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LA PHILOSOPHIE AU XIX« SIÈCLE

Messieurs,

Convié par les organisateurs de cette solennité académique à vous apporter de France, de la France croyante et pensante, un témoignage de fraternelle sympathie, j'ai accepté sans réfléchir, et j'ai bien fait ; car la réflexion m'eût fait hésiter. Je me serais demandé si, au delà des félicitations dictées par l'amitié, j'avais quelque chose à vous offrir, une pensée personnelle, une appréciation compétente de vos efforts , une contribution, si petite fût-elle, à l'œuvre que vous faites en commun; et la vérité m'eût imposé une conclusion négative. Cependant on ne m'invitait pas seulement à me joindre à vous dans la joie de cette fête; on m'invitait à vous parler : le programme était indivisible; n'étant pas prêt à le remplir convenablement tout entier, n'était-il pas plus sage de le décliner tout entier?

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Oui, sans aucun doute, voilà ce que la réflexion m'eût persuadé. J'ai donc bien fait, dans mon intérêt, de ne pas trop réfléchir. Je me serais privé, en le faisant, d'un salutaire réconfort et d'un spectacle bien nouveau pour un catholique français : celui d'un Gouverneur de province membre d'une association d'anciens étudiants catholiques, et présidant leur réunion, en présence d'un Ministre du Roi, dans une maison de Jésuites. (Applaudissements.)

Mais si, pour moi, j'ai sujet de m'applaudir d'être venu, je crains fort que, pour vous, il n'y ait lieu de le regretter. Les hommes devant qui je parle sont les hommes d'une seule œuvre qu'ils ont fait vivre cinquante ans et dont ils ont le droit de montrer avec orgueil la vitalité puissante. Seuls ils sont en mesure de la faire voir telle qu'elle est. Je risquerais, en l'appréciant en détail, de prouver seulement que je la connais mal.

Pour masquer mon incompétence, je crois prudent de chercher un refuge dans quelques idées générales qui ne me semblent pas sans relations avec votre œuvre. Je me représente celle-ci comme une sorte de fragment d'Université, fragment autonome, où la Philosophie règne en souveraine, usant de son empire sur les intelligences pour les maintenir sous le rayonnement de la Foi. C'est donc de la Philosophie que je voudrais vous dire quelque chose aujourd'hui. Il s'en faut de quatre années à peine que le jubilé cinquantenaire de votre collège coïncide avec le grand jubilé du siècle. L'heure de l'examen de conscience final est

venue pour cette période, déjà longue, de l'histoire humaine. Ëh bien! si nous tentions, du moins à Tétat d'ébauche, Texamen de conscience de la Philosophie contemporaine, peut-être sortirait-il de là l'ébauche aussi d'un programme d'action pour les philosophes chrétiens, du moins pour ceux qui n'ont pas, comme moi, le fâcheux honneur d'appartenir à la première moitié du xix® siècle, et qui peuvent se flatter de mettre au service du xx* autre chose que « les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint » . {Protestatùms.)

- Deux choses me frappent dans ce passé de cent années : c'est d'abord l'évolution de la Philosophie séparée ; c'est ensuite la renaissance de la Philosophie chrétienne. Et de cette double histoire il nous est permis de dégager une conception éminemment pratique : celle du rôle qui appartient aujourd'hui à la Philosophie chrétienne, pour reconquérir l'hégémonie des intelligences sur la Philosophie séparée.

' J'appelle Philosophie séparée celle qui, non contente de revendiquer pour la recherche rationnelle l'autonomie de ses méthodes, prétend sufîire, sans un enseignement divin, au gouvernement total de la vie humaine ; celle qui, à l'égard de la religion révélée, décline aussi bien le rôle d'alliée que celui de servante, pour revendiquer celui d'héritière.

Au début: de son émancipation, elle a fait comme

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tous ceux qui veulent étaler une indépendance de fraîche date : elle s*est précipitée aux extrêmes. Ainsi, parce que la Philosophie chrétienne cherchait dans les données de la conscience de quoi maintenir la réalité de Finvisible de l'âme et de Dieu, la Philosophie séparée, à Taurore de ce siècle, s'est livrée aux méthodes du Sensualisme pour aboutir aux conclusions du Matérialisme. Condillac a été son oracle, Cabanis et Broussais ses interprètes, du moins en France. C'est par une pente insensible qu'elle est remontée avec Laromiguière, puis avec Royer-Collard, vers ces régions moyennes où l'avait précédée le sage génie des Ëcossais, où Tattendait enfin le génie diplomatique de M. Cousin, pour la réconcilier avec Tidéal par une infusion de pensée germanique et, de ces éléments hétérogènes, composer cette doctrine de compromis et de convention qui s'est appelée l'Éclectisme spiritualiste.

Autrement vigoureuse et scientifique, mais autrement révolutionnaire aussi fut en Allemagne l'œuvre de Kant; et, comme toutes les révolutions, elle fut plus forte que son auteur. Vainement celui-ci essaya-t-il de contenir par son dogmatisme moral le criticisme intellectuel qu'il avait déchaîné; le criticisme emporta toutes les barrières, traversa les systèmes partiels et opposés de Fichte et de Schelling pour trouver sa suprême expression dans l'idéalisme hégélien. Vers la fin du règne de THégélianisme en Allemagne, ' le Positivisme naissait en France et en Angleterre. Après une débauche de métaphysique, un grand jeune

de la raison ; ]a science expérimentale supplantant la Philosophie ; toute connaissance réduite à l'enchaînement apparent et au déterminisme des phénomènes; toute synthèse ramenée aux proportions d'une classification des sciences : tel fut Je régime auquel furent soumises les intelligences pendant le troisième quart du siècle.

Quand on commença de s'en lasser, Schopenhauer et son école offrirent une diversion au découragement de la pensée en attirant le problème du côté de la volonté. Hegel avait mis l'idée abstraite à l'origine des

choses, la pensée avant le pensant; le Pessimisme y substitua le vouloir et lui donna la priorité sur le savoir. Vouloir aveugle, donc vouloir maladroit et malfaisant, cause du mal par là même qu'il est cause de l'être. Cette fantaisie étrange eut, comme système d'explication du monde, une fortune assez médiocre ; son efficacité morale fut plus grande Qt parlant plus funeste : elle dure encore et se fait sentir jusque chez des âmes chrétiennes qu'elle rend réfraclaires à la sublime sagesse de la Croix.

C'est encore une philosophie de la volonté, mais infiniment plus morale -dans ses tendances, que celle qu'a tentée d'acclimater, il y a vingt ans, l'école néocri ticiste de M. Renouvier. Plus d'un philosophe a remarqué — et notamment un des meilleurs et des plus éminents, qui est en outre un grand chrétien, M. OUé- Laprune — que la recherche de la vérité est aussi une œuvre morale et méritoire. Partant de ce fait, qu'on ne saurait plus contester, les philosophes dont je parle

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allaient jusqu'à subordonner la vérité, cet absolu, à cette contingence, la liberté humaine. Descartes avait fait dépendre de la volonté de Dieu les essences des choses : c'était déjà trop ; mais à cette volonté parfaite qui plonge sa racine dans l'être nécessaire, substituez notre volonté chercheuse et défaillante, et voyez ce qui reste pour fonder la connaissance et écarter le scepticisme.

Ces tentatives d'appuyer sur le vouloir l'explication suprême des choses accusent le désarroi de la Philosophie séparée : toutefois, elles n'ont exercé sur la pensée contemporaine qu'une influence assez restreinte. Le dernier quart de ce siècle appartient à une doctrine dont la fortune rapide a été plus brillante, l'empire plus étendu et plus durable. Les travaux des naturalistes ont apporté des encouragements nouveaux à une conception philosophique dont Lamarck, il y a cent ans, avait été l'initiateur. Darwin, observateur incomparable,n*a pas résisté à la tentation de ramasser ses observations en une vaste synthèse qui les dépasse et que Spencer, en Angleterre, Haeckel, en Allemagne, ont élargie jusqu'aux proportions d'un système général de l'univers. Empruntant à la physique l'idée de la transformation des forces, à l'étude des races vivantes — et disparues — celle de la transformation des espèces, on a marié ensemble le génie moderne du Positivisme et l'antique Philosophie de l'Immanence. Le Monisme est né de cette union . Ce grand animal que se Gguraient les anciens, dont la vie embrasse l'universalité des temps, dont tous les pbé-

ttomènes de pensée et d'action expriment les modes d'activité, n'est-ce pas, à peu de chose près, ce que la philosophie la plus récente nous propose comme la catégorie unique où il faut faire entrer toutes choses? Matière et esprit, réalités et apparences, intégration et différenciation, lois physiques et lois morales, tout est un dans cet être, objet total de la pensée, et qui, par la compréhension infinie de son immanence, exclut et relègue hors du concevable l'idée même de la transcendance.

Voilà, si je ne me trompe, le dernier stade de la Philosophie séparée en ce siècle. Elle y est arrivée de tous les points à la fois et par toutes les voies. Le Monisme est le lieu de rencontre des deux tendances qui s'étaient jusque-là partagé les esprits, l'une positive et scientifique, l'autre idéaliste et métaphysique. Aussi peut-on à peine distinguer dans la nouvelle doctrine les marques particulières que les systèmes reçoivent d'ordinaire de leur contact avec le génie de chaque nation. Le Positivisme d'Auguste Comte ne ressemblait que de loin à celui de Stuart Mill ou de Bain. L'idéalisme allemand se scindait en écoles distinctes et rivales. Aujourd'hui, c'est une coalition des génies les plus opposés ; et ce n'est certes pas le moindre péril avec lequel ait à compter la pensée chrétienne. A mon humble aviSjC'est même le plus grand. On ne veut faire attention en ce moment qu'à la question sociale ; elle est grave, en effet, car il ne s'agit pas de moins que de l'existence pour la société actuelle; et je comprends que, pour celle-ci, ce soit là, de tous les problèmes, le plus

intéressant. Aux philosophes trop absorbés dans leurs spéculations, elle semble dire : « Prenez garde : vous allez avoir le sort d'Archimède. Il n'a pas voulu lever le nez de son problème, et il est tombé sous le glaive brutal du soldat romain. » — Cest vrai. Et cependant Archimède avait-il tort d'attacher plus de prix à la recherche de la vérité qu'à la conservation de sa propre vie? Celte vie était d'avance promise à la mort : il lui donnait sa plus grande fécondité en la vouant jusqu'à la fin au travail de la pensée. Et ne peut>on pas dire aussi de nos formes sociales qu'elles sont destinées, quoi que nous fassions pour les protéger, à disparaître un jour sous la poussée des choses? Nous faisons bien pourtant de les défendre, car la résistance à la nouveauté brouillonne est aussi un facteur du progrès. Toutefois, il y a quelque chose de plus important que de relarder les révolutions si l'on ne peut les empêcher : c'est de ménager aux sociétés qui doivent remplacer la nôtre le patrimoine de vérités dont elles ne pourraient se passer sans mourir. {Applaudissements . )

Eh bien, c'est ce patrimoine qui est menacé aujourd'hui. 11 se peut que le socialisme ait un jour raison des répugnances qu'il nous inspire. On verra alors des groupements humains fort différents de ceux dont l'économie séculaire nous semble liée aii sort de la civilisation. 11 serait peut-être plus juste de dire que ce sera une civilisation nouvelle ; et il nous est bien permis d'en redouter pour nos neveux l'aventureuse expérience. Mais ce ne serait pas seulement une civili-

sation risquée, ce serait une barbarie qui recueillerait notre héritage, si les principes fondamentaux de la morale et du droit étaient séparés de leurs attaches nécessaires avec le Décalogue et avec l'Évangile. Or, c*est bien là ce qui se prépare dans cette réconciliation du Positivisme et de lldéalisme sous la forme menaçante du Monisme. Là, il n'y a plus de place pour le vrai Dieu, ni pour la liberté humaine. Dieu n'est plus qu'une expression vieillie. Absorbée dans l'immanence des choses, la cause première perd sa transcendance, sa réalité propre et distincte, sa souveraineté suf le monde. La liberté n'est plus qu'un aspect supérieur du déterminisme universel. La morale, réduite à l'altruisme, se perd dans la sociologie et cesse de régir la vie individuelle. Voilà ce qu'on célèbre d'avance comme un progrès. Dernièrement, l'un des hommes (jui connaissent le mieux l'évolution de la philosophie

contemporaine, M. Alfred Fouillée, étalait audacieusement cette inquiétante espérance dans un article savant et brillant de la Revue des Deux Mondes^ ^oix^^oxx.^ ce titre : Le mouvement idéaliste en France^ il sonnait le glas du vieux Spiritualisme. Et cette tendance n'est pas particulière aux ennemis de notre foi. Elle se retrouve jusque dans de hautes intelligences qui demeurent attachées au Christianisme, mais qui, d'un commerce trop intime avec une philosophie téméraire, ont con tracté des habitudes de pensée difficilement conciliables avec les données primordiales de la conception

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