Hanoleau, op. laud..^ p. lo4-iG
Adresse-toi à la jeune fille aux cils noircis,
Adresse-toi aux rég-imes de dattes,
A la belle au cou d'un blanc si pur,
Aux dents comme des perles.
Les pommettes de ses joues sont vermeilles ;
Ses charmes g-racieu.x ont égaré ma raison ;
Elle a jeté le trouble dans mon âme,
Je la vois sans cesse dans mes rêves.
L'admiration se traduit aussi d'une manière plus prosaïque par l'estimation en argent de la valeur de la femme :
Une femme au nez bien fait, C'est une maison en briques ; Je donnerais pour elle cent réau.x Dût-elle ensuite me quitter.
Une femme aux sourcils arqués Est aimée des g-énies ; Je la prendrais pour mille réaux, Dût-on ensuite m'exiler.
Une femme ni grasse ni maigre Est comme une forêt:
Lorsqu'elle s'épanouit, Tout brille en elle d'un vif éclat *.
C'est le même sentiment qui inspire les chants des Touaregs, chez qui les femmes jouissent d'une
i. Hanotean, op. laud., p. 302-303. Chansons par Si Mol.iammed-SaïJ des Ailh Mellikech.
plus grande liberté et possèdent plus que leshommes la connaissance des lettres, et de ce qu'on pourrait appeler du nom de littérature, si ce nom n'était trop ambitieux :
Pour Dieu, laissez les cœurs en paix,
C'est Taodenni qui les tourmente; [g-azelles',
Elle est plus belle qu'un troupeau d'antilopes (séparées des
Plus belle que la troupe qui sedirig-e vers la tente,
Qui arrive vers la nuit avec ensemble
Pour prendre part à la réunion du soir,
Plus belle que l'étoffe rayée de soie (enveloppée) dans les haïks,
Plus belle que le voile noir g-lacé dans le papier (blanc),
Le voile dont se pare le tout jeune homme,
Qui lui lient et lui embellit la joue*.
La jo-uerre et la lutte de fraction à fraction, de tribu à tribu, de confédération à confédération, c'est ce qui, avec l'amour, a surtout inspiré les poésies berbères. Chez les Kabyles, une catégorie de chansons amoureuses se nomme 'alamdts (bannières) parce que ce mot se présente dans le premier couplet, toujours d'inspiration belliqueuse :
Il a saisi la bannière pour le combat,
Le bej en l'honneur duquel s'avance le drapeau :
Il g-uide les g-uerriers aux beaux vêtements.
Aux éperons bien ajustés sur les bottes ;
Tout ce qui était hostile, ils l'ont détruit avec fracas ;
Ils ont mis à la raison les insurgés.
Ce couplet est suivi d'un second où il fait allusion à la neige qui intercepte les communications :
1. Masquoray, Observations grammaticales et Textes de la Tamahaq des Taitoy, Paris, 1890-97, in-8, p. 212-213.
La neige tombe avec violence,
Dans la brume qui précède Téclair ;
Elle fait fléchir les rameaux jusqu'à terre ;
Les arbres les plus élevés éclatent en morceaux ;
Parmi les pasteurs, nul ne peut faire paître son troupeau,
Elle ferme aux trafiquants le chemin des marchés.
L'amant a recours alors à l'oiseau qui va pour lui en message près de sa belle, lui apporter l'expression de sa passion :
Gentil faucon apprivoisé,
Elève-toi dans ton vol, déploie tes ailes :
Si tu es mon ami, tu me rendras ce service,
Le matin, précède le lever du soleil.
Dirige-toi vers son quartier, arrête-toi ;
Va te poser sur les fenêtres de la belle aux manières gracieuses '.
Chez les Kabjles du Jurjura, les chansons d'amour qui précèdent sont la spécialité d'une catégorie de poètes qui portent le nom arabe de ^a?;aZ^/a (tambourineurs). D'ordinaire, ils sont accompagnés dans leurs courses d'une petite troupe de musiciens qui jouent du tambourin et du hautbois. Pour n'être pas estimés, car on les relègue au même rang- que les bouchers et les mesureurs de g-rains, ils n'en sont pas moins recherchés, et leur présence est regardée comme indispensable dans toutes les cérémonies, noces, fêtes, naissance d'un fils, circoncision ou simplement l)anquets. L'autre catégorie composée d'ameddah (panégyristes) ou façiêh (hommes éloquents), est considérée comme beaucoup plus relevée ; ils prennent part aux affaires du pays et leur
■1 . Hanoleau, Poésies populaires de la Kabylie, p, 348-34 9.
avis est tenu en considération, car ils dispensent à volonté l'éloge ou le blâme : ce sont eux qui expriment le sentiment national de chaque tribu et en cas de guerre, leurs accents vont soulever les g'uerriers, encourag-er les braves, flétrir les lâches. Ils s'accompag-nent eux-mêmes du tambour de basque; quelques-uns cependant ont avec eux un ou deux musiciens qui, après chaque couplet, jouent un air sur la flûte en roseau *.
En ce qui concerne les chants de g-uerre, il est remarquable de voir avec quelle rapidité se perd le souvenir historique. Les plus anciens, dans ce genre, ne remontent pas au delà de la conquête de l'Algérie par les Français ; les plus récents ont trait à des événements contemporains. Rien du passé héroïque des Berbères n'a survécu et ce sont les annalistes arabes qui nous font seuls connaître le rôle joué par leurs adversaires dans l'histoire. Si les chants relatifs à la conquête d'Alger n'avaient été recueillis il y a j)lus d'un demi-siècle, ils seraient sans doute perdus, ou bien près de l'être aujourd'hui. Trente ans après la conquête, le souvenir en était encore vif cependant, et les poètes ont bien rendu la rapidité du triomphe de la France qui représentait la civilisation :
Du jour où le consul est sorti d'Alg-er,
Le Français puissant
A rassemtjlé ses peuples ;
Maintenant les Turks sont partis sans espoir de retour :
Alg-er la belle leur est enlevée.
t. Hanoteau, op. laud. Introduction, passim.
Malheureuse île qu'ils avaient bâtie
Au milieu des eaux,
Avec des voûtes en chaux et en briques ;
Le g-ardien céleste qui veillait sur elle s'est retiré,
Qui peut résister à la puissance de Dieu.
Les forts qui entourent Alg-er comme des étoiles
Sont veufs de leurs maîtres;
Les baptisés y sont entrés,
C'est la relig-ion du chrétien qui est triomphante ;
0 mes veux, pleurez du sang-1 pleurez encore!
Ce sont des bêtes de somme sans croupières,
Leur dos estcharg-é:
Leur chevelure inculte est enfermée dans un boisseau ;
Ils parlent un baragouin inintellig'ible :
Vous ne comprenez rien à leurs paroles.
Le combat avec ces visag-es de malheur, Comme le premier labour d'un champ inculte, Que n'entament pas les instruments aratoires, Est rude et pénible; Leur attaque est terrible.
Ils traînent avec eux des canons.
Et ils savent s'en servir, les impies ;
Quand ils font feu. la fumée forme d'épais nuag-es ;
Ils sont chargés de mitraille
Qui tombe comme la grêle aux approches du printemps.
Infortunée reine des cités,
La ville aux beaux remparts,
Alg'er, la colonne de l'islamisme,
Est maintenant l'ég-ale des habitants du tombeau ;
La bannière des Français l'enveloppe tout entière.
C'est, on peut le croire, dans des termes semblables que des chants, aujourd'hui perdus, racontèrent la défaite de Jugurtlia ou de Tacfarinas par les Romains, ou celle de la Kâhinah par les Arabes. Mais ce qui montre combien rapidement ces chants et le souvenir qui les inspirait ont dii se perdre, c'est que, dans un poème du même genre, sur le même sujet, composé il y a un demi-siècle chez les Chelhas du sud du Maroc, il n'est plus question de la France, ni du dey Hosaïn, mais des chrétiens en général contre qui le poète essaie d'exciter le fanatisme de ses compatriotes'.
Grâce au général Hanoteau, les chants relatifs aux principaux événements de la Kabylie, depuis la conquête française ont été sauvées de l'oubli : l'expédition du maréchal Bugeaud en 1847, celle du général Pélissier en 18-11, l'insurrection de Bon Baghla, celle des 'Amraoïia en 1856 et ses divers épisodes; la campagne de 1857 contre les Aith Iraten, la dernière citadelle de l'indépendance kabyle :
La tribu était pleine d'émio-rés; De tout côté, chacun se réfug'iait
1. H. %{.y\mvae,Diclchtkunsl und Gedichte der Schlluh, Leipzig, 1895, in.8, p. 64-75.
38 MKLANGES AI-IilCAINS ET ORIENTAUX
Chez les Ailh Iiaten. lo confédération puissante;
Allons, disait-on, habiter eu lieu sûr.
Et l'ennemi est venu sur nos têtes ;
C'est à TArbà (Fort National qu'il s'établit à demeure.
La g-uerre de iSTOfit naître, grâce à la maladresse de la iilorilé militaire, l'espoir du succès d'une insurrection : Moqrani, Bou Mezrag- et le Cheïkh Haddâd soulevèrent les Kabyles, mais le succès ne répondit pas à leur attente et les chansons populaires composées à celte occasion leur reprochèrent la folie de leur tentative ^ :
Bou Mezrag- a fait proclamer dans la montaj^ne et la plaine:
Allons, la g'uerre sainte contre les chrétiens:
11 a suivi son frère jusqu'à son désastre ;
La noble femme fut perdue pour lui.
Quant aux troupeaux et aux enfants,
Il les a laissés encore dans le Sahara.
Bou Mezrag- n'est pas un homme,
C'est le dernier des êtres;
Il a trompé Arabes et Kabvles
En leur disant : J'ai des nouvelles des Chrétiens.
J'ai vu Haddàd un saint complet
Avec les miracles et les dons surnaturels ;
Il n'a donc pas de flair
Et ne s'occupe qu'à se singulariser ;
Je vous le dirai, à vous tous :
Combien sont tombés dans les batailles 1
Le cheïkh Haddàd s'est soumis;
La montag-ne s'est retournée ;
Ouiconque la suivi a été aveugle ;
Il est parti comme un insensé.
1. René Basset. L Insurrection de 187 1 dans les chansons populaires kabyles, Louvain, 1892, in-8, ji. 16.
Combien sont tombés de savants
Sur vos traces, les traces d'un imposteur !
Depuis les Babors jusqu'à Guerroum,
Ce joueur a ruiné le pays ;
Il a ravag-é le monde en riant ;
Il a rendu par sa faute le pavs désert.
La conclusion des poèmes de ce genre est un appel à la g-énérosité de la France :
Depuis que nous avons failli,
Tu frappes sur nous comme sur un tambour,
Tu nous as coupé la parole.
Nous voudrions de toi un pardon sincère, 0 France, nation d'hommes valeureux, Et notre repentir sera éternel.
Du commencement à la fin de Tannée, Nous sommes toujours dans l'attente.
Mon Dieu, attendris le coeur des autorités '.
Le talent poétique des femmes touaregs et l'usage qu'elles en font pour célébrer ou railler sur leur violon monocorde Uimzad) ceux (jui excitent leur admiration ou leur mépris est un stimulant pour les guerriers :
La bataille, ce qui m'y pousse, c'est un mot blessant,
Et la crainte de la malédiction éternelle
De Dieu et des cercles de jeunes filles avec des violons'-.
1. J.-D. Luciani. Chanxons kaOï/les de fsmaïl Asikkioii, .Alger, 189iji, in-8. p. 02-03.