‹ Mélanges africains et orientauxChapitre 5 sur 105 · ET CHEZ LES MAURES D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

ET CHEZ LES MAURES D'ESPAGNE

Le pays qui s'étend des frontières de l'Ég-ypte à l'Océan Atlantique et de la Méditerranée au Sénég-al et au Niger était habité anciennement par des peuples à qui nous donnons généralement le nom de Berbères, mais que les anciens désignaient sous le nom de Maures. « Ils sont appelés Maurusii par les Grecs, dit Strabon au i'"' siècle de notre ère, et Mauri par les Romains. Ils sont d'origine libyque et forment une nation puissante et riche ». (L. XVII, ch. ni, | 2.) 'Ce nom de Maures s'est appliqué ensuite, non pas seulement aux descendants des anciens Libyens qui, vivent encore aujourd'hui, soit à l'état nomade, soit à l'état sédentaire, mais aussi aux descendants des Arabes qui, au vu® siècle de notre ère, leur -apportèrent l'islam imposé parle sabre de 'Oqbah et

1. Introduction publiée en anglais dans le volume Moorish literatitre, The Colonial l'ress, New-York, 11)02.

de ses successeurs : l)ien mieux, il fut porté en Espagne quand Berbères et Arabes, réunis sous le drapeau de Mousa et de Tarik, ajoutèrent ce pays à l'empire des khalifes et, au xv® siècle, les Portugais le portèrent à leur tour en Orient et donnèrent le nom de Maures aux Musulmans sur la côte orientale d'Afrique et dans l'Inde.

Cette appellation désigne, comme on le voit, trois populations d'origine différente : les Berbères, les Arabes de l'Ouest et les Espagnols, profondément divisés par les luttes politiques, mais unis depuis le vu" et le vni' siècles par la foi religieuse. Cette distinction est à établir, car elle fournit la division nécessaire d'une étude de la littérature « moresque ».

Ce ternie peut paraître ambitieux, appliqué aux monuments de la langue berbère qui nous sont parvenus ou que l'on recueille chaque jour de la bouche des conteurs et des chanteurs, sur les montagnes du Jurjura, de l'Auras et du Maroc, sous la tente des Touaregs du désert ou des Maures du Sénégal, dans les oasis du Sud de l'Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine. Mais, s'il n'y faut pas chercher des monuments littéraires comme ceux que nous ont transmis l'Egypte, la Judée, l'Assyrie, la Perse, l'Inde, l'antiquité classique grecque et latine, le moyen âge celtique, romain, germanique ou slave, les langues sémitiques et ouralo-altaïques, enfin les littératures modernes de l'Ancien et du Nouveau Monde, les manifestations de la pensée, sous sa forme populaire, n'en sont j)as moins curieuses à étudier chez les Berbères. Je ne parlerai pas des

traités relig"ieux qui, au moyen àg-e ou de nos jours, furent traduits de l'arabe dans certains dialectes: celle littérature d'emprunt, qui existe également chez les Souahilis de l'Afrique orientale et chez les Haoussas et les Pouls du Soudan, n'a rien d'orig-inal. Mais la littérature populaire, les contes et surtout les chansons ont une tout autre importance. Les secondes sont l'expression de la vie quotidienne : qu'il s'agisse de fêles ou de batailles, même de rixes, qu'elles soient satiriques ou élogieuses, qu'elles célèbrent la victoire d'un parti ou qu'elles déplorent la défaite des croyants par les chrétiens, qu'elles résonnent sur la bouche des enfants et des femmes ou qu'elles retentissent dans des défis poétiques, elles nous permettent, malgré un rythme grossier, une langue parfois incorrecte, de nous initier à la manière de vivre et de penser de ces populations établies sur la terre d'Afrique, dont les ancêtres, les Machouacha menacèrent l'Egypte au temps de Moïse et s'en emparèrent, près de trente siècles plus tard, avec les Falimides. Ces populations conquirent l'Espagne et la foi musulmane sous des chefs arabes auraient dominé l'Europe occidentale si le marteau de Gliarles-Martel n'avait brisé l'invasion à Poitiers.

Le recueil le [)lus riche de chansons que nous possédions est en dialecte des Zouaoua ; ils habitent les montagnes du Jurjura qui dressent à quelques lieues d'Alger leurs crêtes couvertes de neige pendant une partie de l'année. Tous les genres y sont représentés: ainsi les rondes d'enfants dont l'inspiration est semblable dans tous les pays :

0 clair de lune des petites ruelles,

Dis-leur, à nos amies

De venir jouer ici ;

Si elles ne viennent pas, c'est nous qui irons

Avec des kabkabs ^sorte de sandales de cuivre.

Sors, lève-toi, ô soleil !

Nous te mettrons un vieux bonnet, Nous te labourerons un petit champ.

Un petit champ plein de cailloux, Avec une paire de souris.

0 lune de là-bas,

Puissé-je te voir ;

'Ali fils de Sliman,

La barbe de milan,

Est allé puiser de l'eau.

La cruche est cassée ;

Il la raccommode avec un fil

Et puise avec elle.

Il crie à 'Aïcha :

Donne-moi mon sabre

Que je tue une grive

Perchée sur le fumier

Où elle rêve :

Elle a mangé toutes mes olives*.

C'est à la même catégorie de chants qu'on peut rattacher ceux qui sont composés par les femmes. « Les couplets dont elles accompagnent leurs danses,

1. llanoteaii, Poésiex populaires de la h'abylie du Jurjura, Paris^ 1867, in 8, p. 441-443 [Un autre recueil consi<lérable de chansons zouaoua a été publié, texte et traduction par M. S. Boulifa, Recueil de poésies kabyles, Alger, 1904, in-8.]

les chansons, les complaintes qu'on leur entend répéter pendant des heures entières, sur des rythmes lents et un peu monotones, lorsqu'elles se livrent aux travaux du ménage, tournent le moulin à bras ou tissent des étoffes, sont composés par des femmes, paroles et musique' ». L'une d'elles, entre autres, chantée dans la région de l'Oued Sahel et appartenant au genre appelé de/;e?'-, est consacrée au souvenir d'un assassin, Dahman ou Mesel, exécuté par la justice française. Comme dans les complaintes de ce g-enre, c'est le coupable qui excite l'intérêt :

Le chrétien opprime, il a emmené ce jeune homme excellent.

Il l'a conduit à Bous^ie : les chréliennes sont émerveillées.

Par Dieu, ô Musulmans, vous avez tous répudié l'honneur kabyle^.

Si la femme, comme dans toute société musulmane, joue un rôle inférieur à celui qui lui est attribué dans nos sociétés civilisées modernes, elle n'en est pas moins l'objet de chants qui célèbrent sa beau lé :

0 oiseau aux plumes bleues !

Va, sois mon messag-er !

Surtout, je te le recommande, use de vitesse

Prends dès à présent ta récompense.

Lève-toi le matin de bonne heure ;

Pour moi, nég-lig-e tes affaires,

Dirig-e ton vol du côté de la fontaine

Vers lamina et Cherifa.

1. Hanoloau, Poésies populaires de la Kahylie, préface, p. il. t. Chez les Berbères «lu Sous, les chansons de femmes portent le nom. arabe de hjhna.

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