Ps. LXXXI
voir de Dieu quand il commande l'injustice, quand il sollicite à la bassesse, quand il tente les âmes, quand il met ses faveurs au prix d'une action que la conscience réprouve. Vous laisserez alors passer devant vous tous ceux qui affectent de croire que le succès absout l'iniquité ; vous ne leur envierez pas leurs faciles triomphes, et vous en attendrez, vous en préparerez de meilleurs en vous formant par l'étude, en vous aguerrissant par la lutte, pour devenir, aux jours prochains peut-être des grandes déceptions ou des grands périls, la ressource précieuse et le suprême espoir de la patrie.
A l'œuvre donc, mes amis! L'empereur Septime Sévère, sur son lit de mort, donnait ce mot d'ordre aux siens : Laboremus, Nous l'adopterons en le complétant: Laboremus et oremuSj Travaillons et prions. Prions pour que le travail soit fécond ; travaillons pour que notre prière soit sincère, car c'est une dérision de demander à Dieu ce qu'on n'a pas l'intention d'accomplir. L'alliance de la prière et du travail fait entrer Dieu dans l'effort de l'homme; un jour, elle fera entrer l'homme dans le repos de Dieu.
Messieurs,
Vous avez tous présente à la mémoire cette admirable scène que saint Matthieu a peinte au chapitre XVI* de son Évangile et qui a pour épilogue la confession de saint Pierre : « Que dit-on du Fils de l'homme? » demande le Sauveur à ses disciples? — « Diverses choses, répondent-ils. Les uns disent que c'est Jean- Baptiste revenu en ce monde ; les autres que c'est Élie, ou encore Jérémie, ou enfin quelque autre parmi les grands prophètes. »
C'étaient là les opinions bienveillantes qui avaient cours parmi les Juifs de bonne foi, témoins des miracles de Jésus et admirateurs de sa doctrine et de sa sainteté. Le respect retint sans doute sur les lèvres des disciples d'autres appréciations dont nous retrouvons l'écho dans les Évangiles. Jésus avait des envieux et des ennemis. Pour ceux-là, il était un imposteur, un ennemi de la loi, un Samaritain, un démoniaque.
« Mais vous enfin, dit le Maître, qui croyez-vous que je suis? — Pierre alors, pour la première fois personnifiant l'Église et toute l'humanité régénérée, prend
la parole au nom de tous et laisse échapper ce cri, qui sera celui des générations chrétiennes jusqu'à la fin des temps : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. »
Jeunes gens, au début de cette ^nouvelle année d*études, je viens à mon lour, au nom de mon divin Maître, vous poser les mêmes questions qu'il adressait aux siens :
Savez-vous ce qu'on pense du Sauveur Jésus dans le monde ?
Et vous, que direz-vousde lui à votre tour?
Que pense-t-on aujourd'hui du Sauveur Jésus?
Comme autrefois. Messieurs, le monde se divise : on traite Notre-Seigneur d'imposteur; on le salue comme un prophète. Les uns le haïssent et l'outragent, de peur de croire en lui; les autres rendent hommage à la beauté de sa doclrine, à l'efficacité de sa morale, à la sainteté de sa vie, à la sublimité de sa mort; mais ils s'arrêtent sur les confins de la foi et n'osent pas confesser sa divinité.
Parlons d'abord des insulteurs de Jésus. On les trouvait, il y a trente ou quarante ans, dans les rangs de ceux qui pensent. De nombreux mécomptes ont fait baisser le ton à ceux-ci. Ainsi l'on se flattait de mettre à découvert le caractère mythique ou légendaire des Evangiles ; on n'a réussi qu'à placer au-dessus de toute contestation l'authenticité et la valeur des témoignages qui nous font connaître le Sauveur. Aussi l'impiété
202 IIOBlÉLiES
savante prend-eiLe aujourd'hui des formes discrètes ; elle procède par réticences et par insinuations. Ce nest pas que le blaspbème déclaré ait déserté notre littérature, seulement il a émigré : les grands lettrés, les hommes dont Topinion compte, Tout légué aux marchands de paroles, à ceux ([ui pour de Targent impriment tous les matins n'importe quoi, à ceux aussi qui sollicitent le peuple et qui, jaloux de l'exploiter, feignent de le serrir et lui promettent Tafifranchissement au prix de l'apostasie.
Voici maintenant les admirateurs de Jésus-Christ« Ceux d'autrefois l'appelaient prophète ; 'ceux d'aujourd'hui rappellent (prand initiateur. Rien de plus vrai« L'Ëvangile est la plus grande des initiations à la Térité, (\ la justice, à la charité, à la tempérance, à la chasteté, au bonheur. Mais pourquoi cet initiateur, qui est Jésus, dépasse-t-il tous les autres? Parce qu'il est plus qu'on homme. C'est ce qu'on n'ose pas avouer.
Qu'ils sont nombreux aujourd'hui ceux qui des régions glacées de l'incrédulité reviennent vers [le christianisme, attirés par cette chaleur d'amour et de pitié qui s'en dégage! Mais ils s'arrêtent sur le bord de la croyance. Et pourquoi ?
fies causes en sont multiples. Il y en a qui sont de tous les temps : le respect humain, la crainte de la raillerie, la résistance des passions, la peur du sacrifice, le préjugé, l'ignorance qu'on entretient par une connivence secrète. Mais il est une cause propre à notre temps : c'est la répugnance à conclure, le dégoût de l'affirmation, l'horreur de l'absolu. Il semble que Tin-
ielligence contemporaine, à force de s'étendre sur des objets tous les jours plus nombreux, plus divers, ait forcé son ressort et perdu le pouvoir d'étreindre aucune vérité. Choisir entre le pour et le contre serait, paraît-il, un signe d'étroitesse: un esprit large doit savoir embrasser l'un et l'autre. Pouradorer Jésus-Christ, pour redire la confession de saint Pierre, il ne suffirait pas d'obéir aune émotion du cœur; c'est la raison, c'est la volonté, c'est l'âme tout entière qu'il faudrait plier au joug de l'Évangile ; c'est toute la doctrine chrétiennne et catholique qu'il faudrait embrasser et tenir pour vraie d'une vérité absolue, obligatoire, exclusive du doute et de l'hésitation. Or pour beaucoup de nos contemporains cela est, paraît-il, un supplice.
D'ailleurs, quand on est sorti de la croyance et qu'on a exploré sans boussole le monde de la pensée, on ne saurait revenir au port sans prendre parti sur une foule de questions: questions de métaphysique, touchant Dieu, l'homme et le monde; questions d'histoire, touchant la personne du Christ, sa vie, ses œuvres, sa doctrine, sa préexistence dans l'ancienne alliance, sa survivance dans l'Église. Tout cela serait bien long, bien difficile, bien fatigant. Restons-en à l'admiration vague. — Mais vous ne pouvez pas en rester là î Jésus n'accepte pas de tels hommages. Il est sorti du vague, Lui I il s'est proclamé Dieu, il l'a prouvé. Si la preuve est fausse, son témoignage est mensonger ; dites alors, vous aussi, qu'il est un imposteur. Mais si la preuve est bonne, le témoignage est vrai : alors Jésus est Dieu, il faut l'adorer. — De grâce, répondent nos
bienveillants philosophes, ne nous serrez pas de si près!
Voilà ce que dit le monde touchant Jésus-Christ. Vos autem, quem me esse diciiis? Mais vous, mes amis, que dites- vous du Sauveur?
Votre présence ici répond pour vous.
A l'heure où cesse la captivité du collège, où commence l'ère désirée de la liberté; à l'heure où le travail contraint de l'enfance va faire place à l'effort volontaire et conscient qui est propre à la jeunesse; quand il ne s'agit plus de cette préparation lointaine qui devait mettre en vous les ressources générales de la culture humaine, mais d'une initiation plus prochaine et plus précise à la science de la vie, vous choisissez vos maîtres, comme vos parents autrefois les ont choisis pour vous : vous venez librement frapper à la porte de cette maison au-dessus de laquelle vous avez reconnu la Croix du Sauveur.
Ce choix déjà est un acte de foi.
La foi, mes amis î Elle a été le trésor de votre enfance. Vous n'avez pas, comme tant d'autres, à la chercher péniblement à travers les obscurités du doute, dans les laborieux enfantements de la pensée. Vous l'avez trouvée sur les genoux de vos mères. C'est là que vous avez appris à redire la confession de saint Pierre : € Vous êtes, ô Jésus, le Christ, fils du Dieu vivant. »
Tout d'abord, vous l'avez dite avec vos lèvres sans
la comprendre. C'était l'initiation du premier âge.
Puis vous Tavez redite avec votre cœur, dans cette initiation inefiFable, intime, pénétrant jusqu'au fond de vous-mêmes, et qui s'appelle la première Communion .
Le temps est venu, mes amis, de la redire une troisième fois avec votre raison.
Vous entendrez dire autour de vous que c'est impossible.
On vous opposera une fin de non-recevoir qu'on appuiera sur une équivoque.
On ne peut pas, vous dira-t-on, redire avec sa raison la confession de la foi, parce que la raison vit de science et que la science tue la foi.
Allez au fond de cette prétention, et vous trouverez, à la place de la science, mille choses qui n'ont rien de commun avec elle et dont on se sert contre la croyance. C'est une philosophie fausse et vaine, une conception des origines qui les rendrait impossibles, une logique sophistique qui croit supprimer les problèmes en les reculant dans l'infini du passé ; c'est surtout une prodigieuse ignorance des conditions de la foi et de ses réelles exigences.
Non, mes amis, n'écoutez pas ces sentinelles sans mandat qui voudraient vous arrêter au seuil de la science et qui vous crient : On ne passe pas ! Laissezles crier et passez tout de même; je vous le dis pour l'avoir expérimenté, leurs armes ne sont pas chargées. Leurs menaces n'ont que la valeur d'un défi. On vous dit :
Yous ne pouvez être à la fois savants et chrétiens.
Relevez le défi : devenez savants, restez chrétiens.
Devenez savants. — Mais, me direz-vons, cela dépasse nos prétentions. — Eh ! mes amis, c'est de qnoi je me plains. Je vous voudrais plus ambitieux, et c'est pour vous entraîner dans ce sens que Je me suis servi d'un mot qui est lui-même ambitieux. Je vous ai exhortés à devenir savants, je n'entends pas par là que chacun de vous doive aspirer à reculer les bornes du savoir humain. Cest une vocation qu'on ne se donne point. On ne devient pas à volonté un Newton, un Leibnitz, un Pascal, un Ampère, un Pasteur, un Champollion. un Domat, un dWguesseau. En vous disant: devenez savants. j*ai voulu dire : allez au fond de ce que vous apprenez; cherchez à savoir, au lieu de cherchera paraître savoir; soyez plus préoccupés du lendemain de Texamen que du jour qui le précède, plus soucieux de vous approprier les connaissances que de satisfaire aux épreuves; craignez d'être superficiels, ayez horreur de la médiocrité, poursuivez la supériorité.
Mais, diront encore quelques-uns. nous n'avions pas compté là-dessus. Nous pensions que les études supérieures étaient surtout des études facultatives. A les prendre comme vous nous les montrez, elles exigent un effort soutenu, une application de tous les jours, un travail plus intelligent, mais non moins assidu que celui du collège.
Ah! vous pensiez ainsi? Eh bien! mes amis, il est encore temps de revenir de cette erreur. Les études supérieures sont facultatives en ce sens qu'elles ne
sont plus placées, comme les études classiques, sous le contrôle delà discipline et de la contrainte; elles sont, facultatives comme le devoir, c'est-à-dire qu'elles ne s'imposent qu'à la raison et à la conscience.
Elles s'imposent à la raison. Qui veut la fin veut les moyens. C'est la plus raisonnable des maximes. Vous voulez vous faire une place dans la vie. Le moyen convenable dans tous les temps, le moyen nécessaire et unique à notre époque, c'est celui que je vous indiquais tout à l'heure, c'est de conquérir la supériorité. On ne se souviendra du passé — si votre nom rappelle un passé — que pour se montrer plus rigoureux à votre égard. Mais, si vous faites preuve d'une vraie valeur, l'ostracisme tombera; on aura besoin de vous.
Le travail, à l'âge où vous êtes, s'impose également à la conscience : à la conscience de l'homme, qui n'a pas le droit d'enfouir le talent que lui a confié son Créateur, de réduire à l'oisiveté des facultés que Dieu a faites actives, de donner le plaisir pour but à une existence que Dieu a orientée vers le devoir. Le travail s'impose également à la conscience du chrétien, qui n'a pas le droit de livrer sa croyance au mépris en déshonorant dans sa personne inutile, dans sa vie inféconde, la cause sacrée qu'il est censé servir.
Voilà pourquoi, voilà dans quel sens je vous ai dit :
Devenez savants.
Mais je vous ai dit aussi : Restez chrétiens.
Ah 1 j'aurais pu dire également : Devenez Chrétie?is. Jusqu'ici, on l'a été pour vous. Il s'agit maintenant de l'être pour votre compte.
208 HOMELIES
A L'heure où tombent les barrières qui vous protégeaient, est-ce que votre foi, est-ce que vos vertus vont tomber avec elles ?
A Dieu ne plaise ! Mais ce qui m'effraie pour vous, ce n'est pas, quoi qu'on en dise, le grand air de la science.
Non pas qu'il n'y ait là aussi une épreuve; mais c'est une épreuve nécessaire et de laquelle vous devez sortir vainqueurs.
Le meilleur moyen de conjurer le péril intellectuel, c'est d'étudier la religion.
Vous le savez, mes amis, nous ne disposons pas ici de la matière des examens. Mais nous répondons de vous devant vos familles et devant Dieu.
Si donc nous vous appelons à entendre quelques enseignements qui ne figurent pas dans les programmes officiels, de grâce ne nous opposez pas Texcuse trop connue : Je n ai pas le temps ^ ou cette autre: Cela ne sert ih rien 'pour V examen.
On a toujours le temps de faire ce qui est nécessaire, il suffit de sacrifier une partie du superflu. Or, rien n'est plus nécessaire pour vous que d'éclairer votre foi. Et si cela ne sert de rien pour les examens de la Sorbonne, cela sert beaucoup pour l'examen suprême qui s'appelle le jugement de Dieu.
Dès cette année, des Conférences d'apologétique vous seront données dans cette église, puis se continueront sous une forme plus didactique dans une des salles de notre Université. Ne laissez pas aux personnes du dehors, aux hommes mûrs, à vos parents peut-être, le
soin de vous représenter et de vous remplacer au pied d'une chaire qui sera dressée pour vous.
Non, encore une fois, ce que je crains, ce n'est pas le contact de la science. Je crains l'ignorance paresseuse, je crains la mollesse des habitudes, la débilité des volontés, le culte du bien-être, la frivolité de l'esprit, funeste complicité des faiblesses du cœur.
Donc au labeur de l'étude joignez l'effort de tout votre être, bandez tous vos ressorts, soyez virils en toutes choses, c'est la première condition pour être chrétiens.
Soyez tendres aussi, tendres pour Dieu. La piété, mes amis, c'est le grand secret, le ressort caché, mais puissant, de la morale chrétienne. Dieu vous demande beaucoup, il vous donne davantage; mais il faut savoir oii puiser ses dons. C'est dans la pratique humble et confiante des sacrements, c'est dans le bain de la pénitence, c'est au banquet eacharistique, c'est aussi dan s ses entretiens familiers avec l'Hôte divin de nos tabernacles que l'étudiant chrétien trouve la force de s'élever au-dessus de l'infirmité de son âge et des épreuves de sa condition. Laissez-moi, à cette occasion, vous rappeler une institution due à l'initiative de vos aînés et qu'il vous appartient de maintenir et de faire prospérer : c'est l'adoration du Très Saint Sacrement le premier vendredi de chaque mois. Si vous êtes assidus à ce rendez-vous de la prière et de l'amour, vous serez forts comme Celui qui aura reçu vos hommages et vos conQdences et qui vous dit : Ne craignez pas : fat vaincu le monde * .