A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L'ÉCOLE SAINT-BERNARD
à Troyes, le STS juillet 1886.
Mes chers Amis,
C'est peut-être bien audacieux à moi de vous donner tout d'abord un nom qui suppose, comme disent les Latins, l'habitude d'être ensemble, consueiudo] un lien comparable à celui qui fait Tunion dans la famille, familiaritas ; enfin, et comme conséquence, une sorte d'impuissance à se passer les uns des autres, necessitudo.
Cependant, à vrai dire, de ces trois éléments de l'amitié, je ne vois guère que le premier qui manque tout à fait entre nous. Le second existe visiblement, car nous sommes bien de la même famille, ayant Dieu pour Père et l'Église catholique pour mère. Quant au troisième élément, j'aurai peut-être l'occasion de vous prouver son existence au cours de cet entretien, en vous montrant les échanges de services qui nous rendent nécessaires les uns aux autres.
Si donc, pour être de vrais amis, il ne nous manque
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que l'habitude de nous voir, consolons-nous, car c'est là un défaut guérissable ; et, pour ma part, c'est afin de m'en corriger que je suis venu.
Pour m'y décider, d'ailleurs, je n'avais que le choix des attraits : la respectueuse affection que m'inspire le vénéré fondateur de cette maison; une amitié de vingtsix ans qui me lie à l'un de vos excellents Pères; la reconnaissance enfin pour l'accueil sympathique que vous avez fait par deux fois à notre Institut catholique en la personne de deux de ses maîtres éminents, MM. Connelly et Alix.
Je pense avoir suffisamment purgé l'accusation de témérité ; et désormais, laissant à la raideur et à la froideur des solennités universitaires la classique appellation de jeunes élevés^ je vous nommerai sans scrupule : mes chers amis. Partant je devrai vous traiter comme tels en vous disant la vérité.
Quelle vérité? Celle dont votre âge a le plus grand besoin : la vérité sur le travail.
11 y a des. écoliers qui saluent dans la Distribution des prix la fête de la paresse. Brouillés de vieille date avec les récompenses, ils ne voient qu'une chose dans cette journée : c'est qu'elle met fin au labeur et ouvre les vacances. Vous n'êtes pas de cette race, mes amis, et vous voyez dans la solennité présente ce qu'elle est en réa-
lité: la fête du travail.
Il n'y a pas longtemps, dans une enceinte fort différente de celle-ci (car on y voyait beaucoup de crânes chenus et pas une tête blonde), on s'est occupé aussi de la question du travail et l'on a dit sur ce sujet des cho-
ses si remarquables qu'après les avoir dites on a
jugé utile de les afficher partout. Est-ce un honneur d'être affiché ? Cela dépend ; et la langue française qu'on dit pauvre est quelquefois bien maligne dans les sens multiples qu'elle donne au même mot. Par exemple, chacun sent qu'il n*est pas honorable de s'afficher. Or ici on s'affichait soi-même, et ce petit affichage a coûté aux contribuables, vile espèce, la modeste somme de neuf cent mille francs. Ce n'est pas trop cher pour leur apprendre ce qu'il faut penser du respect qu'ils peuvent attendre pour leurs consciences, s'il leur plaît encore de s'attarder à. en avoir une.
Donc, mes amis, si vous vous êtes promenés depuis le mois de février, — cela vous est certainement arrivé, — vous avez pu lire sur bien des murs un grand papier blanc où il était dit entre autres choses que la doctrine chrétienne avilit le travail de l'homme en en faisant un châtiment, une condamnation ; en sorte que les éducateurs chrétiens sont radicalement incapables d'inspirer à leurs élèves le goût et l'estime du travail.
Cela n'a pas été sans vous surprendre: car enfin vous aviez entendu dire autre chose ici, et cependant c'étaient bien des maîtres chrétiens qui vous instruisaient. Je n'ai pas bien peur que ces étranges affirmations aient trouvé créance auprès de vous. Il se pourrait toutefois qu'elles eussent laissé dans vos esprits quelque obscurité. En tout cas, pour le présent et pour l'avenir il ne peut que vous être utile d'entendre formuler avec précision la doctrine chrétienne touchant le travail. On nous dit : vous faites du travail une condamna-
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lion. C*est partiellement vrai; mais nous enseignons encore autre chose. Antérieurement à la sentence qui en a fait un châtiment, le travail était une loi, une force, un honneur, et depuis cette sentence il est devenu une rédemption.
Voilà, mes amis, Tadmirable trilogie du travail selon l'enseignement chrétien. De cette trilogie on a pris le second acte, celui qui raconte la chute, on Ta isolé des deux autres et l'on dit : voilà toute votre doctrine. Je vous laisse le soin d'apprécier la loyauté de ce procédé de critique et je reviens à mon sujet.
La condition première de l'homme, d'après la Révélation, c'est l'état d'innocence ou, pour parler plus exactement, de justice originelle ; car le mot innocence signifie seulement l'absence du mal, tandis que l'économie primitive était pleine de privilèges. La douleur et la mort n'y avaient point leur place. Le travail cependant y trouvait déjà la sienne. Dieu avait préparé au premier homme un séjour de délices : il l'y plaça pour en être à la fois l'ouvrier et le gardien : ut operaretur et custodiret illum ^ .
Ainsi voilà le travail qui apparaît avant la chute ; il ait partie de notre condition native et coexiste avec un état privilégié. Seulement il ne ressemble pas au labeur que l'humanité coupable devait connaître un jour. Il est
\. Gen., II, 15.
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dans rhomme, image de Dieu, une imitation glorieuse du travail divin. Quel est donc le premier, l'éternel ouvrier, sinon Celui dont il est écrit : « Tout a été fait par Lui et rien de ce qui existe n'a été fait sans Lui * » ? Mais Dieu travaille librement, aucune nécessité ne le contraint. Dieu travaille facilement, aucun obstacle ne Tarréte. Dieu travaille efficacement, et sa parole féconde enfante l'être et la vie. Tel sera le modèle sublime du travail humain dans l'état d'innocence. 11 sera libre en ce sens que ce n'est pas la nécessité physique qui l'impose, mais une obligation morale, une loi reconnue par la raison, acceptée par la volonté libre, en un mot un devoir. Il sera facile, n'entraînant pas la fatigue et le dégoût; fécond, obtenant contre un médiocre effort d'abondants résultats.
; De ce passé disparu pour toujours, il reste pour plusieurs d'entre nous une leçon à retenir. Si la Providence nous a soustraits par privilège aux exigences de cette nécessité brutale qui dit au plus grand nombre de nos frères : il faut travailler ou mourir, nous avons encore, comme le premier homme, cette raison décisive d'embrasser le travail : c'est la loi, c'est le devoir, Dieu le veut.
Ainsi il n'est pas vrai que nous assignions au travail une origine déshonorante. Au contraire, nous le faisons