Essai de grammaire kabyle, p. ^64. Le Chasseur
3. Contes populaires de la Kabylie du Jurjura, Paris, 1882, in-18, p. 235. Les trois frères.
4. Légendes et contes merceilleux de la Grande Kabylie, t. I, Paris, i8î»3, in-8. Le Fils du Sultan et le Chien des Chrétiens, p. 20-21.
ainsi que dans un conte du Mzabi. le liéros, à qui estimposée une lâche surhumaine, réussit à l'acconiplir parce qu'il est devenu renfant d'adoption d'une ogresse dont il a sucé la mamelle. Cette coutume est ancienne chez les Berbères, car un bas-relief de Thèbes nous montre un chef de Machouacli (nom égyptien des Berbères) au temps de la xxn" dynastie, allaité et adopté par la déesse Athor, et des contes arabes d Egypte ont conservé ce trait : ainsi Ours de cuisine ' et El SeJiater Mohammed ^. Lors de la conquête du Maghreb par les Arabes au vu" siècle de notre ère, une reine berbère qui, à un moment donné, chassa les envahisseurs musulmans et personnifia la défense nationale, la Kâhinah, employa le même cérémonial pour adopter comme fils Khalid ben Yazid (jui devait la trahir plus tard (Il)n 'Idzari, Bayàii el Moghrib, t. I,
A côté de ces traits indig-ènes, on peut mentionner le souvenir des ogres ou des païens qui représentent généralement une ancienne population, ou plus exactement les sectateurs d'une ancienne relig-ion, le christianisme, qui se maintint chez les Berbères, sur certains points de l'Afrique du Nord jusqu'au xf siècle de notre ère. Des traits fabuleux, empruntés aux Arabes, se sont glissés dans la description des Djohala, mêlés au souvenir confus d'êtres mytho-
1. R. \\a.^?.ii{. Nouveaux contes berbères, Paris, 1897, in-18. La pomme ■de Jeunesse, \>. 125-131.
2. Spilla-bey, Contes arabes modernes, Leyde, 1883, in-8, liist. H, \>. 12-29.
3. .\iiin-paclia, Contes populaires de la vallée du Nil, Paris, 189 5, ^tet. in-8, conle XXIII, p. 277.
logiques appartenant au paganisme qui précéda le christianisme *.
Il est difficile de faire le départ entre les sources des contes berbères. A côté de ceux qui paraissent être d'origine indig-ène et qui ont pour théâtre une grotte, une montagne, une source, on ne saurait contester que la plus grande partie, qu'il s'agisse de contes d'aventures, de contes de fées ou de contes à rire, ne soit empruntée à l'étranger. L'Arabe, sans doute, en a fourni sa bonne part, mais il en est dont les analogues ne se trouvent que dans les contes européens. Moitié de Coq, par exemple, a voleté dans les diverses provinces de France, en Flandre, en Albanie, chez les Slaves du Sud, en Roumanie, au Portugal d'où il a passé au Brésil", mais les Arabes ne le connaissent pas, non plus que le Petit Poucet devenu chez les Kabyles Ali g icher^. Dans l'état actuel de nos connaissances, on peut noter seulement la ressemblance plus accentuée d'un conte berbère avec telle ou telle version étrangère, d'où la présomption d'un emprunt, mais pour que les résultats de ce travail soient définitifs, il faut être en possession de toutes les recensions. Quand il s'agit de personnages célèbres chez les Musulmans, comme Salonion, ou de traits appartenant à une légende dont les noms ont disparu, mais dont le fonds a été conservé, on peut hardiment conclure à un emprunt aux Arabes; il en est de même pour la plupart des
1. [Cf. mon Etude sur la religion des Berbères, Paris, 1911, in-8].
2. [Cf. les notes de mes Co?j/es 6e7-6é/-e9, Paris, 1887, in-18, p. 187 190, et de mes Nouveaux contes berbères, p. 225-227].
3. [Rivière, Contes populaires de la Kabylie du Jurjura, p. 9-12].
contes de fées, dont les recueils arabes, à commencer par les Mille et tciie Nuits, nous présentent les mêmes données, par exemple le Langage des hètes^ et aussi les contes à rire.
Le principal personnage de ces derniers est Si Djoha, dont le nom a été emprunté à un recueil de facéties existant en arabe au x* siècle de notre ère. Les réparties et les traits tantôt grossiers, tantôt spirituels qu'on lui attribue sont presque tous plus anciens encore et appartiennent à un domaine de plaisanteries d'où sont venues en Allemagne les anecdotes de Till Ulespiègle et des Sept Souabes ; en Angleterre, des Sept sages honiines de Gotham, etc. En Italie même, en Albanie, le nom de Djoha s'est conservé sous la forme Giufa et Giuclia et les Turks (jui possèdent la littérature la plus riche sur ce personnag"e, en ont fait un qâdhi de Sivri Hissar sous le nom de Nasr ed din Hodja (forme altérée de Djoha-). Les traits attribués à des gens semblables, Bou Idhes, Bou Gondour, Bou Khenfouch sont ég-alement ceux (pi'on prête à Si Djoha.
Mais si les Berbères ont emprunté la majorité de leurs contes, ils ont donné à leurs personnages l'allure et les mœurs de leurs compatriotes : le roi ne diffère pas de l'ancien d'un village ou d'un chef de bandes des Touaregs : le palais est une maison comme toutes celles d'une thaddarth etHaroun er Rachid lui-même, quand il passe dans les contes
1. [Cf. mes -Vowi-eaH.c co/j/e.s' herbèi'e<!, p. 118-124 el noies, p. 32.3-332].
2. [Cf. mes Recherches sur Si Djfha el les anecdotes qui lui sont attribuées en tète de la traduction des Fourberies de Si Djeha par Moiiliéras, Paris, 1892, in- 12, pp. 1-79 et 183-1 87; Wesselski, Der Hodscha Nasreddin. Weimar, 1911, 2 v. in-8].
berbères, est dépouillL' de la splendeur dont le parent les Mille et une Nuits et les récits orientaux. Cet anachronisme rend plus vivants pour nous les héros des contes : ce sont de vrais Berbères qui vivent et qui s'expriment comme les gens des montagnes du Jurjura, de lAouras, de l'Atlas ou des oasis du désert. En général, il y a peu d'art dans ces récits et ils sont, pour le style, au-dessous des collections devenues célèbres dans le monde entier.
Une place importante est faite aux fables et aux contes d'animaux : on en trouverait peu qui ne soient d'importation étrangère. Mais ce sont, bien entendu, des animaux avec (jui les Berbères sont familiers. Au reste les aventures du chacal ne diffèrent pas de celles du renard dans les contes européens : un trait africain à sig-naler cependant, c'est la concurrence que lui fait le lièvre comme dans les contes ouolofs et bantous. Le hérisson aussi, si négligé dans nos fables, tient une place importante, et le chacal, malgré sa réputation d'astuce, est dupé par ces deux animaux. Quant au lion, au serpent, au coq, à la grenouille, à la hyène, au chat, au rat, etc., leurs rôles ne diffèrent guère de ceux qu'ils jouent dans les fables et contes arabes et même européens.
Si du berbère nous passons à l'arabe parlé en usag-e dans le Maghreb, nous voyons que la littérature se compose des mêmes éléments, en première
ligne les conles et les chansons. Il y a peu de publications spéciales concernant les premiers, mais il est peu de voyageurs qui n'en aient recueilli et n'en aient égayé leur relation. En ce qui concerne les contes de fées, ce sont surtout les enfants à qui ils sont destinés. « Quand le soir, à la fin de leurs pénibles journées, les mères réunissent leurs enfants autour d'elle sous la tente, à l'abri du Bou Rabah, les petits réclament en pleurant un conte qui emportera leur imagination au loin : Kherrfiniyaoumma / Kherrfiiii ya oumma ! Raconte-moi une histoire, ô mère, et celle-ci commence la longue série des exploits d'Alulidouan * ». Cependant les hommes faits, eux-mêmes, ne sont pas dédaigneux de ces contes et ceux qui ont été recueillis en Tunisie et en Tripolilaine par M. Slumme - [k Blida, par M. Desparmet 3", au Maroc par MM. Socin et Stumme ^ montrent les aventures merveilleuses où interviennent les djinns, les fées, les ogres, les sorciers ne sont pas moins populaires chez les populations arabes que chez les populations berbères. N'oublions pas, en effet, que ces dernières ont beaucoup emprunté aux premières et que c'est par elles qu'elles ont connu le célèbre khalife de Baghdad, un des principaux personnages des Mille et une Nuits, Haroun er Uachid qu'on n'est pas peu étonné
1. Delphin, Recueil de textes pour l'étude de l'arabe parlé, l'aii = . 1891, in-12, p. IV.
i. Tunisische Marche II und Gedichle, Leipzig, 1893, 2 v. in-8 ; Murchen und Gedichle aux der Stadt Tripotis in Nord-Afrika, Leipzig, 1898, in-8.
3. [Contex populaires sur lesorjrex, Paris, 1909-1910,2 v. in-18].
4. Zum arabischen Dialekt vom Marocco, Le\\)z\s, 1893, \n-8. Der arcbixche Dialekt der IJouicara, L>^i[tz\g, 1894, in-8.
52 MÉLANGES AIHICAINS HT OlilKNTALX
de voir figurer dans des situations peu compatibles avec la dignité de successeur du Prophète. Comme pour les contes berbères, on retrouve les parallèles des contes arabes dans le folk-lore européen, soit qu'ils aient été empruntés directement, soit qu'ils soient venus de l'Inde. On remarquera cependant dans les contes arabes une supériorité de rédaction sur le berbère; le style est plus orné, les incidents mieux ag^encés : on sent que, quoiqu'il s'agisse d'une lang-ue courante, dédaignée des lettrés, et par conséquent langue abandonnée à elle-même, elle tient cependant déplus prèsà une langue et à une littérature cultivées. La différence des populationsdoitétre aussi considérée : le citadin d'Alger, de Tunis, même des villes du Maroc a, de la vie civilisée, une idée plus exacte que le Berbère de la montagne ou du désert. Toutefois, Si Djoha, qui est le héros de la plupart des contes plaisants, a des aventures qui ne diffèrent guère de celles qui se sont conservées en berbère et qui sont communes à diverses littératures, même quand le héros porte un autre nom.
La poésie populaire comprend deux grandes catégories différentes quant au sujet i. La première, la plus estimée, porte le nom de Klam el djedd et traite de ce qui concerne le Prophète, les miracles. Un spécimen de ce genre est la complainte relative à la rupture du barrage de Saint-Denis du
1. [Une très importante collection a été publiée par C. Sonneck, Chants arabes du Maghreb, Paris, 1903-1904, 2 v. in-8 ; Cf. aussi Hartmann, Lieder der iibyschen Wûste, Leipzig, 1899, in-8. YaGl ; Medjmou' laghdni, Alger, s. d., in-4 ; Abou'AIi el Ghaouthi, Kechf el qind' , Alger, 1904, liég., in-8; Desparmet, La poésie arabe actuelle à Blida, Paris, 1907, in-81.
LA LITTLRAÏl RE POPULAIRE BERBÈRE ET ARABE 53
Sig- * OU encore les poèmes en l'honneur de Lalla Aïcha et de Manoubia 2.
A ce g-enre se rattachent les chansons de geste dont Tune est populaire en Algérie, car elle célèbre la conquête du Maghreb au xi^ siècle de notre ère par les diverses branches des B. Hilâl de qui descend la presque totalité des Arabes qui vivent actuellementdans le nord-ouest de l'Afrique. Cette véritable épopée est assez ancienne, peut-être même sous sa forme actuelle, car, au xiv^ siècle l'historien Ibn Khaldoun nous a conservé le résumé de l'épisode de la Djazya, l'héroïne qui abandonne son mari Ibn Hachem pour suivre ses frères à la conquête de rifriqyah ^ Il ajoute qu'on leur attribuait des vers qui ne manquaient pas de rég^ularilé et de cadence, ainsi que, d'une certaine facilité d'expressions, mais qu'on leur reprochait des interpolations et des fautes de grammaire et les gens des villes n'en pouvaient supporter la lecture, ni l'audition. De leur jour, le goût a chang-é, du moins en ce qui concernela massede la population, caria déclamation de la geste des B. Ililàl est très goûtée dans les cafés arabes, aussi bien en Algérie qu'en Tunisie. Bien mieux, ces récils ont pénétré chez les Ber-
1. Elle a été publiée par MM. Delphin et Guin, Notes sur la poésie et la mimique arabe, Paris, 1886. pet. in-8, p. 178-224.
2. I^Sonneck, Chants arabes du Maghreb, t. I, p. o-T ; t. Il, p. 36-3'J. On trouvera aussi des exemples dans les chants recueillis par M. Stumme, Tunisische Mdrchen und Gedichte, t. I, p. 87-113 ; t. II, p. 141-157. Tripolitanisrh-Tunisisrhe Beduinenlieder, Leipzig, 1894, in-8.]
3. [Cf. Guin, Rouba, légende arabe. Cran. s. (I., pet. in-8 ; R. Basset, Un épisode d'une chanson de geste arabe. Bulletin de Correspondance africaine, 1885, lasc. 1-11 ; Hartmann, Die Béni Hilal Geschichte, Berlin, 1898, in-8 ; Ahlwardt, Ver-zeirhniss der arabischen Handschriften su Berlin, t. VIII, p. 135-402, Berlin, 189G, in-4, et surtout la monographie de bel, La DJdsya, Paris, 1903, in-8].
hères et, si ceux-ci n'ont pas conservé de chants indigènes sur hi seconde invasion arahe, ils ont emprunté les traditions de leurs vainqueurs comme on peut le voir par l'épisode de 'Ali le Hilalien et d'Er Redah*. Les noms des chefs des envahisseurs sont conservés dans la chanson de g^este : Ahou Zeïd, Hassan ben Serhan, Dyâb ben Ghanem dans la bouche de qui le poète met, à la fin de l'épopée, le récit des exploits de sa race :
Depuis le jour où nous avons quitté le sol et le territoire du Nedjd, je n'ai pas ouvert mon cœur à la joie.
Nous sommes venus chez Chokr ech Gherif ben Hâcliem qui verse sur toi (Djâzvah) une pluie de larmes.
Nous avons marché contre Ed Dàbisi ben Mon'im et nous avons parcouru ses villes et ses plaines.
Nous sommes allés à Koufah et nous avons acheté les marchandises des trafiquants qui viennent à nous par caravanes.
Nous sommes arrivés à Ras el 'Ain dans tout notre éclat et nous nous sommes rendus maîtres de tous ses contours et de tous ses habitants.
Nous sommes venus à Haleb dont nous avons parcouru le territoire, portés par de beaux chevaux qui voltig'eaient.
Nous sommes allés dans le pays du Khoza'ite Mohdmame, qui revêtit une cotte de mailles aux extrémités flottantes.
... Nous avons traversé la Syrie, nous dirigeant sur Ghaza.
Nous sommes arrivés dans TEg-ypte du fils de Yaqoub, Yousof, et nous y avons trouvé des Turks avec des chevaux rapides.
Nous avons atteint le pays de Raqm el Houara, et nous l'avons laissé noyé dans un déluge de sang.
Nous sommes arrivés dans la contrée de Mâdhi dont nous avons foulé le sol, et quant à ses nobles, leur sang a coulé à flots
1. G. Mercier, Cinq textes berbères en dialecte chaouia, Paris, 1900, in-8, p. 47-64.
Nous sommes venus au Château de fer de Boraïh et nous y avons trouvé des Juifs dont la religion est autorisée.
Nous sommes arrivés chez le guerrier El Hashaïs ; la nuit était obscure : il a fondu sur nous, alors" que nous dormions insoucieux.
Il nous a enlevé des jeunes filles délicates et honorées, des belles dont l'œil était noirci de koheul.
Abou Zeïd a marché contre lui avec son sabre tranchant et l'a laissé gisant sur le sol.
Abou So'dah Khalifah le Zénàta a fait une expédition contre vous et vous a poursuivis avec l'épée de tous côtés.
... J'ai tué Abou So'dah Khalifah le Zénâta et je vous ai mis €n possession de tous ses états.
On m'a donné trois provinces et So'dah ; c'est la vérité exacte que je dis là.
Puis est venu une vieille de mauvais augure qui a jeté la division entre nous, et le Hilali est parti pour une contrée ■éloignée.
Ensuite Abou 'Ali m'a dit : Diyàb, tu n'es qu'un ignorant.
J'ai marché contre lui sous l'aile de la nuit et les flammes ont été allumées dans les vergers.
Il a envoyé contre moi Hasan le Hilàli ; je suis allé à sa rencontre et il disait : Saisissez-vous de ce chien, de ce misérable.
... Ce sont les paroles du Zoghbi Diyâb ben Ghânem et le feu de la maladie est allumé dans sa poitrine •.
Le second genre de la poésie arabe moderne est le Kalàm el hazel : il comprend les pièces qui traitent du vin, des femmes, des réjouissances profanes et en général, de tout sujet considéré comme lég^er et indigne d'un esprit sérieux. [En voici un exemple :
'< Si... .\h ! si je commandais à la jeunesse, je planterais pour toi un jardin de citronniers et de grenadiers.
J. Diwnn el Aïtain ica maoul el Emir Abou Zeid, Le Caire, 1298 liég., jj. 110.
Si tu venais, je teminènerais chez moi ; je serais ton amant et tu serais mon amie.
Je Fai rencontrée aujourd'hui à la porte du jardin ; sa taille était un bambou; sa joue un coquelicot.
Je Tai rencontrée aujourd'hui à Souq el louh ; son mouchoir était à sa main ; elle pleurait et sanglotait.
Je 1 ai rencontrée aujourd'hui à Souq elDjema', son mouchoir était à sa main ; elle pleurait et versait des larmes.
Je l'ai rencontrée aujourd'hui à Sabat el Rih : j'ai demandé qui c'était : on m'a dit : c'est sa bonne amie.
Si... ah si... je t'emmènerais chez moi, reine des srazelles, je te dirais ce que je désire*.]
En g-énérai, ce sont les Arabes nomades qui excellent dans les deux genres, bien plus que les citadins, à qui l'on peut reprocher de composer des pastiches où la recherche et quelquefois la singularité de l'expression, ne peuvent remplacer l'inspiration, l'énergie et même la délicatesse de sentiments, qu'on retrouve dans les vers suivants :
Le pavs demeure désert ; les jours de chaleur se sont écoulés; l'arbre de notre pays a subi l'atteinte de l'été : c'est notre souci.
Après qu'il était agréable à voir, luxuriant, mag-nifique, ses feuilles sont tombées une à une à mesyeu.x.
Mais je n'en suis pas à la verdure d'un cyprès ; mon mal a pour cause une femme dont le cœur a captivé le mien.
Je vous l'indiquerai clairement : vous la reconnaîtrez ; depuis qu'elle est partie le cœur me manque.
Cheikha, à l'œil constamment voilé, fille de Mouloud, ton amour m'a épuisé.
J'en suis venu au point de marcher étourdi, commequelqu'un qui a bu, qui est ivre ; cependant je suis à jeun ; mon cœur m'abandonne.
1. [Sonneck, Chants arabes du Maghreb, t. I, p. 56-.37 ; t. II, p. 10b].
... Ta chevelure épaisse est comme les plumes de l'autruche mâle, paissant dans les dépressions des dunes :
Tes sourcils sont comme deux nouns (lettre arabe qui a la forme d'un demi-cercle) de l'écriture de Tlemcen.
Tes yeux, ma belle, sont comme deux canons de fusil, meurtriers, façonnés à Stamboul, ville indépendante des Chrétiens.
La joue de Cheïkha est comme la rose et le coquelicot, quand tous deux éclosent entre les norias.
Ta bouche insulte à l'émeraude et au diamant; ta salive est un remède à la maladie, sans nul doute, c'est elle qui m'a guérie
Pour en finir avec la littérature arabe moderne du nord-ouest de l'Afrique, je devrais mentionner un genre d'écrits qui joua un grand rôle il y a cinq siècles ; mais cette sorte d'ouvrages est en rapports trop étroits avec ceux que composèrent les Maures d'Espagne et j'en parlerai plus loin. Il me reste à citer les énigmes qu'on trouve dans toutes les littératures populaires, et des dictons satiriques attribués à de saints personnages du xv® et du xvn'^ siècles, qui, pour être vertueux et avoir même le don des miracles, n'en étaient pas moins hommes, et comme tels, portés à la rancune et à la colère. Le plus célèbre de tous est Sidi Ahmed ben Yousof, qui fut enterré à Miliana. En vertu de l'axiome: On ne prête qu'aux riches, on lui attribue les dictons satiriques qui courent sur les villes et les tribus de l'Algérie et dont il a peut-être prononcé quelques-uns^. Un autre, également célèbre au Maroc est, dit-on, l'au-
1. Joly, Poésie moderne chez les nomades algériens, Revue africaine, nos 241-i'42.
2. Cf. U. Basset, Les Dictons satiriques attribués à Sidi Ahmed ben Yousof, Paris, 1890, in-8.
leur de sentences en quatre vers* où il maudit les vices de son temps, satirise les tribus et s'en prend surtout aux femmes avec une âpreté et une amertume dig-ne de Ju vénal.
La victoire du Guadalete, où sombra l'empire visig-otli, en 711, livra l'Espag-ne à la conquête arabe et berbère et il s'y développa une civilisation et une culture intellectuelles bien supérieures à celles des chrétiens réfugiés dans les montagnes des Asturies où ils menaient une vie rude et g-rossière qui les trempaient pour les luttes futures, mais qui ne nous a laissé d'autres monuments littéraires que de médiocres chroniques latines. La cour des Omayades à Cordoue vit au contraire s'épanouir une littérature qui ne disparut pas à la chute du khalifat; bien mieux, elle sembla reprendre une nouvelle vigueur dans les petits états qui se créèrent sur divers points de la péninsule ibérique. Les chrétiens, soumis à la domination musulmane, s'étaient laissés séduire par la littérature arabe : ils aimaient à lire leurs poèmes et leurs romances; ils s'en formaient à grands frais d'immenses bibliothèques ; à peine savaient-ils s'exprimer en latin ; mais s'il s'agissait d'écrire en arabe, on trouvait une foule de personnes qui maniaient cette langue avec la plus grande élégance et
1. H. de Castries, Les Moralistes populaires de l'Islam, Les gnomes de Sidi Abder liahman el Medjedoub, Paris, 1896, in-12.
composaient des poèmes préférables, au point de vue de Tart, à ceux des Arabes eux-mêmes'. En dépit des excitations fanaliq ues d'un Euloge ou d'un Alvaro, l'histoire littéraire de cette époque est remplie de noms chrétiens, soit d'Espag"nols restés fidèles à l'ancienne foi, soit de renégats ou fils de renégats. A côté de l'évêque 'Arib ben Zaïd de Cordoue, on trouve Ibn Oozmân (fils de Guzman) ; Ibn el Ooutiya (le fils de la Golhe), Ibn Loyon (fils de Léon) ; Ibn er Roumiya (le fils de la Grecque); Ibn Konbarat (fils de Comparatus); Ibn Bachkoual (fils de Pascal), etc. Une magnifique floraison littéraire s'épanouit au xi"" siècle de notre ère dans les petites cours de Séville, de Murcie, de Malaga, de Valence, de Tolède, de Badajoz, dont les rois comptaient parmi les meilleurs poètes et où les femmes elles-mêmes répondaient avec talent aux vers qu'elles inspiraient ; l'anthologie grecque ne nous a pas laissé d'élégies plus passionnées, de vers plus élégants que ceux dont une faible partie nous a été conservée par les recueils d'Ibn Bassam, d'Ibn Kliaqàn, deMaqqari, etc. Il fallut l'arrivée des Berbères Lemtounas ou Almoravides, accourus du fond du Sahara et des bords du Sénégal au secours de l'islam espagnol menacé par les victoires d'Alfonse de Caslille, pour étouffer ces libres manifestations de l'art littéraire sous une piété rigoriste qui n'était prescjue toujours (|ue le vernis de l'hypocrisie. Aux Almoravides succédèrent les Almohades, aux Aimohades, les Mérinides et chacune
i. Alvaro, Indiculus luminosus ('lié pav Dozy, Histoire des Musulmans d'Espagne, Leyde, 1861, 4 vol., in-8, t. Il, p. 103-104,
de ces dominations, en s'éteignant, laissait chaque fois un peu plus de terrain aux mains des chrétiens qui, depuis le temps où Pélag-e était traqué dans la caverne de Covadonga, n'avaient cessé, à travers des fortunes diverses, de poursuivre l'œuvre de la libération du territoire. Elle eût été accomplie un siècle plus tôt si les luttes civiles de l'Espagne chrétienne au xiv^ et au xv" siècles, n'eussent accordé des années de répit au royaume qui se fonda à Grenade et fit renaître, quoique avec moins d'éclat, la splendeur littéraire des temps antérieurs au xn" siècle.
Dans le cours de cette longue lutte, les chrétiens indépendants n'avaient pas pu ne pas subir dans une certaine mesure l'influence de leurs voisins plus civilisés; elle se traduit dans les plus anciennes romances, celles à qui on a donné le nom de romanzes fronterizos (romances de la frontière) qui mentionnent des faits de guerre entre musulmans et chrétiens.
Mais on a donné le nom de Mauresques à une autre catégorie de romances dont les héros sont des chevaliers qui n'ont de musulman que le nom. Le talent de certains littérateurs du xvi" siècle s'exerça dans ce genre, où les personnages sont tous de convention, où les descriptions sont toutes de fantaisie et qui font de la société musulmane un tableau aussi inexact que les romans d'Amadis ou d'Esplandian, la passion de Don Quichotte pouvaient en faire de la véritable chevalerie du moyen âge. Nous possédons des vers des musulmans de Grenade, et ces vers n'ont aucune ressemblance avec les romances dites
mauresques ; celles-ci sont un genre purement espagnol *.
Quelques romances, mais non de ces dernières, ont conservé des traces de légendes arabes : on connaît celles qui ont trait aux aventures de Roderic, dernier roi des Visigoths : la maison fermée de Tolède"-, la séduction de la Gava^ sont rapportées par les historiens et les romanciers musulmans. La romance sur la construction de l'Alhambra a conservé un trait d'une légende arabe qui est antérieure au Prophète*. Il en est de même d'un roman sur la conquête de l'Espagne, œuvre d'un Espag-nol, mais attribuée à un écrivain arabe^, comme plus tard Cervantes feignait de donner pour auteur au roman de Don Quichotte le Maure Cid Hamet ben Engeli.
Il est un autre genre d'écrits moins séduisants peut-être que les romances mauresques, malg-ré leur affectation et souvent leurs fadeurs, mais qu'il est curieux de signaler comme l'expression des sentiments musulmans sous la domination chrétienne. Vaincus par les Castillans, les Aragonais et les Portug-ais, les Musulmans, d'orig-ine ibéri(jue, n'avaient conservé de l'arabe que l'alphabet. Nous possédons toute une littérature composée en espagnol ou en
1. Cf. A. lie Circourt. Histoire dex Mores Mudejares et des Aforisr/ues, Paris, 1846, 3 vol , in-8, t. III, p. 3iT-33:2.
2. R. Basset. Légendes arabes d Espagne, La maison fermée de Tolède, Cran, 1898, in-8.
[3. Cf. Juan Menéndcz, Leyendas de iiltimo Rey Godo, Mailri'l, 1906, in-8.]
[4. Cf. R. Basset, Les Alixares de Grenade et le château de Khaouarnnq, Alger, 1906, in-8.]
ii. Histoire des conquestes à' Espagne par les Mores par Ali ben Abi Sufian, trad. fr., l'aris, 1720, in-12.
portugais, mais écrite en caractères arabes: on liir a donné le nom à'aljamiado. Elle a irait aux principales lég-endes musulmanes : Salomon, Moïse, Jésus et le crâne ; la naissance, l'enfance, le mariag-e de Mohammed, Tamim ed Dâri ; la guerre du roi El iMohalhal, le miracle de la lune ; ascension de Mohammed ; sa mort, la conversion de 'Omar, la bataille de Yarmouk; le château d'or; les Merveilles que Dieu montra à Abraham ; Ali et les quarante jeunes filles ;; l'Anti-Christ et le jour du jugement etc.»; la légende de Joseph fils de Jacobs; celle d'Alexandre le Grand ^; l'histoire de la princesse ZoraïdeS sans parler des sermons, formules mag-iques, conjurations 3 auxquels les Morisques tenaient d'autant plus que ces documents étalent écrits en caractères arabes et que la fureur de l'Inquisition s'acharnait après eux. Pour les soustraire aux flammes, leurs possesseurs les cachaient avec le plusg-rand soin et récemment, dans les ruines d'une vieille maison d'Almonacid, on découvrit toute une bibliothèque arabe et aljamiado, dissimulée depuis plus de deux siècles entre les doubles murs d'une vieille maison ^ :1e propriétaire musulman de ces livres ou ses descendants étaient morts ou avaient émig-ré en Afrique,
1. Guillen Robles, Leijendas moriscas, MadriJ, 1 885-1880, 3 v. pet. in-8.