DE LTOSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS
Messieurs,
Les exigences d'un repos nécessaire nous avaient dispersés ; Tappel impérieux du travail nous rassemble, et c'est au pied de Tautel que notre concentration s'opère. Est-ce bien fait de commencer par la prière une œuvre qui relève avant tout de l'effort personnel?
Cette question eût paru oiseuse à nos pères. Ils estimaient que Dieu n'est jamais de trop dans les aff'aires des hommes ; que plus nous voulons mettre du nôtre dans une entreprise, plus il convient d'y faire intervenir Celui qui inspire le courage, soutient la constance et couronne le mérite.
Vous partagez cette conviction, Messieurs, mais autour de vous beaucoup la contestent. Dieu n'est plus pour eux un auxiliaire, il est un rival. Il leur semble perdre tout ce qu'ils lui donnent; ce qu'ils recevraient de lui cesserait, pensent-ils, de leur appartenir. Aussi, pour sauvegarder la propriété de leurs actes, ils prennent soin d'en exclure le Maître suprême . La prière, à leurs yeux, quand elle ne serait pas un cri perdu dans le vide, serait une abdication de l'autonomie humaine,
Dieu est sourd à nos vœux, et s'il les écoutait, ce serait pour nous réduire à un automatisme sans honneur et sans fierté. L'homme n'est pas très grand debout; il déchoit s'il s'agenouille. Sa dignité lui commande de revendiquer pour lui seul l'empire de lui-même et de l'univers.
Voulez-vous, Messieurs, apprécier la valeur de ces orgueilleux conseils? Cherchez d'où ils procèdent; regardez où ils conduisent.
La doctrine qui leur sert de fondement est celle qui déclare Dieu inutile, inexistant, ou inconnaissable; qui le relègue dans l'idéal pour l'exiler de la réalité, qui livre le monde à tous les conflits des forces aveugles et place l'ordre, le progrès, l'harmonie au terme d'une série infinie d'essais inconscients. Si une combinaison plus heureuse que les autres, en formant le cerveau de l'homme, fait apparaître enfin la pensée dans l'univers, c'est à cet être nouveau qu'il faudra décerner, provisoirement du moins, les honneurs divins, car il représente, sous la forme la plus élevée qu'elle ait revêtue jusqu'à ce jour, l'énergie universelle répandue dans les choses. Mais la loi qui régit l'homme est la même qui a fait aboutir à lui l'évolution de la matière. Jusque dans sa vie intellectuelle et morale, l'homme est le jouet de la nécessité. Du même coup, on le divinise et on lui refuse la liberté. Voilà bien, si je ne me trompe, le dernier mot de la philosophie contemporaine.
Si tel est le principe, il est facile d'escompter les conséquences. L'homme ne priera plus, car la nécessité n'a point d'oreilles, comme elle n'a point d'enlrailles;il
n'adorera plus, car il n'est rien hors de lui qui ne lui soit inférieur; il agira, mais dans son action même il sera plutôt un produit qu'un facteur. J'entends bien dire qu'il devra diriger par son intelligence le mouvement qui l'entraîne, mais sa pensée elle-même résulte fatalement des antécédents qui l'engendrent, et dès lors je ne vois plus dans le pouvoir dirigeant qu'on lui prête qu'une illusion et qu'un mensonge. Toutes les forces qui le sollicitent ont un égal droit à son obéissance, parce qu'elles sont, au même titre, les manifestations d'une puissance absolue. S'il écoute la voix de l'honneur, les dictées de la conscience, les inspirations de la justice et de la pitié; s'il préfère le labeur au repos, les joies de l'esprit à l'ivresse du plaisir, les conquêtes de la science aux brutalités de la force, il fera bien, car il suivra sa nature ; mais les appétits qu'il immole faisaient également partie de sa nature. Et le jour où, las de la lutte, il donnera raison à la partie basse de luimême, il faudra l'approuver encore, car il aura personnifié, sous une forme nouvelle également légitime, l'indifférente, l'impeccable nécessité.
Ainsi, l'homme a cru se grandir en ne priant plus : il s'est dégradé. Il a cru accroître son pouvoir de tout ce qu'il retirait au domaine du vrai Dieu : il a perdu jusqu'à la notion de son libre arbitre et s'est livré comme un mobile inerte, irresponsable, à toutes les impulsions du dedans, à toutes les attractions du dehors.
Revenons maintenant, mes chers amis, à cette doctrine chrétienne que l'orgueil calomnie. Nous y trouverons toutes les garanties de notre véritable grandeur.
Par delà le sommet des choses, en dehors de ieor série changeante, je découvre de loin, dans l'ombre du mystère, l'être parfait qui réalise Tidéal. Seul, il ne dépend de personne, parce qu'il existe par soi; tout dépend de lui, parce que tout existe par lui. C'est librement qu'il a fait toutes choses, parce qu'il était complet sans elles. Fils préféré de sa tendresse, l'homme ne peut lui emprunter son indépendance, mais il reçoit de lui la ressemblance de sa liberté. Parce que l'homme dépend de Dieu, il faut qu'il prie ; parce qu'il ressemble à Dieu, il faut qu'il agisse. Dieu, qui écoute sa prière, lui demande compte de son action. Dieu, qui a fait sa nature complexe, ordonne la gradation de ses facultés; la raison, qui tient de plus près à l'être divin, devra dicter ses lois à la volonté; la volonté gouvernera les appétits.
Ce n'est plus assez pour légitimer un acte d'invoquer l'exigence de la nature, il faut encore montrer que la voix qui se fait obéir est bien celle qui avait droit de commander. Ainsi, de Dieu à Thomme, c'est une échelle de puissances dont les plus hautes régissent celles qui sont au-dessous d'elles. L'obligation de respecter cette hiérarchie marque ma dépendance ; le pouvoir de la violer atteste ma liberté. Pour observer une loi si austère, j'ai besoin de m'opposer sans cesse à moi-même ; et, dans l'angoisse de cette lutte intime, je jette vers le ciel le cri de ma détresse et celui de ma confiance: c'est la prière; puis, fortifié par le secours d'en haut, je retourne au combat: c'est l'effort; je suis vainqueur: c'est le mérite; Dieu m'en tient compte: c'est la récompense.
Comparez, Messieurs, les deux doctrines, et dites de quel côté l'homme se sent le plus grand dans son être et le plus maître de son action.
Jusqu'ici, jeunes gens, entre ces deux enseignements opposés, d'autres ont choisi pour vous. Vos parents, tuteurs naturels de vos plus chers intérêts, vous ont confiés à des maîtres chrétiens pour former votre enfance. L'heure est venue d'achever vous-mêmes votre préparation aux grands devoirs que la vie vous réserve. Voilà pourquoi votre liberté a dû concourir au choix des maîtres nouveaux qui vont vous servir de guides dans l'initiation supérieure à laquelle vous aspirez.
J'ai l'honneur aujourd'hui de vous parler en leur nom. Je vous dois donc une franche déclaration des principes qui inspirent leurs leçons et assignent à nos Facultés catholiques leur raison d'être.
Nous voulons vous apprendre à dépendre de Dieu et à ne dépendre que de lui seul.
Dépendre de Dieu, en acceptant sa révélation, en reconnaissant son domaine, en craignant sa justice, en invoquant sa bonté, en exploitant par l'effort de la volonté libre les richesses de sa grâce, c'est le secret de la vie chrétienne, c'est aussi la garantie de la dignité humaine. On vous dira que cette dépendance vous humilie; répondez qu'elle vous honore, car elle n'est pas seulement une sujétion, elle est une alliance. Vous poursuivez, de concert avec Dieu, une œuvre commune : il s'agit de vous déifier. Tout à l'heure, l'orgueil humain prétendait déifier l'homme en le proclamant Dieu ; c'eist
là une délBcation puérile et frivole, comparable à ces jeux d'écoliers où Tun se déclare empereur et où les autres l'acclament auguste. Après comme avant, le prétendu César reste un chétif enfant, parce que la parole humaine ne crée pas ce qu elle exprime. Tout autre est la puissance de la parole divine. En décrétant l'économie surnaturelle, Dieu nous a déclarés dieux : Egodixi: DU esfis *. Il faut qu'il justifie sa parole, et c'est à la faire aboutir qu'il dépense les trésors de sagesse, de puissance et d'amour accumulés dans la Rédemption. Mais une œuvre qui nous touche de si près ne s'accomplira pas sans nous. Adoration, prière, recours fréquent aux sources de grâces contenues dans les sacrements, lutte énergique contre les tendances abaissées qui résistent en nous à cette transformation déifîque, voilà notre part dans Talliance. Nous vous inviterons, jeunes gens, à payer fidèlement ce tribut. Notre joie sera de vous voir assidus aux rendez -vous de la prière, empressés aux appels de la charité, ardents aux entreprises du zèle, fiers avant tout de votre nom de chrétiens et formant i'avant-garde enthousiaste, presque téméraire, de l'armée que l'Église catholique oppose aux ennemis de Dieu et de son Christ.
Dépendre de Dieu, mais ne dépendre que de lui seul. Oui, telle sera votre fière devise; car, dans toute autorité légitime, c'est le pouvoir de Dieu qui obtiendra de vous le respect et l'obéissance : Omnis potestas a Dec, Mais un pouvoir humain cesse de représenter le pou-