‹ Mélange oratoiresChapitre 44 sur 51 · Matth., xviii · texte numérisé non relu

Matth., xviii

nos vieux murs qu il la faut chercher. On ne Ty cherchera pas en vain. Dans l'immuable règlement de Saint-Sulpice nous n'entendions pas autrefois sans un malin sourire commenter l'article qui concerne la conduite des séminaristes, lorsqu'ils vont en Sorbonne. Eh bien, on a eu raison de ne point effacer cet article. Voici qu'il a repris son actualité. Chaque jour et deux fois par jour, on voit de nouveau l'élite des clercs de Saint-Sulpice sortir de l'austère maison : au lieu de prendre à droite pour aller en Sorbonne, la petite troupe prend à gauche pour venir rue de Vaugirard; c'est toute la différence. Je me trompe; il y en a une autre : à l'enseignement essentiel de la Dogmatique, puisée aux sources pures de la Tradition et de la Scolastique, la jeune École ajoute les initiations nouvelles que réclame la défense de la vérité révélée : l'exégèse et la critique, les langues orientales', y compris celles que le génie moderne a su exhumer des sables de la Chaldée ou déchiffrer sur les briques de l'Assyrie et sur les stèles de l'Egypte, l'Histoire de l'Église enrichie des témoignages que l'Archéologie ajoute aux documents de la Tradition, voilà ce qui défraie l'activité commune des maîtres et des élèves. En même temps la philosophie, cette fière servante qui ne s'incline qu'à bon escient devant une vérité supérieure, a trouvé un digne interprète, jaloux d'établir par de patientes recherches l'accord des principes traditionnels de l'École, avec les données les plus certaines de la science contemporaine. Enfin le Droit canonique et le Droit public de l'Église sont exposés dans leur teneur par le commentaire des

textes anciens rapprochés de la discipline moderne, et s'éclairent en outre par Thistoire des institutions.

Le plus haut privilège attaché à la reconnaissance canonique d*une Faculté est le pouvoir* de conférer le doctorat. Jaloux de conserver à ce grade magistral toute sa valeur, nous l'avons mis à un prix fort élevé. Aussi avons-nous été plus fiers que surpris de voir un de nos anciens élèves, devenu maître ici même, briguer le doctorat en théologie devant un jury composé de ses collègues. Après une brillante soutenance de quarante thèses empruntées à toutes les parties de la dogmatique, M. Tabbé Loisy s'est présenté, le 7 mars dernier, devant la Faculté pour soutenir une thèse de critique biblique sur Y Histoire du canon de V Ancien Testament Nous avons retrouvé dans le candidat les qualités solides et Tesprit pénétrant qui distinguent le professeur. Tout récemment un illustre orientaliste dlnnsbriick, le D*" Bickel, revenant d'Angleterre, nous rapportait l'appréciation flatteuse portée sur le livre de M. l'abbé Loisy par un savant docteur anglican.

Quelques semaines après, deux prêtres, anciens élèves de notre Faculté, venaient, l'un du fond de la Corse où il est curé-doyen, l'autre d'une paroisse du diocèse de Paris où il est vicaire, soutenir deux thèses de droit canonique. M. l'abbé Paoli a présenté l'histoire et la critique du mariage civil; M. l'abbé Fériés, l'histoire de la Faculté de Droit à l'Université de Paris. L'un et l'autre ont conquis honorablement le bonnet de docteur.

Je ne parlerai que pour mémoire des grades moins

élevés conférés par la Faculté au cours de Tannée écoulée, bien que les épreuves qui y conduisent soient des plus sérieuses, et que la sévérité des juges défende impitoyablement, au prix même de nombreuses éliminations, la dignité du diplôme.

En dépit de cette rigueur, la Faculté, pour être juste, a dû recevoir dix-sept bacheliers ou auditeurs en théologie, trois licenciés ou lecteurs ; dix-neuf bacheliers ou auditeurs en droit canonique ; sept licenciés ou lecteurs.

Mais je dois une mention particulière à une catégorie nouvelle de candidats, qui s'est présentée pour la première fois devant la Faculté pour obtenir le baccalauréat en philosophie scolastique. Institué pour répondre aux vœux de Léon XIII en encourageant dans les séminaires diocésains l'étude de la philosophie selon les principes de saint Thomas, ce grade a été brigué par quinze candidats et accordé à douze d'entre eux. Si la proportion des admis parait forte, l'indulgence des juges n'y est pour rien. C'est à la valeur de l'enseignement donné par Messieurs de Saint-Sulpice aux élèves du séminaire d'Issy qu'il convient d'attribuer ce résultat.

Pourquoi faut-il qu'au souvenir des triomphes qui ont réjoui notre école des sciences sacrées, j'aie à mêler celui d'une perte irréparable? Le maître éminent, le travailleur acharné, le savant déjà renommé en France et hors de France, qui avait fondé ici l'enseignement dès langues orientales et de la critique biblique, M. Tabbé Paulin Martin, a succombé, au mois de janvier dernier, aux attaques combinées de l'épidémie régnante

266 DISCOURS DE HENTREE

et d*unc maladie organique due aux excès de labeur qu il s était imposés jadis, pour joindre les recherches de la science aux travaux du ministère. 11 s'est éteint loin de nous, dans une station hivernale des Pyrénées, donnant aux prêtres qui entouraient son lit d'agonie, l'exemple d*unemort sereine, adoucie par les sentiments d*une foi vive, dHine ardente espérance et d*une tendre piété.

Les deux jeunes maîtres qui partageaient avec lui l'enseignement des sciences scripturaires ne seront pas seuls à porter le fardeau qu'il leur a légué. La Compagnie de Saint-Sulpice s'est acquis un nouveau titre à notre gratitude, en accordant à notre Faculté le concours d'un maître dont le nom est aujourd'hui en France et à l'étranger la plus haute expression de la science dans tout le vaste champ des études bibliques. Que M. l'abbé Vigouroux reçoive ici l'hommage public de ceux qui se sentent grandement honorés de le compter au rang de leurs collègues!

Je me suis étendu, Messieurs, sur la Faculté de Théologie. Ne convenait-il pas que je vous montrasse d'un peu plus près cette branche moins connue du public, qui est pourtant, j'ose le dire, la maîtresse branche de l'arbre de la science ?

Je serai très bref sur les autres parties de notre enseignement. La Faculté de Droit s'est présentée ellemême à nous par l'organe de son éloquent doyen. En entendant ce qu'il disait, vous avez appris ce que valent ses collègues ; en l'écoutant parler, vous avez compris ce qu'il vaut lui-même et combien il est digne de marcher à leur tête.

Notre École de Hautes Études scientifiques et littéraires a poursuivi le cours de ce labeur patient et modeste qu'elle met au service de nos collèges catholiques en leur formant des maîtres. 23 licenciés es lettres, 9 licenciés es sciences, voilà le bilan de l'année écoulée. La qualité des succès s'est ajoutée à la quantité. A la session du mois de novembre 1889, M. Tabbé Musy, du diocèse de Besançon, obtenait la première place ; M. Bayard, dn diocèse d'Arras, en faisait autant il y a quelques jours. En juillet dernier, M. Nau, du diocèse de Paris, qui Tannée précédente avait été reçu premier à la licence es sciences mathématiques, obtenait encore le premier rang de sa section à la licence es sciences physiques. Le même jour, M. Estanage était reçu premier de sa section à la licence es sciences mathématiques. Voilà donc le premier rang obtenu par nos élèves, quatre fois en un an, sur de nombreux concurrents.

Malgré la sévérité des examinateurs, qui croît d'année en année avec le nombre des candidats, la proportion des admissions a toujours été plus élevée dans notre école que dans l'ensemble des aspirants aux grades.

Cette supériorité a varié de 10 à 30 p. dOO, suivant les sessions, dans Tordre des lettres. Elle a été bien supérieure dans Tordre des sciences, car en mathématiques nous avons eu cinq élèves reçus sur cinq candidats ; et en physique quatre sur six, soit en tout neuf sur onze, ou 82 p. 100, tandis que sur Tensemble la proportion des admis était de 72 sur 170, ou de 40 p. 100.

La préoccupation des examens n'a pas tellement absorbé les maîtres et les élèves qu'ils n'aient su réser-

Ter une place importante au culte désintéressé de la science. Je vous signalais l'année dernière l*extension qu*avaient prise dans notre école les études de philologie et de linguistique. L'événement n*a pas déçu les espérances dont je m*étais fait Tinterprète. Du sanscrit au chinois, en passant par le grec et le latin, le vieux français, Fhébreu, le s}Tiaque et Tassyrien, nos maîtres ont parcouru toute la gamme^ des idiomes savants. L'arabe viendra prochainement joindre sa note au concerL

L'histoire a conservé parmi nous le rang que lui assignent et les services qu'elle rend et les préférences que lui accorde le génie de notre époque.

La philosophie a gardé la suprématie que lui dénie une science abaissée, mais que lui reconnaîtra toujours la science chrétienne, gardienne des principes qui fondent la vérité et qui ramènent à Tunilé la diversité croissante des connaissances. J'ai signalé les travaux du R. P. Bulliot, qui, pour rester maître en métaphysique, n'a pas craint de se faire élève en physique.

M. l'abbé de Broglie a sacrifié, lui aussi, à la muse philosophique en faisant succéder, dans son cours d'apologétique, à l'histoire des faux cultes, une analyse profonde et pénétrante des principes rationnels et des idées morales sur lesquels repose la notion du vrai Dieu. Cette année, élargissant son auditoire et renouvelant la forme de son enseignement, il abordera non plus dans un de nos amphithéâtres, mais dans la chaire de l'église des Carmes, une étude à la fois philosophique et biblique sur l'idée de Dieu dans l'Ancien Testament.

Pour rendre compte de tout ce qui s'est fait ici dans Tordre des sciences philosophiques, je devrais mentionner en passant les magistrales publications d'un prêtre qui n'appartient pas à notre corps enseignant, mais qui, en étendant sa sollicitude sur le temporel de notre maison, sait trouver des loisirs pour confronter avec les données scientifiques les plus récentes l'œuvre entière d'Aristote et de saint Thomas. Le dernier ouvrage de M. l'abbé Farges, de la Compagnie de Saint- Sulpice sur Le Cerveau et VAme, obtenait naguère d'un savant physiologiste ce témoignage, que jamais homme, étranger aux recherches des laboratoires et des amphithéâtres, n'avait traité avec autant de compétence et d'exactitude des conditions organiques de la vie intellectuelle.

Et ne sont-ils pas aussi des nôtres, sinon par le titre, du moins par les liens très étroits d'une commune formation et d'un commun labeur, ces deux vaillants philosophes qui n'ont pas craint d'aller planter en pleine Sorbonne le drapeau de l'aristotélisme chrétien ? M. Gardair inaugurait, au printemps dernier, un cours libre où il a traité de la constitution de l'être humain d'après les principes de saint Thomas. Durant trois mois l'une des vastes salles de la Nouvelle Sorbonne suffisait à peine à contenir les auditeurs jaloux d'entendre l'exposé, nouveau pour eux, d'une doctrine très ancienne mais très oubliée. M. l'abbé Piat n'a paru qu'un jour à la Sorbonne; déjà il s'y était fait connaître en traversant heureusement les rudes épreuves de l'agrégation de philosophie. Cette fois il venait y cher-

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cher les palmes du doclorat et abordait intrépidemenl le problème de Torigine des idées. De longtemps la vieille salle des thèses n^avait vu si chaude journée. La discussion dura six heures et demie. M. Plat fit la critique des deux solutions innéiste et empiriste et soutint celle que propose saint Thomas, Tactivité intellectuelle produisant l'idée en la dégageant du sensible. Le vieil éclectisme, le jeune idéalisme attaquèrent avec furie ce revenant d*un autre âge ; mais ils s'aperçurent bientôt que c'était un revenant très moderne, sachant penser par lui-même et dire, notamment sur le caractère analytique du principe de causalité, des choses vraiment nouvelles qui vengeaient la doctrine ancienne en la complétanl.

MM. Gardair et Plat appartiennent, comme M. Tabbé Farges, à la Société de Saint- Thomas-d'Aquin, cette sœur indépendante, majis très aimée, de notre Institut. A ce titre encore, et bien que nous ayons beaucoup reçu d'eux sans rien leur rendre, nous osons dire qu'ils nous appartiennent.

Je ne terminerai pas, Messieurs, cette revue de notre année sans vous présenter un nouveau-né fort intéressant sur lequel j'appelle tous les vœux des fées bienfaisantes qui sont ici. Je veux parler de notre Bulletin me?isueL L'heure est aux Bulletins périodiques; où est l'œuvre qui n'ait pas le sien? C'est à se demander qui se chargera de lire ces feuilles, puisque tout le monde est occupé à les écrire. Vous l'avouerai-je? Le sentiment de lassitude que me cause ce débordement de papier noirci m'a rendu longtemps réfractaire à Tidée

d'un bulletin propre à rinstitul catholique de Paris. Lille, Lyon, Toulouse avaient leurs recueils; nous restions en arrière. On m'en faisait un reproche; et moi, tout en m'inclinant sous le reproche, au dedans de moi-même (ô raffinement de Torgueil!), j'en tirais vanité : je me disais : au moins sous cette forme, nous évitons de persécuter notre prochain. Eh bien, Messieurs, j'avais tort, je vous apporte ici ma confession publique. Lorsque notre nouveau secrétaire général fut entré en fonction, il devint impossible de résister à son ardeur. Assisté d'un autre lui-même qui rie lui cède pas en activité ingénieuse et dévouée, il me demanda seulement la permission de tenter l'entreprise. - , i

Comment résister à MM. Joseph Chobert et Pisani quand ils réclament le droit d'ajouter à leurs travaux

pour le bien de l'œuvre commune? Ils commencèrent donc. Le premier numéro parut au mois de janvier dernier. Or je dois l'avouer : ce Bulletin n'est pas ennuyeux du tout et il n'a ennuyé personne. De toute part, il nous en arrive d'agréables témoignages ; j'en recevais un hier du fond du Canada; j'en reçois tous les jours de Paris et de la province. Lu difficulté que je croyais insurmontable a été vaincue du premier coup : les personnes auxquelles le Bulletin fut envoyé ont rompu la bande et ont lu. Dès lors je ne m'étonne plus qu'elles y aient trouvé de l'intérêt. Dans une série d'articles remarquables, MM. Terrât, Charles Chobert, Cauvière, Boudinhon, Pagis, de Lapparent, ont fait défiler devant leurs yeux toutes les parties de notre

272 DISCOURS DE RETfTRÉE

eoseigoemenl: M. Tabbé Pisaoi lear a raconté avec on charme extrême l'histoire de la maison des Carmes; plus tard, il leur a rendu compte d'un voyage de vacances entrepris, sous sa conduite, à travers la Fiavière, le Tyrol, Tltalie et la Suisse, par un groupe d'étudiants; M. Gh. Boulay les a entretenus de l'Association amicale des anciens élèves; sous la signature de M. Dauvillier, une chronique alerte et spirituelle les a mis au courant, mois par mois, de tous les incidents qui marquent la vie de notre œuvre ; M. de Girard leur a fait connaître Forganisation des universités de la Suisse. Je ne parle pas du recteur, qui, après avoir médit du Bulletin^ est venu emprunter ses colonnes pour y placer une centième édition de ses gronderies à Tadresse des étudiants catholiques transfuges de nos Facultés. Malgré sa résistance d*abord, malgré son intervention ensuite, il doit reconnaître que notre petit recueil a bravement fait son chemin à travers une première année d'existence. Quand il frappera à votre porte, je le recommande à votre bienveillant accueil. Vous me demanderez peut-être si sa visite est onéreuse à recevoir. Cela dépend. Elle coûte cinq francs par an aux abonnés ; elle est gratuite pour les bienfaiteurs. Il va sans dire que c'est aux bienfaiteurs qu'elle coûte le plus cher.

De tout ce que vous venez d'entendre, Messeigneurs et Messieurs, une conclusion se dégage : c'est que le

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haut enseignement libre a la vie dure et qu'il sait résister aux longs hivers. Vienne un souffle de printemps, vous le verrez fleurir et fructifier au centuple de la semence. Mais viendra- t-elle, cette douce haleine? Vous en doutez peut-être. Pour moi, je n'en doute pas; et je veux vous donner la raison de ma confiance.

Tout d'abord définissons bien l'objet de notre espoir. L'ère heureuse que j'ose prédire à noire œuvre n'est pas celle de la protection, c'est celle de la liberté. — Eh quoi, me dira-t-on : ne l'avez-vous pas déjà, la liberté? — Je pourrais répondre en montrant tout ce qui manque à la charte de l'enseignement supérieur privé pour être libre. Tant que le sort de nos étudiants dépendra d'un examen dont nous n'avons ni composé ni consenti le programme, l'enseignement restera rivé à ce programme; et s'il nous plaît d'y ajouter des enseignements nouveaux, nécessaires à nos yeux, caractéristiques de notre oeuvre, l'étudiant pourra toujours nous répondre : ce nécessaire est pour moi superflu ; je vous quitte et je vais là où je ne rencontre pas cette exigence.

Mais oublions un instant ce reste de servage. Admettons par hypothèse que la loi de 1875, mutilée par celle de 1880, nous ait donné la vraie liberté. Pouvonsnous dire pour cela qu'elle nous appartienne? Non, car, par un préjugé étrange, on continue de présenter l'exercice de cette liberté légale comme un acte d'hostilité envers le pouvoir. — C'est là. Messieurs, un malheur commun à toutes les écoles libres, de. quelque degré qu'elles soient ; cependant le mal se fait moins sentir

dans Tordre de renseignement secondaire; il atieinl toute sa. nocivité dans les écoles primaires et dans les écoles supérieures. Qu'un pauvre curé de campagne, touché du péril moral de la jeunesse confiée à ses soins, fonde une école privée ; que pour Tentretenir il ait le mauvais goût de se mettre au pain sec; que, pour comble d'infamie, il réussisse à grouper sous Temblème de la croix la majorité des enfants de la commune, c'est un homme perdu ; on le dénonce au préfet, le préfet au ministre, le ministre à Tévéque : « ce prêtre a témoigné une hostilité violente contre les institutions qui nous régissent. » L'évèque fait son enquête; il trouve que c'est un prêtre exemplaire, unissant la modération au zèle, charitable et respecté ; sans doute il a créé une école libre, mais c'est un droit qui appartient à tout Français âgé de vingt-cinq ans, sous les conditions définies par la loi. « Eh quoi ! répond le ministre ; n'est-ce donc rien que d'avoir fait échec à l'enseignement national, d'avoir pratiqué l'embauchage de la jeunesse au détriment des écoles publiques? » Et le curé se voit privé de son traitement.

L'histoire que je viens de raconter se recommence tous les jours ; il n'est personne ici qui n'en ait été témoin ; je pourrais, pour ma part, vous citer des noms de personnes et de lieux. Assez souvent, pour colorer l'accusation, on y joint quelque calomnie futile et facile à réfuter; quelquefois, on s'en passe, et le fait d'avoir ouvert avec succès une école libre paraît un motif suffisant.

Passons maintenant aux écoles supérieures. Ici ce

n'est pas aux fondateurs qu'on s'attaque; et savezvoùs pourquoi? Parce qu'ils connaissent mieux la loi, parce qu'ils sont résolus à épuiser toutes les juridictions pour se défendre, surtout parce qu'on n'a rien à leur prendre. Je vous assure que si l'on nous confisquait toutes les allocations que nous recevons de l'État, nous n'en serions pas plus pauvres. Mais on a tourné la difficulté ; on s'attaque aux élèves : on leur fait entendre que s'ils fréquentent ces Facultés mal notées, ils n'ont plus à compter sur les faveurs officielles. Menace terrible pour des Français. Pensez-y donc ! ne pouvoir plus être fonctionnaires! Menace puérile pourtant; car, j'en ai fait cent fois la preuve, le cercle est très étroit des fonctions qu'on peut de la sorte interdire à nos élèvQS ; et les carrières dont il s'agit leur sont fermées d'avance par bien d'autres obstacles. Au contraire, le cercle est immense des professions ouvertes aux jeunes hommes qui n'entendent relever que de leur conscience et de leur mérite pour la préparation de leur avenir.

Mais enfin. Messieurs, redoutable ou non, la menace dont je parle effraie; elle suffît à détourner de nos écoles supérieures une très grande partie, la plus grande partie certainement, de la jeunesse sortie des collèges catholiques. Pourquoi 1 Ici je cesserai de faire le procès du pouvoir pour faire celui de l'opinion. Le pouvoir, après tout, est bien un peu dans son rôle quand il tire à lui l'influence. On lui a permis de monopoliser l'enseignement; il l'a monopolisé, pendant cinquante ans. On lui a arraché par morceaux la

liberté de renseignement; il Ta cédé par morceaux. On lui a laissé l'enseignement public; il Ta gardé. Cet enseignement public s^est vu menacé par* la concurrence ; il Ta renforcé à coups de millions et de milliards prélevés sur les contribuables. Le budget de Tlnstruction publique a passé en quinze ans de trente-cinq millions à cent quarante millions. Comment voulezvous que FËtat ne chérisse pas tendrement des écoles qui lui coûtent si cher? bit si la concurrence tend à faire le vide dans ces écoles, n'est-il pas naturel que r£tat s'en alarme? Mais nous, Messieurs, qui payons les écoles publiques où Ton combat nos croyances, et qui devons payer encore nos écoles libres où on les défend, nous n'avons pas les mêmes raisons de nous intéresser à un état de choses aussi ruineux qu'il est injuste. Que faire donc? Ce qu'ont fait nos pères ; réclamer, revendiquer, non seulement par des paroles, mais par des actes et des sacrifices. Le pouvoir met en jeu toutes les influences dont il dispose : allons-nous jusqu'au bout de celles qui nous appartiennent? Vous me permettrez d'en douter. Quand je vois avec quelle résignation nous avons pris notre parti de tant d'atteintes portées à nos droits les plus sacrés, je me prends à féliciter les ennemis de notre foi d'avoir devant eux des adversaires aussi pacifiques. On dit que nous faisons acte de rébellion en instituant à nos frais et risques une concurrence légale, en usant d'un droit formel que les haines de sectes n'ont pas réussi à effacer de nos codes; et nous laissons s'établir un préjugé aussi monstrueux? Que dis-je? nous l'encoura-

geons par notre timidité. Des parents honnêtes et chrétiens viennent nous confesser tout bas que nos Facultés ont toutes leurs sympathies, mais que l'État les voit de mauvais œil et qu'il ne faut pas mécontenter un si puissant seigneur. Moi, je trouve qu'il y aurait mieux à faire que de le ménager ; il faudrait le convertir. Comment? Oh ! ce ne sera pas par la persuasion; ce sera pour l'usage énergique et fier des libertés qui nous sont laissées. Que toute la jeunesse catholique vienne à nous franchement, la tête haute, décidée à servir son pays sans rougir de sa foi. Ce jour-là, je vous l'assure, l'État trouvera à son tour qu'il est temps pour lui de se modérer dans la victoire de peur de préparer sa défaite.

On me dira : « Cette attitude est séditieuse. » Qu'on le dise si l'on veut. J'attends qu'on le prouve. Ai-je dit un mot de politique? Ai-je parlé de la forme du gouvernement? Croyez-le bien, si nous avions devant nous une monarchie despotique ou constitutionnelle, élective ou héréditaire, plébiscitaire ou aristocratique, et si un tel pouvoir s'avisait de traiter en ennemis de bons citoyens qui prétendent seulement user des droits que la loi leur confère pour conserver à l'éducation son caractère chrétien, je tiendrais à cette monarchie le même langage sans y changer un mot. Ou plutôt je ne m'adresserais pas à elle, pas plus que je ne m'adresse au gouvernement actuel qui n'a pas besoin de mes conseils : je parlerais au peuple chrétien et je lui dirais : fais-toi rendre justice.

C'est là précisément ce que je viens vous dire aujour-

d'hui. Ne faisons pas tant de calculs; voyons où est le devoir, soyons unanimes à Tembrasser. Du même coup nous mettrons en sûreté nos plus chers intérêts. Ne fût-ce qu'à titre d'essai, pourquoi n'éprouverions-nous pas cette méthode ? Est-ce que l'autre nous a si bien réussi? On a cru bien faire de sacrifier la netteté du programme à l'avantage des alliances. L'avantage a été ce que vous savez. Les catholiques, Messieurs, n'ont pas besoin d'alliances ; ils sont le grand nombre. Qu'ils s'unissent au grand jour et réclament leurs droits.

II est impossible qu'on n'en vienne pas là. Si des expériences malheureuses doivent avoir pour effet d'éclairer les timides sur les avantages de la dignité et du courage, il ne faudra pas trop regretter ce qu'elles nous ont coûté.

Jeunes gens, laissez-moi en finissant me tourner vers vous. Si j'espère, si j'annonce le triomphe certain de notre cause, c'est parce que j'ai foi en vous. Libres de tout engagement avec le passé, soyez chrétiens avant tout; dites-le sans ambages; mettez votre conduite d'accord avec vos principes ; puis affirmez hardiment votre volonté de servir la France. Cette mère entendra l'appel de ses enfants. Alors qu'elle vous oblige tous de porter l'épée pour la défendre, comment vous interdirait-elle de lui témoigner sous d'autres formes un dévouement sur lequel elle compte jusqu'à vous demander votre sang ?

Éminences,

Messeigneurs,

Messieurs,

Il y a deux jours, quand déjà nous étions tout entiers aux préparatifs de cette solennité universitaire, une douloureuse nouvelle nous est venue de la vieille métropole dont l'Église de Paris est la fille. Le cardinal Bernadou, archevêque de Sens, qui, l'année dernière à pareil jour, présidait encore notre assemblée, a terminé sa carrière ici-bas. Un de ses derniers actes a été le démenti officiel infligé aux méprisables faussaires qui avaient publié sous son nom un document apocryphe, indigne de son grand cœur. Sur le siège de saint Savinien, comme autrefois à Gap, comme dans cette Algérie qui avait eu les prémices de son apostolat, M^^"^ Bernadou a donné l'exemple des vertus sacerdotales alliées au plus pur patriotisme. Des voix plus autorisées que la mienne rendront hommage à sa mémoire. Mais pouvais-je prendre la parole devant les fondateurs de notre Institut sans rappeler qu'il fut l'un des premiers, l'un des plus dévoués à la cause que nous servons, l'un de

ceux que les difficultés croissantes des temps où nous sommes, ne découragèrent jamais et qui, Tannée dernière encore, au sein du conseil des évéques qu il présidait, déclarait que, en dépit des obstacles à vaincre, une proposition comportant un certain amoindrissement de notre œuvre ne devait même pas être examinée. Un mois après, répondant à son appel paternel, j*avais été porter la parole dans sa noble basilique; en recueillant les effusions de sa bonté, pouvaîs-je croire, Messieurs, que je le voyais pour la dernière fois?

Un autre deuil, qui vient de frapper TËglise d'Ârras, nous est commun avec TUniversité catholique de Lille. Avant de monter sur le siège de saint Yaast, M^ Dennel avait été, sur le siège de Beauvais, Tun de nos patrons les plus aimés, les plus bienfaisants. Comme les vrais apôtres, il est mort à la peine, il a rendu à Dieu le dépôt d'une vie abrégée à son service ; sur son lit de mort, il a donné à ses prêtres la grande leçon de Thumilité, de la foi vive, de la confiance filiale, de la parfaite charité. Nos regrets et nos prières s'uniront sur ces deux tombes avec les vœux de notre reconnaissance.

Et maintenant, Messieurs, il faut revenir à ce champ de bataille que ces vaillants ont quitté pour Téternel repos. Plus que jamais la lutte y est ardente. Elle apris, dans ces derniers temps, en ce qui nous concerne, une forme assez parliculière. Nos ennemis, désespérant de nous détruire, ont annoncé que nous allions périr. Nous avons à leur répondre en fournissant les preuves de notre vitalité.

Vous en avez trouvé une, entre beaucoup d'autres, dans le programme même de cette séance.

Avant 1880, lorsque notre établissement portait encore légalement le nom d'Université libre, les Facultés des lettres et des sciences se faisaient entendre, dans la séance annuelle de rentrée, tout comme la Faculté de droit, par l'organe d'un de leurs membres. Lorsque, à la suite des fameuses lois Ferry ^ notre enseignement scientifique et littéraire perdit la forme de Facultés pour prendre celle d'une école libre de Hautes Études, nous cessâmes de présenter à nos bienfaiteurs et à nos amis un rapport spécial sur cette partie de nos travaux. Le soin d'en rendre compte échut au recteur, qui prit l'habitude d'introduire dans son rapport général le tableau des efforts accomplis et des résultats obtenus dans Tordre des lettres et des sciences.

Or, Messieurs, qu'est-il arrivé? Sous cette forme plus modeste, -l'enseignement dont il s'agit reprit une telle vigueur qu'il a fallu lui rendre dans cette assemblée des interprètes qui lui fussent propres. MM. Pagis et de Lapparent, en s'acquittant brillamment de cette tâche, ont su vous prouver qu'elle était nécessaire. Du même coup, ils ont rendu la mienne inutile ; et si je prends la parole aujourd'hui, ce n'est pas pour recommencer après eux l'histoire des travaux de notre année, c'est pour vous montrer dans cette œuvre, qu'on disait si malade, le meilleur indice /ie la santé, l'accroissement.

D'où §«)nt venas. Messieurs, ces bruits sinistres qae certains organes bienTeillants ou neutres ont propagés à la suite des malveillants? J*ai ici une confession publique à faire et je ne reculerai pas deTant ce devoir.

Vous TOUS souvenez du thème, hélas! trop monotone que, depuis si longtemps, la solennité de ce jour ramène sur mes lèvres. Partisan convaincu, serviteur passionné de la liberté de renseignement, je travaille de toutes mes forces à persuader à nos frères dans la foi que cette liberté n'est pas moins digne de leurs sympathies au degré supérieur, là où elle n'existe que depuis quinze ans, quelle ne Test au degré secondaire ou primaire, là où elle a pris droit de cité il y a quarante ans. Je prêche à tout venant que si, dans les régions élevées du savoir, l'usage de cette liberî'^ est à la fois plus difficile et pins coûteux, il est à certains égards plus nécessaire encore et plus fécond; que du moins, sans ce couronnement naturel, l'enseignement libre se voit menacé dans ses résultats définitifs, condamné qu'il est à verser tout son contingent d'élèves dans les cadres supérieurs de l'enseignement officiel ; que vouloir un milieu sain pour la formation de l'enfant et livrer au hasard des influences la formation du jeune homme est une contradiction périlleuse et coupable ; qu'enfin les temps de lutte où nous vivons exigent que la société chrétienne se donne à elle-même un organisme complet pour résister par la liberté, par Tefifort, par le sacrifice, aux

destructions morales dont TÉtat est Finstigateur ou le complice, et que la science figure parmi les éléments principaux de cet organisme; de telle sorte que les Facultés libres, considérées non plus comme des instruments d'éducation pour la jeunesse, mais comme des ateliers chrétiens de labeur scientifique, doivent encore intéresser au plus haut point tous ceux qui ne prennent pas leur parti de vair toute Tinfluence, tout le prestige aux mains de l'impiété, et les chrétiens réduits au rôle de quantité négligeable.

Je viens de résumer en ces quelques paroles le plaidoyer ardent que, depuis des années, je ne cesse de rééditer en toute occasion, dans les solennités scolaires, dans les conférences de propagande, dans les journaux, dans les revues, même dans la chaire. Assurément, si j'avais une crainte, c'était de passer les bornes de l'insistance permise à ceux qui poursuivent un but toujours le même.

Or cependant qu'estil arrivé? Vers la fln de l'été, quand les préoccupations de la rentrée sont devenues prochaines, j'ai de nouveau profité des occasions qui s'offraient pour appeler l'attention sur les intérêts que représente notre œuvre.

Pour la cinquantième fois peut être, j'ai signalé le contraste étrange qui s'accuse entre la fidélité de la clientèle catholique aux collèges libres et l'indifférence qu'une partie de cette clientèle témoigne à nos Facultés. Notez bien que, comme toujours, j'établissais, preuves en mains, le mal fondé du préjugé qui nous est contraire. Je rappelais les résultats honorables obtenus par

notre enseignement et Theureux accroissement du nombre de nos élèves. Eh bien, Messieurs, cette fois, la presse hostile ou frivole, celle qui d*ordinaire fait le silence autour de nos efforts, a tout d'un coup honoré d'une attention singulière les petits écrits de circonstance que j'avais jetés dans le public. Elle en a extrait avec un art délicat tout ce qui exprimait un regret, tout ce qui ressemblait à une plainte; elle en a éliminé tout ce qui servait à défendre notre cause, et s'est mise à déclarer en mon nom la faillite des Facultés libres. Jamais, je Tavoue, je n'avais eu l'honneur d'une pareille notoriété dans les colonnes du Temps et des Débats^ de V Estafette et du Siècle^ de la Justice et de ï Intransigeant, La presse du Boulevard faisait écho à celle des Loges, la presse de province à celle de Paris; partout j'étais désigné comme l'enfant terrible dont les aveux sont bons à retenir, parce qu'ils annoncent la ruine d'une concurrence qu'un moment l'État avait paru redouter. Toutes ces allégations d'une bonne foi douteuse sont venues se résumer dans une phrase étonnante, prononcée à la tribune de la Chambre des députés par le rapporteur du budget de l'instruction publique, M. Charles Dupuy : « M. d'Hulst, dans un récent mémoire et dans une lettre adressée au journal Le Temps ^ a dit, en effet, qu'il aurait bien de la peine à grouper des éléments viables autour de son Institut. »

Si c'est ainsi qu'on écrit l'histoire à la commission du budget, je propose d'envoyer à ces messieurs des professeurs. Nous en avons d'excellents. Le premier article de leur méthode est de ne pas falsifier les textes. Or,

on peut solliciter le mien tant qu'on voudra, on n'y trouvera rien qui, dans le fond ou dans la forme, ressemble à la version de M. Charles Dupuy. Et comment l'y eût-on trouvée, puisque ma lettre au Temps était écrite précisément pour protester contre les paroles découragées qu'on m'avait prêtées dans ce journal? Celui-ci, d'ailleurs, s'est exécuté de fort bonne grâce. Il a reproduit ma lettre et, plaidant les circonstances atténuantes pour son interprétation première, il a dit : a Nous avions vu dans la lettre de M. d'Hulst un cri de détresse. Il paraît que c'était simplement un appel. Nous lui donnons acte de la différence. »

Toute cette controverse était née du rapport même de M. Dupuy. Dans ce document, publié au commencement de l'été, le rapporteur constatait d'abord la situation considérable acquise par l'enseignement libre au degré secondaire, puisqu'il groupe plus delà moitié des élèves (52 % de la population totale des collèges en France). Puis il plaçait en regard, avec un visible dédain, la situation des Facultés libres, qui ne réunissent dans notre pays qu'un millier d'élèves, tandis que les Facultés de l'État en comptent plus de 20.000 (20.785).

J'ai dit ailleurs comment il convient de retoucher cette statistique.

Ainsi d'abord, là où le haut enseignement libre n'a pas pris la forme de Facultés, les exigences légales obligent nos étudiants de prendre aux Facultés de l'État leurs inscriptions probantes. Ils n'en sont pas moins les élèves effectifs des hautes écoles catholiques qui les forment. Les listes officielles s'enrichissent

ainsi d'une partie de notre contingent. C'est le cas pour Paris, où nos candidats aux différentes licences es lettres et es sciences, au nombre de 140 environ, comptent à Tactifde la Sorbonne. On en peut dire autant pour Toulouse. Il y a donc lieu d'ajouter au moins 200 élèves à notre total et de retrancher le même nombre à celui de l'Ëtat. Celui-ci se grossit encore indûment des étudiants au titre étranger, qui, pour la plupart, ne font que passer et qui, pour une fréquentation de quelques jours, n'en reçoivent pas moins une carte qui les classe pour Tannée entière dans les cadres des Facultés officielles. Ces étudiants étrangers figurent dans la dernière statistique pour près de 1.200 (1.170).

Toutefois, ces rectifications faites, il faut reconnaître que, loin de dépasser la moitié de Teffectif total, comme dans l'instruction secondaire, les élèves du haut enseignement libre ne représentent guère que la dix-septième partie de la clientèle des Facultés.

C'est cette infériorité numérique qu'il s'agissait d'expliquer.

Les journaux l'ont fait généralement avec légèreté ou avec malveillance.

Je leur ai répondu que des circonstances politiques bien connues inclinent les parents chrétiens à diriger leurs fils vers les écoles spéciales militaires et que la proportion des jeunes gens passant des collèges libres aux Facultés s'abaisse de ce chef beaucoup au-dessous du chiffre normal. Est-ce la faute des Universités libres si l'intolérance jacobine détourne leur clientèle nalu-

relie des carrières civiles auxquelles elles ont mission de préparer leurs élèves?

Mais, en tenant compte de cette cause accidentelle, il reste vrai que bon nombre de bacheliers, décidés à s'orienter vers les Facultés au sortir des collèges catholiques, préfèrent les Facultés officielles. A quelle cause attribuer cette préférence ?

Les gens pressés de conclure sans examen n'ont pas hésité à dire : c'est parce que les Facultés libres donnent un enseignement inférieur. Un grand journal qui passa jusqu'ici pour être de nos amis, a même ajouté cet aimable commentaire : « Il ne faut pas faire les hommes meilleurs qu'ils ne sont. Ils règlent volontiers leur langage sur leurs principes, mais ils règlent leurs actes sur leurs intérêts. »

Fallait-il courber la tête sous ce jugement sommaire? Je ne l'ai pas pensé. Et j'ai répliqué que si l'intérêt inspirait les transfuges de l'enseignement libre, c'étaitun intérêt mal entendu. Pour apprécier la valeur des Facultés libres, il y a un critérium plus sûr que l'option quelquefois peu éclairée des bacheliers et de leurs parents : il y a les résultats des examens. Justement le législateur de 1880 a dépouillé nos professeurs de toute participation au contrôle des études. Ce sont les maîtres officiels qui jugent nos candidats. Je rends hommage à leur impartialité. Ils ne commettent pas d'injustice contre nous. D'accord. Mais on ne supposera pas, je pense, qu'ils en commettent en notre faveur. Leur témoignage n'est donc pas suspect. Or, notre proportion d'élèves admis est tantôt égale, tantôt et très souvent

supérieure du double, et quelquiefois du triple, à celle que présente Tensemble des épreuves subies par l'universalité des candidats.

Si donc une partie des jeunes gens qui sortent des collèges catholiques ne viennent pas occuper dans nos Facultés une place qui était la leur, c'est peut-être parce qu'ils croient l'autre enseignement meilleur, mais en cela ils se trompent, et nous avons bien le droit de le leur dire.

C'est en constatant ces injustifiables désertions que j'ai pu déclarer avec vérité que les Facultés libres n'étaient pas soutenues par l'opinion catholique comme elles méritent de l'être, qu'au lieu de 1.200 étudiants, elles devraient dès aujourd'hui en réunir de 3.000 à 4.000. Dites, si vous le voulez, qu'il y a là une plainte en môme temps qu'un appel. Mais un cri de détresse, jamais !

Et comment l'aurais-je poussé, ce cri de détresse, alors que nos effectifs, atteints par le découragement qui avaient suivi les lois Ferry, se relèvent depuis deux ans, alors que notre Faculté de droit, la plus maltraitée par les événements, malgré la haute valeur de ses maîtres, a gagné plus de 120 étudiants dans ces deux dernières années; alors que notre vieille école des Carmes est trop petite pour recevoir les élèves ecclésiastiques qui viennent y solliciter une place, et qu'il a fallu en refuser quinze cette année ; alors que les candidats laïques aux grades scientifiques et littéraires se multiplient d'année en année ? L'année dernière, notre population totale était un peu supérieure à 400 élèves.

Celte année, elle atteindra 450. Ceux qui ne connaissent rien aux questions d'enseignement supérieur peuvent trouver ce résultat insignifiant. Je leur demanderai de me dire combien ils comptent d'étudiants dans les principaux groupes de Facultés officielles en province. J'ai là sous les yeux une statistique qui donne le nombre des élèves, Faculté par Faculté. Malheureusement elle remonte à Tannée scolaire 1887-1888. C'est la plus récente que j'aie pu me procurer. Le rapport de M. Dupuy n'indique que la population totale de chaque ordre d'enseignement pour toute la France. Seulement, nous pouvons considérer les chiffres que je vais citer comme très voisins de la réalité actuelle; en effet, le grand accroissement qui s'est accusé dans la population des Facultés remonte à 1880; il avait presque atteint son maximum en 1888. L'augmentation qui a pu se produire dans les trois années suivantes ne modifierait pas sensiblement les termes de la comparaison que je veux instituer.

J'écarte d'abord Paris, parce que la situation exceptionnelle de ses Facultés, notamment des Écoles de droit et de médecine, qui réunissent près de 7.000 élèves, défie toute concurrence.

J'écarte, en province, les Facultés de médecine et les écoles de pharmacie, parce que seule l'Université libre de Lille a su aborder la concurrence sur ce terrain. Je parle surtout de notre Institut de Paris, qui compte une Faculté canonique de théologie, une Faculté libre de droit, une École supérieure de lettres et de sciences. Cet ensemble groupait l'année dernière un total d'en-

viron 420 étudiants, de 390 sans la théologie. Eh bien ! recherchons quels étaient, en 1888, les effectifs des écoles similaires en province : droit, lettres et sciences.

Je trouve que seize groupes de Facultés réunissaient une population totale de 4.825 élèves, soit une moyenne de 301 à 302 étudiants par centre académique. Supposez depuis trois ans une augmentation de mille élèves

sur Tensemble, et elle n'a certainement pas atteint ce

chiffre, le quotient monte à 360 étudiants. Nous restons donc toujours au-dessus de la moyenne. Nous passons seulement après Toulouse, Lyon, Bordeaux, Lille et Montpellier. Mais Aix avec Marseille, Alger, Besançon, Caen, Clermont, Dijon, Grenoble, Nancy, Poitiers, Rennes, viennent après nous. Pour la Faculté de droit prise isolément, nous restons au second rang, ex œquo avec Bordeaux, Lyon et Montpellier, dépassés seulement par Toulouse.

Telle est notre situation en face de ces groupes de Facultés qui tendent de plus en plus à se former en universités provinciales; universités richement dotées par TÉtat et par les villes, prélevant encore sur nos élèves, et à notre préjudice, le lourd tribut des droits d'examen, et dont plusieurs s'appuient sur d'anciennes et glorieuses traditions locales en matière de haut enseignement.

Ceci, Messieurs, c'est l'éloquence des chiffres; et je serais vraiment tenté de remercier ceux qui, par leurs injustes dédains, m*ont imposé l'agréable obligation de vous la faire entendre, si je n'avais à leur adresser le

grave reproche de m*avoir fait dire le contraire de ce que sigaifiaient mes paroles.

Laissons donc le rapporteur du budget s'exclamer : « Vous avez demandé à grands cris la liberté en 1875, et c'est précisément la liberté qui vous tue. » Non, Messieurs, la liberté ne nous tue pas. C'est par elle que nous avons pu naître; c'est par elle que nous grandirons, car nous entendons grandir; si notre situation présente est honorable, elle ne nous suffît pas. Notre ambition la dépasse, et cette ambition-là ne fait qu'un avec notre foi.

C'est là, je le sais, pour nos adversaires un sujet d'étonnement toujours nouveau. Sans quitter le compte rendu officiel delà séance parlementaire du 9 novembre dernier, j'en trouve la preuve dans les incroyables paroles échappées à M. Charles Dupuy. Pour expliquer la prospérité de nos collèges, il n'avait pas craint d'invoquer les procédés de racolage qu'emploieraient, à l'en croire, les directeurs de ces établissements; comme si l'État, lui aussi, lui surtout, n'attirait pas, autant qu il peut, les bons élèves par les avantages qu'il leur offre, comme s'il ne disposait pas pour cela des bourses payées par les contribuables et dont le total dépasse 3 millions; comme s'il n'avait pas, pour peser sur tous ses fonctionnaires, un irrésistible moyen de pression qui n'appartient qu'à lui et qui fait de leurs enfants les clients forcés de ces lycées. Mais, après s'être aban-

292 DISCOURS DE REICTRÉE

donné à ces insînaations perfides, sayez-Yons ce que Foraleur ajoute pour expliquer ce qu'il appelle « Tanéznie des Facultés catholiques >» ? « C'est, dît>i], que dans l'enseignement supérieur, il ne s'agit plus, comme dans renseignement secondaire, de ces recettes et de ces procédés auxquels quelques hommes peuvent être habiles; il s agit de la science elle-même, et il y a là un conflit que vous ne pouvez empêcher. »

. Quel conflit, Messieurs? M. Dupuy va vous le dire, et il me pardonnera de citer si souvent son récent discours, puisqu'il m'a fait l'honneur de citer les paroles que j'adressais, il y a quinze jours, à nos étudiants, réunis pour la messe du Saint-Esprit : « Récemment M. d'Hulst s'écriait devant ses élèves : Soyez des croyants et des savants. Je ne sais pas comment on peut s'arranger : mais il est certain que lorsqu'on poursuit Fétude de la science, il arrive un moment où la foi se dresse et vous dit: Tu n'iras pas plus loin! » {Très bien ! très bien! à gauche.)

Voilà donc. Messieurs, la véritable cause qui éloigne de nous la jeunesse ! Nous lui disons de conquérir la science et de garder la foi. Mais M. Dupuy ne sait pas comment on peut s' arranger pour cela. Ce doute de M. Dupuy -ette les jeunes esprits dans une angoisse effroyable, d'autant plus que ce qui n'était qu'un doute devient immédiatement une certitude : il est certain que la foi se dresse sur le passage delà science et l'arrête tout court.

Je voudrais bien prier M. le rapporteur, qui est si fort sur les enquêtes, d'entreprendre celle-ci ; il convoquerait tous les étudiants sortis des collèges catholiques

et acluellement inscrits aux Facultés de l'État, et leur demanderait quels motifs ont dicté leur option. Je le défie d'en trouver un, un seul, que le scrupule scientifique, si poétiquement exprimé par lui à la tribune, ait éloigné de nos Facultés.

Je connais trop bien les vraies causes de cette défection pour être inquiet du résultat de l'enquête, et je suis même assuré que M. Dupuy ne la fera pas. Ces causes, je les ai énumérées cent fois. La liberté de l'enseignement supérieur est venue au moment où l'influence échappait à nos amis pour passer aux adversaires de nos croyances ; elle a représenté dès sa naissance le parti des vaincus : elle a paru d'un usage dangereux pour l'avenir des jeunes gens. Sans doute, ceux qui ont cédé à cette crainte ont fait preuve, pour la plupart, d'une grande irréflexion ; car si l'attache des Facultés catholiques est à redouter pour les aspirants à certaines carrières, elle n'est ni la seule ni la principale tare de nos clients aux yeux du pouvoir; ôtez-leur ce péché .originel, il leur en restera d'autres qui paraîtront indélébiles. Et, d'autre part, le nombre est grand encore des professions libérales et des fonctions, même publiques, qui échappent à l'arbitraire politique et dont l'accès leur reste ouvert. Mais, pour mal fondée qu'elle soit, la préoccupation dont je parle est pour beaucoup dans les hésitations de nos amis. Ajoutez-y ce fait incroyable, mais réel, que nombre d'entre eux ne savent pas au juste ce que c'est que la liberté conquise en 1875, ignorent que nos Facultés délivrent des inscriptions valables, ou se persuadent qu'elles ont perdu

^A MSCOURS DE RETTRÉE

c*' privilège en 1><80 avec celui du jury mixte. Voilà les \T3iir'^ i^ii^^es lie ce que M. Dupuy appelle Faiiéinie des Fai^nltê^ liNr»^ et di>nl il triomphe avec peu de modestie. On^v^d il «^ppt)$e notre c pauvreté » à la « richesse » dn haut enseignement public, il oublie que cette ri«'*hes«^ est faîte de nos contributions, en même temps quo ni>tre pan^Tetê vit de nos aumônes. Mais, s'il ne se criait pas plus obligé d'être généreux que modeste^ il nous appartient de relever le défi prodigieux que la libre-pensée jette par sa bouche à notre foi.

// finf t'f-rtmn^ dit M. Dupuy, que la foi arrête la science. Lhonorable M. Bigot a fait justice de cette prétendue certitude par une simple exclamation : * Ommo s'il n'y avait pas des savants chrétiens î » El M. le rapporteur, que rien n'embarrasse, de répliquer avec aisance : < Nous en dresserons, si vous le voulez, le catalogue, p [Rires à gauche,] Ehî Messieurs de la gauche, si l'on vous prenait au mot, peut-être ririezvous moins. Je ne vous citerais pas les grands noms d'autrefois. Pour vous, sans doute, Kepler et Kopernic, Newl<»n et Leihnitz représentent une science arriérée. Je n<» remonterais même pas jusqu'à ces hommes qui ont donné à la science, dans ce siècle, l'impulsion et l'orientation qu'elle suit encore, un Ampère, un Cauchy, un Biol; vous répondriez peut-être que la foi restait dans ces grands esprits comme un legs tardif du passé. Je vous inviterais à ouvrir avec moi TAnnuaire de rinslitut de France; non pas que je me flatte de connaître les pensées et les sentiments de tous ceux qui composent ce corps d'élite ; mais je noterais au

passage ceux dont les convictions ne font mystère pour personne. A l'Académie française, M. le duc de Broglie, M. le duc d'Audiffret-Pasquier, MM. X. Marmier, Camille Rousset, le comte d'Haussonville sont des chrétiens. J'en oublie sans doute, et pourtant je dois ajouter une dernière révélation : M^^' Perraud, évêque d'Autun, est un fort bon chrétien.

AFAcadémie des sciences, MM. Hermite, Jourdan, Boussinesq, de Bussy, Wolff, d'Abbadie, l'amiral de Jonquières, Gaudry, sont des mathématiciens, des astronomes, des naturalistes éminents : ce sont aussi des chrétiens déclarés. J'en vois encore d'autres que je pourrais citer. Quelques-uns sont des fonctionnaires amovibles .-j'aurais peur de les compromettre.

A l'Académie des inscriptions, MM. Wallon, Sénart, d'Arbois de Jubainville, de Villefosse, de Boislisle, Viollet, Léon Gautier, de Barthélémy, Le Blant, de Mas-Latrie, le marquis de Vogué sont des chrétiens; faut-il que j'exclue de ma liste M. l'abbé Duchesne, parce qu'il est des nôtres; ou que j'hésite à y mettre, parmi les correspondants de l'Institut, M. le marquis de Nadaillac, le zélateur éclairé de nos congrès scientifiques? ou dois-je vous apprendre que l'Académie compte parmi ses meilleures gloires d'avoir pour membre, au titre étranger, le rénovateur de l'archéologie chrétienne, l'immortel Jean-Baptiste de Rossi ?

Je suis moins familier avec les noms qui figurent sur les fastes de l'Académie des sciences morales et politiques. Toutefois, je relève là encore les noms de MM. Aucoc, Georges Picot, Nourrisson, Fr. Bouillier,

2d6 DISCOURS DE RENTRÉE

Buffet, de Pariea, de FranqueTiUe, Lefëyre-Ponlalis, Dareste, Colmet de Santeire^ Albert Desjardins.

Voilà ce qae me donne un examen sommaire de TAnnuaire de l'Institut. Maintenant, tous ne pensez pas, j'imagine, que toute la science soit enfermée dans les cinq académies : autrement, avec quoi les recruteraiton dans Tavenir ? Une revue des hommes de science qui ne portent pas encore Thabit à palmes vertes, donnerait des résultats pareils. Et voilà, Monsieur Dupuy, à quoi l'on s'expose quand on s'engage trop vite à dresser certains catalogues.

J*ai honte vraiment d'insister sur une vérité de fait aussi évidente que celle-ci : il existe un grand nombre de savants chrétiens. Mais c'est qu'elle me paraît beaucoup moins connue qu'elle n'est évidente. Et c'est pour la mettre en lumière que nous avons entrepris, pour la seconde fois cette année, de réunir en congrès les amis de la science qui restent tidèies à la foi. Le succès de cette assemblée a dépassé celui qui avait couronné, il y a trois ans. notre première tentative. Le compte rendu de nos travaux, qui paraîtra prochainement, permettra déjuger du progrès accompli. L'élan est donné et ne s'arrêtera plus. En 1894, c'est à Bruxelles que les savants catholiques du monde entier seront invités à tenir leurs fraternelles assises. Nous comptons bien faire le tour de l'Europe ; du moins nos successeurs le feront après nous et promèneront de capitale en capitale cette vivante réponse au défl qu'on nous jette imprudemment. Non, Messieurs de la librepensée, ce n'est pas la foi qui se met en travers de la

SÉANCE ANNUELLE DU i8 NOVEMBRE 1891 297

science, c'est l'incrédulité intolérante et aveugle qui prétend accaparer la science et dire aux croyants : On ne passe pas 1 Nous passerons quand même, je vous le jure; nous franchirons ces fragiles barrières et nous poursuivrons sur tous les terrains l'alliance féconde du savoir humain qui déchiffre l'énigme de l'univers, et du témoignage divin, qui nous révèle par delà le domaine de l'expérience le secret de nos origines et celui de nos destinées.

J'ai terminé, Messieurs, ce plaidoyer j[/r(? domo nostra, et je n'éprouve pas le besoin de m'en excuser devant vous. N'est-ce pas rendre service à l'opinion catholique que de la rassurer contre de vaines terreurs, que de l'empêcher de douter d'elle-même et des œuvres qu'elle a mission de défendre? Parmi ces œuvres, le haut enseignement que ,1a foi consacre, que la liberté développe et que la charité nourrit, mérite d'être mis au rang des premières en importance, en nécessité. Voilà le droit. Kn fait, quelle place occupe le haut enseignement chrétien ? Une place inférieure à celle qui lui appartient, — c'est ce que je me suis permis de dire à nos frères ; — une place honorable pourtant, et qui commande le respect, — c'est ce que j'ai pris la liberté de répondre à ceux qui du dehors affectent de nous mépriser.

Maintenant, Messieurs, il faut oublier ces querelles d'un jour ; il faut nous remettre à l'ouvrage. L'année où nous entrons ouvre devant nous de larges perspec-

tÎTes de labeur. Elle Ta s'inaagorer par an concours dagrégalion destiné à introduire, à travers de longues et redoutables épreuves, deux jeunes maitres de plus dans le corps enseignant de notre Faculté de droit. Laissez -moi exprimer ici notre reconnaissance aux hommes éminents qui ont bien voulu, au prix d'un sacrifice considérable de leur temps et de leurs forces, se Joindre à nos professeurs pour composer le jury de ce concours. Nous tenons à grand honneur de voir siéger dans nos rangs M. Sénart, président de chambre honoraire à la Cour d'appel de Paris ; M. David, ancien conseiller d*£tat; M. Benoit, ancien avocat général à la Cour de cassation ; M. d'Herbelot, ancien avocat général à la cour d*appel de Paris. Commencée sous de tels auspices, la présente année se poursuivra par une émulation de travail entre professeurs et élèves. Elle verra, je Tespère, commencer pour notre vieille maison une ère de renouvellement par la mise en train des constructions dont je vous annonçais, il y a un an, le projet. Vous vous attendiez peut-être à voir déjà nos bâtiments sortir de terre. La circonstance qui nous a fait différer d'une année mérite d'être rapportée. La commission chargée de juger le concours institué entre cinq jeunes architectes avait déjà fixé son choix sur le plan de M. Gaston Ruprich-Robert , fils du savant inspecteur des monuments historiques qui fut jusqu'à sa mort rarchilecle de notre Institut. Ce plan tirait le meilleur parti possible du terrain dont nous disposions ; et toutefois nous nous sentions à Tétroit pour développer sur cette surface les nombreux services que comporte une

université complète, doublée d'un internat. La Providence est venue à notre aide, non sans nous jeter dans de grandes perplexités. La belle propriété qui entrait comme une enclave dans la nôtre, Thôtel d'Hinnisdal avec son jardin, formant Fangle de la rue Cassette et de la rue de Vaugirard, venait d'être mise en vente. Encore quelques jours, et cette bande de 3.000 mètres de terrain, avec le vieil hôtel situé au fond, allait être dépecée par divers acquéreurs, couverte de constructions à six étages qui nous auraient serrés comme dans un étau, ôtant le jour à notre église et rendant impossible à tout jamais un agrandissement nécessaire. Nous étions placés entre deux imprudences : ou jeter 700.000 francs de notre capital de réserve dans cette acquisition, ou perdre une occasion qui ne se présenterait plus jamais et que nous regretterions toujours. Cette dernière imprudence nous a paru la moins pardonnable. En cinq jours de temps, nous avons décidé et réalisé le contrat. Une société civile formée entre nos amis est aujourd'hui propriétaire de ce bel immeuble, que nous continuons provisoirement de louer, mais qui doit fournir un emplacement d'un côté à la grande salle destinée à suppléer avantageusement celle-ci, de l'autre aux bâtiments du séminaire universitaire. C'est une folie, me direz-vous. J'en conviens et je souhaite que cela reste une folie. Car si les prophètes de malheur finissaient par avoir raison de nos espérances, s'il fallait un jour renoncer à tous les beaux rêves que nous formons pour cette œuvre, j'aurais la douleur de réunir nos actionnaires pour leur annoncer qu'à la

place d'un acte généreux, ils ont fait une excellente aiTaire. Le prix que nous avons payé promet dans Tavenir une plus-value certaine et considérable. Que le Ciel nous préserve d*une spéculation aussi heureuse! Nous sommes les disciples de Celui qui a dit : c II est meilleur de donner que de recevoir. » Mieux vaut mille fois distribuer aux enfants de Dieu la science dans une demeure agrandie et digne de sa haute destination que de distribuer des dividendes.

Nous commencerons probablement nos constructions par la grande salle. Placée à Tangle des deux rues, elle sera d*un accès facile au public, et, en outre des services qu'elle nous rendra aux jours de nos solennités universitaires, elle nous fournira plus tard, grâce aux dépendances dont elle sera entourée, des locaux précieux pour le remplacement provisoireTdes bâtiments qu'il faudra démolir. En même temps, elle offrira aux œuvres de bienfaisance et de zèle, si nombreuses dans Paris, aux conférences, aux congrès, aux ventes, aux fêles scolaires, l'asile depuis longtemps désiré et dont l'absence était une honte pour la charité parisienne. Aussi espérons-nous tirer un certain revenu de la location de celle salle et compenser ainsi, dans une assez large mesure, les sacriûces qu'il faudra faire pour l'élever. Je ne doute pas que les hommes généreux qui, naguère encore, songeaient à fonder une société pour l'acquisition d'un terrain et l'édification d'une salle d'œuvres, ne profitent volontiers des avantages que notre initiative leur assure et que, satisfaits de nous devoir la jouissance du terrain, ils ne nous aident

puissamment à parfaire le capital nécessaire aux constructions. Quel dommage, Messieurs, qu'on n*ait pas encore trouvé le moyen de faire voyager les maisons par le chemin de ferl Nous pourrions nous procurer en province des bâtiments scolaires à très bon compte. La discussion parlementaire à laquelle j'ai fait aujourd'hui de larges emprunts, nous apprend en effet qu'il y a beaucoup d'écoles normales toutes neuves dont on ne sait plus que faire. 1.531 professeurs se partagent 7.608 élèves pour toute la France; c'est une moyenne de 5 élèves par professeur. Jugez ce que c'est dans les départements où la moyenne n'est pas atteinte ! Aussi Ton songe à réunir deux départements pour peupler une même école. L'autre va rester disponible et nous en ferions volontiers notre affaire. Mais ce genre de déménagement est réservé aux progrès futurs. Aujourd'hui on en est réduit à bâtir sur place. Vous nous êtes témoins que nous n'y avons pas mis de précipitation. Ailleurs on a dit : Bâtissons d'abord, les élèves viendront; et ils ne sont pas venus. C'est le contribuable qui a payé. 11 est fait pour cela. Ici nous avons été trop timides, ce qui est une forme de l'imprudence. Nous avons dit : Voilà un vieux bâtiment; il est laid, il est noir, il est étroit, il est dégradé, mais il a le mérite d'exister et celui d'être vénérable : installons-y l'œuvre naissante, on verra plus tard. J'ai toujours pensé qu'il eût mieux valu donner dès le début à nos hautes écoles une demeure digne d'elles. Aujourd'hui, nous ne pouvons différer davantage. Si nous ne quittons pas la vieille maison, elle nous quittera la première. Quant

aux souTenirs <pi*eUe garde, ce n'est pas nous qui songerions à les profaner. Le percement de la rue de Rennes, qui, en 1867, a emporté la chapelle des martyrs, ne saurait nous être imputé. « Comment l'aurions-nous fait si nous n'étions pas nés? » Nous entourerons d'hon* neurs les reliques précieuses accumulées dans la crypte de notre é^se ; nous respecterons une chambre, un escalier, un perron, dont l'histoire se rattache à celle des massacres de septembre. Le reste de la maison n'offre aucun intérêt à la piété ni à l'archéologie. La plupart des bâtiments datent de ce siècle ; la partie ancienne n'a pour elle qu'une vétusté incommode, coûteuse et sans gloire. L'heure est donc venue de renouveler ce qui périt. En ces jours difficiles, Messieurs, laissez-moi saluer comme un heureux augure la nécessité qui nous contraint de faire un pacte avec l'avenir î

ëminences, Messeigneurs, Messieurs, Mesdames,

A l'instant où je prends la parole, vous savez déjà ce qu'a été pour notre Institut l'année de travail qui vient de finir; vous savez sous quels auspices s'ouvre Tannée nouvelle. Les rapporteurs que vous avez entendus ont moissonné dans le champ de nos plus récents souvenirs; il ne reste qu'à y glaner.

Un hommage d*abord à ceux que nous pleurons. La mort a été sévère pour l'Église de France depuis notre dernière assemblée. Notre Institut en particulier a perdu quatre de ses vénérés patrons : M»' l'archevêque de Bourges, NN. SS. les évéques d'Amiens, de Beauvais et de Quimper. Gomment oublierions-nous jamais ce que fut pour nous M«' Marchai, sa générosité pour notre caisse, sa sollicitude pour nos progrès, l'accueil affectueux qu'il réservait à nos professeurs, l'attention éclairée avec laquelle il suivait leurs travaux, l'honorable mission qu'il leur avait confiée

d'inspecter ses collèges et ses petits séminaires? On peut dire que l'archevêché de Bourges était pour nous une seconde maison paternelle. D'autres rediront la perte cruelle qu*a faite la cause catholique en la personne de ce grand homme d'Église. Que M^*" Tévêque de Sinope, qui partageait à notre égard, qui représente aujourd'hui pour nous la bienveillance de son vénéré frère, nous permette de revendiquer une place de choix parmi ceux qui mêlent leurs larmes aux siennes!

M«' Jaquenet et M^ Péronne ont appartenu moins longtemps à l'association de nos fondateurs. Mais leur dévouement s'est toujours traduit et par les offrandes qu'ils ont su recueillir et par leur présence assidue à nos réunions.

M^*" Lamarche tenait à nous par un double lien. Avant d'être, sur le siège de Quimper, un de nos chefs, il avait été, à la têle d'une paroisse de Paris, un des amis, un des soutiens de notre œuvre. Quand je le rencontrais, il y a moins d'un an, aux obsèques de M»"" Freppel, qui m'eût dit que, si peu de temps après, je serais appelé au douloureux honneur de prononcer son éloge funèbre dans la cathédrale de Saint-Corentin ? Attaché maintenant au diocèse qui fut le sien, par des liens qu'il avait lui-même noués, je me sens plus obligé d'acquitter la dette de reconnaissance que notre Institut a contractée envers lui.

11 fallait, avant tout, remplir ce pieux devoir envers nos morts. Et maintenant, après avoir prié sur des tombeaux, il faut nous relever et marcher.

Je voudrais aujourd'hui vous entretenir d'un sujet que nous ne traitons pas d'ordinaire dans cette réunion. Le moment me semble venu de rompre le silence que nous avons gardé presque entièrement sur l'une des branches, je devrais dire sur la maîtresse branche, de notre enseignement universitaire : la Faculté de théologie.

Lorsque, pour la première fois en 1875, nous avons mis en œuvre la liberté nouvellement conquise de renseignement supérieur, la théologie ne figurait pas dans les cadres de nos leçons. C'est au bout de trois ans seulement, à la rentrée de 1878, que NN. SS. les Évéques ont jeté les fondements de notre enseignement théologique. Il a fallu plusieurs années pour le développer et l'affermir. Il en a fallu davantage encore pour éprouver et perfectionner l'organisation qui lui avait élé donnée. Enfin, après de longues négociations durant lesquelles les statuts, règlements et méthodes de notre École des sciences sacrées et les premiers résultats de leur application furent l'objet d'un minutieux examen, un Bref du 10 décembre 1889 vint conférer à cet établissement le titre et les privilèges d'une Faculté canonique de théologie.

Ainsi, un siècle après la destruction des anciennes Universités et l'année même où, dans un orgueilleux centenaire, la France officielle s'applaudissait d'avoir coupé le câble qui la reliait à son glorieux passé, un acte de l'autorité apostolique renouait la chaîne des grandes traditions théologiques de l'École de Paris. Bien différente, hélas ! de l'antique Sorbonne, si l'on

compare les richesses de celle-ci à notre pauvreté, son éclat séculaire à Tobscnrité de notre jeunesse; bien différente, heureusement, si Ton oppose aux déviations qui avaient, sur plus d'un point, égaré nos anciens, Tesprit de filiale docilité qui nous anime à regard du Saint-Siège, notre jeune Faculté n'en a pas moins le droit de revendiquer Théritage d'an Pierre Lombard et d'un Albert le Grand , d'un Alexandre de Halès et d'un Thomas d'Aquin, d'un Pierre d'Ailly et d'un Gerson, plus près de nous celui d'un Nicolas Cornet, ce grand homme dont Bossuet s'honorait de s'appeler le disciple.

En effet, où chercher en dehors de nous, où trouver dans ce grand Paris la trace de l'œuvre immortelle qu'ils ont accomplie de leur temps, mais qui reste l'œuvre de tous les temps, je veux dire l'exposition scientifique des vérités révélées et leur coordination avec les données changeantes du savoir humain? En vain le génie puissant et despotique qui entreprit, il y a cent ans, ce que M. Taine appelle la reconstitution de la France, essaya-t-il de refaire à la théologie une place dans celle institution d'État qu'il créa sous le nom d'Université de France. On n'enseigne pas au nom de César ce que Dieu seul a révélé. En vain les gouvernements qui se sont succédé dans ce siècle, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le second Empire et même, à une époque où elle n'était pas encore dans son vrai naturel, la troisième République, ont-ils tenté d'obtenir la reconnaissance canonique des Facultés officielles de théologie. La nomination

des professeurs restait la difficulté insurmontable, le Saint-Siège ne pouvant abandonner au pouvoir civil le choix et Tinvestiture des maîtres de la doctrine sacrée.

Privés de cette consécration, les Facultés établies dans les divers centres universitaires ne pouvaient être chargées de distribuer l'enseignement théologique aux élèves du sanctuaire. Elles demeuraient — et leur rôle était grand encore — des écoles ouvertes où des maîtres éloquents, désignés par les évoques au choix du ministre, présentaient sous une forme oratoire l'apologie de la foi. Obligés de conquérir leur auditoire à force de talent, ces hommes distingués, dont plusieurs sont devenus l'honneur de notre épiscopat, ont tiré le meilleur parti possible d'une institution dont mieux que personne ils comprenaient Tinsuffîsance. Pendant ce temps-là, les consistoires protestants obtenaient du gouvernement la création de Facultés d'un caractère tout différent et dont la fréquentation, obligatoire pour les aspirants aux fonctions de pasteurs suppléait pour ceux-ci à l'absence de séminaires spéciaux. C'est cette particularité qui les a sauvées de la destruction.

Depuis sept ans, les Facultés catholiques de théologie ont disparu des cadres de l'enseignement public en France. Une simple omission, qui n'avait rien d'involontaire, la suppression d'un crédit au budget, est le moyen dont on s'est servi pour fermer la bouche aux représentants d'un enseignement qui avait eu ses jours de gloire. Aujourd'hui, si vous cherchez la

place de la théologie dans TUniversité de France, vous ne la trouverez plus occupée que par renseignement calviniste ou luthérien.

Est-il donc superflu de montrer au public chrétien ce qui s*est fait ici, sous Tautorité du Pape et des évéques, pour relever renseignement de la science sacrée dans des conditions de liberté et d*efficacité qu'il n'avait pas connues depuis cent ans?

Certes, nous n'avons pas attendu ce jour pour entretenir les catholiques de ce grand intérêt. Notre Faculté de théologie tient tous les ans sa séance solennelle, à la fin du mois de juin, en présence d'un auditoire principalement ecclésiastique . On rend compte, dans un rapport analogue à celui que la Faculté de droit vient de vous présenter, et des travaux de l'année, et des concours, et des examens de grades. Toutefois, il est bon que nos amis et nos bienfaiteurs apprennent à réunir dans leur pensée bienveillante les deux branches de notre enseignement, la branche sacrée et la branche profane. Je vous demande donc la permission de vous dire deux mots de la première.

Notre Faculté comprend trois ordres distincts d'enseignemenl : la théologie proprement dite, le droit canonique et la philosophie.

La théologie est représentée par deux cours de dogme, embrassant en quatre ans la dogmatique tout entière ; par deux cours d'Écriture sainte, comprenant l'introduction générale à la science biblique et la critique des textes; par de nombreux cours de langues

orientales, ces auxiliaires nécessaires de Texégèse, hébreu, syriaque, assyrien, arabe; enfin, par deux cours d'histoire ecclésiastique.

L'enseignement du droit canonique a reçu chez nous une organisation plus complète que partout ailleurs: le texte des Décrétâtes y est expliqué en deux ans par deux professeurs qui rattachent à l'interprétation du vieux droit l'exposition de toutes les modifications qu'il a subies jusqu'à nos jours. Deux autres cours spéciaux initient nos élèves à la connaissance du droit public ecclésiastique et de l'histoire de la législation canonique. Enfin, le droit civil n'est pas oublié: deux professeurs laïques de notre Faculté de droit se partagent l'exposition sommaire des principes du droit romain et du Code civil français, et celle de l'organisation administrative de la France et de la législation des cultes.

La philosophie scolastique est la base solide de la théologie. Notre ambition est de lui donner dans notre Faculté des développements analogues à ceux qu'elle reçoit en ce moment à Louvain, sous la puissante impulsion de Léon XIII. Pour le moment, un seul professeur donne aux sectateurs de cette muse austère^n double enseignement, l'un synthétique, embrassant dans un cadre défini toutes les parties de la philosophie, l'autre analytique, approfondissant successivement l'une des questions que soulève l'étude rationnelle et traditionnelle des lois de la pensée.

Maîtresse d'elle-même, sous le contrôle du conseil des évéques et sous l'autorité du Pape, la Faculté examine ses sujets, et, dans les deux sections de théologie

et de droit canon, délivre les trois grades de baccalauréat, de licence et de doctorat, en tes déguisant, par respect pour les interdictions législatives, sous les noms correspondants d'audiiarat^ de îectorat et de mdiris^. Dans la section de philosophie, la Faculté ne fait encore que des bacheliers ou auditeurs.

Les conditions requises pour Tobtention de ces grades sont assez rigoureuses. Nous exigeons la fréquentation des cours, persuadés qu'une Faculté qui n'est qu'un bureau d'examens voit baisser inévitablement le niveau des grades et devient, comme on Ta dit plaisamment, un bureau de bienfaisance. L'auditorat fin théologie et en droit canon répond à l'enseignement complet des grands séminaires et en est le couronnement pour les élèves les plus capables. Le Iectorat suppose deux années d'assiduité aux cours de la Faculté et sa valeur correspond à celle du doctorat des universités romaines. La maîtrise suppose un travail libre et personnel; le candidat en fournit la preuve par une double soutenance, dont Tune porte sur l'ensemble de la théologie ou du droit ecclésiastique, la seconde sur une thèse imprimée doiït l'objet est spécial.

Ainsi, pour devenir auditeur ou bachelier, il suffît d'avoir fait d'une manière distinguée les études qui se font dans les séminaires. Pour devenir licencié ou lecteur, il faut avoir fréquenté pendant deux ans les cours de la Faculté et avoir satisfait à de difficiles épreuves. Pour devenir maître ou docteur, il faut avoir travaillé seul, au moins pendant deux ans après la licence, et fournir la double preuve d'une science étendue et

d'une maturité garantie par des recherches originales.

Malgré la sévérité, ou peut-être à cause de la sévérité dont notre Faculté fait preuve, ses grades sont très recherchés. On s'en convaincra en apprenant que depuis l'année 1879 elle a délivré 320 diplômes d'auditeurs en théologie, 61 de lecteurs et 2 de maîtres; 176 diplômes d'auditeurs en droit canonique, 78 de lecteurs et 2 de maîtres; 42 diplômes d'auditeurs en philosophie; en tout, 681 diplômes.

Et maintenant pourquoi suis-je entré avec vous dans ces détails? Est-ce pour vous renseigner sur des choses qui se passent en dehors de vous, qui méritent sans doute votre estime, mais qui après tout — je parle ici à la partie laïque de cet auditoire — ne vous concernent pas? Non, Messieurs, c'est tout au contraire parce que ces choses vous regardent, parce qu'il y va de l'intérêt de la foi, et que la foi est le trésor de tous les chrétiens. Quand nous plaidons ici la cause de ce que j'appelais tout à l'heure notre enseignement profane, vous nous écoutez avec faveur, parce que vous comprenez que la science est aujourd'hui le grand moyen d'infhience, et qu'il ne faut pas en laisser le monopole à nos ennemis; parce que vous savez qu'entre leurs mains elle devient une arme offensive contre nos croyances, tandis qu'elle peut devenir entre les nôtres une arme défensive. Certes, ce sont là des vérités que je ne contesterai pas; je 'les ai assez souvent, assez obstinément, assez importunément proclamées. Mais croyezvous que l'utilité de l'effort scientifique cesse à la frontière qui sépare la science profane de la science sacrée?

312 r»!ScocRS de rentrée

Loin de là: cette utilité grandit, elle éclate avec plus d*évidence quand on pénètre sur le domaine qui appartient à la doctrine révélée.

Car de plus en plus. Messieurs, ce domaine longtemps fermé s'ouvre aux investigations des ennemis de notre foi. Ils ne nous demandent pas notre permission pour y entrer. Ils y font irruption : avec quelle audace, avec quel mépris de nos traditions, avec quel furieux désir de prendre en défaut nos croyances, vous le savez ; et la mort d*un des hommes qui ont servi avec le plus de talent et de passion les desseins de Timpiété vient tout récemment de le rappeler à toutes les mémoires. Direzvous maintenant que les controverses bibliques n'intéressent que les professeurs des séminaires? Mais, chrétiens, c'est vous qui êtes en cause ; ce sont vos convictions les plus chères, ce sont vos immortelles espérances, celles dont saint Paul a dit que, si elles sont vaines, nous sommes les plus misérables des hommes. Et lorsqu'il s'agit de les défendre sur le terrain même où elles sont attaquées, où elles subissent le plus redoutable assaut qui les ait secouées depuis dix-huit cents ans, où elles voient se liguer contre elles toutes les forces d'une science rajeunie aux sources nouvelles que notre siècle a fait jaillir de partout, des stèles de l'Egypte, des briques de la Chaldée, c'est alors que vous diriez : ces recherches ne nous regardent pas : il nous est indifférent que nos prêtres, eux aussi, renouvellent leur savoir et mettent l'armement de la défense au niveau des ressources prodigieuses dont disposent les assaillants? Mais non, Messieurs, ce ne sont pas là vos

sentiments; et Tinsouciance qu'on témoigne pour cet intérêt vital ne peut avoir d'autre cause que l'ignorance où l'on est et de l'imminence du péril et des moyens de le conjurer.

Ces moyens sont précisément ceux que nos jeunes Facultés de théologie mettent à la portée des ecclésiastiques. L'enseignement des séminaires reste sans doute la base de tout; absolument comme l'enseignement de nos collèges fournit à ceux qui devront un jour exceller dans les différentes branches du savoir les premiers éléments de leur culture. Mais, au-dessus de cette formation élémentaire, nécessaire à tous les prêtres pour le digne exercice de leur ministère, il fallait pourvoir à une formation du second degré. Certes, nous ne prétendons pas faire autant de savants que de licenciés, ou même de docteurs: mais nous prétendons faire des prêtres éclairés, d'une instruction qui dépasse le niveau commun; et parmi ceux-là nous espérons préparer pour Tavenir quelques hommes qui marqueront dans la science, qui prendront position dans les grandes luttes doctrinales du siècle; des hommes tels enfin que les Renan de l'avenir, en les rencontrant sur leur chemin, trouvent à qui parler. Nous savons bien que la parole de Dieu ne sera jamais confondue ; mais nous savons aussi qu'en ceci, comme en toutes choses. Dieu, qui pourrait se défendre tout seul, appelle ses serviteurs à Thonneur de venger sa cause et de la faire triompher par les armes mêmes que les impies auront tournées contre elle. Nous savons cela, et vous le savez comme nous; et voilà pourquoi j'étais sûr de vous attacher

314 DISCOURS DE RRNTRÉE

davantage à notre œuvre de haut enseignement en vous montrant ce soir la place quV occupe l'exposition érudite des principes de la science sacrée.

Un jour viendra, et peut-être n'esl-il pas éloigné, où cette institution salutaire se doublera d^une autre création, destinée à faire rayonner sur Ja société laïque la lumière dont notre Faculté de théologie représente le foyer. A côté de cette école fermée, où pénètrent seuls les élèves du sanctuaire, on verrait alors s'établir une école ouverte, où les hommes du monde, qui sait? les femmes elles-mêmes peut-être — leur foi n'a guère moins besoin d'être éclairée — trouveraient l'initiation qui leur manque aujourd'hui et qui les mettrait à même de réagir spontanément contre les influences délétères que les fausses doctrines, émanées des officines de faux savoir, exercent sur leur intelligence par le livre, par le roman, par le théâtre, par le journal. Le corps professoral de nos Facultés suffirait presque seul à cette tâche, et, ce jour-là, je n'aurais plus à démontrer l'importance des services que le haut enseignement libre rend à la société chrétienne. Cette thèse, sur laquelle il est si difficile aujourd'hui d'attirer et de retenir l'attention publique, trouverait alors autant d'avocats ardents que le nouvel enseignement aurait recruté de disciples.

Ces perspectives étaient récemment ouvertes devant l'auditoire ordinaire de nos grandes séances de théologie par notre éminent confrère M. l'abbé Duchesne. En attendant qu'une si belle espérance soit descendue dans la région des faits, l'un des nôtres s'est chargé de

lui donner un commencement de réalité par le cours d'apologétique chrétienne qu'il a inauguré, il y a douze ans, et qu'il poursuit avec ce dévouement modeste qui rehausse l'éclat de son mérite. Jaloux d'atteindre un public plus nombreux, M. Tabbé de Broglie a inauguré depuis deux ans, dans l'église des Carmes, une série de conférences hebdomadaires qui se sont succédé durant deux mois. La première série a déjà paru en volume sous ce titre : Vidée de Dieu dans V Ancien Testament. Pendant Tannée qui vient de finir, l'orateur a complété l'exposition de son sujet en racontant les luttes duprophétisme en Israël pour la défense du monothéisme. Il a traité aussi du culte des Israélites, de leur religion privée, puis il a recherché dans quelle mesure la loi mosaïque avait initié le peuple de Dieu à la connaissance de la rétribution future.

Reprenant ensuite ses leçons dans l'enceinte accoutumée, M. de Broglie a donné sous une forme rajeunie la démonstration fondamentale, celle de la divinité de Jésus-Christ. Il a d'abord montré la place que le Christ occupe dans l'histoire de l'humanité et dans la prophétie hébraïque. Puis il a discuté l'authenticité des Évangiles, en s'appuyapt principalement sur les preuves que notre savant collègue, M. l'abbé Loisy, a su présenter sous une forme si persuasive dans son Histoire du Canon du Nouveau Testament. Enfin il a recherché comment la divinité du Sauveur se prouve par les paroles mêmes et par le témoignage des Apôtres.

Cette année, à partir du 11 décembre, il va inaugurer une nouvelle série de conférences dans l'église des

•11 tî DISCOURS DE RENTRÉE

Carmes: il y traitera la qnestioo, aujourdhuî si difficile, des prophéties messianiques et de la valeur qu'elles gardent en présence de la critique moderne.

Au mois de janvier, il reprendra son cours et donnera un résumé synthétique des fondements intellectuels de la foi.

En commençant ce discours, je vous ai prévenus, Messieurs, qu'il n'y fallait pas chercher Tunité de composition, car je ne suis qu un glaneur. Je vous ai parlé de la Faculté de théologie parce qu'elle n'avait pas trouvé avant moi d'interprète. Maintenant, je vais ramasser rapidement les quelques faits encore inédits qui ont signalé notre année.

Il en est un qui m'est personnel, et silr lequel par conséquent je ferais le silence s il n'avait eu pour cause un événement douloureux qui a mis l'Église de France en deuil, et pour effet un événement heureux, plein de promesses pour notre Institut.

La mort de M*' Freppel a creusé autant de vides que ce grand évêque occupait de places. Le diocèse d'Angers pleure un père, l'Université catholique de l'Ouest son fondateur et son chef, la science chrétienne un de ses maîtres les mieux armés pour les luttes de la doctrine, le Parlement un de ses principaux orateurs, la cause de la religion un de ses plus éloquents défenseurs.

On peut s'asseoir sur le même banc où s'asseyait un tel homme, on ne le remplace pas. Un appel inattendu m'a invité à recueillir une partie de son lourd héritage;

des conseils autorisés m'ont interdit de m'y soustraire. Je ne me serais pas résolu pourtant à m'aventurer dans cette carrière, si nouvelle pourmoi, s'il m'eût fallu pour cela me séparer d'une œuvre qui garde et gardera toujours le meilleur de mon cœur. Mais je ne pouvais songer à cumuler tant de charges, sans l'espoir d'une assistance fraternelle qui rassurerait ma conscience sur l'accomplissement de tous mes devoirs. Vous l'avez compris le premier, Éminence; vous avez jeté les yeux sur un prêtre encore jeune et déjà mûr, investi à trente ans de la confiance de votre sage prédécesseur dans la direction du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet ; homme de foi et de zèle, versé dans la connaissance des sciences naturelles et familier avec les études bibliques, appelé déjà depuis plusieurs années à siéger parmi les examinateurs diocésains des jeunes prêtres ; enfin et surtout ami dévoué de la jeunesse et n'ayant plus rien à apprendre des secrets qui ouvrent le chemin des cœurs. L'assemblée de vos vénérés collègues a ratifié votre choix: M. l'abbé Paguelle deFollenayaété confirmé aujourd'hui dans son titre de vice-recteur; son précieux concours ajoutera beaucoup plus à la prospérité de notre œuvre que la dispersion de mes forces ne pourra lui ôter. En envoyant à cet autre moimême le salut fraternel d'une amitié déjà reconnaissante, je me sens pénétré de gratitude pour ceux qui m'ont donné un tel appui.

L'Institut catholique a déjà ressenti les effets de son activité bienfaisante. C'est en cédant à ses instances, c'est en comptant sur sa sollicitude que nous nous

sommes décidés à combler enfin une lacune qu*on nous reprochait depuis longtemps et à ouvrir une maison de famille pour les étudiants laïques. On a tout dit depuis longtemps sur les dangers et les tristesses qui attendent dans ce grand Paris le nouvel étudiant, collégien d'hier, frais débarqué de sa province et qui ne trouve ici que l'asile banal d'un hôtel. Le cercle du Luxembou^, la réunion de la rue de Sèvres, la conférence de Notre-Dame des Ecoles, tant d*autres associations de persévérance, de charité, de zèle, ont été créées pour atténuer ce péril et remédier à cet isolement. Mais les familles s'inquiètent encore et réclament pour leurs fils un foyer.

Concilier ces justes exigences avec les conditions de la vie d^étudiant, avec ce besoin de liberté qui parle si haut au cœur de la jeunesse, ce n'est pas chose facile, et, malgré les exemples qui nous étaient donnés à Lille et à Angers, les hommes les plus à même d'apprécier ce qui convient à Paris, comme le regretté P. Hubin par exemple, n'osaient pas nous conseiller de le tenter. Toutefois, depuis plusieurs années, ma conviction était faite, je croyais l'entreprise opportune; seulement je disais, comme le paralytique sur le bord de la piscine de Siloé : Hominem non hadeo. 11 faut un homme qui fasse de celte œuvre son œuvre. Cet homme, je ne Favais pas. Nous l'avons maintenant. Aussi Tœuvre est faite.

L'homme pourtant ne sufiQt pas : il faut une maison. J'ai raconté précédemment comment nous avons été entraînés à faire l'acquisition du bel immeuble de la

rue Cassette, l'hôtel d'Hinnisdal et son jardin. Dans nos projets, l'hôtel était destiné à disparaître pour faire place aux bâtiments du nouveau séminaire, quand on exécuterait ce plan de reconstruction totale dont je vous ai déjà entretenus. En attendant, on devait tirer parti du vieil hôtel par des locations. Mais il est arrivé que les locataires nous ont quittés à la fin du bail; or, l'état de l'immeuble appelait des réparations très coûteuses, si l'on voulait trouver de nouveaux amateurs. Si nous avions eu de l'argent, nous aurions démoli et bâti tout de suite. Hélas 1 les temps sont durs. Les i 10.000 francs recueillis jusqu'ici pour la reconstruction de l'Université ne nous mèneraient pas loin ; notre conseil d'administration a jugé plus sage de tenir en réserve les fonds souscrits et de donner à une partie de cette réserve un emploi provisoire, en faisant les réparations nécessaires à la mise en valeur de l'hôtel. Mais, en même temps, lesdépendances ont été aménagées par notre architecte en vue d'une maison de famille, et le parti qu'il en a tiré a dépassé nos espérances. Nous avons aujourd'hui vingt-deux chambres d'étudiants, gaies et confortables, s'éclairant sur le jardin des Carmes ou sur celui de la rue Cassette, un salon, une salle à manger où des externes peuvent aussi venir prendre pension. M. le vice-recteur habite, dans la maison, un appartement indépendant. Déjà la ruche est pleine, et chaque jour il faut refuser de nouveaux postulants. Peut-être serons-nous obligés de dilater nos tentes, je veux dire d'ouvrir, l'année prochaine, une ou deux maisons semblables. Quant aux construc-

3i0 DISCOURS DE RENTRÉE

tioDS scolaires, uoas nV renonçons pas, et quand Tiendra l'heure propice, noos pourrons commencer par Textrémité opposée. Les fonds souscrits retrouTeront alors leur destination primitive. L'œuvre modeste, mais féconde, du présent n*entrayera pas l'œuvre plus grandiose de l'avenir.

Ce n'est pas seulement la maison de famille qui bat son plein, ce sont aussi nos amphithéâtres de cours. La rentrée est bonne, très bonne. La Faculté de droit maintient son accroissement. L'Ëcole des Hautes Ëtudes scientifiques et littéraires accélère le sien. Non

seulement sa clientèle ecclésiastique lui est fidèle, non seulement le séminaire des Carmes est au grand complet, mais les externes affluent. Les étudiants laïques montrent un empressement inaccoutumé à briguer le grade de licencié es lettres ou es sciences. Faut-il faire un jugement téméraire et supposer que la loi militaire est pour quelque chose dans ce redoublement de zèle? Quand cela serait, il n'y aurait pas à en rougir. Les jeunes gens dont il s'agit ont fait ou feront tous une année de service; les études supérieures qu'ils poursuivent les dispensent, sans doute, de deux années

supplémentaires, pourvu toutefois qu'ils parviennent au grade avant vingt-cinq ans. Mais quoi ! seront-ils moins bons soldats, moins bons officiers de la terriloriale à l'heure du danger, parce qu ils auront donné à un travail intelligent et fécond deux des trois années que réclamait la caserne ? Loin de là. En cultivant leur esprit, en soumettant leur volonté à la discipline du labeur, ils préparent à la pairie des défenseurs plus

utiles en temps de guerre, des serviteurs plus éclairés en temps de paix.

Réjouissons-nous donc sans scrupules de voir se dessiner dans les rangs de la jeunesse ce mouvement vers les études supérieures. Réjouissons-nous de voir se grossir notre phalange à l'heure où le découragement envahit tant d'âmes. Réjouissons-nous d'avoir à enregistrer, outre nos 31 étudiants en théologie — ceux-là sont encore trop peu nombreux — 145 étudiants de lettres ou de sciences environ, 250 étudiants en droit, en tout plus de 420 jeunes gens fréquentant nos cours, sans compter ceux qui nous appartiennent encore comme étant en cours d'inscriptions^ bien que leurs études soient interrompues pour diverses causes. L'inspection académique les compte comme nôtres ; les Facultés de l'État s'attribuent dans leur statistique les éléments similaires qui leur appartiennent. En adoptant cette manière de compter, que nos habitudes scrupuleuses nous avaient empêchés d'employer jusqu'ici, nous arrivons à un total de 500 étudiants inscrits. Et encore je ne parle pas de ceux qui, à d'autres titres, subissent l'influence intellectuelle et morale de notre œuvre; plus de 200 étudiants en médecine qui suivent, non loin d'ici, des conférences préparatoires aux concours des hôpitaux et surtout ceux d'entre eux qui, soit comme internes, soit comme stagiaires libres, suivent les cliniques instituées dans notre hôpital Saint-Joseph. Si l'on réunissait ces divers groupes, si l'on y ajoutait les auditeurs bénévoles qu'attirent dans nos amphithéâtres la réputation de nos professeurs, on compterait plus de

800 jeanes gens oa hommes faits qui trouyent ici mie direction intellectuelle à la fois scientifique et chrétienne. Je dédie ces chifiTres à ceux qui affectent encore d'ignorer que notre œuvre existe ou qui aiment mieux la supposer morte que de l'aider à vivre.

J'ai Oni, Messeigneurs et Messieurs. Les préoccupations de Theure présente me fourniront l'épilogue de ce discours. A l'heure même où je vous parle, dans une enceinte beaucoup moins pacifique que celle-ci, se joue le sort d*un cabinet, ce qui est bien peu de chose, mais aussi se discutent les conditions de la sécurité sociale, ce qui est beaucoup. Je ne sais pas ce qu on aura fait aujourd'hui au Palais-Bourbon, mais je puis aisément me l'imaginer. Le gouvernement sera venu dire qu'en présence des attentats des anarchistes, la législation actuelle ne lui suffit pas et qu'il lui faut de nouvelles armes. Peut-être a-t-il raison. On lui aura répondu que, dans des circonstances récentes, il a laissé le désordre s'étaler impunément pendant trois mois et les pires excitations se produire au grand jour, sans user des moyens légaux dont il disposait. Ceux qui diront cela n'auront pas tort. D'autres rappelleront que, si la liberté de la presse est devenue la liberté de l'injure et même de la provocation au crime, ceux qui s'en plaignent aujourd'hui ont contribué, il y a dix ans, à la confection de cette loi de désarmement social. Ce sera encore parfaitement vrai. D'autres enfin diront que des dispositions de rigueur enclavées dans une loi de liberté sont une arme dangereuse dans la main du pouvoir, parce qu'elle est à deux

tranchants. Forgée en un jour de panique pour frapper les dynamiteurs, elle peut servir demain pour disperser ces anarchistes mille fois plus menaçants, paraîtil, qui s'appellent Jésuites ou Dominicains, Frères ignorantins ou Sœurs hospitalières. Ah! pour le coup, ceux qui tiendront ce langage seront tout à fait dans le vrai !

Pour me résumer, le gouvernement a raison de demander ce qu il demande ; on ne fera pas mal de le lui accorder, on fera aussi bien de le lui refuser. Voilà où nous en sommes. Comment en est-on arrivé là? C'est par l'abandon des principes qui éclairent la morale sociale aussi bien que la morale individuelle.

Une seule chose unit nos adversaires : c'est la haine de Dieu, de son Christ et de son Église. Tant qu'il s'agit de frapper l'ennemi commun, ils sont d'accord; quand il faut remplacer ce qu'on a détruit, rendre à la paix sociale les garanties qu'elle ne trouve plus dans les consciences dévastées, l'embarras commence ; et vous voyez aujourd'hui quelle confusion, quel effarement il engendre I

11 est donc bien vrai. Messieurs, si ce n'est pas Dieu qui bâtit la maison, les maçons travaillent en vain à la construire ; si ce n'est pas Dieu qui garde la cité, la police veille en vain pour la défendre. Tirons de là une conclusion qui nous ramène à notre sujet. Ce christianisme qu'on veut exterminer, garde seul les promesses et les conditions de la régénération sociale. 11 tient en réserve deux grandes forces sans

:)i4 DISCOURS DE RENTRÉE

lesquelles oq oe fera rien d*efiicace ni de bienfaisant : la vérité et la charité.

La charité s'adresse à vos cœurs; elle tous demande le concours de votre dévouement. A vous de la personnifier dans vos vies, de la faire éclater dans vos œuvres, do forcer vos adversaires à la reconnaître, à s'avouer vaincus par ses bienfaits.

Mais la vérité ne veut pas être oubliée. Elle s'adresse à vos intelligences : elle veut par elles atteindre les esprits réfractaires qui Tont méconnue. Pour cela elle a besoin de trouver en vous des représentants dignes d'elle. La science humaine laborieusement acquise est lacondition de votre influencedans l'ordre de la pensée. Si vous ne devenez les émules heureux de ceux qui cultivent le savoir, vous ne serez jamais les apôtres écoulés de cette doctrine plus haute et plus nécessaire qui seule gouverne la vie des hommes et celle des peuples parce qu'elle vient de Dieu et qu'elle y conduit.

Par conséquent, une institution qui vit de la charité, mais qui sert la vérité par la science, intéresse au plus haut degré la civilisation chrétienne. C'est ce qu'il fallait démontrer, comme disent les géomètres.

êminences,

Messeigneurs,

Messieurs,

Depuis que noire École des Lettres et des Sciences, un moment amoindrie par Torage de 1880, a su tirer de répreuve même une nouvelle vigueur, depuis que, dans cette solennité universitaire, il a fallu de nouveau donner la parole à des rapporteurs spéciaux, pour rendre compte de chaque ordre d'enseignement, il semble que la tâche du rapporteur général soit singulièrement allégée, et qu'il ne lui reste plus qu'à développer — ou mieux à abréger — devant vous, quelques lieux communs sur l'utilité du haut enseignement chrétien, sur le rôle de la science, ses rapports avec la foi.

Je m'attendais à cela et d'avance, je le redoutais ; car enfin ces considérations générales ne sont pas inépuisables, et, depuis quatorze ans que je fais ce rapport, j'ai bien peur de les avoir épuisées.

Eh bien, j'avais tort. Je n'aurai pas besoin de vous parler, comme Simonide, de Castor et de Pollux pour

3^ MSCiXmS OE RE?fTRÉE

falir^r . in^«9ifFi5dittOf^ de mon héros. Après Ua mono- ^mphif^ qno^ T<%os Tenez d*applaudir, il y a encore h»e« d^ rht-xse^ il vcMK raci>Dter sur l'œovre dcMtt vous *H^ If^ patruMis i-wB les amis. Après les moîssomiefirs Le ^n^nr pent passer, et il verra grossir sa gerbe au delà de 5«mi attente.

En aN^rdant la revue de notre année, parloos d'aU^rd de< pertes que nous avons faite?. La jalousie e«t défendue : donc nous ne devons pas envier à IToi- %-ersitê calhAlique de Lyon ce qu'elle nous a pris, ou p1ul«^t ce qu'on lui a donné: mais il nous est permis <k regretter ce que nous avons perdu, Bf CouUié, devenu Cividjulenr de M^ [>upanloup au lendemain de la créalion de notre Université, avait partagé dès la première heure rafTeclion dont le grand évéque d'Orléans entourait une rruvre doublement sienne, puisque, avant d être un de ses fondateurs, il avait tant contribué au vole de la loi qui l'a rendue possible. Sur le siège où il ne larda pas ^ lui succéder. M»' CouUié se souvint qu'il était fils do l'figlise de Paris; par son dévouement éclairé. rtfTectueux, persévérant, il fut un des plus fermes soutiens de cet Institut. Le siège primatial des (taules nous l'enlève après quinze ans; nous félicitons nos frères do Lyon, appelés désormais à recueillir le bienfait de son patronage. Us nous permettront, à leur tour, d'envoyer au Père qui nous a quittés un hommage de regrets et de reconnaissance.

M'^'' Hautin appartint moins longtemps au collège de nos évoques fondateurs; mais, avant de continuer sur le siège d'Évreux la sollicitude de M»*^ GroUeau, de

douce et sainle mémoire, il avait été à Orléans le coopérateur de M«f' Coullié ; plus anciennement encore, nous le trouvons tout près d'ici, à la tête de ce petit séminaire de Saint-Nicolas, illustré par la direction de M^" Dupanloup, et dont lui-même, en quittant Paris, laissa la conduite à celui qui est aujourd'hui notre vicerecteur. Durant son court passage à Évreux, il avait donné plus d'un témoignage efficace de l'intérêt qu'il prenait à nos progrès. A lui aussi nous adressons, sur le siège de Chambéry, où l'obéissance Ta fait monter, les vœux de la gratitude et d'un respectueux attachement.

Hélas! nous avons fait d'autres pertes plus douloureuses, parce qu'à la séparation elles ajoutent un deuil. Le cardinal Foulon, avant d'occuper le siège da saint Irénée, avait été à Nancy d'abord, puis à Besançon, l'un de nos fondateurs. M^"" Ducellier lui avait succédé dans la capitale de la Franche-Comté. La mort nous les a ravis l'un et l'autre, et notre piété filiale les associe dans de communs regrets. Puisse du moins le souvenir de leurs vertus, de leurs existences entièrement données à l'Église et aux âmes, nous entraîner à leur suite sur le chemin du dévouement!

Au nécrologe de l'année écoulée, nous trouvons encore le nom d'un de nos professeurs honoraires, qui fut, au début de notre œuvre, le vice-doyen de la Faculté des lettres, M. Antonin Rondelet. Ancien professeur à la Faculté de Clermont, philosophe, économiste, moraliste, orateur disert, écrivain fécond et élégant, fondateur et longtemps président du Salon des

:ïiA i»isf:orRS i»e rentrée

cnuvros au Corcle du Luxembourg, il s'est éteint à Versailles aprt^s de longues souffrances chrétiennement supportées. A lui aussi notre prière et notre souvenir reconnaissant.

Tous ces morls nous ont précédés au lieu du repos; ils nous laissent, pour un temps dont Dieu seul a la mesur(\ sur le champ du labeur et de la lutte. Cest par la fulélité au devoir que nous chercherons à les imit». Je rendrai donc encore hommage à leur mémoire en vous parlant de nos efforts et en vous disant nos espérances.

Ka Faculté de théologie, dont je vous ai entretenus longuement Tannée dernière, ne figure pas d'ordinaire dans le compte qui vous est rendu à pareil jour de nos travaux. Elle a sa grande séance à part, séance de sortie et non pas de rentrée, car Tusage Ta flxée au dernier vendredi du mois de juin. Là, un rapport seniMable î\ celui que M. Janiet vient de vous faire entendre au nom de la Faculté de droit, présente aux amis de la science sacrée le tableau des cours professés pen<ian( l'année, les résultats des concours et des examens; les noms des lauréats et des gradués sont proclamés, car nous conférons les grades au nom du Saint- Siège : et dans cet ordre d'enseignement, le plus élevé de tous, nous ne sommes pas réduits à soumettre à des juges étrangers le mérite de nos élèves.

Cette année, la cérémonie, présidée par le R. P. Matignon, dont la parole autorisée a relevé notre solennité, empruntait à une circonstance, désormais périodique, un intérêt particulier. Pour la seconde fois la

Faculté décernait le prix Hugues, prix biennal de 2.000 francs, destiné à encourager la production d'écrits apologétiques. Cette utile fondation est due à rinitiative d'une généreuse bienfaitrice, désireuse de venir en aide aux âmes de bonne volonté que tourmente le doute né du conflit apparent entre la science et la foi. Les lecteurs de notre Bulletin — et j'espère que ceux qui m'écoutent sont tous de ce nombre — connaissent déjà le rapport que j'ai eu l'honneur de présenter sur ce concours. Il s'agissait d'étudier et de résoudre les difficultés qu'on prétend tirer des progrès de l'astronomie et de la nouvelle conception de l'univers, contre les dogmes de la rédemption et de la vie future. Dix-huit mémoires ont été déposés. Le prix a été chaudement disputé : trois concurrents surtout ont rendu le choix diflicile aux juges. Enfin le nom du vainqueur a été tiré en pleine séance de l'enveloppe cachetée qui l'enfermait, et le R. P. Ortolan, jeune religieux des Oblats de Marie-Immaculée, professeur de théologie au grand séminaire d'Ajaccio, a été proclamé, aux applaudissements de l'assistance.

Au mois de mars, la Faculté de théologie avait célébré, selon son usage, lafétede sonpatron saint Thomas d'Aquin,parune solennité à la fois religieuse et scientifique. M^^Locatelli, auditeur de la nonciature, avait présidé tour à tour l'argumentation théologique, la lecture d'une dissertation érudite sur Thisfoire du texte des Septante, et le salut du Saint-Sacrement.

Je dois encore mentionner, à l'honneur de la Faculté de théologie, l'importante publication d'un Traité de

1130 DiscouHB m: iiEimiiiE

V Ordination^ tra\'ail entièrement nouveau, «âiù ik llB^ûimis imvanle et nùre de M^ G&qiarri. l«e pramiar wi&nn»', paru il y a quelques mois, fait dc^à aitUiciie *Sasa& Iks écolei» pL dauft les cliancelleries épÎBecgntifiF; Qip SiiosBi volume est «om» presse et ne peut gu ajail&ar â Ikam^statiou de son auteur, réputation déjà étaSàiie par Qa p«biicatioii de son grand ouvrage «nr ie Kariagif*.

Son collègue et émule, M. Tabbé BoudiDiMBai^ pKMmsEÏt une œuvre non moins méritoire en comtiaiiDaiBS de âmger lu rédaction d une revue canQnigii&, le Cammkàtfgm' Umjiorain^ dont le savant M*' Granclaiiâe lai a ^è^aé la charge, et qui ofre, chaque moj& aux adeptes delà science Juridique ecclésiastique les inlânnalioiis les pluii ^dr^ dans le double domaine de la •doctriiie et de lu pratique.

ftinfiu, l'un de nos premiers docteurs, M. Tabbé Périès, a fait honneur à la Faculté par ses travaux. A sa thèse doctorale sur VHLsIoirede la Faculté de Droit dans T ancienne Univei'Hité de Farin^ il ajoutait naguère un Code de procédure canonique sur les causes matrimoniales. Ces publications ont attiré sur lui 1 attention des fondateurs de 1 Université catholique de Washington, qui viennent de l'appeler à occuper la chaire de Droit canonique dans la Faculté de théologie.

Cent ainsi, Messieurs, que notre jeune Faculté des sciences Kîicrées s'efforce de mériter la confiance dont Ta honorée le Saint-Siège, en lui conférant rinstitution canonique. C'est ainsi qu'elle s'applique à relever et à rajeunir les traditions de l'antique Sorbonne, de la vraie, non pas de celle qui fait luire aujourd'hui dans

le sombre quartier latin la blancheur un peu criarde de ses nouvelles murailles; non pas même seulement de cette Sorbonne plus vénérable dont Richelieu jeta les fondements ; mais surtout de la première, de celle qui ne connut jamais les altérations de la doctrine, de celle dont un Pape, que j'ai plus d'une raison d'honorer et d'aimer, a dit un jour qu'il ne savait pas un lieu du monde où la vérité catholique fût mieux connue : « Se nescire uhi melius usqicam cognitio catholkœ veritalis haberetur, » Ces paroles du B. Urbain V furent citées un jour de Tannée 1387, en pleine assemblée de la Faculté de théologie, par un docteur nommé Raoul Glachard. Il rappela qu'un docteur franciscain, Denis Foullechat, ayant été condamné par la Faculté de Paris, pour avoir soutenu des propositions erronées, enavaitappelé au Saint-Siège. Mais Urbain V le renvoya au jugement de l'École de Paris et l'obligea de s'y soumettre, « la lumière de la vérité n'étant nulle part plus éclatante y. Et le bon Glachard ajoute : « C'est donc une renommée justement acquise que celle qui fait reposer dans cette illustre Faculté la vérité catholique comme dans son siège propre, duquel elle n'a jamais pu être arrachée *. »

Je dois la communication de ces remarquables paroles à l'obligeance du R. P. Denifle, des Frères Prêcheurs, le savant archiviste du Vatican, devenu, avec la collaboration de M. Châtelain et avec le concours du

,1. « Farta est illa percelebris fama quse in hac aima facultate tan-» quam in sede sua catholicam veritatem reponit nec ab ea unquam avelU potuisse commendat. » {Chartular. univers. Parisiens., III, n» 1557.)

fîniivornomf»nl frnnrais. rôditoar du cartalaîre de Il nivorsiti'dr f\'iris.

\i»«;l -rr pas pinir ikuis nvhortor davaDtage encore à lïiiri' rovixTT c(^ traditions glorieuses, que la bieufai* s.'inli' soliirîtndod un ami ' nous a fait don de la chaire. vi»ni»rîihli» di»hri> do la Sorhonne démolie, qui sert nnjnurdMnii do hiiroan à la présidence de celte asseml»li»f*' l.o*i ««oiivonirs qu'elle nous rap|>eUe remontent hiiMî plus hnni qw sa propro origine. Elle fut élevée dans cr siérln, sur l'omplacoment où se dressèrent antri»fV»is los chaires des prrands docteurs; elle nous upporie rértif» j'I oigne de leurs voix puissantes et re(*}to pins prorliain (]ofi leçons de maîtres que nons avons ronnns ef aimés, un Hautain, un Dupanioup, un Kaviçrerie, un ("îralrv, un Freppel, et d'autres aussi que n(»tr(' «ffertiienx n»spert peut encore, grâce à Dieu, salofT pnrmi les vivants, le r^rdinal Meignan, le cardinn' MoiirT*et. M*-"" Pc^rrand.

Ne V(»!iv rionne? pns. Messieurs, si je retiens aussi longtemps voire atlention sur la Faculté de théologie. .Il* (Tovnis vous en avoir tout dit Tannée dernière: mais vous vine? bien que je vous en dis eetle fois encore des élusses ntuivelles. FJ puis le sujet est si important! La religion est pins que jamais la question du jour, puisque c'est autour d'elle que tournent toutes les querelle? de ce temps. Tout le monde en parle, amis et ennemis, hélas! et personne ne la connaît bien, ni les ennemis qui la travestissent, ni les amis qui trop sou-

1. M. r^auhot-namborcès. ancien jn\*fet, ami et compatriote du <;ar<liiial Lavieerie.

vent n'ont sur ce grand objet que les notions les plus vagues et les moins exactes. De là cette facilité des gens du monde, fussent-ils chrétiens pratiquants, à s'approprier le langage et les idées des incroyants, pourvu qu'on les leur présente avec quelque modération dans le ton, avec quelque séduction dans la forme. J'ai cru devoir, dans une occasion récente, signaler le péril de ce pseudo-christianisme, parce que le mal est grand *.

Or le remède à l'ignorance, à la légèreté des laïques en matière de religion, est dans la science du clergé. Et le moyen de rendre au clergé la science est dans le développement des Facultés de théologie. ,11 ne s'agit pas de supplanter les séminaires, mais de les couronner. Si quelqu'un estimait ce couronnement inutile, ou s'il pensait qu'on peut procurer ce résultat en dehors des Facultés de théologie, je le renverrais à l'expérience de TÉglise espagnole et à l'autorité du Pape. Vous avez tous lu, Messieurs, mais vous n'avez peut-être pas tous assez remarqué la récente Encyclique du Saint-Père aux évêques d'Espagne ^ Il s'agit de fonder à Rome un collège pour recevoir les clercs espagnols qui viendront fréquenter les cours des universités romaines.

Léon XIII, après avoir rappelé la gloire des Universités espagnoles, notamment des écoles théologiques de Salamanque et d'Alcala, déplore la décadence des

1. V. dans le Correspondant du 10 novembre 1893 l'article intitulé : Les idées d'un néo chrétien sur la réforme religieuse,

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