DISCOURS PRONONCÉ A L ÉCOLE SAINT-CUARLES
quelque conseiller perfide prétendait me soustraire à Thonorable dépendance qui me rattache à Dieu, je lui répondrais qu'il comprend mal les intérêts de ma dignité et de ma grandeur. S'attendre à gmlqu'un^ c'est une expression du vieux langage français, qui signifie : S'appuyer sur qmlqu'uHj mettre en lui son espoir. Or, bien longtemps avant La Fontaine, Jeanne d'Arc avait employé celte expression, mais au service d'une pensée bien différente. Quand les juges de Rouen lui demandaient sur qui elle comptait pour sa délivrance : « Je m'attends à Notre-Seigneur », répondait-elle. Et remarquez le contraste. Le fabuliste qui a dit : « Ne t'attends qu'à toi seul », n'en était pas moins un aimable paresseux. La bonne Lorraine disait : « Je m'attends à Notre-Seigneur », mais cela ne l'empêchait a pas d'entrer hardiment au milieu des Anglais », et d'y besoigner rudement avec son épée et ^a bannière. Il ne suffit donc pas, pour être vaillant, de ne compter que sur soimême, et l'humilité qui s'incline devant Dieu n'est pas une si mauvaise compagne de la vaillance. C'est une première vérité qu'il fallait établir.
Mais peut-être que j'ai été injuste pour La Fontaine. Peut-être que j'ai exagéré la portée de cette maxime : a Ne t'attends qu'à toi seul », dans laquelle il ne faudrait voir qu'une variante du proverbe : « Aide-toi, le Ciel t'aidera. » Ainsi comprise, la sentence du fabuliste n'est paç seulement inoffensive, elle est d'une haute
112 DISCOURS SUR l'éducation
moralité humaine et chrétienne; et si on l'applique à notre monde moderne, à cette société où vous allez entrer, jeunes gens, elle revêt un caractère de salutaire opportunité.
Oui, le temps est venu où, plus que jamais, l'homme doit être Tartisan de sa destinée. A d'autres époques, c'était pour tous un devoir, c'était déjà une nécessité pour le grand nombre; mais quelques privilégiés pouvaient se laisser vivre, et s'attendre à autrui. Aujourd'hui, faire soi-même sa vie est à la fois un devoir et une nécessité pour tout le monde.
Pour vous en fournir la preuve, je devrais parcourir avec vous tous les domaines où Thumanité a des intérêts à servir. Je me bornerai, pour être court, à une rapide énumération.
Commençons par en bas : c'est ainsi qu'il faut faire pour monter une échelle. Au bas de l'échelle des intérêts, je rencontre les intérêts matériels. Il n'en faut pas faire fi. u L'homme ne vit pas seulement de pain, » dit l'Évangile. Donc il vit aussi et d'abord de pain; or ce pain chacun doit le gagner. Mais la fortune, direzvous, n'est-eile point faite pour dispenser le riche de gagner son pain ?
D'abord elle n'a jamais pu l'en dispenser moralement. La loi du travail oblige tout le monde, et Ton peut dire que là où elle n'a pas la nécessité pour alliée, elle adresse un appel plus direct à la conscience.
Mais où sont-ils aujourd'hui, et surtout où seront-ils demain, ceux qui peuvent vivre sans gagner leur vie? J'ai connu dans ma jeunesse le règne du 5 %, Ce n'est