DISCOURS PRONONCÉ A L ECOLE SAINT-ÉTIENNE
et Tusage longtemps rêvé de cette clef magique qui s'appelle la clef des champs. Préludez, j*ose vous y exhorter, préludez à ces heures d'allégresse par quelques réûexions sérieuses. Des vacances qui commencent, c'est chose gaie et qu'il est bien permis de saluer gaiement. Mais une année de travail qui s'achève, c'est chose grave et mélancolique, comme tout ce qui finit; c'est un morceau de votre vie que le temps emporte et qu'il ne vous rendra plus. Combien de ces années-là vous reste-il à parcourir avant d'entrer dans le sérieux de l'existence? Une ou deux peut-être, quatre ou cinq tout au plus. Et après cela? Après cela, le temps précipitera son vol ; les années fuiront plus rapides encore ; et le terme viendra sans qu'on y pense, si Ton n'a pas pris l'habitude d'y penser toujours.
Voilà, direz-vous, d'austères discours pour un jour de fête! Mes amis, je n'éppouve pas le besoin de m'en excuser auprès de vous. Ils ont leur saveur un peu âpre, qui vaut mieux que la fadeur. Vous êtes déjà presque des hommes ; vous faites ici l'apprentissage de la virilité. Or les joies viriles sont faites de contrastes; l'homme de cœur n'a pas besoin d'oublier le devoir jpour goûter le plaisir, d'oublier la mort pour tirer parti de la vie, d'oublier Dieu pour jouir de ses dons. Pensez, oui, pensez touSj vainqueurs et vaincus des pacifiques tournois du collège, pensez qu'un jour viendra, dont chaque jour vous rapproche, où la justice infaillible discernera le mérite et le distinguera du succès; jour de triomphe pour la vertu malheureuse, jour d'écroulément pour la prospérité usurpée^ Pensez que la vie
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toat entière nous est donnée pour préparer TaTènement de ee joor, et que les années de coIl^;e sont Tabrégé et comme la répétition des lottes de la TÎe.
Si TOUS- Toos dites ces choses, tous ne serez pas tristes en anÎTant à la maison, tous serez forts. Et quand octobre tous ramènera dans ces murs, renou- Télés et refaits par le repos et l'exercice, c*est d'un cœur joyeux que tous rentrerez dans la carrière pour tous disputer fraternellement de nouTelles palmes et Toler à de nouveaux succès.
Et, maintenant, pour le coup, mon sermon est fini, mais mon discours ne Test pas. J'ai commencé par donner ce que j'avais : à mon Hour je m'attends à recevoir. C'est à vous, mes amis, de me faire du bien, d'en faire à tous ceux dont la bienveillance vient applau-^ dir à vos succès, dont la présence vous fait un si grand honneur et vous apporte un si grand encouragement.
Si vous sentez tout le bien qu*on vous veut et tout le bien qu'on vous fait, votre reconnaissance doit vous faire désirer de rendre quelque chose pour tout ce qu'on vous donne.
Mais peut-être vous en croyez-vous incapables. C'est une erreur : vous êtes en mesure de payer largement votre dette.
Votre condition est d'autant plus heureuse que vous n'avez pas, pour cela, de grands efforts à faire. Il vous suffit d'exister, d'être ce que vous êtes, d'avoir ces
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bonnes figures qui nous réjouissent, d'appartenir à cette maison que nous aimons, d'être les enfants de vos parents, les élèves de vos maîtres, les bénéficiaires de cette instruction à laquelle vous devez le meilleur de vous-mêmes; oui, il vous suffît de tout cela pour nous donner ce dont nous avons le plus besoin : la joie et Tespérance.
La joie, elle se fait rare aux jours où nous sommes; vous êtes à l'âge, mes amis, où ce sentiment est tout naturel, où il se développe spontanément toutes les fois qu'il n'y a pas une cause accidentelle pour le contrarier. Mais trop tôt Ton sent s'épuiser ces provisions de belle humeur. On devient au moral, comme au physique, plus pauvre de chaleur et de lumière, à mesure que l'on avance dans la vie. Voilà pourquoi les vieillards aiment à se chauffer le dos au soleil; la chaleur intérieure est devenue chez eux plus avare. Il en est de même pour la joie; quand on ne la trouve plus autant au fond de soi-même, on la cherche dans le milieu qui vous environne.
Aujourd'hui, le dehors ne nous restitue pas la joie que les années nous ont fait perdre, parce que tout ce que nous aimons, tout ce que nous vénérons, tout ce qui nous est aussi cher que la vie, est attaqué, blasphémé, méconnu.
La religion, qui occupe le sommet de nos pensées et de nos affections, que nous plaçons, comme dit l'Écriture, in principio lœtitiœ nostrœ, cette religion sainte et divine, vous savez ce que les hommes du jour voudraient en faire. Ils ont rêvé de la détruire, ils ont fait appel à
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tous les moyens pour en venir à bout. Ils se sont arrêtés, dans ces derniers temps, à la ruse, aux procédés savants d'une haine froide et calculatrice qui aime mieux discréditer que frapper; et ils s'applaudissent d'avance — heureusement en vain — d'assister un jour aux funérailles de l'institution qui a déjà enterré tant d'hérésies.
Eh bien, cette religion, honnie et bafouée, exclue de
partout et mise au-dessous de tout, nous la retrouvons dans cette maison à la place qui lui convient, à la première place. C'est elle qui est ici Tinspiratrice de toutes choses, l'inspiratrice de la prière et de l'étude, la source de la joie, la protectrice du repos. Elle règne au fond des cœurs comme dans les lois qui régissent la vie. Elle est la doctrine qui éclaire, l'aliment qui nourrit, la force qui soutient et qui fait vivre ; en sorte que si nous faisions un rêve pour les destinées morales de notre chère patrie, ce serait de voir le reste de la France ressembler du plus près possible à la maison de Saint-Étienne. Voilà tout d'abord en quoi, mes chers amis, vous êtes nos bienfaiteurs.
Après la religion, ce que nous aimons le plus, c'est la liberté, la vraie liberté des consciences, parce que c'est le grand moyen de faire prévaloir la religion chrétienne, qui est la religion des hommes libres et non pas des esclaves, comme l'apôtre saint Paul le disait déjà dans son fier langage : « L'esprit que vous avez reçu n'est plus l'esprit servile qui inspire la crainte, c'es l'esprit filial qui inspire la confiance. » Voilà la vraie marque des enfants de Dieu, quoi qu'on en dise. Et en
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dépit des historiens à gages qui ne craignent pas de dénaturer les faits pour calomnier l'Église, c'est elle, c'est cette épouse du Christ qui a été la véritable initiatrice de la liberté dans le monde, c'est elle qui a apporté cette forme nouvelle de civilisation obligeant la force brutale à s'arrêter sur le seuil des consciences, là où Dieu seul a des droits et où ne doit pas pénétrer la main profane des hommes.
Eh bien, mes amis, cette liberté qui nous est si chère, vous la représentez à nos yeux, parce que le collège où vous recevez l'éducation est un collège libre, un collège qui n'emprunte rien à la puissance publique, mais qui emprunte seulement aux lois du pays le droit d'exister, et qui, fort de ce droit, demande ensuite à l'exercice de la liberté seule toutes ses ressources matérielles et morales, et jusqu'aux maîtres distingués qui enseignent ici au nom de Dieu.
Enfin, mes enfants, il y a une troisième chose qui nous est chère, parce qu'elle est grande en elle-même, puissante dans ses effets, parce qu'elle répond aux besoins les plus élevés de l'homme : c'est la science, la science, ce mâle exercice de l'intelligence aux prises avec les problèmes de la nature et de la raison, la science qui est devenue tout dans ce siècle et dont je n'ai pas à vous rappeler, dans un développement banal, les merveilleuses conquêtes. Quoi qu'on en dise, nous ne sommes pas les derniers à y applaudir, et nous ne serons pas les derniers à les promouvoir.
Mes chers amis, si la science est bonne par elle-même, elle ne suffit pas cependant à mettre Tintelligence
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humaine dans le droit chemin : il lui faut un guide et une lumière, un guide sûr et une lumière supérieure ; elle a besoin qu'on la préserve de ses propres écarts.
Entre la science et la foi chrétienne, l'alliance est naturelle et devrait toujours être recherchée. Et pourtant c'est le divorce que certains hommes prétendent opérer, en recourant pour cela à toutes les tyrannies et à toutes les violences. En face de ces prétentions, l'étendard que nous arborons, c'est celui d'une alliance féconde entre la science et la foi, alliance possible puisqu'elle se réalise ici et ailleurs. Et cela, je le dis avec orgueil et je déclare mes bienfaiteurs ceux qui m'ont donné ce réconfortant spectacle.
Il est donc vrai : nous trouvons dans cette maison ces trois choses qui nous sont chères, la religion, la liberté et la science chrétienne.
Peut-être, mes jeunes amis, ne savez-vous pas tout ce que l'acquisition de ces trésors a coûté à ceux qui vous les ont procurés, et ce que la conservation de ces mêmes trésors coûte encore tous les jours à ceux qui vous les gardent. Il y a là des luttes qui vous sont inconnues, des sacrifices dont vous recueillez les bienfaits et dont vous ignorez la rigueur. Et, cependant, m'adressant aux plus âgés d'entre vous, je voudrais, en deux mots, leur en révéler quelque chose. Je voudrais qu'ils sussentbien que, pour créer et entretenir des collèges catholiques aussi bien que des universités libres, pour faire prévaloir, dans la région des faits, cette union, dont je vous parlais tout à l'heure, entre le savoir et la croyance, il ne suffît pas de prononcer des paroles ; il faut des actes,