‹ Mélange oratoiresChapitre 24 sur 51 · DISCOURS PRONONCÉ A L ÉCOLE SAINT-CHARLES · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ A L ÉCOLE SAINT-CHARLES

exemples que ceux de ces habiles gens qu'il faut louer avec mesure et seulement pour leur savoir-faire, comme TÉvangile a loué Téconome infidèle.

Dans le passé de notre vieille France, qui fut entreprenante, elle aussi, mais toujours généreuse, nous trouvons d'incomparables figures. J'évoquais tout à l'heure celle de Jeanne d'Arc. En remontant plus haut, j'aurais pu évoquer celle d'un autre libérateur, Bertrand du Guesclin : et, plus près de nous, des colonisateurs comme Dupleix; et, de nos jours même, des savants comme Pasteur. Tous ceux-là ont cru en Dieu, et ils ont eu foi dans la volonté, dans l'effort et dans le génie de l'homme. Ni incroyants, ni fatalistes, ils ont su tout ensemble compter sur Dieu et sur eux-mêmes.

Soyez de cette race, jeunes gens. Plusieurs, parmi vous, vont quitter le collège pour n'y plus rentrer. Qu'allez-vous faire au sortir d'ici ? Vous irez, dans des écoles spéciales, vous préparer à la carrière des armes? Quelques-uns, oui, mais non pas tous. Et les autres? Ah ! j'ai peur qu'ils ne croient rien de possible en dehors de l'armée, sinon d'être fonctionnaires. Laissezmoi protester contre cette erreur.

Pourquoi ne préféreriez-vous pas à la servitude et à la médiocrité des emplois publics l'indépendance des professions libérales? Est-ce donc chose si enviable d'être substitut ou sous-préfet? Ne vaut-il pas mieux être avocat ou notaire ou médecin, industriel ou commerçant, agriculteur même? Oui, malgré la crise agricole, on peut encore tirer quelque chose de la terre, à deux conditions : la première est de vivre chez soi, sur

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son domaine, d'y vivre d'une vie simple et austère; la seconde est de ne pas assimiler la fonction de propriétaire à l'absence de toute fonction; de travailler, de demander à la science en même temps qu'à l'expérience le secret de conjurer le mauvais sort de la culture, et de compenser par l'élévation du rendement l'avilissement des prix.

Quand on fait cela, on reste libre, on acquiert de l'influence, on l'exerce autour de soi pour le bien : on recueille quelquefois l'ingratitude des hommes, et l'on s'en console par l'approbation de sa conscience et de Dieu ; mais souvent aussi Ton gagne la confiance de ses concitoyens, et l'on obtient leurs suffrages pour les représenter dans les conseils de la commune, du canton, du département, parfois même dans ce grand conseil de la nation dont j'ai la joie de saluer ici, parmi les patrons de cette maison, un des membres les plus éclairés et les plus sympathiques.

Eh bien î mes amis, pour vous préparer aux professions libérales, vous avez encore besoin d'un supplément de culture. Si vous vous décidez à venir le chercher à Paris, n'oubliez pas que l'Université libre et chrétienne est la continuation du collège libre et chrétien; que l'un et l'autre ont, de droit, la même clientèle, et vous réservent le même dévouement.

Donc, au moment de vous inscrire à une Faculté, ne vous trompez pas de porte. Venez à nous; et je ne vous promets pas de faire de vous des hommes et des chrétiens, ce serait démentir tout mon discours; je vous promets plus modestement de vous aider à devenir des

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hommes et des chrétiens, de vous faciliter cette tâche ; mais il vous restera toujours à l'accomplir vous-mêmes. Car si Ton a pu dire d'hommes partis de rien et arrivés à tout que, à défaut d'aïeux, ils étaient tils de leurs œuvres, il est plus vrai encore de dire de chaque homme dont la destinée est faite en ce monde : il est le fils de Dieu et de sa volonté 1

DISCOURS

PRONONCÉ

an palais des Académies de Bruxelles, le 29 mai 1896.

Excellence,

Mesdames,

Messieurs,

Quand on vient de loin, attiré par une invitation honorable, au milieu d'une société d'élite, on commence d'ordinaire par se confondre en remerciements. C'est Texorde obligé. Mais nous vivons dans un temps de révolutions. Toutes les règles sont méconnues. Ne lisais-je pas hier un recueil de poésies qui contient des vers de quatorze pieds et au delà? 11 paraît que c'est très beau, parce que c'est révolutionnaire. Eh bien, moi aussi, je veux être révolutionnaire. Au lieu de remercier les aimables organisateurs de cette réunion, je vais tout d'abord éclater contre eux en reproches. A l'exorde insinuant je substitue l'exorde ex abrupto.

Oui, Monsieur le Secrétaire général de la Société des Étudiants de Bruxelles, vous m'avez pris en traître.

J'étais à Rome, il y a un mois, lorsque me parvint votre première missive qui m'invitait à visiter votre Cercle et à dire quelques mots à ses membres. « Qu'à cela ne tienne, ai-je répondu. Des étudiants catholiques, c'est mon afiFaire. Mais des étudiants comme ceux qu'on voit à Bruxelles, qui, non contents de porter haut l'étendard de leur foi, n'ont pas craint de le planter dans une citadelle jusque là occupée par l'ennemi, oh! pour ceux-là, que ne ferait-on pas? J'irai donc les voir, nous causerons familièrement dans le local du Cercle ; nous nous encouragerons mutuellement à la lutte commune. Et certes, j'aurai moins à leur donner qu'à recevoir d'eux-mêmes. Fortifié par ces entretiens, je retournerai à Paris pour dire à nos jeunes gens ce qu'on sait faire ici, dans cette terre classique de l'initiative catholique et de la liberté civile. C'est entendu, je suis votre homme. »

Une fois nanti de ma promesse, votre secrétaire change sournoisement les conditions du contrat : la réunion n'aura pas lieu au siège de la société, ce serait trop petit. — Comment? Mais ce n'est donc pas une réunion familière ? — Pas du tout : c'est une séance solennelle. On empruntera le Palais des Académies. Il y aura des députés, des sénateurs, des ministres. — Mais c'est une trahison. Je ne suis point prêt à parler devant une telle assemblée. Je n'ai rien à dire qui soit digne d'elle. — Que m'importe I répond le perfide imprésario. Voici votre engagement. Exécutez-vous.

Que faire? Protester? Oh! la protestation, c'est bien beau, mais cela ne sert pas à grand'chose. En France,

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depuis vingt ans, nous ayons fait une grande consommation de ce spécifique, et nous sommes de plus en plus malades. En Belgique, on ne s'est pas contenté de flétrir les oppresseurs de la liberté chrétienne, on les a jetés dehors. Cela Tant bien mieux. Toutefois, ce procédé n'est pas à ma portée en ce moment. Je ne puis vraiment pas mettre à la porte ceux qui m'ont invité chez eux ; et puisqu'il ne sert de rien de protester, il faut que Je trouve un autre moyen de les punir. Ce moyen, le voici : je vais faire ici, devant ce brillant auditoire, ce que j*aurais fait dans une modeste réunion d'étudiants. Je vais parler à cette jeunesse, avec simplicité et franchise, de ce qui la touche. Et s il ressort de là qu on a dérangé pouf peu de chose une illustre assemblée, qu'on a mis le grand couvert et tiré des armoires la vaisselle plate pour servir des radis et des noisettes, les reproches iront droit aux vrais coupables, ils atteindront en pleine poitrine ceux dont je me plains moi-même, et je serai vengé.

C'est donc à vous, jeunes gens, que je m'adresse. Vous èles des étudiants catholiques : des étudiants, c'est-à-dire de jeunes hommes occupés à s'armer pour le combat de la vie; des catholiques, c'est-à-dire des hommes qui ont reçu de Jésus-Christ et de son Eglise leur conception de la vie et les moyens de la suivre.

Je voudrais vous dire d'abord un mot de la vie moderne : quels traits la distinguent de la vie du passé, quels éléments elle revendique pour faire l'œuvre qu'elle croit sienne.

Puis je devrais comparer ce programme avec celui

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de la vie chrétienne. Est-ce le conflit ou rharmonie qu'il faut montrer entre l'une et Tautre? Si le conflit apparaît, est-il irréductible? Si Taccord est possible, quelles en seront les conditions?

Ces questions vous touchent de près, vous qui êtes les hommes de demain. Et qui sait ? A cause de l'espoir qu'ils mettent en vous, peut-être intéresseront-elles aussi les hommes d'aujourd'hui.

Commençons par le programme de la vie moderne.

U se développe dans toutes les provinces de l'activité humaine. Parcourons rapidement les principales.

Dans l'ordre intellectuel, d'abord, quelle est la tendance propre à l'esprit moderne ?

H y a vingt ans, je n'aurais pas hésité à répondre : c'est la tendance scientifique. Et par ce mot science^ j'aurais entendu, non pas tout l'ensemble des connaissances réfléchies, mais très spécialement la science de la nature, la science expérimentale.

C'était l'époque où la classification d'Auguste Comte régnait sans conteste : au plus bas degré du développement humain, la période théologique avec ses trois stades : le fétichisme, le polythéisme, le monothéisme. Au-dessus de la zone religieuse, la zone métaphysique, où la raison humaine ne relève plus que d'elle -même. Enfin, au sommet, la période scientifique où l'humanité est entrée pour n'en plus sortir. La philosophie, comme la religion, est devenue inutile. On n'a plus

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besoin de ses services. C'est à la science qu'il faut out demander, même les secrets de la morale.

Aujourd'hui l'unanimité est rompue : l'esprit moderne hésite et se trouble. Quelques-uns de ses représentants persévèrent à tout attendre de la science, d'autres en désespèrent. Le mot de banqueroute a été prononcé.

Cependant la science tient trop de place dans la vie moderne pour qu'on songe beaucoup à s'en passer. On continuera donc de la cultiver, de la promouvoir, même de la vanter. Elle justifiera cette confiance en enfantant de nouvelles merveilles. Mais de plus en plus elle se montrera impuissante à donner le sens de l'énigme qu'est la vie humaine. Alors, si Ton persiste à dédaigner la métaphysique, à confiner la raison dans un subjectivisme fermé, les âmes ne trouveront plus de refuge que dans un mysticisme, sans fondement intellectuel, dans une foi désespérément voulue, à laquelle manquent les raisons de croire.

Dans l'ordre moral, l'esprit moderne se caractérise par deux tendances opposées.

L'une dérive directement de Fesprit scientifique : c'est la tendance évolutionniste. On applique à la doctrine des mœurs l'idée transformiste. Plus de devoir absolu. L'homme se fait, en vivant, sa règle de bien vivre.

Laissée à elle-même, cette tendance aboutit, en éthique, à la glorification du plus féroce égoïsme. Quelle est, en effet, la conception darwinienne? C'est le triomphe de la force. Ce qui est doit être. Ce qui

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prévaut est légitime. Et si la vie est un combat, le devoir est de vaincre, par conséquent, d'écraser les faibles.

Mais comment fonder une morale sur un tel principe ?

On se souvient alors fort à propos qu'il y a dans la nature humaine une tendance opposée, celle qui se manifeste par la bienveillance et par la pitié. Celle-là apparaît, en ce siècle scientifique, comme un legs de la période littéraire du siècle dernier. Si l'on y regarde de plus près, on découvre qu'elle a plus haut ses origines, qu'elle appartient à l'héritage chrétien.

Mais on ne veut pas relever de l'Évangile dans la constitution de la morale. Que faire donc? On tente une synthèse naturelle des deux inclinations rivales. On essaie de faire sortir Vaîtruisme de Végoïsme, L'homme fait bien de chercher son bien. Mais l'expérience et la civilisation lui révèlent l'insuffisance de l'égoïsme brutal pour procurer le bonheur. Il est plus sage, il est plus utile de généraliser le bien, de le vouloir pour les autres comme pour soi. Un égoïsme rafBiné, éclairé, nous porte ainsi à chercher l'avantage d'autrui. Peu à peu cette tendance se fortifie par l'exercice. Elle peut même finir par devenir dominante. On nous fait entrevoir, non plus à l'aurore, mais au déclin des temps, un âge d'or nouveau où chacun sera plus avide du bien de tous que de son bien propre. Et ce sera la perfection de la morale. Il n'y aura plus ni obligation, ni sanction, mais des instincts épurés et sublimes. C'est là qu'aboutira le transformisme de l'appétit.

Dans l'ordre social, la pente irrésistible est vers la

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démocratie. Ce que Sieyès disait du Tiers-État, il y a cent ans, Tesprit moderne le dirait volontiers du qtuJhtrième État : qu*a-t-il été? Rien. Que doit-il être? Tout. Autrefois on opposait le poids au nombre. Les suffrages ne se comptent pas, disait-on, ils se pèsent : non numerantur, sed ponderantur. Désormais le poids sera du même côté que le nombre. Une seule question est intéressante, celle du sort de la multitude : on Tappelle la question sociale^ comme si tout le reste n'intéressait pas la société.

Aussi le grand levier de la vie publique, c'est le suffrage universel. Nul n'a plus le souci du bonheur du grand nombre que le grand nombre lui-même. C'est donc à lui qu'il faut tout livrer. Essayer de rompre ce courant est chose impossible. Honneur aux catholiques belges, à leurs hommes d'État, à tous ceux qui ont suivi leur direction I Ils ont su, en cédant à temps, introduire dans cette machine formidable quelques éléments pondérateurs et faire une place, dans l'organisme démocratique, à l'esprit conservateur représenté par la famille.

Armées du suffrage universel, les nations modernes ont à résoudre les plus redoutables problèmes.

Eh quoi ! ces problèmes sont-ils donc nouveaux? Ou du moins, faut-il accorder à quelques-uns de nos amis qu'ils empruntent aux conditions de la vie moderne, aux progrès du machinisme et de la grande industrie, une particulière acuité?

Je ne le crois pas; et dussé-je heurter des convictions respectables, je dirai franchement que je pense tout le contraire.

Les transformations du régime du travail, l'ardeur plus grande de la concurrence, la solidarité que les moyens de communication et d^échange créent entre les nations au point de vue économique, peuvent bien, ici et là, engendrer des misères passagères qui sont réellement propres à notre temps. Mais ce ne sont que des accidents, largement compensés, j'imagine, par l'immunité dont nous jouissons à l'égard de ces grand'S fléaux, de ces famines périodiques qui ravageaient l'ancien monde et qui sévissent encore aujourd'hui dans l'Extrême-Orient, là où n'a pas pénétré le système qu'on voudrait nous dépeindre comme une cause de ruine.

Dans l'ensemble, je n'hésite pas à dire que la condition de la multitude est meilleure sous le régime moderne. Et c'est précisément dans ce bien-être agrandi et généralisé que je crois pouvoir chercher l'explication du caractère menaçant que prend, de nos jours, la question sociale. A mesure que le prolétaire est moins misérable, il devient plus libre, partant plus exigeant. Toute amélioration de son sort met en liberté — comme disent les chimistes — une somme de sensibilité qui repousse violemment la souffrance et appelle impérieusement la jouissance.

Cela n'est pas un mal, puisque c'est le résultat d'un bien. Mais c'est incontestablement un péril. Comme il est impossible de contenter toutes ces nouvelles convoitises, il faut pouvoir les modérer. Un frein est nécessaire, qui agisse au dedans, qui atteigne la volonté libre pour l'arrêter à la limite des revendications in-

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justes et violentes. Et ce n'est point encore assez. Il faut aussi une consolation et une espérance, pour rendre supportables les maux présents et projeter sur un ayenir meilleur les désirs inassonvis.

Ce frein ne peut être que la morale chrétienne, la seule qui soit à la fois efficace et populaire, qui agisse sur les consciences et demeure à la portée des simples en même temps qu'elle contente les plus fiers esprits.

Cette consolation, cette espérance ne se sont jamais trouvées en dehors de TÉvangile. Il n'y a qu'un homme qui ait osé dire : Bienheureux ceux qui pleurent, et cet homme n'a pu dire cela que parce que, étant Dieu, il disposait du bonheur dans l'avenir.

Malheureusement, ceux qui les premiers ont pris la tête du mouvement démocratique n'ont eu qu'un but : arracher au peuple sa foi religieuse.

Aujourd'hui qu'ils ont tristement réussi, ils n'ont plus que deux partis à prendre : se rejeter en arrière dans une réaction aveugle et violente, ou précipiter le mouvement et pousser vers l'abîme.

Vos libéraux, en Belgique, ont pris le premier parti. Ils sont devenus des conservateurs sans principes, les tenants de l'égoïsme. Et là est l'explication de leur écrasement.

Chez nous, ils se partagent : les radicaux se sont mis à la remorque des socialistes ; les opportunistes laissent tout faire en gémissant et regardent de côté pour voir s'il ne va pas leur arriver, je ne sais d'où, un sauveur.

Donc ici encore le désarroi règne; et ce mot est le seul qui exprime l'étal des esprits en cette fin de siècle.

Enfin jetons Un regard sur la vie moderne dans l'ordre des relations privées.

Pour en mieux juger, considérons-la chez ceux qu'on peut appeler les modernes par excellence : les Américains.

Nous trouverons d'abord chez eux une tendance excellente : c'est la tendance à se suffire, c'est l'esprit d'initiative, ce qu'ils expriment d'un mot bien difficile à traduire : le Self-help,

En Europe, nous ne sommes pas assez modernes à cet égard. Ou plutôt les choses sont modernes et les hommes retardent. Le fils de famille compte trop sur l'héritage, pas assez sur son labeur, sur son audace. Voilà pourquoi nous sommes distancés.

Le temps approche où, dans le monde entier, on comptera sur ses doigts les hommes qui pourront vivre sans travailler. Car le capital est plus que jamais mobile : ceux qui dorment dessus ne l'empêchent pas de s'écouler dans les mains agiles tendues pour le saisir.

Gela est plutôt un bien ; et c'est sans tristesse et sans eflfroi que je vois disparaître dans le passé le règne des rentiers.

Mais il s'en faut que les entreprises du Self-help suffisent à caractériser la vie moderne.

Il faut y ajouter ces deux traits : la rapidité et V échange.

Tout se fait vite ; rien ne se fait isolément. Tout retentit partout.

Là encore, à prendre la chose en soi, la morale chrétienne n'a rien à redire. Mais il y a un péril.

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A vivre ^ vite, on risque de mai asfiiireir les fMidementa de T existence.

Et parr^e que Tactioii d*iiii seul fiût vibirer toute la masse, les erreurs commises sont plus diâleilemeiit réparables et leurs conséquences vont plu» lom qu'autrefbii^.

Les grand» problèmes qui, de tout temp»^ oot tourmenté r esprit humain, ne sont pas devenus pîus faciles à résoudre.

Mais d'abord la tradition est partout ébranlée. Rien n'échappe à la critique.

Puis^ tandis que le besoin devient plus pressant pour chacun de ne faire sur toute» clLose»^ à Teneontre de plusieurs, une conviction personnelle, le loi^r manque plus que jamais pour se livrer au travail de la recherche.

Vous me direz que la presse y supplée en mettant à la portée de tous des moyens rapides d^ information.

Et moi Je vous signalerai là un nouveau danger.

La presse 1 Ah ! c*est bien pour notre âge ce que la langue était pour Esope : ce qu il y a de meilleur et ce qu'il y a de pire. Et la comparaison est juste : car la presse n'est qu'une langue humaine muLtipUée par Tinfîni.

Il y a une bonne et une mauvaise presse ; une presse de vérité et une presse de mensonge ; une presse de propagation du bien, une presse de corruption et de scandale; une presse honnête, qui sert les nobles causes; une presse vénale, qui fait métier de chantage.

Entre les deux le choix n'est pas douteux. Mais ce n'est pas de ce choix qu'il s*agit. Je considère en ce

moment la presse en elle-même, dans les conditions essentielles de son fonctionnement. Je dis que, si elle est devenue une nécessité de la vie moderne, elle en est aussi le fléau.

D'abord elle a pour qualité intrinsèque certaines aptitudes qui partout ailleurs seraient des vices : par exemple, Tindiscrétion.

La presse vit de publicité à outrance, de révélations surprises et jetées bruyamment à tous les échos. Ne lui en faites pas un reproche : c'est sa loi. Mais que devient alors le secret, que nos pères appelaient avec raison le nerf des aflFaires ? Il y a tant d'historiens prêts à raconter notre vie qu'ils nous empêchent de la vivre. Ils font l'office de paratonnerres, attirant sans cesse l'électricité onde par onde et, par là, l'empêchant de s'accumuler et d'acquérir la force que la tension devait lui donner. Vous me direz que les paratonnerres sont bienfaisants : oui, mais c'est parce que la tension élec-. trique des nuages serait dangereuse. Il n'en est pas de même de l'électricité humaine. Si elle ne s'accumule, elle demeure inerte. Or la presse la disperse à mesure qu'elle se forme, et le résultat, c'est la stérilité. L'homme qui réfléchit voudrait faire un livre. Les journaux ne lui en laissent pas le temps. On force son domicile pour lui arracher, dans Vintervietv de doctrine, mille fois pire que Vinterview de personnes, une pensée qui n'est encore dans son esprit qu'à l'état de nébuleuse. On le surprend au moment où il va se mettre à table, au moment où il prend son chapeau pour sortir. Que pensez-vous du bi-métallisme? — Rien, Monsieur. — Alors, il me faut

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