‹ Mélange oratoiresChapitre 20 sur 51 · DISCOURS A L ÉCOLE DE L IMMACULEE- CONCEPTION · texte numérisé non relu

DISCOURS A L ÉCOLE DE L IMMACULEE- CONCEPTION

travail, c'est la spéculation, c'est le jeu. Jeu de bourse, jeu de courses, jeu de syndicat ou de baccarat, c'est toujours la même chose. Ce qui entre dans la poche de Tun est exactement ce qui sort de la poche de Tautre. On ne trouve là ni la sainte fécondité de la terre, ni celle du génie, ni celle du labeur. La richesse n'est pas produite, elle est brassée et traînée. Le hasard seul — ou la fraude, sa complice — décide de la direction du courant au sein duquel les mêmes ondes de fortune poursuivent leur course folle, portant le vice aux rives où elles abordent, laissant aux rives qu'elles désertent Tinfamie et le désespoir.

Voilà, mes chers amis, les seules voies qui s'offrent à vous pour fuir la peine. Si, comme je l'espère bien, elles vous font horreur, vous n'avez plus d'autre ressource que de regarder la vie en face et de la prendre d'assaut avec l'élan du courage honnête, de la probité fière, de l'effort intelligent.

Allez-vous donc vous lamenter là-dessus? Mais non, mais non, car c'est pour vous un grand bonheur. La force des choses se met de la partie pour vous ranger au devoir, pour vous mettre sur le chemin de l'honneur et du même coup sur le chemin du ciel.

Qu'est-ce qu'un chrétien ? C'est un homme qui combat toujours. « Le royaume de Dieu souffre violence, dit l'Évangile, et ce sont les violents qui l'emportent. » Imaginez un enfant gâté de la fortune : il est fils unique; il a trouvé à son berceau un riche héritage; il est né au sein d'une société moins vieille que la nôtre et qui connaît encore les privilèges. Mais il est baptisé, il

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croit en Dieu, il croit à Jésus-Christ et à la vie éternelle. C'est, si vous le voulez, le fils aîné du marquis de Gonzague, au xvi* siècle. Il veut sauver son âme. Ce n'est pas chose aisée. Autour de lui tout l'incite à l'orgueil, l'attache à la richesse, l'incline au plaisir. Pour rompre tant de mauvais charmes, pour échapper à la fascinalion de tant d'idoles, ce qu'il aura de mieux à faire, ce sera de détruire de ses propres mains sa destinée terrestre pour s'en refaire une autre toute de renoncement, de dépouillement et de sacrifices. Ah ! qu'il faut de fierté et d'héroïsme, pour remonter ainsi tous les courants de ce monde et tendre au port divin à travers les vents contraires!

Dieu vous a traités, mes amis, d'une façon moins rigoureuse. La loi du salut reste toujours la même, mais autour de vous, au lieu de la contrarier, tout la seconde. Pour être chrétiens, il faut toujours lutter contre soimême et contre les choses, mais la vie moderne vous engage comme malgré vous dans cette lutte et vous n'avez plus qu'à faire de nécessité vertu. Quand une armée en marche traverse un pays infesté d'ennemis barbares, la discipline et le courage, l'endurance et l'audace sont pour chaque soldat une question de vie ou de mort. Malheur aux fuyards, malheur aux traînards 1 II n'y a de sécurité qu'autour du drapeau. Telle sera, dans le monde où vous allez entrer, la condition de chacun de vous. Ou vous demanderez aux maximes de l'Évangile votre lumière, à la grâce de Jésus-Christ votre force, à son amour votre consolation et votre espérance, et alors serrés contre la croix rédemptrice,

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VOUS ne craindrez rien des accidents de la vie, de ses séductions ou de ses surprise s ; vous serez forts contre l'adversité qui abat, contre la prospérité qui grise, contre Toisiveté qui énerve, contre la cupidité qui endurcit, contre la volupté qui déshonore. Vous marcherez à la tête de votre siècle ; vous serez les premiers par la culture de Tesprit, par l'énergie du vouloir, par la dignité de la vie. Le monde reconnaîtra en vous ses chefs et vous serez les maîtres du temps présent pour avoir été les disciples de la sagesse éternelle.

Ou au contraire vous vous débanderez à la première alerte; vous serez les traînards de l'effort et les fuyards du sacrifice; vous gémirez sur les privilèges perdus et sur le malheur des temps qui ne permet plus de jouir sans rien faire; vos gémissements stériles ne vous empêcheront pas de rouler, enveloppés dans la déroute, jusqu'à ces régions infestées par la misère et le vice où la honte vous attend avec la ruine ; mais alors il apparaîtra à tous les yeux que vous avez déserté l'étendard du Christ, que c'est la loi de votre baptême qui vous a semblé trop dure et que, pour être des hommes, ce qui vous a manqué, c'est de savoir rester chrétiens.

Je pense que votre choix est fait ; et dans votre empressement d'aiguiller sur la bonne voie, je vous entends me demander quelques indications pratiques. Mon amitié ne vous les refusera pas.

Tous, vous voulez travailler au sortir d'ici, c'est convenu; mais comment Iravaillerez-vous?

La première question qui se pose est celle de la carrière à embrasser. Pour plusieurs, cette question est

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résolue d'avance : un attrait précoce, un goût prononcé, des circonstances de famille, la profession paternelle à continuer, que sais-je encore? des raisons prises en vous-mêmes ou autour de vous ont déjà décidé de votre avenir. Heureux jeunes gens 1 Vous ne connaîtrez pas les hésitations, les tristesses, les découragements du doute. Vous passerez du collège à l'école supérieure, puis au stage professionnel, sans autre changement que celui des matières d'études. La vision claire du but animera voire ardeur. Je souhaiterais pareille bonne fortune à tous ceux qui m'écoutent, mais je ne saurais la leur promettre. Trop souvent il m'est arrivé d'être le confident des incertitudes qui paralysaient vos aînés sur le seuil de la vie. A ceux donc qui ne voient pas encore la route se dessiner devant eux, je dois des encouragements et des conseils.

D'abord, si vous ne devez pas être officiers, vous serez soldats; soldats pendant trois ans ou pendant un an, selon que vous ferez des études ordinaires ou que vous ajouterez aux diplômes accoutumés celui du doctorat en droit, de la licence es lettres ou es sciences, celui d'ingénieur ou d'agronome.

Eh bien, pourquoi ne pas vous donner tout de suite cet avantage ? Ces grades supérieurs peuvent se conquérir en deux ans, en trois ans au plus. Ne vaut-il pas mieux donner à la Faculté les deux années supplémentaires que vous prendrait sans cela la caserne? Vous n'en serez pas moins bons soldats en cas de guerre, vous en serez mieux armés pour la vie [en temps de paix.

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Donc c'est entendu, vous allez vous inscrire à une Faculté. 11 ne reste plus qu'à la choisir. Et là encore, j'ai la présomption de croire que vous n'hésiterez pas sur le choix. Vos parents n'ont pas hésité pour vous, quand il fallait choisir le collège où vous deviez parcourir le cercle des études secondaires. Ils ont cherché pour vous une maison chrétienne, et, comme aujourd'hui l'alliance nécessaire de la religion et de l'enseignement ne se rencontre plus que sous les auspices de la liberté, ils ont préféré le collège libre et chrétien au lycée officiel et neutre.

Cette option a été faite pour vous et sans vous. -Aujourd'hui, vous avez votre mot à dire; d'accord avec vos parents, vous irez vous inscrire à la Faculté libre, la seule qui puisse être encore chrétienne. C'est en votre faveur que des législateurs éclairés ont abaissé, il y a dix-huit ans, les dernières barrières du monopole universitaire et fait entrer la liberté dans la citadelle, longtemps fermée, de l'enseignement supérieur. C'est pour vous que des Évêques ont ouvert à grands frais ces ateliers de haute culture où la foi vit côte à côte avec la science; c'est pour vous que des professeurs éminenls -y ont réuni tous les instruments de travail et créé ces traditions de labeur, ces trésors d'expérience et de méthode qui, d'avance, vous garantissent le succès. Vous n'imiterez pas l'incroyable légèreté de certains catholiques qui semblent ignorer l'existence de nos grandes écoles, ni la timidité plus étrange encore de certains autres qui craignent de compromettre leur avenir en restant fidèles à leur cause.

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Je vois donc déjà vos noms couchés sur nos registres. Les plus heureux parmi tous ont leor famille à Paris ; pour ces privilégiés, point d^établissement à faire. D'autres, moins gâtés, devront commencer à vivre seuls. Notre maison de famille réserve à ceux-là un foyer. Et s'ils n*y peuvent trouver place, la Conférence Olivaint, le Cercle du Luxembourg, les associations d'études, de piété et de charité sont là pour protéger et charmer leurs loisirs. Vous avez tous pris place dans les diverses alvéoles de la ruche. C*est bien : maintenant, il faut commencer à faire du miel.

Si vous avez opté pour la médecine, je ne suis pas inquiet de l'emploi de vos heures. L'engrenage du travail vous saisira dès le premier jour, et, à travers les cinq années du doctorat, auxquelles s'ajouteront peutêtre les quatre années de l'internat, il vous conduira, sans repos ni trêve, jusqu'à l'exercice de cette profession savante et dévouée, la plus voisine de l'apostolat, la plus belle après lui, celle qui unit le plus étroitement deux choses sublimes, la culture de la science pure et le don de soi à l'humanité.

Mais probablement vous aurez pris le chemin de l'École de Droit. Alors, défiez-vous des fausses apparences et des mauvaises traditions : apparences de faci*lité qui recouvrent une étude austère; traditions de paresse ou de présomption qui entraînent un trop grand nombre d'étudiants à renvoyer jusqu'aux dernières semaines de l'année la préparation d'examens réputés faciles — ils Tétaient peut-être autrefois — aujourd'hui sérieux et redoutables aux négligents.

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Mieux inspirés, vous vous mettrez à l'œuvre dès le

début. Vous suivrez les cours, parce que là seulement

on apprend à déduire la science de ses principes : les manuels et les répétitions ne parleraient qu'à votre mémoire. Vous plierez peu à peu votre esprit à la mâle discipline des études juridiques.

Entre temps, vous compléterez votre acquis littéraire. Vous vous formerez, par la lecture et par la composition, à Tart de penser, de parler et d'écrire. Ou bien vous demanderez aux sciences mathématiques et physiques cette initiation à la connaissance de la nature et de ses lois, sans laquelle vous ne seriez pas des hommes de votre temps.

Les sciences économiques et sociales vous attireront surtout. Cédez à la séduction, car c'est là que s'agitent les grands problèmes du siècle. Mais résistez à une tentation trop commune, celle de parler de ces choses avant de les avoir apprises à fond. Que de jeunes hommes se croient économistes ou réformateurs de la société, parce qu'ils se sont épris de quelques formules sans les avoir éclairées par l'étude des faits et des lois qui les régissent! 11 n'est peut-être pas un ordre d'idées où il soit aussi facile et aussi commun de masquer l'ignorance sous les dehors du système. On joue de l'antithèse; on oppose le passé au présent, le principe corporatif à l'individualisme : d'un côté, c'est l'âge d'or ; de l'autre, c'est l'enfer. Que de tirades victorieuses I Que de triomphes aisés I Ah ! j'espère bien qu'un jour vous aurez une doctirine à vous; mais, de grâce, ne commencez pas par là!

lOâ DISCOURS SUR L ÉDUCATION

Le préservatif contre ces périls, c*est la modestie de Tesprit alliée au courage de Tétude. Travaillez, apprenez, analysez, comparez. La généralisation viendra à son heure. Et, pour emprunter à un savant de nos jours une comparaison heureuse, jetez, au jour le jour, dans une tire-lire, les pièces de billon qui représentent vos acquisitions quotidiennes, jusqu'au moment où vous pourrez les changer contre une pièce d'or, je veux dire contre une pensée simple et féconde qui condensera sous un petit volume toute la valeur des connaissances entassées.

La vie de Tétudiant ainsi comprise n'est pas cette existence lâche et vide que plusieurs se figurent. Elle ne diffère de la vie de collège que par le caractère d'autonomie qui la distingue. Ici, c'est la règle qui vous encadre par le dehors; là, c'est la spontanéité qui vous meut par le dedans. Ici le maître apporte et impose à l'élève le savoir ; là, le disciple se porte de lui-même à la rencontre de la science.

La journée de l'étudiant véritable commence de bonne heure, comme celle du collégien; à la différence de celle-ci, elle finit tard, et si c'est quelquefois au profit du plaisir honnéle, de la distraction littéraire ou des relations de société, c'est le plus ordinairement au profit du labeur qui se prolonge.

Dans ces mâles exercices, le jeune homme apprend à se gouverner lui-même, à résister aux occasions qui le détourneraient du devoir, à préférer librement le bien au mal et l'effort au repos. Ce n*est pas seulement l'homme professionnel qui se forme en lui, c'est Thomùie

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tout court, Thomme dont Dieu a créé les éléments, Thomme que la famille a commencé, que le collège a dégrossi, qui s'achève lui-même dans une élaboration volontaire et progressive, faite de patience et d'énergie. Soyez des étudiants de cette sorte, mes amis, et je ne m'inquiète plus alors de l'étiquette qu'on devra plus tard joindre à votre nom. Qu'importe que vous soyez ceci ou cela ? Les circonstances en décideront. Dans les professions libérales, dans les fonctions publiques, dans la gestion des intérêts privés ou d'un mandat électif, vous serez des hommes, des citoyens, des serviteurs de l'Église et de la France ; vous forcerez le monde à compter avec vous, parce que vous vous serez forcés vous-mêmes à compter avec la loi du travail. Vos vertus naturelles, la probité, la constance, le désintéressement, la droiture développeront cette belle vigueur qui manque à la génération présente. Alimentées aux sources divines, elles feront honneur à votre foi et vengeront d'un injuste et stupide mépris vos fîères croyances et vos espérances immortelles. Après ce lendemain du collège dont je viens d'esquisser sous vos yeux la sévère et attrayante image, la vie terrestre vous ouvrira les perspectives d'un surlendemain plein de fécondité et d'honneur, en attendant le jour qui ne connaît plus ni hier, ni demain, parce qu'il est le présent éternel.

DISCOURS

PRONONCÉ

A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L'ÉCOLE SAINT-CHARLES à Saint-Brieuo, le 28 Juillet 1806.

NE rATTENDS QU'A TOI SEUL

Mes ghers Amis,

Il y a derrière moi, sur cette estrade, et devant moi, au fond de la salle, beaucoup de personnes qui, sans vous faire tort, ont plus d'importance que vous n'en avez encore. Cependant ce n'est pas à elles, mais à vous seuls que je vais parler. Et je suis sûr que ni vos parents, ni vos maîtres ne le trouveront mauvais, car eux aussi sont ici pour vous. Vous êtes les héros de la journée.

C'est une belle fête que la Distribution des Prix : doublement belle, et parce qu'elle couronne vos travaux, et parce qu'elle inaugure vos loisirs. Pourquoi faut-il qu'un usage aussi ennuyeux que vénérable m'impose l'obligation de vous faire payer d'avance et l'honneur

Aï

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des prix et la joie des vacances, en vous infligeant un discours? On voit souvent des hommes mêler de la douceur à ce qui est amer. Ainsi, gourmands que vous êtes, mettez-vous du sucre dans le café. Mais introduire de Tamertume dans ce qui est doux, et le faire exprès, distiller de l'ennui sur une fête joyeuse, se peut-il imaginer quelque chose de plus étrange ? C'est pourtant mon rôle, et je vous avoue qu'il me paraît ingrat. Aussi n'a-t-il pas fallu moins que l'invitation formelle de votre cher Directeur pour m'y contraindre, et je vous promets de n'abuser pas de la situation. J'essaierai d'alléger pour vous le poids de ce discours, en recourant à un procédé que je vous recommande pour le temps où, à votre tour, il vous faudra disicourir. Ce procédé est infaillible quand on veut se faire applaudir : c'est la brièveté. Si Ton n'est pas assez éloquent pour faire acclamer ce qu'on dit, on est béni de l'auditoire pour tout ce qu'on lui épargne.

Mais voici une circonstance qui aggrave mon cas. L'usage, ce tyran qui m'oblige de parler, veut encore que je vous donne des conseils. Des conseils! Quelle vanité ! Qu'est-ce que les conseils, sinon de l'expérience mise en bouteilles? Elle peut servir à ceux qui l'ont recueillie; mais quand ils la versent aux autres, ceux-ci, la plupart du temps, se défient de la drogue et refusent de la boire.

Il y a cependant une exception. Quand on a la bonne fortune, qui est aujourd'hui la mienne, de s'adresser à des auditeurs privilégiés, à qui la Providence a ménagé, depuis qu'ils sont au monde, la protection d'une

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tendresse déyoaée ; qui sont ]>assés des maios de parents pleins de sollicitude anx mains de maîtres comme ceux que je vois ici, on peut se risquer à donner des conseils, car on trouve le terrain préparé par la confiance et par Taffection réciproques.

Je voudrais donc vous apporter quelques avis utiles.

Tandis que je les cherchais, une sentence du bon La Fontaine m'est revenue à la mémoire. Elle se trouve, si je ne me trompe, dans cette fable de l'alouette dont le nid est menacé par les moissonneurs. Tant que le maître du champ ne parle que d'aller chercher des bras étrangers pour faucher son blé, la mère alouette ne s alarme pas, elle rassure ses petits. Mais le jour où le bonhomme dit à son fils : « Ne f attends qu'à toi seul », et annonce l'intention de se mettre lui-même àTœuvre, ce jour-là la prudente couveuse déclare que c'est le moment de déguerpir.

Ne (attends quà toi seul. Est-ce là un bon conseil? On peut se le demander, car la morale du bon La Fontaine n'est pas toujours très élevée, ni très pure. Et de fait, il y faut regarder de près. Si Ton prenait cette sentence dans un sens absolu et exclusif, elle serait fausse et dangereuse. Pour ne compter que sur soi, il faudrait ne dépendre de personne et n'avoir souci de personne ; être à la fois et tout-puissant et très égoïste. Or l'homme n'est pas tout-puissant, et il n'a pas le droit d'être égoïste.

Mais dans un sens plus restreint, la devise du moissonneur est tout ensemble très vraie et très salutaire. Cest donc à démêler, dans ce conseil, ce qu'il contient

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d*erreur et de vérité, que je voudrais consacrer ce bref entretien.

Faisons d*abord la part de Terreur. Non, il n'est pas vrai que Thomme puisse ne compter que sur lui seul. Car il est essentiellement dépendant. La foi et la raison, Tautorité et l'expérience s'accordent à lui affirmer sa dépendance. La vraie sagesse consiste surtout pour lui à savoir de qui il dépend, et à qui il doit obéir.

Il ne manque pas de maîtres, aujourd'hui, pour lui persuader qu'il ne doit obéir à personne, que sa dépendance ne fait de lui l'inférieur de personne, parce qu'il n'est dominé que par des forces aveugles. Mais Dieu, direz-vous? Dieu, répondent ces novateurs, est une hypothèse vieillie ; ce nom vénérable est une expression surannée, employée autrefois pour désigner cette force éternelle, cachée dans les choses et qui semble les régir, parce qu'elle les fait mouvoir selon des arrangements réguliers que nous appelons des lois. Par un abus d'anthropomorphisme, on a voulu placer derrière ces ois un législateur intelligent. De fait, l'intelligence n'est pas à l'origine des choses, comme un principe d'ordre ; elle apparaît plus tard, au cours de leur développement, comme un résultat.

Si cette conception est vraie, l'homme, sans doute, est loin encore d'être indépendant. Il doit compter avec la nature qui l'enlace et qui souvent l'opprime. Dads la société même de ses semblables, il n'est qu'une faible

lOft DI?Or>ri» SUR L ÉDUCATION

unité que domine la masse. Tootefois il n a pas de suparieur : cftr 1^ antres hommes sont ses égaux et Taniver9 ne le Tant pas. Il en est nne partie^ mais la partie la pins noble, pnisqne c'est en lai qae la pensée se rérèle. Jnsqn*à Inî, le développement des choses s'est fait dans la nnit de l'idée. C'est lai, comme Ta dit on impie célèbre qni, hélas! était an Breton^ c'est l'homme qni a fonmi, le premier, nne conscience à raniyers.

Donc il devra se mesurer avec ces forces qui Tenserrent, le pins souvent ruser avec elles, se tailler par son adresse an domaine de liberté chaque jour plus étendu, faire de la lutte astucieuse ou violente toute la loi de sa vie. En ce sens il sera juste de lui dire : « Ne t'attends qu*à toi seul v> : car s*il tient compte de ce qui n'est pas lui, c'est pour s'y soustraire ou s'en servir. Il subira les dépendances qu'il n'aura pu vaincre, mais il ne respectera rien ni personne.

Ce que devient la vertu dans cette donnée, il est aisé de le concevoir. Le système tout entier rend un son dur et brutal. Ni piété, ni pitié; le devoir identifié avec l'art de réussir: rhonnéteié des mœurs elle-même ramenée à de simples règles d'utilité ou d'hygiène: voilà l'idée que la nouvelle école nous donne de la morale.

Oh! je sais bien qu'elle s'en défend! M. Berthelot, avant de quitter ses cornues pour la diplomatie, avait pris la peine, Tannée dernière, de nous expliquer toute la beauté d'une doctrine que M. Brunetière avait le mauvais gotit de n'admirer point. La morale, parait-il, n'a rien à perdre à l'élimination de Dieu; au contraire* C'est quand Thomme sera définitivement affranchi des

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terreurs métaphysiques, quand il sera bien sûr de n'avoir pas derrière lui un maître transcendant, c'est alors qu'il s'élancera d'un essor inconnu jusqu'ici dans la voie de la perfection. 11 trouvera son Dieu devant lui sous la forme d'un idéal plein d'attraits et dont il se rapprochera sans cesse dans une intelligence toujours agrandie, dans une culture constamment affinée, dans une prépondérance croissante des instincts altruistes, qui finiront par emporter les derniers restes de l'égoïsme. Il ne faudra plus dire que Dieu est au-dessus de l'homme; il faudra dire avec un des apôtres de la société nouvelle * que « l'homme est en train de se faire Dieu».

Eh ouil nous connaissons ces belles tirades. Elles font le succès des rhéteurs et leur effet est souverain sur les amateurs de viande creuse. Mais la masse des hommes n'y verra jamais qu'un encouragement direct au contentement des passions. Car enfin, ce progrès qui doit nous mener si loin et si haut, an nous assure qu'il est fatal. Dès lors pourquoi y travailler? Il se fera bien tout seul. Mais vous le retardez en n'y travaillant pas? — Et qui m'oblige d'en hâter l'heure? Est-ce pour en jouir? Mais je puis trouver plus de jouissance à me satisfaire en suivant mes bas instincts. Pourquoi veut-on que je me sacrifie à l'avenir, à un avenir lointain, à une évolution que je ne verrai point? Au lieu de contribuer par mes privatioiïS à rendre meilleure et plus heureuse l'humanité de demain, qui m'empêche, si je ne dois

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