ces richesses. Et vous, jeunes gens, parce que vous avez trouvé en naissant cette fortune acquise, vous laisserez à des étrangers le soin de la faire valoir? Il faudra qu'un ingénieur vous explique vos machines, qu'un caissier vous explique vos comptes et sache mieux que vous ce que vous avez ? Ah ! tenez : si vous êtes fiers de vous sentir inférieurs à tout ce qui vous entoure, libre à vous ; mais, de grâce, ne venez plus me dire que vous ne travaillez pas parce que vous ne savez pas que faire!
JI
Voilà que je deviens méchant. Mais n'ayez pas peur ; je vous ai prévenus : j'apostrophe des absents et mes duretés ne sont pas pour vous. D'ailleurs j'ai presque fini de me fâcher : c'est à peine s'il m'arrivera encore une fois
OU deux de m'échauffer la bile en vous disant, pour terminer, comment, au sortir du collège, un jeune homme doit s'y prendre pour s'achever lui-même.
Avant tout, mes amis, il doit rester chrétien. Les conseils que je viens de vous donner sont ceux de la raison; mais la raison ne suffît pas à les faire écouler. Si vous les jetez seuls dans un des plateaux de la ba- * lance, il y a dans l'autre un poids qui l'emportera toujours : le poids des passions, surtout du plaisir. Vingt ans, c'est l'âge des emportements, tantôt généreux, tantôt égoïstes; ce n'est pas l'âge de la sagesse. Et pourtant il faut être sage. Qu'a fait le Sauveur Jésus, le divin ami de la jeunesse? Il a trouvé un secret qu aucun sage avant Lui n'avait découvert, il a fait de la fidélité au bien, de la résistance au mal, non plus une question d'intérêt bien entendu, non plus même uniquement une question d'obéissance, mais avant tout une affaire de cœur. En vous, ô Maître adoré, ô Beauté parfaite, ô Idéal incarné de pureté et d'honneur! en vous se personnifie pour le chrétien la loi du bien-vivre. Aux phi- Josophes cette morale abstraite qui ramène l'acte vertueux à une équation juste, l'acte coupable à une erreur de calcul 1 On ne va pas loin avec un tel secours. A nous la morale vivante, qui nous montre dans le sacrifice accompli une joyeuse offrande, et dans le péché un crime de cœur. Vienne l'heure troublée, où le vent de la passion, le courant des exemples et des séductions, poussent violemment le navire et Tenlraînent aux abimes! Rameurs, à vos bancs! Je vous souhaite bon courage; mais la tempête est trop forte, et vous n'évi-
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terez pas l'écueil, à moins qu'un vent meilleur ne vienne enfler vos voiles. A genoux et priez I Ce qu'il faut à vos âmes, c'est le souffle de Dieu I
Donc, mes amis, et voici ma conclusion pratique, quand vous mettrez la main à cette œuvre d'achèvement à laquelle je vous convie, n'allez pas vous perdre dans les rangs des ennemis de votre foi. Quoi que vous fassiez, la lutte sera rude, n'ajoutez pas volontairement aux difficultés qui vous attendent. Choisissez pour y vivre, pour y travailler sous le regard de Dieu, choisissez un milieu chrétien.
Mais il faut préciser davantage.
Qu'est-ce pour un étudiant qu'un milieu chrétien ?
C'est peut-être, dans la ville où il poursuit ses études supérieures, un cercle catholique, une conférence, une association, un ensemble de facilités que le zèle sacerdotal offre à sa persévérance dans le bien.
Sans doute, et le jeune homme qui négligerait d'utiliser de telles ressources montrerait par là même qu'il ne veut pas sincèrement rester chrétien. Et pourtant, si cela est nécessaire, j'ose dire que cela n'est pas suffisant.
Les hautes études se font dans les Facultés. Le droit ouvre l'accès d'une multitude de professions qui exigent les connaissances juridiques. La médecine, en retour d'austères exigences, crée un privilège important au bénéfice de ses adeptes. Les lettres, étalant lesrichesses variées de leur domaine, éloquence et poésie, philologie, histoire, philosophie, offrent aux uns les avantages d'une culture supérieure, aux autres l'initiation à la
carrière de l'enseignement. Les sciences, ces rejetons -vigoureux de Tarbre du grand savoir, montrent avec orgueil les fruits de toutes sortes qui pendent à leurs rameaux, et sollicitent ceux-ci par les charmes sévères des hautes spéculations, ceux-là par les promesses d'avantages plus tangibles. Une activité puissante circule dans ces ruches du labeur intellectuel. Croyezvous que cette vie de la pensée soit sans retentissement dans le sanctuaire de Tâme ? Croyez-vous qu'il ne s'en dégage rien qui favorise ou qui menace la vie surnaturelle? Mais d'avance c'est impossible. L'âme humaine n'est pas construite à cloisons étanches. Ce qui entre dans une partie d'elle-même l'influence tout entière. Et qu'on vienne donc me dire qu'il n'y a pas deux manières d'enseigner et d'apprendre, Tune qui s'harmonise avec la doctrine révélée, l'autre qui la repousse ! Ce dualisme est évident, il éclate dans les faits, dans les prétentions chaque jour plus hautement avouées des adversaires de nos croyances, devenus les maîtres de nos affaires, dans leurs entreprises chaque jour plus audacieuses et plus tyranniques. Ils le disent, ils s'en vantent, ils veulent mettre la main sur les âmes, ils veulent s'emparer de la nation par la jeunesse, disposerde l'avenir par l'éducation. L'arme de leur conquête, c'est la science sans Dieu. L'ennemi qu'ils veulent, non pas vaincre seulement ou affaiblir, mais exterminer, c'est la religion, toute religion, disent-ils; seulement comme il n'y en a qu'une qui ait la vie dure, ils concentrent leurs attaques sur celle-là; ce qu'ils visent, ce qu'ils frappent à coups de lois, à coups
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de décrets, à coups de millions et de milliards, c'est la religion chrétienne concrétisée dans TÉglise catholique.
Et quand ces gens-là se chargent d'organiser le haut enseignement public, parents chrétiens, vous n'aurez aucun scrupule de leur donner vos fils? D'où vous vient tout à coup cette sécurité? Vous étiez mieux avisés quand il s'agissait des études secondaires. Vous demandiez aux maîtres de la jeunesse de garantir par leur foi personnelle le caractère de leurs leçons. Vous vous souveniez que Juilly avait été, au lendemain de la tourmente révolutionnaire, le premier asile ouvert à la jeunesse chrétienne; qu'ici encore, trente ans plus tard, au lendemain de ces ordonnances royales, tristes modèles que devaient reproduire un jour des décrets républicains, les initiateurs de la liberté de l'enseignement s'étaient préparés par le travail aux grandes luttes de la vie publique; que les Salinis et les Gerbet, les Montalembert et les Bonnechose s'étaient faits en ce lieu les dispensateurs de l'enseignement chrétien, avant de s'en faire à la tribune et dans la presse des ardents défenseurs. Et c'est parce que vous retrouviez dans rOratoire renaissant Tintégrité de cet héritage, la foi présidant à tout dans la culture de l'esprit, dans la formation du cœur, l'amour de Dieu inspirant la morale, fournissant à l'effort son motif, à la vertu sa récompense, c'est pour cela que vous accouriez ici avec vos enfants, pour placer sous la protection de la Croix rédemptrice les années précieuses de leur première initiation. Vous n'aviez même pas peur de la lutte. Si
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ron vous demandait compte de ce choix, vous répondiez par Taffirmalion sereine de vos droits paternels, de vos libertés civiques.
Voilà comment vous avez compris. Messieurs, vos devoirs de parents chrétiens. Mais expliquez-moi donc, je vous prie, comment tant d'autres pères de famille, imitateurs de votre fermeté lorsqu'il s'agissait de choisir un collège pour leur fils, se montrent tous les jours si timides dans le choix d'une faculté? Ignorent-ils que cinquante années de luttes persévérantes, d'appels à la justice, ont enfin achevé la conquête que poursuivaient nos pères ? Ignorent-ils que, depuis dix ans, la dernière barrière du monopole universilaire a cédé à la pression de la liberté et que l'enseignement supérieur est affranchi à son tour? Ou bien ne savent-ils pas quel usage les évêques de France ont fait de cette liberté conquise et quelles ressources offrent à la jeunesse studieuse les cinq groupes de Facultés libres qu'une chinoiserie légale nous empêche d'appeler des Universités catholiques? Ont-ils des doutes sur la valeur de l'enseignement qui s'y distribue? Craignent-ils pour le succès des examens, soit parce que la préparation serait insuffîsaiite, soit parce que l'impartialité des juges serait suspecte ? Voilà certes des préoccupations légitimes. Je comprends qu'un père de famille s'inquiète de tout cela et qu'il s'en informe. Ce que je comprends moins, c'est qu'il ne s'en informe même pas. Nous sommes en mesure de répondre à ces craintes. J'ai entre les mains et peut-être me permettrai-je de glisser dans les vôtres des documents statistiques. On y verra que la compétence des
maîtres, l'organisation des cours, les ressources matérielles de renseignement sont à la hauteur de toutes les exigences. On y verra que la crainte relative aux examens est une chimère, que les résultats sous ce rapport égalent ou dépassent dans nos facultés ceux qu'on obtient dans les écoles officielles.
Mais non I On ne sait pas et Ton ne tient pas à savoir. On a entendu dire que les Facultés libres étaient mai vues de l'État. Je le crois bien! Mais pensez- vous que vos collèges lui soient très sympathiques? Vous les soutenez pourtant de votre confiance obstinée. Si vous redoutez la disgrâce des maîtres du jour, pourquoi les combattez-vous sur tous les autres terrains? Pensezvous qu'ils vous sauront plus mauvais gré d'avoir préféré pour vos fils une école catholique de droit ou de médecine que d'avoir choisi pour eux un collège chrétien, que d'avoir protesté contre les décrets du 29 mars, que d'avoir organisé la résistance à la loi du 28 mars, que d'avoir fait en un mot votre devoir de catholiques sur toute la ligne? Voilà de singuliers lutteurs I Héroïques partout, et, sur un seul point, timides comme des gazelles I
Est-ce vraiment timidité? J'en doute encore. Ce serait trop étrange. Je crois plutôt que c'est indifférence. Le haut enseignement libre n'est pas encore entré dans les mœurs; on n'y pense pas, on n'y prend pas intérêt. Pourquoi? Je n'en sais rien. La vérité n'est pas moins précieuse à ce degré qu'aux autres : si elle intéresse directement un plus petit nombre d'esprits, elle a plus de portée et retentit plus loin. C'est à ces hauteurs que
s'élaborent les doctrines qui descendent ensuite sur la multitude, con^me les fleuves descendent des montagnes pour porter dans les plaines ou la dévastation ou la richesse. Et, pourtant, le fait est certain. On se passionne
pour renseignement primaire, on lui prodigue sans marchander les millions qu'il réclame. On accorde à renseignement secondaire toutes les ressources qu*exigent ses progrès. Et, quand il s'agit de continuer, dans une région plus haute et au profit d'une élite, la tâche sacrée, ceux qui mettent la main à Tœuvre ne rencontrent plus qu'insouciance et pusillanimité. grands lutteurs, héroïques champions delà liberté! faisiez-vous cette distinction quand vous combattiez pour nous la conquérir? Pensiez-vous qu'il fût important de mettre en des mains chrétiennes ladispensalion des premières connaissances, mais qu'il fût indifférent de laisser à des mains impies la distribution du grand savoir? Ahl tandis que vous poursuiviez devant l'opinion, devant les pouvoirs publics, devant la conscience du pays, vos généreuses revendications, vous éprouviez, sans doute, plus d'une crainte : réussirait-on? vaincrait-on les préjugés des adversaires, l'inertie des neutres ? C'étaient là vos doutes, et encore ils ne vous arrêtaient pas un instant. Mais il y a une crainte que vous n'aviez pas. Vous ne doutiez pas des croyants ! Et si l'on fût venu vous dire : Cette liberté qui vous coûte si cher à gagner, vos fils l'auront et ils n'en feront point d'état ; on créera pour eux des Universités libres, et ils resteront les prisonniers volontaires du monopole ; — ah ! j'en atteste votre grand cœur, vous ne l'eussiez pas voulu croire, vous eussiez repoussé
cette prédiction comme une calomnie contre Tavenir.
II est un lien dans notre France où Ton sait estimer à son prix la liberté de l'enseignement supérieur. Regardez Lille : voyez ce palais féerique qui sort de terre et déploie aux regards étonnés les magnificences de ses amphithéâtres, de ses bibliothèques, de ses musées, de ses laboratoires. C'est le palais de la science chrétienne. Qui Ta construit? Qui entretient dans son enceinte cinq Facultés complètes, y compris cette colossale création qui s'appelle une école de médecine? Le zèle de la foi servi par la charité. Ah! c'est que les catholiques du Nord n'admettent pas que leurs devoirs de pères cessent quand leurs fils ont vingt ans, que l'éducation soit achevée quand son horizon s'agrandit, que le choix des maîtres devienne indifférent quand la portée de l'enseignement devient plus haute, que le savoir officiel soit moins suspect quand il affiche plus librement son antagonisme avec la foi chrétienne, que la fréquentation d'un milieu malsain soit moins à craindre à l'âge où l'esprit subit les séductions de l'orgueil, où le cœur et les sens frémissent à l'appel des passions, où la liberté nécessaire, mais périlleuse, succédant aux assujétissements de collège, expose la faiblesse du jeune homme à tous les entraînements de l'erreur et du vice.
D'où vient, Messieurs, que cette sagesse chrétienne semble être le privilège de nos frères du Nord? Pardonnez-moi de vous le dire, je n'en vois qu'une seule raison : c'est qu'ils ont plus de foi que nous. Ils sont, eux, dans la logique de leur foi; nous sommes, nous.
dans rinconséquence de la nôtre. Aussi leurs facultés prospèrent et grandissent. Les nôtres grandissent en valeur, elles grandissent en succès; mais j*aurai le courage de le dire : elles ne prospèrent pas quant au recrutement des étudiants, parce qu'un très grand nombre de jeunes gens qui sont les clients nés des écoles chrétiennes passent du collège catholique à la faculté officielle, et cela sans raison, par un abandon irréfléchi du devoir, par un oubli inconscient des plus hauts intérêts. Le croiriez-vous? La plupart de ceux qui désertent ainsi leur propre cause sont précisément ceux qui n'ont rien à craindre ni à espérer du pouvoir, ceux que j'exhortais, en commençant, à chercher dans l'acquisition de la science la préparation d'une profession libre ou le moyen d'embellir et de féconder les loisirs de la vie privée. Ce sont ceux-là qui nous abandonnent; et voici quelque chose de plus incroyable encore : quand on leur en fait honte, à défaut d'autre réponse ils vous disent parfois : « Mais vos Facultés n'ont pas beaucoup d'élèves! — C'est vrai, mon ami, répondais-je, il y a huit jours, à un interlocuteur qui me tenait ce langage : c'^est moins vrai que vous ne le dites, mais c'est vrai dans une trop large mesure, parce que, malheureusement, il y a trop d'honnêtes gens qui vous ressemblent ! »
Mais il est temps de m'arrêter. C'est assez gourmander les absents. N'est-il pas plus doux de remercier les amis présents, tous ces chrétiens généreux qui ont relevé Juilly par leur confiance, cette vaillante jeunesse -qui s'apprête à en renouveler les gloires, ces
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maîtres qu'on n'appelle pas vainement des Pères et en qui je salue, de mon côté, les plus fermes appuis de nos Facultés libres?
Oui, Messieurs, je vous remercie, et pour le bien que vous faites et pour l'exemple que vous donnez. En restaurant Juilly, vous avez rattaché les eflforts du présent aux grandes œuvres du passé, ce qui est le vrai secret de s'assurer l'avenir. Or, ce que vous faites ici avec succès, c'est ce que les timides nous reprochent d'essayer au degré supérieur de l'enseignement. Rien n'est moins nouveau que l'alliance de la science et de la foi sous les auspices de la liberté. Ce qui est nouveau dans une société chrétienne, c'est d'une part l'impiété confisquant l'enseignement, de l'autre la main mise de l'État sur toutes les chaires. Refaire une génération savante et croyante, demander à. la religion des inspirations, à la charité des ressources, au travail obstiné des fruits de savoir, et faire tout cela librement, par une association volontaire d'efforts et de sacrifices, c'est renouer la tradition de la vieille France chrétienne, dont les glorieuses Universités n'ont pas eu d'autre origine. Et c'est du même coup servir la France d'aujourd'hui dans une de ses nécessités, sinon les mieux comprises du grand nombre, du moins les plus évidentes aux yeux de qui sait regarder les effets dans leurs causes.
Aussi, Messieurs, joignant ensemble et la gratitude que vous m'inspirez et l'espérance que vous me suggérez, je ;traduirai l'un et l'autre sentiment dans un même vœu qui sera ma dernière parole : Pour l'hon-
neur de Dieu, pour le salut de la jeunesse, pour l'avenir de la foi, pour le bonheur de la patrie, vivent, grandissent et prospèrent, dans une étroite solidarité d'efforts et d'intérêts, les collèges et les facultés catholiques I
DISCOURS
PRONONCÉ