‹ Mélanges africains et orientauxChapitre 26 sur 105 · Ibn Khaldoun, Histoire des Bei'bères, t. 111, p. 38û · texte numérisé non relu

Ibn Khaldoun, Histoire des Bei'bères, t. 111, p. 38û

Abou Thâbit, qui avait à repousser plusieurs compélilions, offrait la paix, évacuait le Maghreb central, stipulant toutefois que la ville bâtie par son aïeul serait respectée. Aujourd'hui, comme je l'ai dit. il ne subsiste de Mansourah que le minaret à moitié détruit*, quelques tours de la mosquée, une partie de l'enceinte intacte avec ses créneaux et ses tours du côté de l'Est ou du Nord, tandis qu'au sud, on n'aperçoit plus que des pans de murs à moitié écroulés et les arceaux de plusieurs portes, entre autres celle de Bâb el Khemis {la jporte du jeudi). Des maisons françaises occupent une partie de l'enceinte et un atelier d'alfa comprimé s'appuie contre un ang-le de la muraille d'Abou Ya'qoub. En s'éloignant de Mansourah, on laisse derrière soi la qoubbah de Lalla Setli el de la route de Sebdou qui serpente en montant le long du Djebel'Atlar, on découvre au fond de la plaine de Tlemcen les villages de Hennaya et de Bréa. Mais nous entrons déjà dans la r'abah et, au détour du chemin, la ville disparaît. La roule s'élève toujours jusqu'à Aïn Zerifa qu'abrite deux énormes trembles ; là, nous quittons le chemin de Sebdou et nous suivons un sentier arabe qui traverse le plateau rocailleux de Terni. On peut conclure à l'abondance des pierres qu'on rencontre pendant une heure de marche, à l'existence d'une ville arabe ou berbère : pas de végétations, sinon quelques maig-res champs cultivés par les Béni Ourthiden, dont les douars s'aperçoivent des deux cotés de la

1. Une tradition prétend qu'il est l'œuvre de deux architectes, l'un musulman, l'autre infldèle, juif ou chrétien. La partie construite par ce dernier s'écroula rapidement; celle bâtie par le Musulman existe encore.

route. Enfin, nous rentrons dans la r'abali qui se change bientôt en une véritable forêt de chêneslièges, fleurie de gandouls {genèls épineux), d'églantines, de pâquerettes et de glaïeuls ; les collines succèdent aux collines et peu à peu nous nous rapprochons des montagnes qui marquent au loin la limite du Tell. Mamelonnés aux deux tiers de leur hauteur, elles se relèvent brusquement et perpendiculairement et forment ainsi un plateau où on n'arrive guère que par un sentier escarpé. Celte disposition du sol n'a pas laissé que d'influer sur Ihisloire des populations berbères qui s'établirent dans cette chaîne et que la facilité de se fortifier dans ces^«ra/«5inacessibles rendit forcément sédentaires. Pour nous, chacune de ces montagnes semblait porter les ruines d'un château gothique. La route serpentait à mi-flanc de ces hauteurs, dominant les forêts d'oliviers ([ui remplissent les vallées et au milieu desquelles quelques champs d'orge d'une teinte plus claire formaient comme des lacs de verdure au fond d'une masse sombre de feuillage. Dans un repli de terrain, le minaret d'une mosquée nous signale le village de Moghar que domine la Qoiidiat er Roumi (la colline du Chrétien). Une légende locale raconte qu'en cet endroit, lors de l'arrivée des Arabes, régnait un roi chrétien nommé Ghirouân, qui fut vaincu par Sidi 'Oqbah ben 'Amir».Si l'on doit accorder quelque crédit à cette tradition, on peut croire (ju'il s'agit d'une des noni-

1. Celte confusion avec Sidi Oqbali ben Nan. le conquérant de rAf.ique, a été signalée à propos dun ouvrage sur Qairouàn dans noUe Mission scientifique en Tunisie, Repartie, Bibliographie, Alger, grand in-8. 188i, pp. 83 et 84.

hreuses dynasties latino-berbères, qui s'élevèrent dans le Mag-hreb, après le triomphe et la défaite des Vandales, comme Grégoire (Djoredjir) à Suffetula (Sbeitla, en Tunisie) ou comme celle qui bâtit les Djedars.

Le soir approchait, et bientôt nous rencontrons la Tafna, au lit encombré de lauriers-roses en fleur ; enfin un quart d'heure après avoir traversé le village de Zahra, nous arrivons à la maison d'El Hadj Ahmed ben Mohammed. L'aglia des Béni Snous m'en fit les honneurs avec une urbanité toute française et une hospitalité tout arabe ; parlant français comme un Parisien, il me fit parcourir ses vergers, ses plantations où il espère acclimater le tàkahout^ arbuste tinctorial, dont les gens de Fig-uig s'étaient jusque-là réservé le monopole, etdont l'importation aurait coûté, dit-on, la vie à celui qu'on aurait surpris emportant une bouture de ce précieux arbrisseau. Dévoué à la France, comme l'était son père, assassiné il y a vingt ans, par le capitaine Doineau, chef de bureau arabe, alors à court d'argent, l'agha a fait une partie des campag-nes du Sud oranais et nous passâmes la soirée à causer de son pèlerinag^e à la Mekke, de l'état misérable dans lequel il avait vu l'Egypte et des dangers que pouvait susciter à la France la secte des Derkaoua, non moins dangereuse dans la province d'Oran et le Maroc que celle des Senoussi en Tunisie et en Tripolitaine, Grâce aux soins d'El Hadj Ahmed, aucun des indigènes de son commandement n'était infesté de cette doctrine, car il avait pris soin d'éloigner, sans aucune espèce d'égards, les derviches et les mendiants qui sont les

intermédiaires, les apôtres et parfois les chefs de ces sociétés secrètes.

Gomme on le pense bien, le but de mon voyage n'était pas néglig'é, mais j'appris qu'à Zalira et aux environs l'arabe avait supplanté le berbère qui n'était plus parlé qu'au Kef, c'est-à-dire au nord-ouest sur la route de Maghnia.L'ag-ha m'offrait de me faire conduire dans cevillag-e qui relève de sa juridiction et l'offre était tentante, mais mon temps était mesuré. Si je faisais cette excursion, j'étais oblig-é de renoncer aux études commencées à Tlemcen sur la langue des qsour ; trop peu de jours me séparait du 9 mai, date où le paquebot bi-mensuel part d'Oran pour le Maroc. Je renonçai donc, à mon grand regret, à cette proposition ; j'espérais d'ailleurs trouver sans trop de difficulté, à Oran, des BeniSnous du Kef, tandis que mes conteurs des qsour n'étaient que de passag^e à Tlemcen. Le lendemain après avoir passé la matinée sous les oliviers, au bord de l'Oued Zalira, à écouter les souvenirs de voyage et de guerre de l'agha, je pris congé de lui et je me mis en route. Le retour se fit sans incident et en ville j'appris que mon excursion m'avait sauvé ce jour-là d'un repas arabe de dix-huit plats auquel mon compagnon de voyage n'avait pu se soustraire et avait dû faire honneur et pour lui et pour moi. Le soir, le qâdhi Si Cho'aib nous offrait une dhiffa, suivie de l'examen de ses manuscrits arabes, et le lendemain, je reprenais mes études de berbère avec les deux tailleurs de Figuig et de Aïn Sefsifa.

Les jours se passèrent rapidement, partagés entre <ies courses à Bon Médine, des relèvements d'ins-

criplions, desrédaclions de contes, jusqu'au moment où je dus quitter Tlemcen ; j'avais prolongé mon séjour jusqu'aux dernières limites. La veille du départ du bateau du Maroc, je dis adieu auMéchouar, à Bou Medine, à Mansourah, à El Ourit, à Agadir ; je pris congé des Français et des indigènes qui m'avaient témoigné la plus grande bienveillance et aidé dans mes recherches, je partis pour Oran, après avoir vérifié une fois de plus l'exactitude du proverbe de Sidi Ahmed ben Yousof, qui ne péchait pourtant pas par excès de bienveillance:

Tlemcen,

Ornements des cavaliers,

Son eau, son air et a manière dont ses femmes se voilent.

Tu ne les retrouveras dans aucun pays.

Le lendemain, j'arrivais à Oran par le chemin que j'avais déjà pris pourvenir, et après avoir passé la journée avec le professeur récemment nommé à la chaire publique d'arabe, qui voulut bien se charger de faire au village nègre des recherches sur les Berbères venus de l'intérieur, je m'embarquai à minuit sur la Ville de Tange7\

Je me réveillai le lendemain dans le petit port de Béni Saf où une escale a été créée tout récemment, vu l'importance des mines de fer qu'on y exploite. La mer était houleuse et mon compag-non de voyage se repentait presque de cette incursion qui s'annonçait mal pour lui et dont il n'aug-urait rien de bon. De Béni Saf à Nemours où l'état de la mer nous empêcha de descendre, le bateau longea des falaises à peine couvertes de quelques misérables buissons, et entr'ouvertes de temps à autre par l'embouchure

d'une petite rivière. C'est l'aspect général de la cote jusqu'à Melilla, où nous arrivâmes le surlendemain de notre départ d'Oran, après avoir passé à côté des Zafarines, le premier bagne espagnol qu'on rencontre sur les côtes d'Afrique.

Située au fond d'une baie ouverte à tous les vents d'est et abritée seulement du côté sud et ouest, Melilla est bâtie sur le flanc d'une colline escarpée, dominée par la citadelle. Les rues à pic sont pavées de ces cailloux pointus qu'on retrouve dans toutes les villes du sud de l'Espagne et du Maroc ; les maisons blanchies à la chaux paraissent aussi hermétiquement fermées au bruit du dehors que des habitations musulmanes. Leur système de construction est le même et en dénote clairement l'origine arabe. En descendant de bateau, nous nous engageâmes, après avoir franchi les fortifications, qui ont plus d'apparence que d'importance réelle, dans les dédales des ruelles espagnoles ;mais fatigués d'errer dans une ville aussi désolée que les alentours, et chauffée à blanc par un soleil deplomb, nous nous hâtâmes de redescendre dans le marché, établi au pied de la ville et dominé par les canons de la forteresse. C'est là que se font les modestes transactions entre Rifains et Européens ; par surcroit de précautions, il estinterdit aux indigènes de passer la nuit dans l'intérieur des fortifications; on vit toujours dans l'appréhension d'un coup de main. Depuis quelque temps la situation s'est améliorée; on peut, presque sans danger, se promener sous les murs de la place à portée de fusil; mais l'époque n'est pas loin où tout être humain dont la tête appa-

raissait au-dessus du rempart était salué d'une volée de balles par les Rifainsdes environs. On voit quels doivent être les agréments d'un pareil séjour; aussi la majeure partie des habitants de la ville se compose de forçats qui errent à peu près en liberté, gardés par les soldats des compagnies de discipline. Une fois par semaine, un bateau espagnol met le gouverneur de ce triste lieu en communication avec Alméria et fait le service des autres présides de la côte. Alhucemas, Penon de Vêlez et les ZafFarines. Ce fut dans le marché que, pour mettre à profit les heures passées à Melilla, je me fis dicter un vocabulaire et des textes dans le dialecte guelaïa parlé aux environs ; avant le soir, je regagnais le bateau avec le sentiment de délivrance qu'on doit éprouver en sortant de prison.

Le lendemain, de bonne heure, nous arrivons à Malaga qui n'a conservé que quelques pans de murailles datant de l'occupation arabe. Je ne referai pas la description de cette ville qu'on trouve dans tous les guides d'Espagne et je laisserai à d'autres, le soin de décrire le port, \e paseo de Alameda, une promenade bien inférieure à la Cannebière de Marseille, le monument élevé aux libéraux morts en 1831 , enfin la cathédrale qui date de 1532 et le café de la Loba (la Louve) qu'on vante aux étrangers comme un des principaux monuments de Malaga. 11 ne fut pas d'ailleurs aisé de descendre à terre : on connaît les formalités de la douane espagnole et son incorruptibilité est loin d'être au-dessus de tout soupçon. Notre bateau était entré dans le port et l'on avait préparé des liqueurs et des cigares, lorsque nous

reçûmes la visite du service de la Santé qui venait s'informer si, de Mélilla à Malaga, toutes deux villes espagnoles, une maladie contagieuse ne s'était pas déclarée à bord. On mena boire la Santé, après quoi, notre patente étant reconnue nette, nous vîmes arriver le bateau delà douane. Les choses se passèrent de même, on mena boire la douane qui se retira en laissant à bord deux carabifleros {douaniers} payésjet nourris par la Compagnie et chargés de veiller à ce qu'aucune marchandise de contrebande ne fût introduite à Malaga.Le but réel est l'exploitation des étrangers et la douane espagnole est devenue légendaire. Quelque temps avant mon arrivée, les carabineros ayant surpris sur un bateau français un ballot de tabac dissimulé par un passager espagnol, le bateau fut retenu et une indemnité de plusieurs millions réclamée : on transigea pour cinquante francs. Je tiens le fait du consul français de Carthagèneet du commandant de la Ville de Tanger *. Au télégraphe, on a adopté pour système de paiement de coller des timbres-poste sur la dépêche : les télégrammes envoyés sans cette précaution ne sont pas sûrs d'arriver : l'expérience en a été faite pendant mon voyage par un de mes compagnons, originaire de Nancy, qui fait partie de la Société de Géographie de l'Est. Nombre de voleurs de grande route tiennent la campagne en Andalousie et la route de Malaga à Vêlez Malaga est loin d'être

1. Un fait analogue est signalé par M. <ie Sanderval [De l'Atlantirjue au Niger, Paris, 1884, in-12, p. 249) : le bateau sur ji-quel il revenait en France fut retenu huit jours à Vigo jiar la douane espagnole qui réclamait un million pour une erreur de 3 fr. 50.

sûre, surtout pour un voyageur soupçonné d'avoir de l'arg-ent sur lui.

Le soir même, nous quittions Malaga : on avait remis à terre les carabineros qui avaient mangé à leur faim et louché deux douros. Nous étions le lendemain devant le rocher de Gibraltar ; toutefois c'était un dimanche et je remis à mon retour mon projet de descendre à terre. Un Marocain que nous ramenions à Tang-er étant mort en rade, nous eûmes à subir une quarantaine de trois heures, ce qui retarda notre départ: enfin nous entrâmes dans le détroit, en longeant la côte espagnole et perdant de vue Geuta sur la côte africaine pour voir Tarifa et bientôt Tang-er. La mer était assez ag-itée et, de cinq minutes en cinq minutes, nous voyions danser les nombreux voiliers qui se pressent à l'entrée de la Méditerranée. A Gibraltar, outre une carg-aison complète d'Anglais et d'Ang-laises, nous avions reçu à bord des représentants de tous les hôtels de Tang-er et ce n'était pas une mince affaire de se dépêtrer des offres, des avis, des indications de tous ces courtiers qui écorchaient avec la même impartialité l'arabe, le français, l'ang-lais, l'espag-nol, l'italien et paraissaient disposés à faire valoir leurs droits sur ceux qu'ils considéraient comme une proie assurée. Quelques bousculades et des arg-uments de même g-enre eurent raison des plus criards, et mon compag-non et moi nous en étions à peu près délivrés quand le bateau jeta l'ancre devant la vieille capitale de la Mauritanie Ting-itane.

Au Mzab et à Ouargla <

(Extrait d une lettre à .M. Barbier de Meynard)

Je complais àLaghouat rester assez de temps pour pouvoir aller à Aïn Màdhi examiner ce qui s'y trouve de manuscrits arabes appartenant à la Zaouyah des Tedjini, mais il fallut abréger mon séjour pourprofiterd'une voiture qui partait pour Ghardaïa le surlendemain. M. Bouyac, interprète militaire au bureau arabe de Lag"houat, voulut bien se charger de me faire parvenir la liste des manuscrits arabes des Tedjini, que je compte publier avec des notes dans le Bulletin de correspondance africaine, comme je l'ai déjà fait pour ceux de deux mosqués de Fas et du bachagha de Djelfa.

Notre voyag-e de Lag-houat à Ghardaïa s'accomplit «n quatre jours, sans trop d'accidents. Les deux premiers jours, nous traversâmes une immense plaine à' alfa, de chih et de reteni, coupée successivement par des dayas de betounis (pistachiers sauvag-es) et de sidrah (jujubiers sauvag-es), à l'ombre desquels croît une herbe qui commence à se dessécher. Nous fîmes halte à Nili, où l'on creuse un puits qui a déjà 105 mètres de profondeur sans qu'on ait rencontré une g"Outte d'eau ; une citerne fournil en hiver et au printemps aux besoins des voyageurs et de la tribu arabe des Larba'a. En été et -en automne, il faut emporlt^r son eau avec soi. Le

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