‹ Mélanges africains et orientauxChapitre 27 sur 105 · Journal Asiatique, février-inars-aviil l · texte numérisé non relu

Journal Asiatique, février-inars-aviil l

lendemain, nous devions coucher à Berryan, mais le sort en disposa autrement. Après avoir fait halte à la daya de Tilr'emt (en berbère, la chamelle) qui ne compte pas moins de trois cents betoums, nous escaladions les premières marches de \diChehka{^\\eV) qui s'étend jusqu'à Ouargla et El Goléah, lorsque, à 20 kilomètres de tout poste, en plein désert, la flèche de notre voiture vint à casser. Cet incident, compliqué de deux attaques d'épilepsie de notre cocher, nous oblig-ea à coucher à Settafa, où nous n'arrivâmes qu'à la nuit noire et à pied.

Le lendemain, le dommag-e réparé tant bien que mal, nous pûmes atteindre Berryàn où le qaïd, prévenu de notre arrivée, nous avait fait préparer une maison. Le reste de la journée se passa à visiter la ville, qui est bâtie sur le flanc d'une montagne et dont les jardins, fort bien entretenus, s'étendent en amont et en aval de l'Oued. Depuis Settafa, nous étions en pleine chebka et ce n'est pas sans raison qu'on a donné le nom de filet à ces masses rocheuses, dont les sentiers fig-urent bien un enchevêtrement de mailles. Gomme le printemps dure encore, la plupart des montagnes étaient couvertes de fleurs d'un mauve tendre qui formaient au loin des masses violettes dont le vent nous apportait le parfum.

« Le souffle de la bise nous apportait le parfum des giroflées »

suivant l'expression d'Imrou'l Oaïs. Le long- de la route fleurissaient les reteyns (genêts du Sahara) et les guiz à l'odeur de vanille. Mais si les chemins étaient fleuris, ils n'en étaient pas moins ardus et, après avoir failli verser une ou deux fois,

noire voiture ayant ^débouché dans l'Oued Mzab, entre Bou Noura et Béni Sjen s'enlisa si profondément qu'il fallut mettre pied à terre et renoncer à faire une entrée triomphale dans Ghardaïa. Heureusement, M. de Calassanti-Motliiinski, interprète militaire au bureau arabe et membre de la Société asiatique, avait eu l'attention de venir audevant de nous. Il nous fit amener des chevaux : des prestataires emportèrent nos malles, et la voiture resta abandonnée jusqu'au soir.

Sur sept villes qui formaient la confédération du Béni Mzab, deux sont dans une position absolument excentrique, Guerara et Berrjân ; une autre est cachée derrière un repli de montagne, à 9 kilomètres de Ghardaïa, El'Atef (la courbure); les quatre autres enfin, Bou Noura, Béni Sjen (ou BeniSg-uen) Ghardaïa et Melika, juchées sur le sommet des montagnes qui bordent l'Oued Mzab, sont en vue les unes des autres. Ghardaïa (du berbère Agharda, le rat) est de beaucoup la plus grande et la plus riche : ses jardins s'étendent en amont de l'Oued Mzab sur une longueur de plus de quatre kilomètres. Béni Sjen, à l'entrée de la vallée, sur la rive droite de l'Oued, est la plus renommée pour ses savants. Elle est restée l'asile du vieux parti qui considère le tabac comme un péché, la présence des Européens comme un sacrilège et le contact d'un chien comme une souillure. C'est là également que se dissimulent bon nombre de manuscrits détenus de la façon la plus jalouse par une réunion de cheikhs dont le plus célèbre est Mohammed Atfiech ; le<( vieux de la montagne » est un ennemi invétéré des Français à qui il reproche de ne

146 MlÎLANGE.s Al HlCAlNS ET ORIENTAUX

pas lui avoir constitué de revenus ; il garde ses livres avec l'entêtement du chien du jardinier et menace ses élèves de teb?'ia (excommunication) lorsqu'ils entrent en relations avec des Français. Mais la foi s'en va; la tebria, dont il a trop abusé, ne produit plus d'autreeffet qu'un haussement d'épaules chez ceux qui en sont frappés, et c'est un des tolba d'Atfiech qui m'a dicté quelques vers d'une qasidah en berbère, composé dans le Djebel Nefousah, il y a quatre ou cinq siècles. Je lui dois également des notes sur la morpholog-ie du dialecte mzabi et une partie de mon vocabulaire.

M. de Galassanti-Motylinski, prévenu de ma mission,avait eu l'obligeance de rechercher des indigènes connaissant suffisamment l'arabe et le mzabite, de façon que je pus me mettre à l'ouvrage dès mon arrivée, sans perdre de temps dans les recherches préliminaires. C'est ainsi que j'ai pu recueillir un vocabulaire d'environ quatre cents mots, renfermant la partie berbère du dialecte ainsi qu'une vingtaine de contes et de chansons *. Dans l'un deux, j'ai trouvé, à peine chang-ée, l'histoire d'Aladin, ce conte des Mille et une Nuits dont on n'a jamais possédé le texte arabe ^ et que Galland recueillit sans doute dans les cafés de Haleb, ou de Constantinople. Un autre « Le lièvre et le chacal » est une variante du hérisson et du chacal que j'ai recueilli l'an dernier chez les Béni Menacer et dont le Journal asiatique

1. [Ces documents ont été publiés dans mon Elude sur la Zenatia du Mzah, de Ouargla et de l'Oued Riv', Paris, 1892, in-S].

:2. [Il a été ictrouvo depuis et publié par M. Zutenberi:, Histoire d'Ald al Bill, J'aris, 1888, in-8].

publie en ce moment le texte. J'ai pu arriver à cette conclusion que le Sud de l'Algérie se divise en deux parties au point de vue linguistique : 1° la partie Ouest, comprenant les qsour de la province d'Oran, dont j'ai étudié les dialectes pendant ma mission de 1 883 et qui se rattache au Maroc (Sous et Oued jNoun), parle le chelh'a ou tamazight; 2° la partie orientale, formée de l'Oued Rir' et de l'Oued Mzab, parle la zenatia, qui se rattache par le Djerid tunisien à la langue employée aujourd'hui dans le Djebel Nefousah en Tripolitaine, un des principaux centres abadhites avec le Mzab, l'Oman et Zanzibar. Je regrette de n'avoir pas obtenu le congé entier que j'avais demandé : on ne m'a accordé que deux mois, au lieu de deux mois et demi ; cette dernière quinzaine m'aurait permis d'étudier le dialecte du Djebel Nefousah, grâce à un indigène qui se trouve en ce moment à Ghardaïa. Demain, je partirai pour Ouargla avec deux chevaux, deux mekhaznis d'escorte, quatre chameaux et deux sokhai'S (conducteurs) ; vous voyez que ma caravane sera mise sur un pied respectable : je compte mettre cinq jours à faire le chemin.

A un quart d'heure de Ghardaïa, sur la rive droite de l'Oued Mzab se trouve un ravin du nom de Cha'bet el Hadj Daoud ou p^us communément Gha'betet lehoud, où est le cimetière de la communauté juive de Ghardaïa. Gette dernière prétend remontera une époque assez ancienne et être venue presque en même temps que les Abadhites, fuyant de Ouargla la persécution des Malekites. J'ai estampé plusieurs inscriptions de ces tombes, qui me parais-

148 MÉLANGDS ATRlCAlS^S ET ORIENTAUX

seul moins anciennes, qu'on le prétend et en avoir copié d'autres. L'écriture est en hébreu carré. Je compte envoyer ces estampages à l'Académie des Inscriptions.

Enfin je dois, avant de partir, achever de recueillir des notes sur le haoussa et le bambaraouia, et continuer les recherches que j'ai faites sur ces lang-ues soudanaises à Tripoli et à Tlemcen, pendant mes précédentes missions de i862 et 1863. J'espère, comme vous le voyez, rapporter de mon voyag-e une abondante moisson.

J'ai attendu à la veille de mon départ d'Ouargla* pour vous donner quelques détails sur le résultat de mon séjour dans cette ville.

La ville d'Ouarg-la est divisée en trois quartiers : Béni Sissîn, Béni Ouag-gin et Béni Brahîm qui, suivant une légende locale que j'ai recueillie, passent pour avoir été les fils de Cheikh Ouarg-li, lequel aurait donné son nom à la ville. La date de la fondation de celle-ci est inconnue ; cependant Ibn Kahldoun la mentionne sous le règ-ne des Hafsites. Je reviendrai d'ailleurs sur ses orig"ines dans le travail que je prépare sur le dialecte zénatia du sud de l'Algérie. Elle fut probablement peuplée d'Abadhites, après la destruction de Sedrata (en berbère Isedraten) dont on attribue la ruine au khalife almohade El Mansour. Les restes de Sedrala, à deux

1. Extrait d'une lettre a M. Barbier de Meynard, Comptes rendus de l'Académie des Insct'ipUons, 1885, p. 173-17û).

kilomètres d'ici, méritent d'être fouillés ; j'appelle là-dessus votre attention, car le peu qu'on en a déblayé porte la trace d'ornementation arabe, d'un g-oût très délicat et d'une exécution achevée, qu'on ne retrouve ni à Ouarg-la, ni au Mzab. On pourrait faire des fouilles dans les environs, à Ofran et à Tchraoua... J'ai visité les bibliothèques privées de Ouarg-la, de Ngousa et d'Adjadja, et j'en ai tiré de quoi donner une suite aux listes des manuscrits de Fas et de ceux de Djelfa, que j'ai publiées dans le Bulletin de Correspondance africaine. La plupart sont relatifs au droit religieux et à la jurisprudence, je vous signalerai cependant deux relations de la conquête de l'Afrique parles Arabes . Ces deux documents font partie de cecycle de romans historiques qui ont pour objet les premières victoires des Arabes, comme la conquête de la Syrie par le pseudo-Ouaqidi, etc.

Pour le berbère, les renseignements ne m'ont pas manqué. Outre les éléments du dialecte zenatia de Ouargla et la plus grande partie de son vocabulaire, je me suis fait écrire en dictée une série de contes dans ce dialecte qui, bien qu'apparenté de très près à celui de l'Oued Mzab, présente avec celui-ci des différences phonétiques et lexicograpliiques et se rapproche plus que le mzabite des dialectes du Nord '^. Bien que les Touaregs ne viennent plus à Ouargla depuis le massacre de la mission

1. [Le texte a été publié depuis à Tunis en 1315 iicg., 2 vol., in-8, Cf. mon mémoire Sur le Livre des Conquêtes de l'Afrique et du Maghreb, Leyde, 1896, in-4].

2. [Ces documents ont été publiés dans mon Elude sur la Zénalia du Mzab, de Ouargla el de l'Oued Rir'.

Flalters et que les Cha'anbas qui connaissent leur langue aient quitté la ville en ce moment pour leur station d'estivag-e, j'ai pu obtenir d'un esclave un vocabulaire de la langue parlée entre Tonbouktou et l'Aïr et qui permettra de rectifier sur certains points les matériaux rapportés par Barth dans sa grande mission du Soudan *.

J'ai été ég"alement assez heureux dans mes recherches sur les langues nèg-res : j'ai pu me procurer un lexique haoussa et écrire seize textes environ dans cette lang-ue, parlée des frontières du Sénégal au lac Tchad et que je crois, avec MM. Lepsius et Halévy, apparentée au berbère comme à l'ég-yptien.

... Voici quelques renseig-nements destinés à compléter la lettre que je vous adressais de Ouarg-la. A Ngousa, j'ai copié, pendant la route entre Ouargla etTouggourt, la chronique des sultans de Ngousa, les Ouled Babia, en rivalité perpétuelle avec ceux de Ouargla, les Oulad 'Alahoum et j'ai continué de recueillir à mon passage, dans les qsour où je m'arrêtais, de nouveaux documents sur les dialectes berbères. Lazenatia de l'Oued Rir' ne se parle plus qu'à Ng-ousa, Blidet Amer, Mgarin, Ghamra et Temacin ; elle est éteinte à Tougg-ourt. C'est donc à Temacin que j'ai dû m'adresser pour recueillir une quinzaine de contes dans ce dialecte. Déplus, les chefs de la zaouia deTeinacin, Si Mohammed es Seghir et Si

1. [Ce vocabulaire a paru dans mes Notes de lexicographie berbère, IVe sèvie, Paris, 1888, in-8].

Ma'ammar, pour lesquels j'avais des lettres personnelles du gouverneur, m'ont fait un excellent accueil et m'ont communiqué la liste, trop courte hélas! de leurs manuscrits. J'y ai fait copier le Kitàb el Adouâni, recueil de légendes historiques sur le Sahara de la province de Gonstantine. Depuis mon retour à Alg-er, j'ai reçu la liste de quit manuscrits de 'AïnMâdhi dont quatre renfermant des ouvrages qistoriques peu connus ; puis une courte liste des manuscrits de Sidi 'Oqbaq près de Biskra et des textes dans les dialectes du Mzab et deOuarg-la*.

Une semaine dans le Sahara Oranais 2

Il y avait trois ans que je n'avais vu la jolie petite ville de Saïda, lorsqu'au mois de juillet 1886, je me trouvai à Oran, libre de pousser une pointe dans le Sahara oranais que j'étais désireux de visiter en plein été. J'étais accompag-né d'un de mes cousins, M. Ch. K... membre de la Société de Géog-raphie de l'Est, et nous partîmes un matin pour refaire la roule bien connue d'Oran à Tizi en passant par Tlemcen et Bel Abbès : nous arrivâmes à Saïda à sept heures du soir. La ville a continué à se développer et la long-ue avenue qui va de la redoute à

1. Extrait d'une lettre adressée à M. Barbier de Meynard, Journal Asiatique, mai-juin 1885.

i. Bulletin de la Société de Géographie de l'Est, 1886, 3e trimestre.

la g'are, est maintenant presque entièrement bordée de maisons. La fraîcheur dont on jouissait à cette altitude, contrastait avec la chaleur qui nous avait poursuivis à Tlemcen, à Bel Abbès et à Tizi, surtout : c'était avec plaisir que nous respirions un air tiède, après avoir subi 40 degrés à l'ombre.

1 1 Juillet. L'animation habituelle de Saïda, qui est toujours le g-rand marché du Sud, s'accroît encore par les préparatifs de la fête du 14 juillet; quatre jours à l'avance, la grande place et les maisons environnantes commencent à s'orner de guirlandes de lauriers-roses, seule verdure qui puisse résister quelque temps au soleil ; on en couvre aussi les poteaux qui supportent les écussons, les drapeaux et les arcs de triomphe: des affiches en couleurs vives annoncent en style non moins flamboyant des réjouissances dont l'écho ne nous arrivera guère en plein désert. Mais, comme contraste, la température est si douce que si ce n'était quelques cavaliers arabes, passant au grand galop de leurs chevaux, on se croirait dans une petite ville de l'Est de la France. Demain, nous partons pour Mécheria : en attendant, nous passons une agréable soirée en compagnie de M. Lapaine, administrateur de la commune mixte.

12 juillet. — Le départ a lieu à sept heures du matin, et, pour le dire en passant, la gare de Saïda est une des plus mal tenues de la lig-ne francoalgérienne. Nous laissons à droite le village nègre et nous entrons dans les collines d'une terre argileuse g-riseet luisante, autour desquelles la voie s'enroule comme un lacet. Bientôt reparaissent à droite et à

g-auche des campagnes bien cultivées, surtout aux environs de 'Aïn elHadjar: le chemin de fer serpente au milieu des vignes, des jardins et des champs ; 'Aïn el Hadjar (la source de la pierre) avec ses ateliers d'alfa comprimé, nous apparaît comme un bourg considérable et de g-rand avenir. Mais en approchant de Tafaroua, la végétation devient rare; quelques thuyas et d'énormes chardons nous donnent pendant quelques minutes l'illusion d'une forêt, après quoi commence la plaine déserte ; à droite les restes d'un blockhaus crénelé : au fur et à mesure que nous avançons, nous trouverons en plus grand nombre ces retranchements qui témoig"nent des soins que l'on prend enfin pour maintenir la sécurité du pays. Au milieu d'immenses espaces incultes, Khalfallah, composé de trois ou quatre maisons : le soleil commence à se faire sentir ; à Bordj 'Abd el Oâder, une construction en bois, en plein désert : pas un arbuste à l'horizon, quelques touffes d'herbes g-risâtres, et à droite, à l'extrémité d'un éperon de collines, la blancheur d'une qoubbah se détache sur le ciel. Peu à peu, des vapeurs s'amassent; nous approchons du pays du mirag-e : après avoir passé à Modzbah Sfid près des restes d'un bordj et laissé à notre droite l'embranchement de Merhoum, nous entrons dans les plaines d'alfa et sous un ciel g-ris de plomb, nous voyons miroiter à l'occident des lacs imaginaires qui reflètent des forêts fantastiques ; tantôt c'est un port avec ses digues, tantôt une île ou deux presqu'îles'avec deux bras de mer. Le mirage est plus beau que la réalité : Tin Brahim ne nous présente

qu'une gare fortifiée au milieu de quelques gourbis couverts d'alfa : enfin à Hassi el Madani, l'horizon se ferme par une chaîne de montagnes qui relève la monotonie de la plaine ; à gauche, quelques ruines ; à droite une maison arabe isolée au milieu d'un bouquet d'arbres : bientôt, au pied d'une chaîne de rochers, on aperçoit la ligne blanche des chotts. La station du Kreider (et plus exactement Khaidher) est au milieu, et la chaleur, réfiactée par la couche de sel est devenue insupportable. C'est là que nous déjeunons, mais il faut acheter son repas à la sueur de son front en allant le chercher à vingt minutes de la gare et en traversant une place balayée par des courants d'air chaud qui semblent avoir passé sur des champs de braise. Le village n'est composé que d'une rue où se dessèchent quelques arbustes trop jeunes pour donner le moindre ombrage : la mairie, l'école et la gendarmerie occupent le même bâtiment, mais on peut douter que les deux premières fonctionnent au Kreider ; quoiqu'il en soit, les maisons paraissent bien bâties ; le pays est sain en dépit de la chaleur qui est forte ; il est vrai qu'en hiver le thermomètre descend au-dessous de zéro. On n'est pas habitué à voir des voyageurs au mois de juillet; aussi dans une auberge, silencieuse comme le château de la Belle au Bois Dormant, fallut-il secouer patron et garçons avant de pouvoir les décider à interrompre leur sieste pour nous improviser un déjeuner. Tout n'est pas brûlé au Kreider, cependant ; une maison blanche, couverte de tuiles rouges, au milieu d'un jardin et abritée par un rideau de peupliers nous rappelle un instant la France. Le bordj, der-

rière lequel s'élève une qoubbah, est habité par la garnison. A droite de la gare est une des sources d'eau douce qui permettront de fertiliser ce coin de désert à qui elles ont déjà valu le nom de Khaidlier (petite verdure) ; c'est là qu'une machine peu compliquée remplit continuellement les wagonsciternes.

Nous repartons par le fort de la chaleur : la voie s'engage de nouveau au milieu des chotts d'une blancheur de neige, et suit une chaussée étroite qui décrit une courbe très prononcée avant d'arriver à Bou Gueloul ; la station consiste en une gare fortifiée et un bâtiment en ruines ; nous rentrons dans les plaines d'alfa et de senqa, au milieu desquelles apparaissent parfois quelques chameaux : c'est là que s'élèvent les gares crénelées de Rezai'na, nom d'une tribu longtemps insurgée et de Bir Senia. Avant El Biodh, le ciel qui s'était peu à peu couvert de nuages plombés, laisse tomber quelques gouttes de pluie ; cette eau est chaude et ne rafraîchit nullement l'atmosphère, mais nous la recevons et nous nous y exposons avec plaisir, et mon compagnon fait cette remarque d'une vérité toute locale : « Il faut avoir eu chaud comme aujourd'hui pour avoir le bonheur d'être trempé jusqu'aux os. » Il s'en fallait beaucoup que nous le fussions, il est vrai, et cette ondée dura à peine cinq minutes. Le temps avance et notre destination n'est plus bien éloignée : à droite, s'élève progressivement une chaîne de montagnes, où l'on remarque El Ouasa'a {la large), les teintes jaunes deTeniet er Remal (le col du sable) ; Teniet el Djemel {le col du Chameau) et qui aboutit

156 miî:l\nges africains et orientaux

au Djebel 'Antar, au pied duquel est construit Mecheria. C'est avec impatience que nous subissons un arrêt d'un quart d'heure à la g"are de Krabazza, où un maigre jardin et quelques acacias présentent un peu de verdure, au milieu de laquelle s'ébat une demi-douzaine d'enfants européens, poussés on ne sait comment, et, malgré tout, pleins de santé, un beau augure pour le peuplement de l'Algérie. Enfin le train arrive à Mecheria, le terme actuel de la ligne qui sera poussée l'an prochain jusqu'à 'Aïn Sefra (la source jaune) * et nous nous mettons en quête d'un gîte.

Il ne fut pas long à trouver. Le capitaine Emperauger, chef de l'annexe, à qui j'étais particulièrement recommandé, insista tellement que nous dûmes accepter ses offres et le priver de sa chambre et de son lit. Comme mon intention était de pousser jusqu'à Géryville, il s'occupa immédiatement de me faire chercher un cheval et des cavaliers et de faire avertir le qaïd d'une tribu que je devais traverser sur ma route. Pendant ce temps, nous visitions Mecheria.

i S juillet. A cinq heures du matin, je prends congé du capitaine Emperauger et je me mets en route pour Géryville, escorté de deux cavaliers Trafis, dont l'un a fait toutes les campagnes depuis 1864. Mon cousin m'accompagne pendant une heure dans cette plaine immense et monotone où le chih (artemisia alba) et le harmal alternent avec l'alfa et le senqa {Lygeum spartum). La route s'étend

Page 1