DISCOURS PPONONCÉ A L ECOLE SAINT-ETIENNE
et des actes laborieux. Il faut semer dans les larmes et les sacrifices ; il faut mendier Taumône sacrée qui doit se transformer en manne de vérité et de vertu pour Tâme des enfants. Il faut subir la malveillance, Topposition, les tracasseries de ceux qui sont nos ennemis. Il faut compter avec Tindififérence, les distractions, peutêtre même la pusillanimité et les timidités mal inspirées de ceux qui devraient être nos soutiens et nos appuis naturels.
Grâce à Dieu, vous n'avez pas connu dans cette maison, ou du moins vous avez cessé bien vite de connaître tous ces obstacles. Je vois avec une joie profonde que l'Institution Saint-Étienne a conquis toutes les sympathies auxquelles elle a droit. Tous ceux qui sont sa clientèle d'office, c'est-à-dire les enfants appartenant aux familles chrétiennes du pays, lui arrivent et lui restent fidèles. C'est pour eux le seul moyen d'être fidèles à la cause catholique. Et voilà en quoi vous êtes, pour nous, une cause de joie.
Mais, mes chers enfants, il n'en est pas toujours ainsi. Au degré supérieur de l'enseignement chrétien, on ne comprend pas aussi bien la nécessité de se serrer autour du drapeau. Pourquoi cette différence ? Serait-ce parce que renseignement supérieur a moins d'influence sur la formation des esprits, sur la direction de la société? ou parce que ceux qui le reçoivent sont moins exposés qu'on ne Test à votre âge à subir les impressions malsaines ? Mais c'est tout le contraire. L'action qu'il exerce est de toutes la plus décisive, et l'âge de ceux qui sont ses clients est par excellence Tâge des passions et des
86 DISCOURS SUR l'éducation
entraînements périlleux. Il semble donc que les hautes écoles catholiques pourraient réclamer une part privilégiée dans les sympathies des familles chrétiennes. Elles ne demandent cependant pas de privilèges ; elles demandent qu'on veuille bien confondre leur cause avec celle de toutes les autres écoles catholiques. Elles demandent qu'on ne voie plus des parents pleins de foi prodiguer les sacriûces et affronter même certains périls pour maintenir leurs enfants, jusqu'à la fin des études classiques, dans un collège comme celui-ci, puis aussitôt après devenir indifférents au choix de l'école supérieure que fréquenteront ces mêmes enfants devenus de jeunes hommes, et trouver bon même qu'ils préfèrent, si c'est leur caprice, les Facultés officielles. Ohî mes amis, laissez-moi saluer dans le succès de votre maison de Saint- Etienne, dans sa prospérité croissante, dans les preuves éclatantes qu'elle vient d'en donner aux examens du baccalauréat, laissez-moi saluer un espoir qui m'est particulièrement cher : c'est que ceux d'entre vous qui, au sortir d'ici, sentiront le besoin d'aller chercher le complément de leur formation intellectuelle, ne se tromperont pas d'adresse, et qu'ils sauront trouver du premier coup la porte des Facultés libres.
En faisant ainsi, les catholiques de cette région se montreront dignes de la liberté de l'enseignement. Cette liberté, comme toutes les choses humaines, est susceptible de plus ou de moins. Ce qu'on nous en a octroyé dans la loi est insuffisant, disent quelques-uns, et je suis de leur avis, surtout si nous comparons. Demandez, par exemple, au Révérend Supérieur du Séminaire
DISCOURS PRONONCÉ A l'ÉCOLE SAINT-ÉTIENNE 87
universitaire de Washington si, à ses yeux et aux yeux des Américains, la liberté d'enseignement, réglementée comme elle l'est en France, est une liberté pleine et véritable : je crois bien qu'il répondra négativement. Au delà de l'Atlantique, on a une autre façon de comprendre les limites devant lesquelles doit s'arrêter l'ingérence des pouvoirs publics... Mais il ne dépend ni de vous, ni de moi, de changer nos lois et nos mœurs. Ce qui dépend de nous, c'est d'user, mais largement, mais énergiquement, mais, avec persévérance, de toute la liberté qui nous est laissée, parce que, autrement, elle ira en diminuant. Elle ressemble à la liberté de se mouvoir. Un homme bien constitué a la faculté d'user de ses membres : s'il n'en use pas, ses membres s'ankylosent et refusent le service. Il y a des hommes qui mènent une vie sédentaire ; ils ne peuvent plus marcher, ils n'ont plus de force. Il en est ainsi pour les libertés morales : quand on ne s'en sert pas, elles s'affaiblissent ; quand on ne va pas jusqu'à la limite de son pouvoir, on voit se rétrécir le domaine de ses droits. La liberté est une épée ; si on la laisse au fourreau, elle se rouille. Quand elle frappe d'estoc et de taille, elle devient luisante et polie ; sa pointe est plus acérée.
J'aime à dire ces choses non seulement en présence des élèves de cette maison, des élèves actuels et de leurs parents, mais en présence de ceux qui lui appartenaient autrefois et qui reviennent en ce jour de fête lui faire hommage des services déjà rendus au pays, et montrer à leurs frères plus jeunes que, sous l'uniforme de notre vaillante armée, battent toujours des cœurs vraiment
chrétiens et français. C'est Thonneur du passé encore jeune et déjà glorieux de Saint-Êtienne, c'est la promesse de son avenir.
Go que je viens de dire me fournira mon dernier mot. Je vous exhortais tout à l'heure à nous donner de la joie, à nous donner de l'espérance, en étant fidèles maintenant et plus tard à la grande cause de renseignement libre et chrétien. Mais j'entends d'ici un reproche que m'adressent ceux qui ne sont pas ici : reproche qui me serait très sensible comme à vous, s'il me paraissait fondé. On nous dit : a Avec votre prétention d'avoir un enseignement chrétien et libre en face de l'enseignement ofTiciel et neutre, — ou athée, ce qui est à peu près la même chose, — ne voyez-vous pas le mal que vous allez faire ? Vous allez faire deux Frances et couper en deux la société de demain. En partageant la jeunesse d'aujourd'hui entre les collèges libres et ceux de l'État, en faisant deux catégories d'écoles, animées d'esprits opposés, vous préparez pour l'avenir deux catégories de Français antagonistes, deux nations armées l'une contre l'autre. »
Examinons d'un peu près ce reproche.
D'abord, je veux supposer que la prévision soit fondée. A qui la faute ? La faute est à ceux qui ont rompu l'unité. Eh bien I je fais appel aux connaissances historiques les plus élémentaires; est-ce que dans le passé, lorsque l'enseignement public en France jouissait de l'unité, cette unité, cet accord se faisait sur le terrain de l'irréligion, ou bien sur le terrain de la foi ? Est-ce
DISCOURS PRONONCÉ A l'ÉCOLE SAINT-ÉTIENNE 89
que la France des temps passés, une dans sa manière de penser, était une France chrétienne ou une France athée ?
Or ce sont ceux qui ont fait la seconde, la mauvaise, qui nous reprochent la rupture de l'unité. Étrange manière de retourner les responsabilités !
Ah ! mes amis, s'il était vrai que le succès de nos écoles dût préparer deux Frances pour l'avenir, c'est qu'il n'y aurait plus dans ce beau pays qui est le nôtre, il n'y aurait plus de respect de la liberté. Eh bien! oui, nous serions, dans ce cas, obligés d'accepter la lutte jusqu'à la mort. Nous voulons de la tolérance ; mais si on nous demande d'abandonner nos convictions, nous refuserons et nous combattrons jusqu'au bout pour protester contre cette trahison nouvelle, que la pire des tyrannies prétend nous imposer. L'unité nationale nous est chère ; mais l'unité dans l'apostasie, celle-là, jamais I
Seulement, je me hâte d'ajouter que ce sont là des perspectives vaines. En attendant qu'il nous soit donné de revoir le grand spectacle d'une France unanime dans la vieille foi qui est sa gloire, il reste entre nous et ceux qui ont le malheur de ne pas partager nos croyances, il reste un grand terrain sur lequel se maintient l'unité de notre pays. Ce terrain, c'est celui du patriotisme. Et si nous ne prétendons pas en avoir le privilège, nous revendiquons tous une place d'honneur dans les rangs de ceux qui aiment, qui servent la France, qui sont prêts à lui donner leur vie. Aux jours de nos désastres cette fraternité s'est révélée, entre tous cenyç. qui allaient mourir pour la patrie menacée. On n'a pas demandé
90 DISCOURS SUR l'Éducation
aux zouaves de Loigny s'ils avaient le droit de déployer la bannière du Sacré Cœur. Et ceux-ci, à leur tour, n'ont demandé à ceux qui combattaient à leurs côtés d'autre certificat que celui de la vaillance et du dévouement. La solidarité qui s'afïîrme ainsi aux jours de crise doit suffire à rassurer les prophètes de malheur sur l'avenir de Tunité française.
Mais aux jours de paix, si les divisions éclatent, il ne faut pas trop les redouter : elles répondent à la réalité de la situation, et, pour en prévenir les excès, une garantie suffît : la liberté de conscience.
Est-ce donc à nous, chrétiens, hommes de la vérité exclusive et absolue, est-ce à nous de rappeler aux partisans de la vérité facultative et mobile le respect des convictions sincères? Et croient-ils, ceux-ci, que, en nous jetant continuellement la Saint-Barthélémy à la tête, ils se donnent le droit d'opprimer nos âmes et de nous imposer leur impiété? Nous leur prouverons le contraire, n'est-ce pas, mes amis? Nous le leur prouverons en luttant jusqu'au bout. Mais pour persévérer dans la lutte on a besoin d'espérance. Et voilà pourquoi, une dernière fois, au nom de vos pères et de vos maîtres, au nom des bienfaiteurs et des patrons de cette maison, je vous remercie de nous en avoir donné l
DISCOURS
PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX