LE LENDEMAIN DU COLLÈGE
Mes CHERS Enfants,
Il y a ici beaucoup de personnes respectables : vos parents d'abord; puis vos maîtres, que vous ne sauriez pas appeler autrement que ^ères, parce qu'ils le sont en effet. Je vois aussi dans cette assemblée les administrateurs de ce beau collège, anciens élèves eux-mêmes ou parents d'élèves, qui ont mis leur expérience des affaires, leur intégrité, leur dévouement au service de cette maison pour en assurer les destinées.
Mais tous ces personnages sont ici à cause de vous. Ce n'est donc pas à eux que je m'adresse; habitués à s'oublier pour vous, ils m'en voudraient de m'occuper d'eux : ils me crieraient que c'est de vous qu'il s'agit, que vous êtes les héros de la fête et que c'est à vous qu'il faut parler.
Je vous parlerai donc, enfants, jeunes gens; mais de quoi? Je voudrais vous dire des chdses qui vous serviraient le plus possible et vous ennuieraient le moins
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possible : — un orateur de distribution de prix a le droit d'être ennuyeux, mais il ne faut pas qu'il en abuse.
Or, j'ai remarqué qu'à votre âge, ayant encore cette illusion que la vie est longue, on est pressé de la dévorer. Aujourd'hui paraît toujours banal ; c'est demain qui intéresse. Eh bien! soit, je veux contenter votre impatience : puisque aujourdhui^ c'est le collège, je vous parlerai de demain, le lendemain du collège.
Le lendemain du collège, c'est pour beaucoup de vous l'école préparatoire, la corniche ou la taupe : n'en parlons pas, cela ressemble trop à Vaugirard. Après, c'est le képi du saint-cyrien ou le claque du polytechnicien; après encore, Saumur ou Fontainebleau; au bout de tout cela, la garnison, le mariage, les galons, la croix. Ce sont là voies tracées ; on y glisse comme sur des rails. Je perdrais mon temps à décrire ce que d'avance vous connaissez si bien. Tout au plus vous dirai-je que si tous les uniformes se ressemblent, diverses sont les façons de porter l'épée. Pour servir la France sous cette noble livrée, c'est trop peu de l'honneur et de cette forme de courage qui sourit au danger et court à la mort comme à une fête : l'occasion en est trop rare. Ce qu'il faut à notre jeune armée, où vient s'encadrer la nation tout entière, ce sont des officiers qui lui rendent par le travail acharné, par l'étude austère, la consistance et la valeur professionnelle que le nombre menace de lui ôter.
Mais, si vastes que soient aujourd'hui les cadres militaires, ils ne sauraient contenir toute la génération que chaque année finissante tire des écoles et verse
DISCOURS A l'École de l'immaculée-conception 93
dans la société. Pour la plupart d'entre vous, le service ne sera qu'une dette temporaire payée à la patrie sous la tunique du troupier. De ce passage sous .les drapeaux, ils n'emporteront tout au plus qu'un grade dans la réserve ou dans la territoriale. En attendant que la guerre redoutée des mères, appelée par l'ardeur des cœurs de vingt ans, vous confonde tous dans les rangs d'un peuple en armes, il vous faudra chercher une voie et vous creuser un sillon.
Que serez- vous? avocats ou juges? médecins ou ingénieurs? fonctionnaires d'une république qui, par miracle, serait devenue la chose de tous? ou, dans la noble indépendance de la vie privée, industriels, commerçants, agriculteurs, serviteurs du pays, occupés, non à dévorer son budget, mais à refaire sa fortune en alimentant par le labeur et par l'épargne la source de ses richesses ? Je l'ignore. Ce que je sais bien et ce que je viens vous dire, c'est que la nécessité des temps nouveaux contraindra le plus paresseux d'être quelqu'un en faisant quelque chose. Produire ou disparaître, c'est l'inévitable alternative imposée à votre jeunesse par ce socialisme menaçant que l'orateur de Toulouae — le premier des deux — se flattait trop vite d'avoir enfermé dans un dilemme. •
Oui, mes amis, notre siècle a marché. Il s'est ouvert par l'émancipation du Tiers-État ; à tous les mêmes droits. Il s'achève par l'assujétissement des privilégiés : à tous les mêmes devoirs. L'ère des rentiers est tout près de se clore : l'argent qui dort ne nourrit plus le capitaliste; la terre qu'on afferme ne nourrit plus le
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propriétaire. Tandis que des rêveurs malfaisants s'attardent encore à maudire Tinfâme capital et cherchent le paradis social au travers des ruines qu'ils préparent, une force irrésistible remanie la distribution des richesses et appelle Tefifort personnel à combler le déficit du revenu. Ma jeunesse a vu le règne du 5 Vo ; pour votre âge mûr, jeunes gens, le 3 °/o ne sera déjà plus qu'un lointain souvenir. Que les jouisseurs s'en désolent : pour nous, chrétiens, c'est un beau jour qui se lève. Enfin, vous allez donc tous être forcés de devenir des hommes!
Quand je dis forcés^ je n'entends pas qu'il ne reste pour quelques-uns certains moyens d'échapper. Il y en a parmi vous peut-être qui hériteront de leurs parents une grande fortune. Ceux-là, s'ils étaient sages, pourraient encore durer une génération ou deux à ne rien faire ; à moins que, croyant leur fonds inépuisable, ils ne le mangent en peu d'années, auquel cas — la chose se voit chaque jour — ils seront encore plus vite ruinés que les autres.
Un second moyen d'éviter le travail , c'est de demander la richesse aux grosses dots de la finance. Mais cet argent fait d'injustice et de rapine, s'il a la vertu de déshonorer les vieilles races, n'a pas celle de les relever. Écoutez le murmure, autrefois timide et sourd, aujourd'hui audacieux et grandissant, qui s'élève contre cette alliance de l'écu du chevalier avec l'écu de cinq francs. Je ne vous conseille pas, ines amis, de vous placer par choix sur le chemin de ces colères .
Un troisième expédient qui est la contrefaçon du