‹ Mélange oratoiresChapitre 16 sur 51 · DISCOURS PRONONCÉ A L'ÉCOLE SALNT-ÉTIENNE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ A L'ÉCOLE SALNT-ÉTIENNE

c'est un concours sérieux, oii nul n'est couronné que celui qui Ta mérité.

Mais que faut-il pour mériter la couronne ?

C'est ici que la justice des hommes se distingue forcément de la justice de Dieu.

La couronne est méritée par celui qui a le mieux fait. Mais dans le bien faire il y a une part considérable qui échappe au mérite, parce qu'elle est le don de Dieu. L'aptitude naturelle, la facilité, le talent, voilà ce que le travail personnel développe sans doute, mais ne crée pas et ne supplée jamais entièrement. Que le talent demeure stérile s'il n'est fécondé par l'effort, nul ne le conteste ; mais à effort égal, le talent confère à celui qui en est doué une avance considérable sur ses rivaux.

Il y a donc deux éléments distincts dont le concours est nécessaire. Horace l'a dit il y a longtemps, et les rhétoriciens qui sont ici, me suggéreraient au besoin la citation :

....... Ego nec studiurn sine divite vena,

Nec rude quid possit video ingenium.

Mais quand il s'agit de décerner des prix, comment répartir l'éloge entre les deux facteurs du succès? C'est le devoir qu'on juge avant tout, et celui qui fait le classement ne pourrait agir autrement sans tomber dans l'arbitraire. Et si la valeur du devoir est le produit de deux facteurs, l'accroissement de l'un peut compenser la diminution de l'autre. Vous savez bien, vous, les ma*thématiciens, que si le multiplicande devient deux fois plus grand, il suffit que le multiplicateur devienne deux fois plus petit pour que le produit reste le même. Tel

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devoir est couronné ; cela peut signifier deux choses : ou bien que l'élève avait plus de facilité que ses concurrents, bien qu'il ait moins travaillé; ou que, ayant moins de facilité, il a travaillé beaucoup plus. Je ne dis pas que dans les deux cas la qualité du devoir sera identique : non; vos maîtres sont des lettrés trop exercés pour ne pas distinguer ce qui seutThuile et ce qui coule de source. Mais enfin, quelle que soit la cause du succès, il y a toujours quelqu'un qui a mieux réussi que les autres, et c'est celui-là qui a le prix.

Eh bien, c'est à celui-là aussi que je vais m'adresser tout d'abord : pour lui faire des compliments? Non : il en recevra assez. J'ai annoncé des conseils : il faut que j'en donne. Je conseille à ce lauréat un examen de conscience. Ce départ entre l'effort volontaire et le don naturel, que tout à l'heure vos maîtres ne devaient pas faire, c'est à vous, mon ami, de l'opérer maintenant. Vous avez été classé le premier : à quoi devez-vous cet honneur? Est-ce à un travail soutenu? Oh! alors je vous félicite; mais prenez garde au relâchement. Après le juste repos des vacances, il faudra travailler encore; travailler jusqu'à la fin de vos études; travailler jusqu'à l'entrée en carrière; travailler dans la profession, pour la considération, pour la fortune, surtout pour le devoir et pour Dieu.

Mais peut-être votre conscience vous donne-t-elle une autre réponse. Vous avez, comme on dit sur le turf, gagné facile. L'effort a été médiocre, il a peu duré. Un peu d'attention au commencement de l'année, un petit coup de collier à l'approche des prix ; voilà la part du

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labeur dans votre succès, et elle est petite. Le reste est Foeuvre de la nature, d'un esprit bien doué, d'une mémoire heureuse, d'une imagination brillante. Et c'est peut-être de quoi vous êtes le plus fier. Oh! amourpropre humain, ce sont là de tes aberrations. On estime surtout en soi ce qu'on n'y a pas mis; on est content de sa figure si elle est jolie, de son intelligence si elle est vive, de son caractère s'il est aimable, et, ce qu'il y a de pis, on est content de soi-même à cause de tout cela. Malheureux ! Mais c'est de Dieu votre créateur qu'il faudrait être content; c'est lui qu'il faudrait bénir et glorifier pour ces dons, car ils viennent de lui seul et vous n'y êtes pour rien. Votre rôle commençait là où précisément vous vous êtes montré faible; il fallait exploiter le don naturel, cultiver le champ où tombait la semence, développer le talent par le travail, et vous avez négligé cette tâche. Vous avez vécu sur le trop plein des prévenances divines; par là même vous l'avez diminué! prenez garde ; encore une année de négligence présomptueuse, et le fonds serait épuisé. Tandis que vous dormiriez sur vos lauriers, d'autres veilleraient pour vous les ravir. Les vaincus d'aujourd'hui pourraient devenir demain vos vainqueurs. Et puis ce talent dont vous tirez vanité, vous n'en avez pas le monopole. Vous le trouverez égal ou plus grand chez des rivaux encore inconnus, qui viendront un jour vous disputer les avantages de l'existence, et alors ce sera le travail seul qui décidera entre eux et vous. Mais le travail est une habitude : malheur à ceux qui négligent de la contracter 1 Voilà l'examen de conscience que je conseille aux

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lauréats. Que dirai-je à ceux qui en sont réduits à se partager la consolation de Yaccessit, et peut-être du recessitf Je leur tiendrai d'abord le même langage, puis j'ajouterai pour eux une parole d'espérance.

Oui, avant tout, les vaincus doivent se tâter pour se demander s'ils ne sont pour rien dans leur défaite. Peutêtre a-t-il dépendu d'eux de l'éviter. On se presse beaucoup trop d'accuser la chance. La pauvre chance! c'est elle qui n'en a pas I Que de crimes elle porte 1 C'est le bouc émissaire. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle n'ait aucune part dans les résultats de nos efforts. Mais la sagesse humaine comme la vertu chrétienne nous apprennent — c'est Bossuet qui parle — à ne rien laisser au hasard de ce qui peut lui être enlevé. Candidats malheureux, aspirants frustrés, avez-vous suivi ce conseil? Pas assez peut-être? Alors n'accusez que vousmêmes, et surtout n'écoutez pas les malsaines suggestions de l'envie, du découragement ou du dépit.

Au reste, le passé est ce qu'il est. C'est l'avenir qu'il faut regarder. Quelle que soit la cause de votre échec, qu'il soit innocent ou imputable à vos fautes, la conclusion à tirer est toujours la même : je ferai mieux et j'emporterai de haute lutte le succès qui m'a échappé •

Voilà, mes chers amis, les pensées qui doivent vous accompagner tandis que wagons et voitures, véhicules urbains et ruraux vont vous emporter loin de cette maison et vous conduire au foyer. Là-bas c'est la joie qui vous attend, la bonne et saine joie du revoir, le doux baiser des mères et des sœurs, l'aimable liberté

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