CHAPITRE IV
LES TOLBA D'AUTREFOIS '
Depuis plusieurs années, rinslruction des indigèues a été l'objet de controverses et de projets, dont les auleurs, fort bien intentionnés du resie, n'ont souvent d'auties défauts que d'ignorer ou de mal connaître la société (jui doil leur servir de champ d'expérience. Mon intention n'est pas de reprendre ici la discussion, mais de chercher à faire connaître, par quelques traits caractéristiques, empruntés aux Arabes eux-mêmes, l'élément qui doit servir de base à cette réorganisation, les étudiants des universités musulmanes connues sous le nom de medei'sas ou plus exactement de medt'asas. Il ne s'agit pas de programmes d'études ou d'examens d'entrée ou de sortie, non plus de que l'élat d'ame des tolba, mais simplement de traits (|ui p(M'mettent de faire revivre un instant des types disparus, sauf peut-être au xMaroc'-.
1. La Vie algérienne et tunisienne. 15 avril 1897. p. 186-188.
2. [Cf. Manais. Textex ara/jcx de Tanger. Paris, 1891, in-8, cli. iv. Le.t- Tolbax,yi\). 90-1 0'J-184-198.j
Aussi faut-il faire expressément une réserve préliminaire ; la société qui se révèle dans ces anecdotes s'est transformée en Alg-érie depuis qu'on a org-anisé l'enseig-nement supérieur musulman. Les conditions d'existence ont changé, et les frasques auxquelles se livraient les futurs qâdliis ne sont plus qu'un souvenir personnifié dans le plus célèbre de tous, Ben Cekrân.
Dans les anecdotes qui suivent, c'est la nourriture qui joue le principal rôle. « Un taleb a toujours faim : d'abord l'âge l'explique ; puis il doit avoir faim : un taleb sérieux ne s'est jamais rencontré sous la peau d'un homme gras et replet i. » Une autre raison, c'est la détresse profonde où vivaient la plupart d'entre eux et qui les obligeaient à déployer des ruses bien autrement subtiles et audacieuses que celle des héros de Murger pour arriver à remplir un estomac dilatable à l'infini 2. Aussi le parasitisme fort exactement décrit par M. Delphin et, à son défaut, les tours d'escroquerie familiers aux toi ba — les tolba de l'ancien temps — font-ils le fond de ces anecdotes. Je viens de rappeler les héros de Murger mais la morale de ses personnages de la Vie de Bohême est des plus austères à côté de celle de nos g-ens. Ceux-ci, comme Pan urge, ont « soixante-trois manières de trouvertoujoursdel'argentà leur besoin, dont la plus honorable et la plus commune est par façon de larcin furtivement fait » ; s'ils ne sont pas
1. Delphin, liécits et aventures de deux étudianis arabes au village nègre d'Oran. Cran et Paris, 1887, in-8, p. 4.
2. [Cf. Doutté, La Khotba burlesque de la fête des t'olba au Maroc. Recueil de mémoires et de textes publié par les professeurs de l'Ecole ries lettres d'Alger. Alger, 1905, in-8, p. 197-210/
LES TOLBA u'aLTIŒFÛI.S 71
faux monnayours ctconpeiirs de route comme Villon et ses amis, du moins telles de leurs aventures ne seraient pas déplacées dans les Repues franches.
Le texte dont j'extrais ces anecdotes a été recueilli par M. Delphin, de la bouche môme des indigènes et publié par lui en arabe'. Le principal héros est Ben Cekrân qui aurait vécu au milieu duxvui^ siècle. M. Delphin ne doute pas de son existence ; moi non plus, puisqu'il a retrouvé son souvenir vivace aux environs de Mascara et qu'il a pu voir des gens qui avaient connu la génération où Ben Cekrân avait vécu. Ajoutons comme dernière preuve, que deux douars se disputent l'honneur de l'avoir vu naître ; il est probable que ses contemporains, ceux du moins qui furent ses victimes, en étaient uioins fiers. Mais il faut observer qu'un certain nombre de tours qu'on lui prête sont rapportés par des écrivains arabes bien antérieurs au xvtu'' siècle et que le fameiix Si Djoha lui-même peut en revendiquer sa part"-.
La malice deBen Cekrânet de sescomplices s'exerce surtout aux dépens desavares ou du moins des gens qui trouvent que les tolba ont les dents trop longues et les tiennent à l'écart par une défiance bien justifiée. Tantôt, ils vont voler des raisins qu'ils auraient vainement demandés à leur |)ropriétairc : <( Ahmed ben Zinib avait une vig-ne. C'était un homme très avare. Un jour, les tolba envoyèrent Ben
1. Recueil de te.rtea pour rétude de l'arahe jjrir/r. l'aris ot Alj,n'i', IS'.ll, in-12.
2. Cf. mon Elude xur Si Djnka on U'Ie de la trailur-lion puljliéo par M. Moulioras. l>aris, 1882, in-i2.
72 >ii'::L,\NUb:s afkic.mns lt <)ril;ntalx
Gekràu dans son jardin ; il vit des raisins sans pareils et se dit on liii-nienie : Je combinerai nne ruse j)oui' (jue nous les enlevions. Il alla trouver les tolba et leur dit: Venez avec moi. Ils passèrent une rivière, coupèrent de long-nes lattes des treilles et se cachèrent dans le cimetière. Ben Zinib était en train de fabriquer une logetteen face de son jardin pour y passer la nuit. Quand l'obscurité fut venue au moment du coucher du soleil, Ben Cekrân dit à ses compagnons : Enlevez vos effets et cachez-les. Ils prirent les bâtons dans leurs mains ; ils étaient nus et se partagèrent en deux bandes, l'une en avant, l'autre en arrière. Ils sortirent du cimetière et se dirigèrent vers le jardin de Ben Zinib? La première bande commença à crier : Qu'est-ce qui vient à toi, Ahmed ben Zinib ? Depuis que nous sommes morts, nous n'avons pas vu de raisins. La bande qui suivait répondait : Cette nuit nous ne serons pas sans g-oûter les raisins d'Ahmed ben Zinib, Quand ils arrivèrent au jardin, ils se mirent à frapper avec leurs bâtons sur la haie. Le propriétaire fut saisi d'effroi et s'enfuit. Les tolba entrèrent dans le jardin, choisirent les raisins qui leur plaisaient et mangèrent jusqu'à ce qu'ils furent rassasiés. Ils en remplirent leurs burnous, abîmèrent le reste et s'en allèrent i. »
C'est encore en spéculant sur la crainte des revenants, que Ben Cekrân commet une nouvelle escroquerie. « Pendant la nuit, Ben Cekrân alla au cimetière sur la route du marché. De bonne heure