Jnurnnl axiafir/ue, avril-mai-juin
les Tda bel Hasan dont quelques familles vivent chez les Braknas.
Historiquement, ces trois tribus et leurs tributaires d'aujourd'hui ont joué au moyen-âge un rôle court, mais brillant. C'est dans une des îles formées par les nombreux marigots du Bas-Sénégal, et habitées seulement par les caïmans et les lamantins, que s'établit au xi^ siècle de notre ère le réformateur 'Abd Allah ben Yasin i. Groupant autour de lui par ses prédications les principales tribus senhadjas, il les lança au Nord contre le Maghreb, divisé en petits états depuis le partage de l'empire idrisite, et à l'Est contre le Soudan idolâtre. Son bras droit, Abou Bekr ben 'Omar, périt dans ce dernier pays, au siège d'un tata, forteresse nègre comme celles que nos colonnes ont dû emporter d'assaut dans leurs campagnes du Haut-Sénégal et du Haut-Niger. Mais son successeur, Yousof ben Tachfin, rendit illustre le nom des Almoravides (Almorabetoun), en soumettant à son empire le Maghreb jusqu'à Alger, en fondant la ville de Maroc et en refoulant dans le nord de l'Espagne les armées chrétiennes qui, sous la conduite d'Alphonse X de Castille, avaient déjà poussé jusqu'à l'extrémité méridionale de la Péninsule. Du Sénégal à Valence d'où la veuve du Cid dut fuir en emportant le cadavre de son mari, mort de douleur en apprenant les victoires des Musulmans, et de l'Atlantique, à quatre-vingt-dix journées de marche dans l'intérieur du Soudan, les Berbères Senhadjas
1. [Après un nouvel examen des textes d'El Bekri et d'Ibn Khaldoun, je crois aujourd'hui qu'Ibn Yasin s'établit dans une ile de l'Atlantique, près d'Arguin].
(Zenagas) dominèrent pendant une courte période de temps; affaiblis par leurs victoires, amollis par leurs contjuetes, ils cédèrent le pouvoir à d'autres tribus, descendues des montagnes les plus sauvages de l'Atlas marocain, à la voix d'un proj)lièle (le Mahdi Ibn Toumart) et sous la conduite d'un chef né dans la province actuelle d'Oran. C'étaient les Unitaires (Almohades) ; le second successeur de Yousof ben Tachfin se précipita dans la mer en voulant fuir d'Oran où il était assiégé; d'autres Almoravides, les Glianias, chassés des Baléares où ils avaient fondé un royaume, vécurent en aventuriers, courant l'Afrique de Tripoli à Tiharet, et souvent vaincus, parfois vainqueurs, toujours ennemis implacables des Almohades et des hérétiques abadhites dont ils détruisirent les villes, ils laissèrent après eux les souvenirs les plus glorieux. Après cette fugitive apparition dans l'histoire du monde, les Senhadjas du Sud rentrèrent dans l'obscurité ; la seconde conquête arabe les mélangea aux tribus d'origine ma'âqil ; de là naquit probablement le dialecte arabe vulgaire connu au Sénégal, sous le nom de hasania et qui supplanta peu à peu le zénaga, la langue de 'Abd Allah ben Yasin et de Yousof ben Tachfin.
Les Trarzas qui parlent encore ce dernier dialecte font leur apparition aux escales du Sénégal pendant la saison sèche qui dure de décembre à mai. C'est le moment le plus favorable pour les transactions. Les marais de la rive droite, presque tous desséchés par le harmatan (vent du désert) n'arrêtent pas les caravanes, et, si la chaleur est plus forte que pendant riiivernage, du moins les épidémies de fièvre sont
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RAPPORT SUR UXE MISSION AU SENI^lGAL 201
moins à craindre. Comme je désirais, dans Tintérêt de ma mission, me rencontrer surtout avec les Trarzas, je choisis cette période de l'année pour mon voyage. Je m'embarquai à Alg-erà la fin dedéceml)re, et je préférai traverser le nord de l'Espagne pour attendre à Lisbonne, plutôt qu'à Bordeaux, le bateau qui devait me mener à Dakar. Ce séjour en Portugal me permit d'examiner les manuscrits orientaux de deux des principales bibliothèques de Lisbonne ; j'y trouvai, grâce aux indications de M. Esteves Pereira, membre de la Société asiatique, un certain nombre d'ouvrages, et surtout de chartes et de documents intéressant l'histoire des relations du Portug-al avec l'Afrique septentrionale et occidentale i.
Mes premières recherches sur le zénag-a commencèrent à Saint-Louis où j'arrivai dans la première quinzaine de janvier. Plusieurs traitants noirs, avertis de ma mission, me mirent en rapport avec des Trarzas, dont l'un, Ahmed Saloum, a été mon plus zélé et mon principal informateur. Grâce à lui et au fils du feu qâdhi Bou'l Mog-dâd, que m'avait adressé la Direction des affaires politiques, je pus rapidement réunir un vocabulaire zénaga qui au moment de mon départ définitif, comptait plus de 3.000 mots. J'obtins également la traduction des quarante et une fables deLoqmân - et d'une dizaine d'autres textes, mais ce ne fut que dans les derniers temps qu'Ahmed Saloum se décida à m'apporler des contes originaux en dia-
1. [Ces documents ont été signalés depuis dans ma Notice sommait'e des manuscrits orientaux de deux bibllnthèfiues de Lisbonne, Lisbonne, 1894, in-8].
2. [Cette traduction a paru ensuite dans mon Loqmdn lierbére, Paris, 189e, in-12].
lecte zénag-a i. Jusque-là, la chose lui avait paru peu dig-ne des recherches d'un marabout.
Les informations recueillies à Saint-Louis étaient unanimes sur ce point que, chez les Trarzas seuls, le berbère s'était maintenu ; néanmoins, pour plus de certitude, je partis pour Podor, la principale escale des Braknas. Le voyage se fit en canot rapide : pendant un jour et demi, accroupi à l'avant d'un bateau monté par six laptots, je remontai le Sénégal qui coulait tantôt entre des broussailles de palétuviers, l'arbre à fièvre, tantôt entre des plages sablonneuses où les caïmans dormaient étendus au soleil. A Podor, mes renseignements trouvèrent confirmation, mais j'utilisai mon séjour en faisant rechercher trois documents arabes pour l'histoire du Sénégal : un recueil de traditions sur l'origine des Braknas et des Trarzas; une chronique du Fouta par Tierno Saïdou et une biographie d'El Hadj'Omar, le fondateur de l'empire toukouleur de Ségou, l'adversaire du général Faidherbe, dans la célèbre campagne de 1879 ; j'ai bon espoir d'obtenir copie de ces documents. Déjà, par l'intermédiaire d'Ahmed Saloum, j'avais pu faire transcrire à Saint-Louis, un manuscrit relatif à l'ancêtre éponyme des Oulâd Dahman, fraction des Trarzas. En même temps, je recueillais auprès des traitants Braknas et Ida Ouaïch, un vocabulaire de l'idiome hassania, arabe vulgaire du Sénégal, dont le général Faidherbe a donné un spécimen dans ses Langues sénégalaises. Un Maure, qui avait été
1. [Tout ce qui a trait au Zénaga, grammaire, textes et lexiques, forme le Ipr fascicule du t, I, de ma Mission au Sénégal, Paris, 1909, in-8].
le compag'non fidèle du dernier roi des Trarzas : Ely, assassiné par son frère et successeur, me fournit plusieurs pièces de vers qu'il avait apprises de la bouche même de ce prince. Au poste de Podor, je recueillis des spécimens de correspondances arabes rédigées par les princes noirs du Fouta. Ces derniers documents doivent servir de base à une étude que je compte faire sur l'arabe parlé au Sénégal et sur l'influence de cette langue sur certains idiomes nègres ; c'est une des faces, et non moins curieuses, de l'extension de l'islamisme, par voie d'infiltration, dans un pays où il est destiné à devenir notre plus grand ennemi, si l'on tolère son développement. Une autre preuve de cette infiltration est fournie par les noms arabes et berbères donnés par les ^Maures aux localités wolofes et toukouleures de la rive gauche du Sénégal. On sait que, sans la France, les intrigues du roi Trarza, Mohammed el Habib, auraient établi l'autorité de ce prince dans le Walo, le Cayor et le pays du Bour ba Dyolof. J'ai recueilli une liste étendue de ces noms intéressants au point de vue géographique et linguistique *.
Tels sont les résultats de ma mission dans le domaine du berbère et de l'arabe ; je passe maintenant à ceux qui concernent les langues nègres.
Podor, situé au milieu du Fouta-Toro, me fournit des chansons de griots, panégyristes des princes noirs, formant une caste universellement méprisée.
1. [Tous ces documents sur le hasania, l'histoire des^Trarzas, l'influence arabe sur les lanjjues nègres, sont réunis dans le 2e et 3p fascicules de nia Mission au Sénérial, Paris, in-8, 1910 et 1913|.
Au XIV siècle, Ibn Battoutah les avait déjà rencontrés à la cour du roi de Melli, et les désigne par leur nom yér'itnhle (Djalï-gewel , d'où le français g-riot). Un de leurs chants traduit par M. Marco Paulo, Musulman, semble avoir été composé, de nos jours, pour l'Almamy du Boudou, le chef du Fouta ou le Bour ba Dyolof. Je possède un certain nombre de pièces en langue toukouleure (foulah) consistant dans l'énumération des ancêtres du prince, et dans quelques phrases élogieuses.
Précédemment, pendant mon séjour à Saint-Louis, j'avais eu à ma disposition un Khassonké de Médine, parent du feu roi Sambala, notre allié contre El Hadj 'Omar. Le Khassonké, qui jusqu'ici n'avait pas été étudié, appartient au groupe des langues mandingues, comprenant en outre le malinkhé (langue des Melli d'ïbn Battoutah et d'El Bekri), le soninké, sur lequel on possède les travaux du général Faidherbe et du docteur Toutain ; le mandingue, dont la grammaire a été écrite par Macbrair ; le bambara, qu'ont fait connaître Dard et après lui le P. Monteil et le lieutenant Binger ; le sousou, connu depuis 1802 et repris ensuite par le P. Raimbault et le Rév. Duport. Il faut y rejoindre le véï, objet des recherches de Kœller, et le sangaran, dont un vocabulaire m'a été dicté à Samia, à l'embouchure du Rio Nunez par une esclave affranchie. En 1867, M. Steinthal donna le premier travail scientifique d'ensemble qui ait été fait sur ces langues ; mais son ouvrage renferme forcément des lacunes que j'essaierai de combler à l'aide des nouveaux idiomes dont je viens de
parler, et des documents récemment publiés K Pendant mes dilFérents séjours à Saint-Louis, je m'étais mis à l'étude du wolof dans un but pratique, plus que scientifique; sans avoir pu, étant donné le peu de temps que je pouvais y consacrer, faire des recherches approfondies sur les trois dialectes qui paraissent exister dans cette langue (Saint-Louis, Dakar et Lebou) ; j'ai assemblé les matériaux d'une comparaison des racines du wolof avec le sérèresine ou Kéguem, étudié par le général Faidherbe et le P. Lamoise. Le wolof m'a d'ailleurs servi dans mon enquête sur les superstitions des populations païennes ou musulmanes du Cayor et du Fouta.
Peu après mon retour de Podor, je résolus de partir pour Thiès, avant de m'embarquer à Dakar pour les rivières du Sud, le bateau qui fait le service ne quittant le Sénégal que tous les quarante-cinq jours ; je pouvais consacrer les deux premières semaines de mars à l'étude du sérère-nône dont le général Faidherbe et le colonel Pinet-Laprade ont les premiers signalé l'importance. Isolés au milieu des populations musulmanes, les Nônes, qui se partagent en deux groupes proprement dits : Nônes et Palors ou Farors, vivent dans les forets autour des postes de N'pout et de Thiès, dans un état presque sauvage. Ils sont restés fétichistes, redoutent extrêmement les sorciers, et se passionnent moins pour leurs dieux que pour l'eau-de-vie allemande dont les traitants les empoisonnent. Un événement pénible,
1. [Il faut surtout mentionner parmi les ouvrages parus depuis : Delàlusse, Vocabulaires comparatifs de plus de 00 langues, l'aris, l'J04, iu-8 ; Essai sur la langue mandé, Paris, iyu:2, in-8].
206 MÉLANGES AFRICAINS ET ORIENTAfX
la mort de l'administrateur de Thiès qui expira entre mes bras, arrêta mes recherches pendant quelques jours, mais cependant je pus, grâce à un des fils du chef du villag-e, réunir un vocabulaire de 1.500 mots ou phrases en dialecte nône, plus une douzaine de contes qui font connaître, mieux que toutes les descriptions, l'état moral de cette race, présentée d'ailleurs sous un jour peu favorable. Elle paraît avoir précédé dans le pays les émigrations des Wolofset des Pouls et n'avoir rien de commun comme orig-ine avec les Sérères-Sines, venus peut-être delà Cazamance ; quant à sa lang-ue, on doit jusqu'à présent la considérer comme isolée au milieu des groupes sénégambiens.
Au mois de mars, je pris passag-e sur l'aviso colonial le Dakm^ après avoir sollicité, par l'entremise de l'Académie des Inscriptions, une prolongation d'un mois de congé. Elle me fut accordée en temps utile, mais l'administration du Sénégal, ou plutôt le secrétaire général, directeur de Tintérieur par intérim, me fit transmettre trop tard la dépêche (trois semaines après son arrivée !) pour que je pusse en profiter et séjourner deux mois au lieu de trois semaines, dans les Rivières du Sud.
Une question intéressante de linguistique se pose au sujet des populations massées sur la côte, à l'embouchure des rivières, et inférieures en civilisation à leurs voisins de l'intérieur : Mandingues, Wolofs, Sousous etFoulahs. Appartiennent-elles à une seule race, ou sont-elles les débris de peuplades hétérogènes refoulées à différentes reprises, acculées à l'Océan et renfermées dans les îles Bissagos ? Au
point de vue ling-uistique, la seconde hypotlièse est la plus vraisemblable, et bien que le retard inexplicable que j'ai signalé plus haut ne m'ait pas permis de réunir tous les éléments de la question, du moins l^s données que j'ai recueillies ne laissent pas de doute.
Le but de mon voyage était le Rio iNunez où je devais, plus qu'ailleurs, trouver groupées sur un espace de terrain relativement restreint plusieurs des races antérieures aux dernières émigrations. De plus, M. V. Largeau, administrateur du cercle et mon ami personnel, mettait à ma disposition, outre son hospitalité, le crédit que les populations noires s'empressent de lui accorder. Arri> é à Samia, je remontai en pirogue le Rio Nunez au milieu des forêts vierges et, installé au poste de Boké, je commençai mes recherches. Parmi les principales tribus sont les Landoumans et les Bagas, ces derniers portant les dents limées en pointe et suspects d'anthropophagie. Leurs langues, dont je rapporte deux vocabulaires étendus, sont étroitement apparentées au bullom de Sierra-Leone étudié par Nyrop en 1814, et au temné de la côte des Graines, bien connu par les travaux de Schlenker.
Près de l'embouchure du fleuve vivent les Nalous, refoulés vers la mer par les Bagas, les Landoumans et les Sousous. Leur langue, dont j'ai recueilli un vocabulaire, diffère de toutes celles de la côte et je n'ai pu la rattachera aucune de celles que l'on parle en Guinée. Toutes ces populations sont fétichistes et tiennent en grand honneur une association secrète, les Simos, répandus dans tout ce pays.
La veille de mon départ, on m'amena un dyoula de l'embouchure du Rio Grande, de ceux que les Portug'ais nomment Biafade. Il parlait un dialecte étranger à celui de tous les gens de la côte, quoique peut-être il soit à rapprocher du balante etdu feloup de la Casamance.
A mon retour, je m'arrêtai à l'île de Boulam,dans l'archipel portugais des Bissagos où ne vivent pas moins de quatre populations différentes. Je pus constater, en relevant le vocabulaire de trois d'entre elles, que le bram et le manjak sont de même origine, tandis que le bidyogo en diffère absolument. L'embouchure du Rio Grande, le Rio Gassini, la Cazamance et l'archipel des Bissagos offrent une riche moisson à celui qui pourra consacrer plusieurs mois à étudier les langues diverses parlées sur une surface peu considérable.
Le reste de mon séjour au Sénégal fut employé à copier des fragments d'un manuscrit de littérature arabe, à relever le catalogue de la Bibliothèque de Bou'l Mogdad et à compléter mes recherches sur le zénaga et le folklore wolof.