‹ Mélange oratoiresChapitre 14 sur 51 · Gen , m · texte numérisé non relu

Gen , m

DISCOURS PRONONCÉ A l'ÉCOLE SAINT-BERNARD 69

Vous savez, mes amis, comment a procédé notre libérateur.

Il ne nous a pas jeté du haut du ciel l'aumône d'une pitié dédaigneuse. Il s'est approché, il est venu parmi nous, il s'est fait notre égal, notre frère, il a pris notre nature, nos misères, nos faiblesses, notre pauvreté, nos douleurs, notre mortalité, en un mot tout l'attirail du péché, excepté le péché lui-même.

En sorte que dans la personne du rédempteur on retrouvait la condition des coupables.

Mais en même temps qu'il en acceptait les apparences il la transformait au dedans : il faisait de cette condition pénale le moyen de l'affranchissement, la rançon de la délivrance.

Ainsi en a-l-il usé à l'endroit du travail.

Il s'est fait travailleur. Et parce que le labeur le plus dur, le plus atteint par la condamnation primitive, c'est le travail des mains, Jésus s'est fait ouvrier. Sur trentetrois années qu'il a passées ici-bas il en a donné trente à cette étonnante leçon de l'exemple, à cette vie volontairement emprisonnée dans l'échoppe d'un artisan.

En Jésus ouvrier vous retrouvez le travail du condamné. Il travaille pour vivre, il travaille avec effort, il produit peu.

Mais non, ce n'est là qu'une apparence. Cette prétendue nécessité, c'est librement qu'il s'y soumet; cette fatigue, cette peine, elle lui est douce, comme tout ce qui vient de l'amour; cette stérilité cache une fécondité merveilleuse, car en rabotant des planches l'ouvrier de Nazareth paie la rançon du monde.

70 DISCOURS SUH L ÉDUCATION

Et maintenant, travailleurs chrétiens, voilà votre modèle.

Oui, vous êtes encore des condamnés; mais vous êtes aussi des rachetés; et votre travail participe de ces deux conditions.

II est encore forcé, car il faut travailler ou mourir : telle est, du moins, la loi du plus grand nombre. Mais forcé ou non, il est libre et volontaire, parce que vous voulez ce que Dieu veut et que vous vous affranchissez de la contrainte par la spontanéité de l'obéissance.

Votre travail est dur, il arrose la terre de vos sueurs ou creuse des rides sur vos fronts. Mais il est doux et cher à vos cœurs, parce qu'il est pour vous l'exercice d'un filial amour.

Votre travail produit peu pour ce monde : sans doute, mais il met dans vos mains le prix de la vie éternelle.

En sorte que le chrétien a trois raisons au lieu d'une pour embrasser la loi du travail : la raison de l'homme innocent : c'est le devoir; — la raison de l'homme pécheur : c'est la condamnation; — la raison de l'homme régénéré : c'est la rédemption.

Mes chers amis, je ne crains pas de le dire, c'est là une belle doctrine. Je ne vous empêche pas de l'applaudir, car ce n'est pas la mienne, c'est celle du Maître que nous adorons ensemble. Je n'ai pas neuf cent mille francs pour la faire afficher dans toute la France : je le regrette beaucoup; mais du moins je. «uis heureux de l'imprimer dans vos âmes.

Et il me semble qu'en vous la communiquant je vous ai traités en amis.

DISCOURS PRONONCÉ A l'ÉCOLE SAINT-BERNARD 7t

Un dernier mot avant de finir.

Je vous parlais en commençant de ce caractère de Tamitié qui fait que deux amis se sentent nécessaires l'un à l'autre.

Je connais deux amis qui devraient être bien intimes, l'un que je représente imparfaitement et l'autre dont vous êtes les très dignes représentants : le haut enseignement et l'enseignement secondaire, tous deux libres et chrétiens.

Ces deux amis ne se voient pas d'assez près et ne comprennent pas toujours assez à quel degré ils ont besoin l'un de l'autre.

Nos Facultés ont besoin des collèges catholiques, car c'est là qu'elles peuvent seulement trouver leur recrutement. Ce n'est pas sur la jeunesse des lycées que nous pouvons compter pour remplir nos amphithéâtres. Si la jeune armée sortie des collèges libres ne venait pas garnir nos rangs, ce seraient les catholiques eux-mêmes qui prononceraient équivalemment l'arrêt de mort des. hautes écoles nées de leurs sacrifices.

Il est vrai, mais pareillement les collèges ont besoin des Facultés et deux fois.

Ils en ont besoin pour la formation de leurs maîtres et pour la persévérance de leurs élèves.

L'enseignement libre soutient une rude concurrence : il triomphera par le dévouement des uns, par la confiance des autres, mais cela ne sufiît pas ; il faut encore qu'il puisse garantir la valeur de ses leçons. Pour cela il faut qu'il trouve oti préparer ses professeurs; il faut qu'il ait son École normale supérieure, libre et chré-

72 DISCOURS SUR l'éducation

tienne. Il la trouve dans nos Facultés. Et le nombre des diplômes littéraires et scientifiques obtenus depuis dix ans par les élèves de ces hautes écoles est là pour l'attester '.

Et puis que fait-on au collège? On commence des hommes et des chrétiens. Les hommes s'achèveront plus haut : voulez- vous que l'éducation inaugurée dans la pureté de la foi et dans la pureté de la vie se couronne par l'apostasie de l'esprit et la corruption du cœur? Non, n'est-ce pas, maîtres chrétiens? Non, n'estce pas, parents chrétiens?

D'où vient donc alors que, si soigneuses de choisir un collège catholique pour leurs fils, tant de familles se montrent indifférentes dans le choix d'une Faculté? Je ne parviens pas à m'expliquer cette énigme. Et c'est là, je l'avoue, un nœud gordien que j'aimerais mieux trancher que résoudre. Au lieu d'expliquer la difficulté, supprimons-la en remplaçant désormais Toubli ou la négligence par le dévouement réciproque.

Tel est, je le sais, votre désir à tous. Laissez-moi espérer que les liens déjà formés par trois fois entre le collège Saint-Bernard et l'Institut Catholique de Paris se serreront encore jusqu'à ne plus former de ces deux œuvres qu'une seule œuvre, destinée à glorifier la vérité chrétienne et à confondre par des résultatSi éclatants les calomniateurs du travail chrétien !

1. Les Facultés libres en France ont formé depuis leur fondation 386 licenciés es lettres et 128 licenciés es sciences.

DISCOURS

PRONONCÉ

Page 1